CHRONIQUE DU JOUR
On se préoccupe beaucoup en ce moriïént de nos forêts, dont on voudrait livrer encore au défrichement de 80 à 400,000 hectares.
Les partisans des grands bois, les druides, comme les appelle agréablement M. Michel Chevalier, défendent avec tout le zèle que peut inspirer une conviction profonde, ces vastes plantations auxquelles ils attribuent Une importance capitale aux points de vue de l'équilibre atmosphérique, de rhygiène publique, de la fertilité du sol et des intérêts de l'industrie nationale.
Nous croyons intéressant de citer à oo sujet un passage très remar(|uable du beau livre de Rauch, la Régénération de la nature végétale^ qui pourrait servir peut-être à éclaircir ce phénomène des perturbations atmôsphériques et de l'irrégularité des saisons qu'on a constaté depuis un certain nombre d'années.
a II est très important, — dit Rauch, — de renaarquer qu'un arbre renferme, pour le besoin de sa végétation, une telle quantité d'eau et d'air comprimés que le canon le plus épais en bronze ne pourrait soutenir la force de cette pression. Ce fait, qui est de la plus exacte vérité en physique, peut jeter un nouveau jour sur le système météorologique, et il conduit naturellement à conclure qu'une forêt doit renfermer, dans les arbres qui la composent, une énorme masse d'air, et qu'aussitôt ces bois détruits, non-seulement tout abri et toute attraction cessent, mais que l'air, subitement dégagé, doit produire une sorte d'inondation dans l'atmosphère.
» Si maintenant l'on songe que les déboisements opérés en Europe correspondent à une partie considérable de sa surface, il serait peut-être raisonnable de croire qu'une pareille masse d'air dégagée tout ^ coup a pu être une des grandes causes du désordre que nous remarquons dand la marche des météores et, par suite, dans l'intempérie croissante des climatures. »
On sait aussi que les forêts sont destinées, par une prodigieuse absorption, à s'assimiler les éléments atmosphériques les plus délétères pour l'homme et pour les animaux. Ce rôle du végétal mérite l'attention la plus sérieuse. Dans l'harmonie physique de la nature, l'arbre est véritablement le pendant de l'homme et de l'animal. On peut en juger par la comparaison suivante des fonctions organiques des végétaux et des animaux, que nous empruntons à la Chimie élémentaire de M. Girardin, t. II, p. 953.
Le Végétal
Produit des matières azotées neutres ; Produit dés matières grasses; Produit des sucres et des fécules; Décompose l'acide carbonique ; Décompose l'eau ;
Décompose les sels ammoniacaux ;
Dégage Toxygène;
Absorbe la chaleur;
Soutire l'électricité;
Emprunte ses éléments à Tair et à la terre ;
Transforme la matière minérale en matière organique ;
Est un appareil de réduction.
L'Animal
Consomme des matières azotées neutres ;
Consomme des matières grasses;
Consomme des sucres, fécules et gommes;
Produit de Tacide carbonique ;
Produit de l'eau;
Produit des sels ammoniacaux ;
Consomme de l'oxygène ;
Produit àe la chaleur ;
Produit de l'électricité;
Rend ses éléments à l'air et à la terre,
Transforme les matières organiques en matières minérales ;
Est un appareil de combustion.
Ce simple parallèle pourrait-il laisser le moindre doute sur la solidarité des animaux et des bois, et ne pourrait-il pas expliquer la naissance de maladies nouvelles et le développement des maladies en général dans les pays où l'équilibre est détruit ?
LINDÉPENDANCE BELGE
CORRESPONDANCE AGRICOLE DE l'INDÉPENDANCE
Paris, 18 juin.
Après vous avoir prouve dans ma précédente lettre par la science et par rhistoire que la question du défrichement des forêts n'était pas envisagée comipe elle devrait Têtre, je vous ai annoncé pour aujourd'hui Fexamen de la question des forêts comme abris contre les vents.
