LA QUESTION DES POBÂTS
Nous croyons avoir présenté très succinctement, mais très impartialement, tous leà arguments q^e peuvent invoquer les adversaires du projet de loi soumis aux délibérations du Gorps-Lëgislatif.
Quant le rapport de la commission sera déposa, nous aurons peut-être à reprendre. une discussion que prolongeront éplement les débats* de la Cfianibre. Mais, là, nous ne pensons pa$ qu'il y î^it liçu de chercher des observations plus concluantes, et nous allons résumer ici celles que nous ayons présentées.
La contenance du sol forestier en Fr^ince diminue chaque année. Elle est évaluée de 9 à 9 nûlUons d'bect^res, et depuis di^ siQ3) le gouvernement a déjà aliéné pour le défrichement 160,QQ0 hectares, auxquels il faut ajouter les défrichements illicites opérés par les particuliers, qui perinettent d'évaluer de ^5 à 30,000 hectares par gn rafiTaihUssement de notr^ richesse forestière.
Songer à aliéner aujourd'hui ^0 h 190,000 hectares nouveaux, c'est précipiter nn mouvement de décroissance contre lequel s'élèvent à la fois les intérêts du TrésQr^ çaui^ de l'industrie, et djins un Au^re ordre d'idées, les intérêt des populations.
Mais on dU que P9r des semis dans les landes et des reboisements sur les montagnes, l'autorité répare d'un côté ce qu'elle détruit de l'autre. On ne répare pas en quelques années le mal résultant de l'aliénation de forêts, parce que jamais les semis de sapins dans les landes et les reboisements des montagnes ne combleront les vides faits par les défrichements, et qu'avant longtemps la consommation du bois, qui tend chaque jour à augmenter, ne pourra être satisfaite.
Donc l'État, qui songe à diminuer la contenance du sol forestier, devrait plutôt songer à la conserver, en l'augmentant, ne serait-ce que pour neutraliser en quelque sorte les abus de la spéculation privée.
Ces abus sont nombreux. Ils se produisent en toute circonstance, soit que FËtat vende pour le défrichement une parcelle des 4,400,000 hectares de forêts dont il 6dt encore propriétaire, soit qu'il la vende avec condition de conservation. Dans le premier cas, la richesse du sol n'augmente pas, car toujours ou presque toujours le terrain défriché fait place à une lande; dans le second cas, parce que la spéculation a des ruses qui lui permettent de ne tenir aucun GdTOpVe des 6i|g|igpQKei|t4 pri9* Des défrichements illicites sont chaque jour signalés.
En s'appauvrissant en bois, te France ne s'enrichit que très peu en terres cultivées, et elle perd un des'éléments les plus précieux de conservation, au double point de vue climatérique et hydrologique.
Le rôle des forêts dans l'économie de la nature est incontestable.
Mais si l'État, en ftliéntni lea bi^iia dQxnanivuxi u'c^xwcc^ plus cette action conservatrice qu'on est en droit de réclamer de lui, peut-on trouver une compensation dans l^s avantages financiers qu'on prétend assurer au Trésor?
Non.
La vente des bois est une opération dispendieuse. Tous les calculs étft-* blissenl, contrairement à une opinion commune, que le capital en forêts est placé à 5 et demi pour 0/0 et non à 2 0/0. Et, vu l'augmentation annuelle de la valeur vénale des bois en France, par suite des défrichements opérés et de ceux qui peuvent s'opérer encore, TÉtat s'enrichit en conservant, et diminue volontairement ses revenus'dans l'avenir en aliénant.
L'opération est encore plus regrettable en ce qu'elle Aert bien plus les intérêts de la spéculation que ceux de l'État. Tous les acquéreurs de bois, ou les 9/4 0*8, si l'on veut, se hâtent de défricher, et le rendement net d'un hectare est en général à peu près égal au prix d'achat. Le sol se trouve donc donné pour rien. C'est là un fait établi. Pourquoi, alors, si l'État persiste à aliéner, ne procéderait-il pas lui-même au défHchèment? 11 revendrait ensuite le sol pour la culture.
L'opération ainsi conduite serait toujours une aliénation, mais du moins aurait-elle des résultats plus sérieux pour le Trésor.
Mais contre ces résultats eux-mêmes^ si avantageux qu'ils soient corn-
parativement, s'élève Tintérêt général, lequel veut la conservation par rÉtat des moindres parcelles du sol forestier, dont l'étendue de 8 à 9 mil lions d'hectares en bois de toutes sortes, sur lesquels 1,100,000 hectares seulement appartiennent au domaine, place la France après les deux tiers des États de l'Europe.
