LE BUDGET DES TRAVAUX PUBLICS, LES CHEMINS DE FER
Après les débats politiques de l'Adresse, nous allons voir s'ouvrir la seconde partie de la session législative, la discussion du budget.
Certains points du budget ont déjà été touchés et éclairés par quelques discours sur le paragraphe 5 de l'Adresse. Par là, nous pouvons pressentir les projets financiers du gouvernement, et préparer l'opinion publique à les bien entendre et à les apprécier.
« n n'y aura ni emprunt, ni aggravation d'impôts : » voilà qui nous semble avéré aujourd'hui. Néanmoins une somme de 360 millions sera attribuée en dot supplémentaire au budget extraordinaire des travaux publics par allocations annuelles de 60 millions pour six ans, du 4 «^ janvier 4866 au 31 décembre 4871.
Ces 360 millions serviront à contribuer, dans une certaine lûesnre, à l'exécution de lignés départementales, et à donner une plus grande impulsion aux travaux dits « des ponts et chaussées, » qui comprennent les ponts et les routes, les travaux de navigation intérieure, rivières et canaux, les ports maritimes, le service hydraulique et quelcjues travaux agricoles.
Tous ces. travaux, parfaitement reproductifs, vont créer pour le pays, pour l'industrie et l'agriculture, de nouveaux et puissants moyens de transport, de rapport, d'échange. Ce sont là des instruments publics de production^ qui accroîtront les facultés de nos producteurs ; ils augmentent la richesse de l'industrie, et, par suite, cette part de richesse naissante (jue les citoyens versent entre les mains de l'État sous la forme d'impôt, et comme contribution au syndicat national.
Ces travaux publics nous paraissent donc de bonne administration^ en principe. Quand on en connaîtra le programme, il conviendra d'étudier l'utilité et l'opportunité relative des entreprises projetées. Mais l'idée générale 4^ ces Q»uvr^9 de la pain dûi| é\T^ ^pprouvije, encouragée a^ servie.
C'est pourquoi nous nous demandons avec un intérêt tout sympathique par quels moyens financière ^n ppn^ituei^^ k§ 360 millions jugés nécessaires.
Il s'agit de trouver pendant six ^s une dotation supplémentaire de 60 millions à ajouter au budget extraordinaire des travaux publics.
Déjà, paraît-il, 40 millions sprçiienÇ réalisas, en projet, dans le budget de i866 pour des ressources extraordinaires. Et pour les cinq budgets suivants, on compte sur le développemenjt graduçl que les revenus indirects éprouveront par PeÔet d^s travaux .exécutés ; on compte aussi sur la diminution graduelle des expéditipns lointaines.
Admettons gracieusement la réalité de c^s bonnes espérances ; il restera encore à se procurer une somme annuelle de 20 millions pendant les six ans de l'entreprise.
OÙ trouver ces 20 millions annuels? Comment assurer les 12.0 naillions des six années ? Et comme, à si longue date, il est toujours sage de prévoir des mécomptes par insuffisance des recettes ou surcharge des dépenses, nous devons dire prudemment ; Par quejs éléments assurer les 200 millions nécessaires ?
Nous n'en savons rien, nous ne devons rien en savoir : un projet de loi
est à réludè. Maié eju^oh ftôus pèrMelle unfe hypothèse, ûhe hy{)ôlhèse qui n*est pas absolument gratuité, Car elle à ëté produite dans ces derniers temps dans la presse et dans les débats les plus aiitoHsëâ.
Supposons que M. le mihiâtre des finances detnande au Corps législatif l'autorisation d*aliénér des forêts de TËtât pour Une valeur dé iOÔ millîohs de francs.
La question est doublé : économi({ud^èt âhandlèW | à tous les pointa de vue, elle est des plus graves. *
Les forôtis donnent deux sortes de produits : ît» dès produits difects, les bois de chauffage, de charpenté, de ttiàrihe; 2o dés produite itidirôcSs, c'est-à-dire qu'elles servent au maintien des tei*res sUf les pentes, et, par ' suite, conservent les sources, empêchent lés inondations et font ainôi les cours d*eau réguliers en toute saison; c'est-à-dit*é encore qu'elles entretiennent sur de grandes surfaces monstueuses de terre la vie végétale, qui, sans les forêts s'amortirait sur le roc dénudé.