Sous ce rapport,- et d'après Arago, les forêts peuvent exercer une bonne aussi bien qu'une mauvaise influence sur le climat d'une contrée, suivant le rôle qu'elles jouent : si elles interceptent le passage et arrêtant la violence des vents glacés, elles adouciront la température. Mais elles produiront un effet contraire si elles sont un obstacle au libre cours des vents tièdes et chauds ainsi qu'à l'aération des terres.
C'est à l'homme, à l'agriculteur surtout, qu'il appartient de savoir se créer des abris tels qu'ils soient exempts de tous les inconvénients que présentent pour lui ceux qui sont formés par les forêts. Or, pour cela il ne faut pas de bien grands bois : des rideaux d'arbres, des haies vives, des plantations autour des habitations, le long des chemins, donneront des abris toujours sufiBsants, sans être jamais, comme les forêts, des causes de refroidissements qui, au printemps, causent des gelées tardives et compromettent souvent les récoltes.
L'Angleterre, que César appelle : Horrida sylvis, et le Danemark, autrefois couvert de forêts impénétrables, n'ont plus de bois à proprement parler. Eh bien, le défrichement y a-t-il rendu le climat plus mauvais? Non certainement. Tout prouve même le contraire, car enfin, la Tamise gelait autrefoisl
Qu'on renonce donc à ce genre d'argument sans valeur aucune. Comment comprendre, en effet, que les travaux de l'agriculture avec ses
se
méthodes d'assainissement, ses drainages, ses plantations n'améliorassent pas le climat d'une manière très-marquée? Cela est impossible, car Tagriculture va aussi loin que possible dahs cette voie que j'appellerai hygiénique, en Danemark, par exemple, où on en est arrivé jusqu'à repousser les grandes haies viv6d dés champs quand elles sont trop rapprochées les unes des autres et empêchent ainsi la circulation de l'air, tout en entretenant beaucoup d'humidité dans les champs voisins et en retardant trop la fonte des neiges.
Il ne faut pas se refuser à l'évidence : tout concourt à démontrer que les forêts en plaine, loin d'avoir une influence favorable sur les climats, exercent au contraire une action plutôt nuisible qu'utile, ce qui ne veut pas dire, bien loin de là, que les plantations-abri^, soient dans le mênae cas.
£n ce qui concerne Vassainis$efiMnt de l'atmosphère, les raisons invoquées par les forestiers ne supportent véritablement pas la discussion.
En effet, en quoi les fonctions végétales des arbres diffèreat-elles de celles du brin d'herbe ou d'une tige de blé?
L'arbre vit>il donc de miasmes, de gaz délétères?
On sait cependant bien, sous ce dernier rapport, combien il est difficile de soutenir l'existence des plantations dans les villes! et si lés squares les parcs les assainissent, c'est uniquement eh empêchant matériellement, par le fait de leur existence, les agglomérations d'habitants d'être trop serrées.
Quant à l'action des massifs bois(5s, il est évident à priori qu'avec leur humidité, leur atmosphère lourde et glaciale, les végétaux qui y pourrissent, ils ne sauraient exercer sur l'air ambiant une influence aussi bienfaisante que l'agriculture avec ses travaux, ses cultures variées et actives, ses irrigjations, etc., etc. Avec elle enfln, c'est la vie, c'est la lumière, c'est la civilisation !
Avec les bois, au contraire, c'est le froid, l'humidité, un climat âpre et rude, comme ia civilisation à laquelle ils correspondent comme contemporains.
En ce qui concerne les gaz miasjiua tiques des marais, dont les forêts, dit-on, empêchent le transport au loin dans les campagnes et dans les villes, il faut reconnaître qu'il serait de beaucoup préférable de dessécher ces marécages et de les utiliser en culture. Ce serait là, à coup sûr,
un bien lOwUeur inode d'assaiDissemeat que celui qu'on veut maintenir mm aucuQ» espèce 4« raison plausible à Tappui de cette cause.