A. DE Lauzières.
LINDÉPENDANCE BELGE
22 Juin 1863.
CORRESPONDANCE AGRICOLE DE l'INDÉPENDANCE .
Paris, 210 juin.
Dans mes deux précédentes lettres je crois avoir répondu à toutes les objections habituelles des forestiers qui accusent le déboisement de tous les phénomènes qui se produisent dans une contrée, tels que tarissement de sources ou déviation de leurs cours, inondations, épidémies, etc.. etc., comme s'il était donné à l'homme de connaître la raison de tous les grands changements qu'il observe dans la nature, soit par tradition, soit par voie directe. Nous n'avons que quelques faits à citer pour réduire à néant ces prétentions. Nous demanderons, par exemple^ si ce sont les défrichements qui ont été cause que les ruines de Pœstum sont aujourd'hui mouillées par la mer, alors que Pise et Aigues-Mortes ne le sont plus ? Sont-ce des défrichements qui ont fait que sur les côtes du Holstein on trouve aujourd'hui des couches alternées de tourbes et d'alluvions marines? Évidemment, aucun forestier n'oserait soutenir cette thèse, et cependant ils en soutiennent ou en ont soutenu d'aussi fortes!
Quoi qu'il en soit, après avoir prouvé, en nous appuyant sur la science, sur l'histoire, sur l'opinion des meilleurs observateurs, sur des faits, sur des raisonnements logiques, que le reboisement ne devait pas être consi-
déré comme on Ta fait jusqu'à présent en acceptant, sans examen, de vieilles raisons ne reposant sur rien et que Ton accueillait uniquement pour se dispenser de vérifier leur bien-fondé, nous allons voir comment nos voisins Tes Anglais et leurs meilleurs auteurs entendent et pratiquent les choses au point de vue qui nous occupe.
D'après la statistique de Mac-Culloch, la superficie totale de l'Angleterre et du Pays de Galles est de 37,000,000 d'acres, celle de l'Ecosse de 9,000,000 et celle de l'Irlande de 20,807,000. En chiffre rond, c'est un total de 76 nïiilions d'acres.
Yoici comment s'exprime cet auteur à propos du bois de construction {vol. I, page 543) :
a Le bois de construction a une grande importance en Angleterre, il est » produit dans les forêts royales, dans les bois des particuliers et dans les » Haies vives, dans quelques comtés du Sud et dans la plus grande partie » des comtés du Sud-Est et de TOuest, il y a une quantité très-considé- - ^ x> rable de bois de construction dans les haies, dans les parcs et les » plantations isolées. •" "-
» Les comtés les mieux boisés dans le Kent, le Sussex, le Surrey, Hauts, » Chescheri, Worcester, etc., en général les coijitésde l'Ouest sont mieux » garnis d'arbres que ceux de l'Est, et ceux du Sud que ceux du Nord. Il » n'existe pas de moyen propre à faire apprécier la quantité de bois » d'œuvre ainsi disponible pour les constructions. Le docteur Becker es- » time qu'une propriété qui n'a pas en arbres de tige, de tout âge, une » valeur égale à detix fois la rente du domaine, n'est pas garnie convena- » blement d'arbres. D'après cette hypothèse, la valeur totale des bois exis- » tant en Angleterre serait de 80 millions de liv. sterl.
» On peut cependant croire que l'évaluation du docteur Becker est très- » exagérée et dépasse de beaucoup la réalité. — 11 a été montré dans le 14« j
» rapport des commissaires de la révision navale, que la masse du bois de j
» construction a de beaucoup été réduite pendant les quinze années qui i
» ont précédé 1807, et que les plantations effectuées depuis sont loin » d'avoir l'étendue des anciennes forêts abattues. Les futaies de chênes )> entre autres on été continuellement en diminuant de Tannée i807 » à la fin de> la guerre, mais depuis elles ont augmenté. La baisse dans le » prix des bcisa empêché d'en abattre et beaucoup de plantations ont été » effectuées* En évaluant la valeur dei» bois de futtues sur pied à 40 ou ,^|
» 50 miUioQ& de livres 6terl., et le produit annuel à 4 million \/% ou » % millions de Uv. st, nou$ n« serons pas loin de la vérité.