Longtemps on n'a guère considéré dans les forêts que leurs produits directs ; de nos jours, il semble que ce qui préoccupe surtout^ ce sont leilrs produits indirects.
L'intérêt qu'on attachait autrefois aux produits directs des forêts, aux bois, a inspiré une série de mesures législatives qui sont allées jusqu'à décréter la peine de mort contre les défricheurs non autorisés des forêts même particulières (édit de Louis XV contre les défricheurs). Le célèbre édit de ^ 66^, qui avait îniposé de nombreuses restrictions à la propriété privée des forêts, fut un moment aboli en 4791 ; mais le code forestier en rétablît bientôt les deux principales dispositions restrictives : c'èst-à-dire le régime du martelage, interdisant d'exploiter avant que la marine eût fait son choix; et là défense de défricher sans autorisation préalable.
Le martelage a été supprimé en 1S37, et la défense de défrichéf a été ingénieusement modifiée par la loi du 48 juin 4859.
D'oii viennent ces changements de législation?
(?est que, de nos jours, le législateur ne considère plus dans leS forêts les produits directs, le bois ; et qu'il voit surtout dans les forêts les produits indirects ; la retenue des terres sur les montagnes, l'entretien dés sources, la sauvegarde des Inondations, là régularisation des c5ours d^eaù, la conservation de la vie végétale sur les parties escarpées du sOl français.
Et le législateur a raison ; de nos jours, en effet, le charbon de terre
, supplée de. plus en plus le bois de chauffage; et quant aux boi^ de charpente ou de marine^ les facilités de rapport et de transport nous rendent bien plus avantageux de tirer les bois de ces vastes régions du Nord ei;icore mal peuplées, peu cultivées, où la facile culture des forêts est la plus convenable à l'état du pays. Ainsi^ par un courant naturel, nous avons été conduits à aller prendre les bois où les bois sont produits à meilleur , marché ; et en effet, après quinze ans, nos impprtatiojns dabois se sont élevées de 43 à UO millions.
Quant au produit indirect des forêts, le législateur qui, par la loi de 4859 a rendu aux particuliers le droit commun de défricher leurs forêts, a pi^is soin de réserver son droit d'autorisation pour les cas où les forêts peuvent être nécessaires pour soutenir le sol des montagnes, alimenter les sources, adoucir les torrents, empêcher les inondations, entraîner les dunes et purifier les miasmes délétères. Il a fait plus encore, il a chargé l'État de seconder le reboisement des montagnes et le boisement des dunes.
Voilà donc aujourd'hui la règle économique : conserver et même multiplier le plus possible les forêts utiles en produits indirects. Et quant aux forêts qui ne servent que par leurs produits directs, que par leurs bois, quant à ces forêts qui occupent dans nos plaines et nos vallées de précieux espaces, qui. pourraient être bien plus fructueusement exploités par l'agriculture, il convient de les défricher en proportion des populations laborieuses dont on dispose.
Donc, si M. le ministre des finances aliène, livre au défrichement des particuliers environ 70,000 hectares de forêts — soit un quinzième des 4 million d'hectares des forêts possédées par l'Etat, — soit un cent trentième des forêts existantes sur le sol français, et si ces forêts aliénées sont habilement choisies parmi celles qui ne donnent que des bois, et ne servent à . rien par produits indirects, cette mesure doit être tenue pour bonne, économiquement parlant.
On livrera à l'agriculture, à une culture plus puissante, de bons terrains qui en forêts ne rapportent que peu ; et l'État convertira cette part de son domaine, peu productive, en une autre forme de domaine public, en routes, cçinaux, ports chemins de fer, toutes propriétés puissantes pour la richesse du pays, et aussi pour les revenus du Trésor public, qui s'accroissent, sans aggravation de chjigo, avec la production de l'industrie et de l'agriculture.
Aiaâi BOUS avanceroQS dans la bonne, voie 4ooQ0jpique, iodiquëe. p^r TAngleterre, qui était encoro si boisée il y a deux siècles, et qui aujoifrd'hui, après cent cinquante ans d'ordre intérieur et de prospérité, ne compte plus en forêts que 4/24' d^ son territoire, quand la France compte 4/7, r Allemagne 4/4, et la Russie 4/3,
JElestela question financière, car les forôU cle l'État, par la, loi. du SI5 mars 4847, ont été formeUement données tn^ gage ijbtu» rentiers de l'ÉUtt. On ne pourrait, sans forfaire à cet engagement^ sans forfaire au crédit national, aliéner tout ou partie du gage. C'est bien assez d^àquej'amortissement, qui, dans: toutes les lois d'emprunt, véritables contrats entre l'État et ses préteurs, figure comme clause ess^ntiellje, reste à l'état de clause inexécutée ; il ne faudrait pas aggraver ce déni de foi jurée.