Im argumeiita iovoqués relativement aux inondations n'ont pas plus 4e foiMlement que les prëcMentS) toujours et uniquementi bien entendu, en ce qlii oonoerne Us forêts en plaine, les seules qui soient en cause ici pour le moment. Rien ne proiive que les inondations soient plus fréquentes aujourd'hui qu'au temps de Iules Gësar* '
Diudore de Sicile» ^ eifet^ et les anciens auteurs nous disent tous que l«s fleuves d^bordaiient fréquemment chez nous.
Ceci posé, disons qu'il est incontestable, pour nous comme pour tous, que le boisement des plateaux élevés, des cimes des montagoes, ne soient un bon moyen d'empécb^ les eaux de se précipiter avec violence dans les ¥«Uées eki ravinant les terres. Mais il est tout à fait inutile d'insister làdetâus, puisqu49 t^ut le monde est d'accord à cet égard»
Arrivons oMintenant à l'argument de ceux qui prétendent que les forêts fëgulariseBt l&^^ùnœiiwes. Voici notre réponse :
Si h quantité d'eau courante paraît diminuer dans un pays à la suite de grands déboisements, c'est uniquement parce que cette eau est utilisée par la culture et que» par conséquent, il s'en perd moins%
Il est prouvé en elïét que la quantité d'eau de pluie qui tombe chaque «nnéè n'a pas changé sensiblement d^uis près de 200 ans. Je dirai oaême qu'elle a plutôt augmenté que diminué.
Le méaie fait a été constaté dans les vallées du Pô et du Rhône. Le déboisement n'a pas réduit la quantité de pluie tombée ; par conséquent, fii la quantité d'eau courante parait diminuer, cela tient bien uniquement, eomme je le dlisais plus haut, à ce que les cultures qui ont succédé 9'ik bois rutilisent davantage. La terre cultivée, cela se conçoit, en absorbe davantage, puisque sans cesse le travail la divise, la reâd plus poreuse, pètts {Terméa^O) de telle sorte que les plantes puissent en consommer des quantités qu'on peut qualifier d'énormes, puisque, d'aiprès Hall, un champ de houblon en absorbe plus de S,0(M) mètres cubes par hectare en 24 heures.
Le déboisement ne fait donc pas perdre les eaux; il les fait mieux servir aux besoins de l'homme et des végétaux cultivés pour son alimentation ou son agrément. Or, est-^ce là un mal? Non, assurâinent*
Ainsi tombent, 1*WM après l'autre, toutes les raisons qui ont été invo«
quées par les partisans de la conservation des bois quand même. À les entendre, ceux-ci seraient le palladium de notre climat. C*est là une erreur capitale, suivant nous ; car, il ne faut pas l'oublier : la forêt est à Vagricfdture cê qu*e8t la tribu nomade à la civilisation moderne. Et nous ne craignons pas de dire qu'on pourrait ériger en axiome cette seconde formule-: Le degré de civilisation d*un pays est certainement en raison inverse de la surface boisée quand la terre est de nature à être cultivée économique^ ment. L'histoire est là qui nous montre le défrichement marchant pas à pas avec la civilisation, parce que la culture agricole condense pour les besoins toujours croissants de l'homme cent fois plus de matériaux utiles que la sylviculture dans le même espace de temps. J'ai cité à ce sujet des faits et des chiffres à la fin de ma précédente lettre.
Maintenant, pourquoi donc prétendre encore que, parce que le bois est utile, l'État doit conserver des forêts pour le produire? Mais alors^ l'État devrait aussi exploiter les mines de charbon de terre, les minerais de fer qui sont pour le moins aussi utiles aujourd'hui pour la défense et la prospérité du pays et pour la construction et l'entretien de nos ûottes I 11 devrait aussi produire du blé qui est indispensable à la vie de l'homme ? Franchement^ n'est-il pas surprenant de voir avancer de pareilles théories dans un siècle où l'économie politique a fait tant de progrès ?