» On a beaucoup parlé de rimportance qu'il y a pour une puissance » navale comme la Grande-Bretagne d'avoir toujours des bois ch^ elle, de » façon à pouvoir suffire à tous moments aux besoins de sa marine. Je » pense, pour ma part, que nous n'avons pas beaucoup de risques à courir » en dépendant de l'étranger pour rapprovisionnemeni de aotre flotte en » bois de chêne, de teck, tout comme nous dépendons de l'in^Mirtetitm » étrangère pour nos besoins en bois de pin pour la consbruottOQ de nds » maisons.
)> On ne s'est occupé de cette question à proprement parler, que )^ depuis la fm du siècle dernier, pe&dant les guerres maritimes que l'An- » gleterre eut à soutenir,
» En 4792, le surveyor général des bois et forêts fît un rapport dans le- )» quel il signala le déficit croissant 4u pays en bois de ch^e et il con- » cluait en demandant que 4 00,000 acres (46, 440 hectares] fussent choisis p dans les forêts royales et achetés pour être consacrés à la production » de bois de chêne de marin^^
» Plus tard, à la suite de ce rapport, on choisit et entoura de clôtures » dans les forêts royales de 50 à 60,000 acres de bois pour recevoir cette » affectation (4« rapport des lords commissaires des bois et forêts). Les » commissaires des bois et forêts prétendent que c'est tout ce qu'il est dé- 10 sirable de laisser à l'État de futaies de chêne dans les bois royaui^, mais » afin d'avoir des approvisionnements plus considérables^ ils conseillaient D d'acquérir, pour ce but, des terrains convenablement situés et bien apr> propriés pour la production de bois de marine, mais cette recommanda- » lion n'a pas été suivie d'effet sur une graivde échelle (4). Ce quis l'on « PQUanAiT FAïaK ihe i^iecx pour la conservation des bois de chêne aci> tùellement en Àngletterre serait de réduire ou mieux i>'ab(ni.iii compUft têf^êni les droits suf l'importation étrangère du bois de construc- » tion. »
I. On a défriché en effet les foièts de WhiitleWood et de tVhich^ood d'une conteuàt)ce de 9,000 acres en^ron; 1,40) acf^ éanê Belanfteri OBt aussi été lirrces à la eulttire; on a acheté seulement 4,900 à 7,000 acres de futaie*
(Voir Id 41* rapport. Âppendix a«^ san^Mttéa».)
EnEco^se^ Ms^c-GuUoch (p^ge M^^ voh I^^') estioie à un million d'acres (465,000 bect.) la surface boiaé^. Gq sont des bois de pariicutiers. Les grands propriétaires ont fait, depuis une cinquantaine d'années, des plantations considérables. Le duc d'Atbola seul a planté plus de 45,000 acres^
£n Irlande, tous les bois appartiennent à la propriété privée ; on estioaie JL 374,000 acres leur étendue^
Par un acte passé en 4793^ )i^ gouvernement a donné ûeéencourvigemefiàs aux propriétaires pour les ainiîn<Br à faire de la futaie, et, sous l'influentîe de cette loi, on a fait beaucoup de plentations. (Vol. I, page â47.)
L'Angleterre, m le sait^ isuit une mioche tout à fait opposée à ceile que veut nous faire continuer le parti des druides, ainsi que les appelle fnH spirituellement notre <naitre Michel Chevalier^ et^ mettant en pratique leurs principes, ils importent de l'étranger, d'après les calculs de notre collègue M. Léonce de Lavergne> pour plus de 300 millions de bois par an.
£n 4863, d'après d'^nnuair^ 4a l'économie politique pour 486â, qui vient de paraître, il a été importé 490^, 908 charges de bois de conâtruction scié, 4,476,8^8 non scié.
Mais dira-t-on, peut-être, l'Angleterre peut agir ainsi qu'elle fait, parce qu'elle a pour elle le Canada. Voyons alors quelle est la surface boisée de ce pays. D'après VAnniMirê de Vkommie politique, les forêts et les terres incultes comprennent 7,303,288 acres. Eh bien, veut-on savoir pour combien ce pays a exporté de bois en 4860? pour §9 millions de francs seulement, dont 40 millions environ pour l'Angleterre.
Nous venons de voir que nos voisins, ce peuple si essentiellement maritime, comme chacun se plaît à le reconnaître, ne suivent pas du tout la méthode qu'on veut nous imposer indéfiniment et qu'ils laissent de préférence faire par les particuliers ce tjwe certaines personnes voudraient voir faire chez nous perpétuellement par l'État.