Mais n'y aurait-il pas moyen de donner dux rentiers de l'Etat, un nouveau gage ainsi subrogé, un nouveau gage plus riche m^me, et qui, du même coup, rendrait aux rentiers et la garantie d'une soJide pi>opriété natioAale et le bénéfice de l'amortissement de la dette de l'État?
Ce nouveau gage, ne pourrait^il pas être la nu-pn^riété dcis chemkis de fer?
C'est ce qui nous reste à^examiner. . /
A; BE MaLAKGB*
LE MONDE
Jeudi 4 Mai 1865.
La discussion de l'Adresse a soulevé beaucoup de questions; elle n'a abordé ni les plus utiles, ni les plus pratiques. Les intérêts de notre agriculture ont été mis de côté ; les menaces qui pèsent sur nos forêts n'ont pu être conjurées. L'opinion du Corps-Législatif aurait cependant été d'un grand poids. Les députés qui, en grande partie, habitent la campagne et savent ce qui s'y passe, ont pu juger de l'importance des forêts pour un pays comme la France. Il est probable qu'ils ne voudraient pas favoriser
tmé aUëtiation de foh^êts, qtiï ôterait toute garantie éi rintëPèl puWîc, et ne serait que le prëlude in dëfHchement? L'Êtàt n^est pas poussé par la cupidité à exploiter ses forêts d'une façon* abusive, car les besoins de notre marine i^dameiit des bois de hanté futaie,'ét pa!#' conséquent des kunéntgements à longue durée. Mais le bois* ne sert paâ^ se^flement à la marine, SI sert à Tindustrie privée et atlx (sdnstrutilf^^ fèrresires: Or, Èd les simples' partieuliem' sont accablés parla *pr(9prtété des ibrèts, c*est une raison pour- que i^État reste propdétaîre' deà'^ennes'.'Le jour où l'État s'en eerû totalement dessaiî^, noué t^]ta3)eron« dan^* ui^^ pénurie qui nous rendra leà tributaires de l'étranger. Avunt et depuis' 89,- îes divers gouveMeménts se son« spéeiatement occupés de (a conservation des fbréts de l'État. L'ABSembtée^Gonstituanie elle^ême, par la loi du 23 août 4790, a déclaré 'Ifla!$étlab)e6 leë foï^ts dé PÉm. Le préambule de cette loi mérite de fixé^ aotk'e attenti>o>É;et noua ^èdm^à^à eétégà^d de très justes obserservtflions que nous analysons. :; :
ce L'Assemblée nationale, après avoir entende le rapport de ses comités f^nia des domaines, de la marine et des'flnances, deFaHénation des biens nationaux du commerce et de l'agriculture; considérant que la conservation des bois et forêts est un des objets les plus importants et les plus essentiels au:t besoinfi et à la sûreté du royaume et que la Nation seule, par un nouveau régime et une administration sage et éclairée, peut s'occuper de leur conservation, amélioration et remuvlement, pour en former en môme temps une source du revenu public, a décrété, etc. »
Ne ressort^il pas clairement de là que, dans l'intention de cette Assemblée, la conservation et Vainflioration de^ bois sont des opérations que, seule, la Nation peut pratiquer avec succès, parce que sa nature d'être moral collectif et impérissable lui perpiet, ou plutôt lui fait une nécessité de ne négliger aucun sacrifice momentané pour atteindre à ce grand résultat : Une production ligneuse la plus importante en quantité et en
qualité dans un temps donné.
« On en formera en môme temps, dit-elle, une source de revenus publics. » N'est-ce pas indiquer implicitement que la question du revenu, bien qu'ayant son importance à ses yeux, n'est que secondaire ?
C'est bien, en effet, à ce point de vue élevé qu'il faut considérer les forêts de l'État.