Qu'on n'en doute pas, le bois se fera toujours et partout où il sera économique d'en faire. On en fera forcément dans les terrains qui ne donneront que de la perte à être mis en culture. Il se fera surtout dans les mauvaises terres, quand celles-ci n'auront plus la possibilité de soutenir la concurrence des terres propres à la culture agricole et maintenues jusqu'à ce jour à l'état de forêt! I! n'y a, en un mol, qu'à laisser faire l'industrie privée, elle saura bien voir là où son intérêt est de faire du bois et elle en fera, quoi qu'on dise, d'autant plus que la marchandise deviendra plus rare ou sera plus demandée. Ne voyon»-nous pas chaque année les propriétaires du Berry, de la Sologne, de la Gascogne accroître leurs boisements dans une énorme proportion ?
La France, d'ailleurs, possède un grand nombre de surfaces où le développement des forêts est tout indiqué et où doit être concentrée la production forestière. Ce sont, d'une part : les dunes et les sables de la Gascogne, qui comptent près de 600,000 hectares ; ce sont les terres légères de la Sologne et du Berry; ce sont les montagnes arides dei
GëveDnes, des Alpes, des Vosges, des Ardennes, des Pyrénées ; ce sont, en un mot, des milliers d'hectares qui ne peuvent produire économiquement que des bois.
L'État n'a pas besoin d'intervenir pour cela. On ne .défrichera jamais normalement en terre pauvre, parce qu'on sait ce qu'il en coûte pour améliorer des terres ingrates et arides, et, après des échecs de défrichements irréfléchis, la tendance des propriétaires sera bien certainement de faire plutôt des bois que de la culture là où le sol boisé n'est pas riche. C'est déjà ce qui se passe à peu près partout. Le gouvernement n'a donc plus besoin de se faire producteur de bois et conservateur de forêts, il n'a qu'à se borner à suivre le progrès et les tendances du pays.
n en coûte, dit-on, à la France, 90 millions chaque année pour avoir (les forêts exploitées par elle. Le service rendu équivaut-il à un pareil sacrifice? Non. Maintenant, ne pourrait-on pas tirer au profit du pays une somme d'avantages plus considérables que celle qu'on en retire? Incontestablement oui.
D'après tout ce qui précède, il est permis de conclure que l'État doit borner son action à «ce qui est d'utilité publiqw et. que les particuliers ne peuvent pas faire. Or, ce principe étaqt admis, pourquoi conserver un vaste domaine forestier que les particuliers pourront faire prospérer, conserver mieux que lui, et étendre même au grand avantage de la Société.
Les véritables propriétés d'un État ne sont-elles pas les routes, les canaux, les édifices publics, les grands travaux d'art qui servent à protéger le pays ou à accroître sa richesse?
Les 90 millions que perd annuellement l'État, propriétaire de forêts, ne rendraient-ils pas des services mille fois supérieurs s'ils étaient consacrés à faire des chemins de façon à permettre l'exploitation des vastes forêts encore inaccessibles aujourd'hui ; s'ils étaient consacrés pendant 5 à 6 ans à l'achèvement et au perfectionnement de nos chemins yicinaux, à faire de grands travaux de reboisements, comme ceux des dunes ou autres que les particuliers n'auraient pas d'intérêt assez notable à entreprendre, à faire des irrigations, des drainages, des dessèchements, des travaux d'ensemble, en un mot, tout à fait d'intérêt général? Ce serait là le vérita^e rôle de l'État, et son action, par ces moyens, serait bien autrement efficace sur le climat aussi bien que sur la prospérité du pays I...
Dans une dernière lettre, je me propose de vous montrer combien les Anglais entendent et pratiquent surtout mieux que nous ees granfles questions. On peut déjà juger de ce que nous avons à en dire quand nous annoncerons que c'est à peine si ces fameux marins ont 84,000 heetares de bois domaniaux !
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LA GAZETTE DE FRANCE
Mardi SO Juin 1865.
Le Constitutionnel croit devoir, par la plume autorisée de M. Vitu, venii^ en aide au projet d'aliénation des forêts. Suivant eet écrivain, les efforts tentés par les adversaires de cette mesure prouvent simplement que les motifs à l'appui, énoncés par M. le ministre des flnanees, sont décisif^ et péremptoires.