Je persiste à penser qu'il faut abandonner ces antiques errements et rentrer dans le courant libéral qui nous pousse et qui renversera fatalement les vieilles exploitations administratives aussi bien que les funestes monopoles, On voit aujourd'hui ce qu'ils produisent : des grèves entre les mains des particuliers, des pertes considérables d'argent entre les mains de l'État. Qu'on me permette une seule citation sous ce dernier rapport
L'État a voulu essayer de se faire constructeur de navires et d'entreprendre les services maritimes. Il a eu pour cela et par acclamations les votes de la Chambre. Eh bien, qu'en est-il résulté? Il y a perdu et il a été bien heureux de se débarrasser de ses quinze bâtiments "au profit de la Compagnie des Messageries Impériales qui gagne beaucoup, tout en faisant admirablement son service. Et cependant, comme on dédaignait les propositions des Compagnies quand l'État voulait se faire entrepreneur!... Il n'y a qu'à lire à ce sujet un article de la Revue Contemporaine de l'année dernière, on sera tout à fait édi6é sur le fait. On verra que non-seulement la Chambre avait voté ce que le Gouvernement lui demandait, mais encore qu'elle déclarait qu'il était de la dignité de l'État de le faire, et que lui seul savait et pouvait bien faire !...
Je pourrais multiplier les exemples et répondre facilement aux arguments qui se produisent chaque jour. Hier c'était la pétition du comice de Metz au Sénat ; aujourd'hui, c'est un grand journal de Paris qui cite sérieusement un passage du livre de Rauch sur la Régénération de la nature végétale pour expliquer les perturbations atmosphériques et l'irrégularité des saisons, ou bien encore des extraits de la Chimie, élémentaire de Girardin pour prouver quoi? que les végétaux s'assimilent les éléments les plus délétères de l'air, tout comme si les végétaux cultivés se comportaient autrement, sous ce rapport, que les arbres des forêts.
En fait de critiques, je répondrai seulement ici à une lettre, très bien faite d'ailleurs, qui vient d'être adressée à l'Indépendance^ à l'occasion de ma première correspondance sur ce sujet. Ce sera l'objet de ma plus prochaine communication.
LE TEMPS
Jeudi 25 Juin 1865.
LES FORETS DE l'ÉTAT
Au Rédacteur^
15 juin, Niedermorschwiller, par Dornach (Haut-Rhin).
Mon cher Nefiftzer,
En insérant, dans votre numéro du 7 juin, les deux lettres d© M. Jean* Dollfus, relatives au défrichement de la forêt domaniale de la Harthj vous avez transporté sur le grand théâtre parisien une scène de notre vie départementale ; et cependant, en vous demandant aujourd'hui la permission d'ajouter quelques considérations à celles que l'un de vos correspondants vous a adressées (numéro du il juin), je ne crains pas de commettre un provincialisme. Il s'agit, en effet, non-seulement de Topinion d'un homme dont l'influence s'étend, à juste titre, au delà des limites de notre département, mais encore d'un problème dont la solution imminente intéresse le pays tout entier.
M. Jean Dollfus, et avec lui quelques industriels notables du Haut- Rhin, demandent, depuis plusieurs années, le défrichement de 2,000 hectares de notre forêt. Leur projet, approuvé, je crois, par le conseil général, repose sur une idée excellente; il a pour but de procurer à plusieurs communes, riveraines du Rhin ou bordières de la forêt, au moyen d'un grand canal d'irrigation, 4,000 hectares de prairies.
On a généralement applaudi à l'initiative de nos concitoyens, dévoués
à l'intérêt public, et, si quelques esprits se sont montrés sceptiques, en
doutant de la réussite d'une entreprise trop grandiose, personne ne s'y
est opposé, depuis tantôt dix ans qu'on s'en occupe.
Mais aujourd'hui que la forêt tout entière est menacée dans son exis-
tence, le pays ne songe plus aux bienfaits d'une irrigation partielle; il se demande si le projet de nos industriels n'a pas attiré la foudre ministérielle sur les beaux chênes de la Harth 1
£n présence des convoitises du Gouvernement, les communes intéressées ne veulent plus entendre pailer du défrichement, parce qu'elles redoutent les bandes noires, qui seraient bientôt organisées pour la complète destruction des 44,000 hectares de la forêt.
Il y a dans la contrée une immense clameur, où les voix peu écoutées des chasseurs et des simples amis de la nature, se confondent avec celles des bûcherons et des cultivateurs. Si le suffrage universel était consulté sur le sort de la forêt, Tunatiimité serait si complète, que MM. les députés du Haut-Rhin seraient réduits à se prononcer contre Taliénation.