Les forêts aliénées, dît-on, étant soustraites au défrichement, conti-
Hueront à produire du boîs, et l'avenir sera assuré. Examinons avec soin cette assertion, et voyons ce qui arrivera.
Les forêts de l'État ëtant exploitées en hautes futaies ou en taillis, passeront entre les mainâ dô spéculateurs qui se hâteront, par Fexploitatioh immédiate des bois commerçabfes, de réaliser tout ou grande partie du prix d*àCquîsîtîoh ; et ils ne pourront agir autrement, car les riches IbrÔts qne possède l'État ne rapportent que 3 0/0 environ du capital engagé, et aucun spéculateur ne voudra conserver de l^argent placé à ce taux.
La ruine des^ forêts vendues est donc inévitable au point de vue deô bois de construction, de service et d'industrie, les plus précîeui pour le payt.
Le bois, pendant les premières années de l'aliénation, circulera* abondant, et peut-être à vil prix, suf les marchés de la France. Ensuite, à cette abondance factice succédera la' disette.
Au lieu d'être tributaire de l'étranger ponr 4 00 millions de bois au moins (dont pi lis des deux tiers en bois de ôonstnictibn) que nous fb^mffssent chaque année les autres pays, nous îe deviendrons pour une somme bien 'plus considérable. .: - i •
Qui aura gagné à tout celaf Là spéculation seudetnent. Les consommateurs, pour un avantage de quelques années, souffirirônt d'une notable augmentation de prix à tout jahiais. Et les consommateurs, qu'eât-ce autre chose que la France? LeS 'forêts aliénées, après avoir été exploitées, comme nous venons de lé dire, serottt inévitablement partagées, divisées, morcelées, comme le deviennent toutes les propri'étés privées. Elles seront forcément soiiiûiâes au mode d'exploitation employé par les particuliers, c'esl-à-dîre à des révolutions bien plus courtes pour les taillis et à la • transformation des futaies en taillis partout où cela sera possible.
Dans tous les cas, les particuliers adopteront les révolutions les plus courtes pour obtenir un taux de placement plus avantageux, d'occupant avec raison de leur intérêt et non de celui de la consommation générale. Or, il est prouvé pour tout homme qui veut se donner la peine d'examiner ces questions, qu'en principe les trop courtes révolutions adoptées pour les taillis et les futaies, aboutissent à ce résultat fatal : de produire^ dans un temps donné, un volume de bois inférieur en quantité et surtout en qualité à celui que nous donnent aujourd'hui les longues révolutions adoptées dans les forêts de l'État.
' On objectera peut-être le reboisement des montagnes. Mais la produc-
lion (Bn bois a*est que Je but secondî^ire 4es reboisep^çrits entrepjris.dans la région du Midi. Le remède aux inondations, tel est surtoAit le but queTop se propose d'atteindre. Il faut, du reste, plus d'un siècle pour produire des J)Qis de haute-futaie ; attendons au moins ce résuttat. , .^jpsi, cette améliçratipn momentané du Trésoj; public n'aboutira, j^ ^:IÇond, ^U: à un im^ôt indirect et forcé pesant sifr les consommateurs. Il y ,î(UFa.dcjpc gène, considérable et perte irréparable pour la coBspmniation, et par suite ppur la France, dans Taliénation des forêts die l'État. , ;. Dei Tea^ploitation à des révolutions ^rop courtes au défrichement il n'y a p^ Ipin. C'est là, à, notre sens, un triste moyen de remplir les coffres de
-KÈ^at... . ... , •;^ , . ■ "
,, Et, npus je demandops, quelle réponse^ pourra faire l'État aiix communes qui, suivant son exemple, voudront aliéner leurs forêts? A quels résultats ; up. tel.^ystème,,peut-il|jno\is conduire?