Le raisonnement semble spécieux^ et il n'est pas sans intëPèt de suivre le Constitutionnel dans sa manœuvre défensive.
Le point délicat, on le sent bien, c'est d'établir tout d'abord que le sol forestier, loin de diminuer en étendue, s'accroît considérablement, et que les contenances reboisées l'emportent de beaucoup sur celles des défrichements. L'opinion générale était persuadée du contraire, et il s'agit ici d'attaquer une idée qui s'appuie sur le bon sens public autant que sur l'expérience des feits. Le Constitutionnel s'y emploie de son mieux en diminuant d'une part, dans une proportion sensible, la quotité des défrichements, en exagérant de l'autre, sans trop de scrupule, les chiffres du reboisement.
Examinons d'abord le procédé appliqué aux défrichements. Nous avons établi, dans un récent article, que le (Souvernement autorisait en moyenne, par chaque année, dans les bois de toute nature, tit mille hectarâs de défrichements; soit, 330 mille hectares pour quinze ans. M. Vitu réduit à
300 mille hectares cette même donnée ; on voit que nous ne sommes pas loin de compte avec lui. Mais aux dëft'ichements autorisés nous avions à bon escient ajouté ceux qui s'effectuent illicitement ou en vertu des exceptions reconnues par la loi ; Tappoint n*est pas à dédaigner, et un savant membre de Tlnstitut Ta évalué à 9 mille hectares par an. Or, cet élément d'appréciation parait avoir échappé sans retour au Constitutionnel, qui le néglige absolument. M. Yitu cependant ne saurait ignorer les sources auxqueUes nous-mêmes avons puisé, d'autant qu'il a débuté pour susciter à M. Beôquerel un véritable procès de tendance, en lui reprochant avec (jtielque amertume de n'aimer point assez les plantations d'arbres verts.
Sans vouloir appt*ofondir cette accusation mystérieuse, ni rechercher ce que là question de goût ainsi introduite peut avoir de commun avec la discussion pendante, nous constaterons en définitive que la contenance de 34 ihilie hectares attribuée aux défrichements annuels par le savant ad- VMsaiire des résineux n*a été ni atténuée ni même contestée dans le débat. Nous la maintiendrons donc jusqu'à démonstration plus concluante.
Le Constitutionnel, il est vrai, non content de son ingénieuse élimination, essaye d'amoindrir encore un résultat toujours gênant, en alléguant que la moitié à peine des défHchements autorisés sont réellement exécutés; cette proportion serait affirmée par l'administration forestière méme^ et beaucoup de propriétaires, après avoir sollicité l'autorisattôn de défricher, dans le but de vendre leurs bois dans de meilleures conditions, reculeraient devant une opération qui exige des avances considérables et procure des bénéfices incertains. Voilà une série d'assertions qui bouleverse, nous l'avouons, toutes nos idées sur l'économie agricole et sur les exigences de la logique. Et d'abord comment, si le défrichement est une spéculation onéreuse et aléatoire, comment la faculté de défricher, obtenue par le détenteur d'une propriété loisée, peut-elle en faciliter la vente et déterminer une plus-value ? M. Vitu n'a pas réfléchi à cette contradiction flagrante qui éclaire suffisamment la discussion, et la feuille officieuse nous paraît avoir aventuré singulièrement la responsabilité de l'administration forestière.
La seconde manière du Constitutionnel, celle qu'il applique au recensement des terrains reboisés, n'est pas moins curieuse à observer. Nous ne nous heutterons plus ici au péché d'omission, bien au contraire. M. Pould, qui doit être bien renseigné et dont personne ne niera l'haJii-
lelé à grouper les chiffres, était arrivé, dans son discours au Sénat, à présenter 490 mille hectares de terrains reboisés, tant en plaine qu'en mon* tagne, par l'État, les communes et les particuliers. Nous avons dit ailleurs ce que nous pensions de ces chiffres fort importants sur le papier. M. Yttu va plus loin que Son Excellence, et ceci a tout l'attrait d'une révélation. Suivant ses informations personnelles, 300 mille hectares de terres doma* niales sont actuellement reboisés ou peu s'en faut, et les communes oat planté, de leur côté, 30 mille hectares, — total, 500 mille hectares à l'actif de reboisement effectué par voie administrative, sans compter apparem-. ment les 1 50 mille hectares de la Gironde et des Landes, ou du moins la part qui représente dans cet apport l'initiative des particuliers.