La prorogation annoncée de la session, les articles des journaux, des revues^ la récente discussion du Sénat, nous font craindre qu'il n'y ait pas de sursis. On comprend ici que le moment est solennel. On parle de pétitions ! l ! les maires, eux-mêmes, sont en mouvement.
11 faut qu'il y ait des motifs sérieux à une agitation aussi générale : Permettez-moi de vous les traduire en français.
D'abord, en ce qui concerne le projet, si innocent à sa naissance, du défrichement de :2,000 hectares, de leur conversion en prairies au moyen d'un canal d'irrigation» on dit aujourd'hui à peu près le contraire de ce qui paraissait admis autrefois. On dit :
Uue le canal coûterait à établir des sommes très-fortes :
Qu« les terrains voisins du Rhin sont tellement perméables, qu'il faudrait toute l'eau du fleuve pour les irriguer; que celle-^i n'est pas fertilisante comme celle des rivières de notre pays.
Mais toutes ces considérations locales, et particulières, ne sont pas faites pour intéresser des lecteurs étrangers au département ; j*ai hâte d'en venir aux arguments généraux.
On répète ici ce qui s'est dit et imprimé partout : que l'État seul peut attendre assez longtemps ses revenus forestiers pour laisser aux arbres )e temps de fournir aux populations le bois de charpente dont elles ont besoin ; que les forêts de plaine sont seules en état de produire les plus utiles des essences; que certains terrains, même dans les plaines, ne peuvent pas être déboisés sans danger; que les forêts particulières ten-
dant chaque jour à disparaître, ce qui nous reste de celles de l'État est de nécessité absolue pour le pays.
A toutes ces raisons banales, nos pauvres communes en ajoutent d'autres» que M* le ministre de Tagriculture trouverait excellentes, s'il n'était P9S en même temps chargé de pourvoir aux travaux publics.
Elles disent :
Nous ne sommes ni trop rapprochées ni trop peuplées; la propriété, divisée cbes nous comme dans toute l'Alsace, n'a pas atteint un prix élevé. Au lieu d'augmenter, la valeur des biens ruraux tend à décroître. Dans toute notre plaine ce n'est pas la terre qui manque aux travailleurs, ce sont les bras qui font défaut à la culture. Partout, dans nos villages, on constate que le propriétaire a trop de champs à faire valoir, eu égard 4U faible capital dont il dispose; que nos agriculteurs subissent une attraction irrésistible vers l'accroissement de leur domaine, au lieu d'aug* loenter leur cheptel et de perfectionner leur outillage.
Tout progrès agricole est impossible chez nous, à l'heure qu'il est, parce que le capital est enfoui dans la terre et s'y immobilise chaque jour davantage. Le paysan n'a pas même 4/3 du bétail qu'il pourrait entretenir sur ses terres, à l'aide d'une culture intensive. Si c'est ditns Qotte contréo, trop riche en terres et pauvre en capital, sans économie» réalisée», que l'on Toudrait jeter tout d'un coup 44,000 hectares sur le marché !
JLe résultat de l'aliénation n'est pas douteux; il est écrit dans les annales de chacune de nos comouines; l'expérience est faite : chaque fois qu'une propriété considérable est nûse en vente dans un village, elle est bientôt absorbée, mais le village est ruiné pour longtemps. Tout le monde achète, et personne ne peut payer.
En offrant 14,000 hectares à nos 20 villages, on soumet nos braves cultivateurs à une tgitaiioa au dessus de leurs forces. On leur donne des terres, tandis qu'on devrait leur procurer de l'argent et de l'engrais. — Un crédit agricole, mais un crédit local, à la portée de tous : voilà ce qu'il nous faut ici. Des terres ? Nous en avons à revendre, surtout depuis que l'industrie nous enlève nés meilleurs bras, et que des convois spéciaux de chemins de fer vont porter chaque matin dans les villes les travailleurs de la campagne.
Jamais notre travail, appliqué aux hectares défrichés, ne produira la
somme que la forêt procure aujourd'hui à l'État, sans le travail de personne.
' Nous avons à nos portes l'exemple de plaines arides, infëcondables. Le seul moyen de les rendres productives serait de les reboiser, et Ton veut transformer en désert notre Harth, dont le sous-sol de gravier n'est pas recouvert de plus de 0,25 centimètres d'humus.