La cqi^servation des, forêts de l'État doit donc, pour nous résun^er, être
..cpi|isidéi;ée au point de vue élevé de l'intérêt géné/:al, et non de l'intérêt
mesquin d'un besoin accidentel du Trésor. De l'argent, la France en trou-
. vera. Les forêts une fois détruitejs, on ne les rétablit plus. Les preuves de
. cette désastreuse coi^séquepce abondent non seulement en France; dans
..les Alpes et les .Cévennes, etc, mais dans les contrées lointaines, la Grèce,
l'Asie-Mineure, etc.. où les déboisement^ ont fait de ces pays^ autrefois les
plus beaux du monde, des déserts souvent inhabitables. ,
M. le ministre des finances s'engage, dans une voie fatale. On nous écrit jdÇi Bordeaux que, le 1er avril dernier, trois forêts de l'État, d'une con- , tenance de 370 hectares, ont été vendues sur la mise à prix totale de 474, 000 fr., et moyennant une hausse de 400 fr, par forêt, soit 474,300^ Le 3 avril, une forêt de 300 hectares, sur te mise à prix de 426,000, n'a pas trouvé d'adjudicataires. N'est-il par évident que ces prix réduits ne présentent pas la valeur vraie des forêts? U semble que M. le ministre des finances songe à faire prévaloir un principe plutôt qu'à emplir les caisses de l'État. Ces forêts ont été plantées à grands frais par l'État, il y a vingt ou vingt-cinq ans, sur les dunes du littoral de la Gascogne, pour défendre les terres 4e l'intérieur contre l'invasion des sables mouvants. Ainsi elles ont été créées dans un but d'utilité publique et non en vue de la production en argent. N'est-il pas dès lors étrange qu'elles soient livrées à l'industrie privée et soustraites à la surveillance de l'État? Il est fâcheux que
M. le ministre des finances ne s^attache qu'au côte vulgaire de cette question, au prix et non à rulililé des forêts. C'est une des conséquences du système qui place les forêts dans les attributions du ministre des finances. Ce ministre voit partout des finances. C'est son métier, et il n'y a pas à le lai reprocher; il vendrait tout aussi bien le Louvre ou les fortifications de Paris pour en tirer quelque argent, si ces constructions étaient sous sa dépendance. Le domaine forestier de l'État périclite nécessairement entre des mains plus intéressées à le détruire qu'à le conserver. C'est une faute grave de notre législation d'avoir ainsi réparti les services publics. C'est au ministre de l'agriculture qu'appartient le sol forestier de l'État. A la rigueur, la gestion du ministre de la marine ou du ministre de la guerre serait moins dangereuse pour nos forêts que celle du ministre des finances; ces deux ministres^ mus par le seul sentiment de la défense nationale, protégeraient nos forôls. M. le ministre des finances est par nature l'ennemi des propriétés de l'État ; la tutelle des forêts ne saurait lui être con-' fiée. Voilà ce que disent la raison et l'expérience.
Coquille.
LE COURMER FRANÇAIS
6 Mai 1865.
l'aliénation des fobets
Aux graves préoccupations nées des difficultés de la situation financière s'ajoutent désormais de sérieuses inquiétudes : les bruits d'aliénation d'une portion importante du domaine forestier de l'État prennent chaque jour une nouvelle consistance.
C'est en vain que le Gouvernement cherche à calmer les alarmes du pays: les faits parlent plus haut que les paroles et les atteslations de tout genre. 11 faut à l'État cent vin^t aillions pour imprmar aux grands tra-
vaux publics une impulsipu plus active ; et personne n'ignore aujourd'hui à qu'elle source ils seront puisés. La France possède un précieux patrimoine, richesse accumulée laissée en dépôt par les siècles passés ; et c'est £^u ^cri&ce de ce capital, dont chaque génération doit rendre un compte fidèle à la génération qui la suit, que seront demandés les millions néces- ^ires pour terminer troi3 ans plus tôt quelques travaux publics, utiles sans doute» mais non indispensables.
Lorsque l'opinion publique réclamait la fin de nos expéditions lointaines, en raison des dépenses énormes qtfelles occasionnaient» elle ne se doutait pas, sans doute, que la paix générale dût faire surgir de si vastes et de si impérieux besoins.
Et maintenant, sera-ce sans raison que l'opposition reprochera au pouvoir son entraînement irréfléchi pour les dépenses de toute nature? Serace encore dénigrement systématique que de montrer le Gouvernement impuissant à profiter de la paix pour réaliser des économies, et tout prêt à entreprendre des travaux qu'il ne peut payer qu'en vendant une partie d'un patrimoine sacré ?
M. Fould, en 4862, recommandait de savoir résister à Tattrait séduisant des améliorations. Les^ cent vingt millions qu'il demande aujourd'hui seront employés utilement, nous le voulons, mais l'utilité d'une entreprise suffit-elle à en nécessiter l'immédiate achèvement? Or il est certain que les travaux, dont on mÀiite. FoixécutiDn, sont hors de proportion avec les ressources du pays, puisque, pour couvrir les dépenses qu'ils occasionnent, on en est réduit à vendre le domaiie de l'État.