Un tel résultat est de nature à surprendre M. Michel Chevalier luimême, le plus hardi des statisticiens. Les chiffres ont de ces traîtrises quand on les manie sans précaution. Mais nous n'insisterons pas sur un simple petit accident d'addition : chacun est sujet à erreur, et les gens de bonne volonté conservent quelque droit à l'indulgence. Puis il y a le prétexte des fautes typographiques.
Que dire maintenant des arguments hasardés par le Constitutionnel pour démontrer que la consommation des bois demeure stationnaire ou même décroit en France ? Nous avons donné naguère à cette place les chiffres ofBciels des importations et des exportations.* Or, le taux de Timportation est monté depuis dix ans de 58 à 133 millions : toutes les subtilités du
jnde viendront se briser contre la brutalité de ces chiffres. C'est en vain qu'on essaiera d'en atténuer l'effet, soit à l'aide de moyennes complaisantes, soit en choisissant avec plus ou moins de bonheur des comparaisons tirées de telle ou telle annuité considérée isolément; d'aussi petits moyens ne valent pas une réfutation, et la vérité qui s'impose à tous les esprits impartiaux est celle-ci : En France, la superficie boisée décroit constamment, tandis que la consommation des produits ligneux augmente sans cesse. La preuve en est faite surabondamment.
Nous ne terminerons pas cependant sans relever deux erreurs matérielles avancées par M. Yitu. Dans son opinion, nos forêts produisent trèspeu de merrain; or, l'assertion est tout à fait inexacte. Le merrain forme la branche de fabrication la plus importante dans la plupart des forêts où se rencontrent des chênes de belle venue. D'ailleurs, puisque le commerce en demande actuellement à l'étranger pour 21 millions, au dire'de M. Yita
lui-même, c'est le cas plus que jamais de sauvegarder les ressources offertes par le pays. Le raisonnement tourne contre Tintention de son auteur.
M. Vitu prétend, en outre, que les bois d'ébénisterie figurent pour la plus grosse part dans le chiffre de l'importation et constituent l'élément principal des augmentations signalées dans la consommation. Nous le nions formellement quant aux données que nous avons citées, et voici pour exemple le détail des .433 milligns afférents à l'année 4863 :
Bois de chauffage 600,000 fr.
Bois à construire. 409,000,000
— merrains. 24,000,000
Bois en éclisses \
Feuillards, mâts [ 2,400,000
Matériaux y
Total 433,000,000 fr.
C'est ainsi qu'en se heurtant de tout côté à la logique des faits et à l'inflexibilité des chiffres, le Constitutionnel arrive à sa conclusion, qui se résume ainsi :
a Les esprits prévenus pourraient seuls méconnaître les avantages de la » mesure proposée par le Gouvernement. »
Eh bien 1 soit, esprits prévenus nous sommes, et très-prévenus môme contre ces moyens financiers qui imposent à TÉtat des sacrifices sans compensation. L'instinct public, du reste, ne s'y trompe pas, et l'on ne persuadera jamais au pays que les aliénations ne soient point une opération désastreuse, excepté peut-être pour les spéculateurs en mesure de se partager une affaire de cent millions de forêts. Le Constitutionnel nous a reproché, non sans verdeur, de défendre les forêts uniquement dans l'intérêt de la propagation des fauves; mais les loups ne vivent pas au bois. Le Constitutionnel, qui sait tant de choses, ne devrait pas ignorer cela.
Duhamel.
LA PATRIE
Mercredi H Juin i86$.