Jusqu'ici, il n'avait été procédé à de grandes aliénations de forêts qu'au lendemain des révolutions ou dans las^randes crises nationales. Les bons esprits déploraient ces mesures, mais ils s'indinaient devant la fatalité : ils comprenaient que le premier des l^^soii^s était d'alimenter. le Trésor dont les ressources ordinaires se trouvaient tarias par des circonstances violentes. Mais en 4865, en pleine paix, sous un gouvernement qui se targue du bon état de ses finances, avoir recours aux mesures extrêmes des mauvais jours, n'est-ce pas étonner les esprits, ébranler la confiance et faire naître des soupçons ou au moins des inquiétudes sur notre véritable situation ?
Dans les conditions présentes^ la vente des forêts n'est plus, comme dans un jour de crise, un. simple e^pédi^t; c'^t».uine mesure ^ui a le caractère
d*ua principe ; elle signifie : Viji^i ne doit pasôtrç propriétaire dç forêts en plaiœ» l'État ua dpit p$ts $^ faire le g$ir$mt 4e la production ligneuse. Bh bien I nous VaYons diit d^jà, nqus n'hësitops pas h le redire, l'adoption d'un pareil principe serait )a cQj(id^Qatioa du domaine forestier e^ France.
Et d'abord, en ce qui concerne lea farôts de l'État, il n'y a qu'un pas d^ principe à l'exécutiop. Aujourd'hui, daus le gouffre deç grandes entre-r prises, on veut jeter cent cinquante caille hectares; cela suffira-^t-il à le combler? Non; demain, c'est deux cent mille qu'il faudra; Qt coqune les occasions de dépense ne manquent jamais avec une bureaucratie ayant besoin d'exagérer son iniportance, on peut être assuré qu'il «e trouvera bientôt d'excellentes raisons pour siacriûer le surplus.
Les. communes, de leur côté» n'attendent que l'adoption, d'une semblable doctrine et l'exeqaple de l'État, pour demauder, p^ur exiger l'autorisation d'aliéner leurs bois : que pqurra-t-on désormais leur objecter? Leurs disr positions sont bien connues ; nous n'en voulons pour preuve que rempre$rsemment qu'ont montré bon nombre d'entre elles à se précipiter dans la voie qui leur était ouverte par les disposistions d'une fameuse circulaire émanée du ministère de l'intérieur, en 4858. Qui ne se souvient de la di^ ficulté avec laquelle les réclamations ont été contenues ?
Restent les forêts des particuliers. P'après les relevés statistiques) leur contenance serait çle six millions d'hectare§, mais en réalité il n'y ojq a pas la moitié qui méritent le nom de bois. Dans certaines, eontréea, la pl^ part des terrains qui figurent au cadastre sous^ la dàiomination de bois, ne sont que des broussailles, des landes et de$ pàt^res^ Et encore s'il étai^ possible de compter sur la conservation de ces maasifs; mais chaque année en voit disparaître des étendues considérables; le chijOTre officiel d^s hoi^ défrichés est de 41, 500 hectares par an. 4 ce chiffre il faudrait pouvoir ajouter, pour être exact, la conteuanoe des. bois défricha illicitement ou en vertu des exceptions prévues par le Code forestier,^ et la contsin^i^ mv^ moindre des bois qui sont ruinés chaque jour par itn^ jouistiauçe, abusive^ A juger de ce qui ne se vqit pas par ce qui se, voUy que 4e désert» en train de se créer ! Ah ! le chiffre de 4 4 , ^QO hecta^e^ es^t trop éloquent*
Ainsi les forêts s'en vont : celles de l'État, celles des communes, celles des particuliers 1 et dans ce mouvement qui produira le vide autour d'un des produits les plus essentiels à la richesse publique» qu'aperçoit-on qui
ptiisse donner une compensation au pays? Rien... Il ne serait pas sérieux, en effets de prétendre que le reboisement des montagnes, compensera les forêts détruites ; le reboisement ne peut offrir aucun dédommagement au point de vue delà production, par la raison que les terrains à reboiser se trouvent dans des conditions de fertilité et d'exploitation essentiellement défavorables, et qu'on détruit des bois qui sont dans des conditions de production et d'exploitation essentiellement favorables. Le reboisement constituera des massifs de protection, mais il ne donnera jamais des forêts de ji réduction. 11 sauvera les vallées et les plaines du danger des inondations et aura pour conséquence d'étendre et de conserver le régime pastoral dans des régions élevées. Il assurera, en un mot, ces services primordiaux résultant de l'existence même des massifs boisés, que Téconomie forestière a réunis sous la dénomination de services généraux; quant aux «ert7tcc^5péciaux (production de combustible, production de bois d'œuvre et de service, etc.), il sera impuissant à les procurer à la société qui ne saurait pourtant se passer d'eux.
A chacun son rôle ; le rôle du reboisement, tel que nous venons de l'indiquer, est déjà assez large; et qu'on le sache bien, les terrains où se fait et se fera cette opération ne donneront jamais une pièce de bois propre à la marine ou à la charpente. Il existe dans la région des reboisements quelques grands massifs ; il est donc facile déjà de se rendre compte par l'examen de leurs produits du peti de fond à faire, au point de vue de la production, sur les forêts placées en de telles conditions. Et cependant, c'est en étalant les chiffres des contenances des terrains reboisés que Ton cherchera peut-être à influer sur l'opinion du pays. On dira bien haut que les montagnes rendront avec usure les forêts empruntées à la plaine. Le pays ne doit pas se laiser tromper à cesjmanœuvres. Qu'il le sache bien : si, dans le but de mener à terme des travaux dont la grandeur plus que la nécessité flatte l'orgueil de ceux qui s'en font les promoteurs ; si, disons-nous, dans un pareil but, on ne craint pas de toucher au précieux patrimoine forestier, conservé quand même par les gouvernements précédents, alors le jour viendra, et il est proche peut-être, où se réalisera le fameux mot de Colbert : « La France périra faute de bois.
Gustave Huriot.
L'INDÉPENDANCE BELGE 10 Mai 1865.
Paris, 9 mai.
Une indisposition subite m'a empêche, à mon grand regret, d'assister à la dernière séance du Corps-Lëgislatif, et, par conséquent, de vous en rendre compte. Je dis à mon grand regret, parce que je vous aurais consciencieusement constaté, ce que n'a fait aucun journal français ni étranger, la sensation désagréable éprouvée par la Chambre lorsqu'on lui communiqua le décret relatif à la vente des forêts. Depuis l'affaire Palikao, pareille émotion, — j'allais dire pareille démonstration — n'avait pas eu lieu. Si Ton s'en rapportait à ce symptôme, la loi courrait évidemment des dangers : mais entre un vote et un sentiment il, y a loin.
LE TEMPS
Mei^credi 10 Mai 1865.
On sait que depuis quelque temps il était question de la prochaine présentation d'un projet de loi relatif à des travaux extraodinaires, dont la mise à exécution devait entraîner la vente d'une partie des forêts de l'État.
Le Corps-Législatif a été, en effet, saisi hier de ce projet. Il s'agit d'une somme de 360 millions à employer en six ans, par annuités de 60 millions. Il sera pourvu à cette dépense : 4 » au moyen des excédants de recette du budget ordinaire ; 2© à l'aide de l'aliénation de bois de l'État jusqu'à concurrence de 400 millions de fr., également réalisables en six ans, à partir du 1«' janvier 4866. Nous n'avons pas aujourd'hui à nous prononcer sur le mérite du nouveau projet de loi; pour pouvoir le faire en pleine con-
naissance de cause, nous devons attendre l'impression de l'exposé des motifs, qui indiquera la nature des travaux à exécuter, en expliquera Futilité, et désignera les forêts que le gouvernement demande l'autorisation de vendre. Qu'il nous soit cependant permis de dire dès à présent que, dès qu'on a parlé de mettre en vente une partie des forêts de l'État, il s'est manifesté dans le public un certalîï sentiment de répugnance et d'inquiétude. On est habitué en France à attacher une grande importance à la conservation du domaine national, et notamment à ce qu'on pourrait presque appeler l'inviolabilité des forêts de l'État, et toute loi qui se propose d'y porter atteinte, n'a chance d'être acceptée qu'à la condition d'une évidente nécessité.
JOURNAL DES DÉBATS
Jeudi 11 Mai 1863.
Nous apprenons que le Moniteur qu*hief, 9 lîiâî, M. Benedetti, notre ambassadeur à Berlin, et M. Bismark, ministre des affaires étrangères du roi Guillaume !«*•, ont échangé les ratifications des traités de commerce et de navigation conclus entre la France et la Prusse.
En lisant le compte-rendu abrégé communiqué aux journaux et le compte-rendu sténographique du Moniteur, on pourra s'assurer que la courte séance du lundi 8 mai au Corps*Législatif a été extrêmement calme. Pour avoir été calme^ elle n'a pas laissé que d'être intéressante. C'est dans cette séance qu'a été déposé le projet de loi relatif à l'exécution de travaux publics extraordinaires dont M. Rouher avait annoncé, pendant ta discussion de FAdresse, la prochaine présentation. On sait que M. Rouher avait déclaré que le gouvernement^ pour mener à terme ces travaux extraordinaires, n'aurait besoin de demander à la Chambre ni etnpfunt ni impôts nouveaux, et cela paraissait encore plus extraordinaire que les travaux à exécuter. Le miracle est aujourd'hui expliqué* Pour suffire aux dépenses qu'entraînera le nouveau projet, on propose à la Chambre d'au*
torisef le ministre des fitittlices à aliérief, dans an délai de sijt années, pour 100 ttîillioiis de forêts du domaiiie. L'État fait comme un châtelaia qui vendrait tme partie de ses hftutes futaies pour percei' de belles allëes dâu$ 16 reste et pour surélever iton habitatioû d'un étage. Aussi m sommes-nous pas surpris si le nouveau projet de loi excite, dans la portion flottante de la Chambre, une assez vive émotion. Il est à croire que la Chambre ne se résoudra au sacrifice demandé que si on lui démontre qu'il est absolument nécessaire ; et s'il est en effet nécessaire, peutr-ôtre les esprits attentifs n'augureront-ils de là rien de très favorable sur le bon état de nos finances. Le gouvernement a avoué un jour lui-même au Moniteur (le jour où il a inséré le fametx rapport de M. Fould) qu'il était enclin à trop dépenser, et la Chambre, de son coté, ne dissimule point qu'elle se défie de l'excès des dépenses, puisque, sur la réclamation expresse d'un grand nombre de ses membres, elle a introduit cette année dans l'Adresse un mot sur la nécessité « de ne pas compromettre la bonne économie dé nos finances. » (Séance du 4 avril.) Ces aveux du gouvernement et ces avis indirects de la Chambre autorisent, ce nous semble, le public à rechercher et à noter d'un œil minutieux tout ce qui peut être rangé parmi les déboursés inutiles. Or, dans le moment môme où le gouvernement se croit obligé de recourir à une aliénation des forêts de l'État, nous lisons dans le Moniteur (annexe au procès-verbal de la âéance du ^9t mai 1 865) un exposé des motifs sur un crédit de i 2 millions imputable à l'exercice de 4864, dont toutes les parties ne sont peut-être pas également à l'abri de la critique. Ces 1 2 millions doivent être attribués au ministre de la guerre pour couvrir un certain nombre de dépenses imprévues. Parmi ces dépenses, il en est dont personne ne Contestera lé. légitimité ou Turgence, ce sont celles, par exemple, qu'a nécessitées l'augmentation de notre effectif en Afrique; mais it en est une autre qui paraîtra un peu bien dure. « Il s'agit, » pour prendre les termes de l'exposé des motifâ inséré au Moniteur d'aujourd'hui, « il s'agit de la solde de l'armée mexicaine pendant les six premiers mois de l'année. » Il paraît
que « les états-majors sont si nombreux dans cette armée, « qu'en diessant le budget de 1864 on n'avait pas pu évaluer exactement tout
ce qu'ils nous coûteraient. Que nous soldions les troupes mexicaines, passe !
mais s'il y a dans ces troupes plus de généraux que de capitaines et autant
de capitaines que de caporaux, est-ce à nous de supporter les frais d'un
tel abus ? Nous allons faucher nos bois ; n'aurions-nous pas pu au préalable faucher quelques colonels mexicains, en attendant que nous puissions nous retirer de ce pays d'états-majors où les épaulettes à gros grains fleurissent, plus nombreuses que les épis dans les champs de la Beauce ?