Que deviendront nos terres actuelles^ si Ton nous en donne d'autres à cultiver? La seule menace de l'aliénation prochaine de 44,000 hectares \a les réduire à la moitié de leur valeur. — Nos ehfants ne nous pardonneront jamais d'avoir consenti au défrichement de la forêt qui fait notre richesse.
Voilà ce que l'on ne cesse de répéter autour de moi. Je fais la part de l'exagération; mais je suis convaincu qu'il y a beaucoup de vérité dans ces arguments, suggérés par Tappréhension.
Que Ton discute la question de savoir si le voisinage de la forôt n'est pas d'une grande utilité aux communes limitrophes; s'il ne serait pas avantageux de conti^indre le département du Haut-Rhin de chercher son combustible sous terre : peu importe 1
Que l'on admette ou non l'avantage des forêts au point de vue de la santé publique, de la douceur de la température (on peut lire sur ces questions l'important mémoire présenté le 25 mai dernier par M. Becquerel à l'Institut], ce sont là des considérations accessoires.
Il y a pour nous ici une certitude qui domine toute la question, c'est que les communes intéressées ne veulent pas de l'aliénation. C'est qu'en croyant les enrichir, on arriverait à les ruiner en peu de temps.
Cette perspective sufïira-t-elle pour arrêter le Gouvernement dans la voie où il est entré, et pour motiver la longue lettre que je vous adresse in extremis ?
Votre dévoué.
A. Tachard.
LE CONSTITUTIONNEL
Samedi 24 Juin 1865.
Dans un article relatif au projet d'aliéner certaines forêts domaniales, un journal a essayé de contester les calculs présentés au Sénat par le ministre des finances. Nous croyons à l'exactitude de ces calculs, et il nous semble aisé de la démontrer.
Écartons d'abord de ce débat, comme purement hypothétique, la valeur de 600 millions assignés par la Patrie à l'ensemble du domaine forestier. Cette évaluation ne repose que sur des calculs dont la Patrie ne fait pas connaître les bases : et fût-elle exacte, ce que nous sommes loin d'admettre, elle ne prouverait rien, quant au prix que l'État peut tirer des forêts que Ton propose d'aliéner.
Il n'est point question, en effet, de vendre aucune de ces forêts de montagne, qu'on nous parait déprécier outre mesure, mais dont l'intérêt général demande, en tout cas, la conservation; les aliénations projetées portent exclusivement sur des forêts situées en plaine, au milieu de pays à riches cultures, et dans toutes les conditions propres à tenter les acquéreurs. Si nous comparons ensuite le calme et la prospérité dont la France jouit en ce moment avec les temps orageux et difficiles, au milieu desquels se sont faites toutes les aliénations précédentes, on est fondé à croire que l'État obtiendrait aujourd'hui des prix égaux, sinon supérieurs aux plus élevés qu'il ait retirés des ventes antérieures.
L'erreur de la Patrie n'est pas moindre, en ce qui concerne le revenu donné par les forêts. Ce journal assure que, de iSSO à 4864, ce revenu est monté de %Q millions à 421, et que, par conséquent, il a doublé. Ces deux chiffres, empruntés au budget, ne représentent pas seulement le produit des forêts, ils comprennent encore le produit des droits de pêche, celui des amendes pour délits de chasse et de pêche et plusieurs menues recettes.
Enfin, pour qu'ils fussent comparables, il faudrait ajouter au chiffre de 48210 la valeur des bois livrés au ministère de la marine pour les censtructions navales. Ce n'est que depuis quelques années que ces bois, autrefois livrés gratuitement, sont pay^s par le ministère de la marine, et
que leur valeur est annuellement portée en compte dans les recettes du ministère des finances.
L'accroissement du produit brut n'a donc pas été aussi grand qu'on le suppose; l'accroissement du produit net a été plus faible encore, malgré tous les efforts de l'administration. En 4830^ les frais généraux, comprenant a surveillance, l'entretien et l'exploitation des forêts ne montaient qu'à 2 millions et demi : ils dépassent aujourd'hui 44 millions. Cette augmentation considérable provient de l'accroissement du personnel qui était manifestement insuffisant pour supprimer je maraudage^ de l'élévation de ous les salaires, des prestations auxquelles l'État ^t assujetti, enfin dés foutes forestières qu'il a fallu créer et qu'il faut entretenir. Les ensemencements auxquels l'administration se livre et qu'elle poursuivra sans doute avec la même activité, ne permettent pas de prévoir une diminution de dépenses. Or, il ef»t impossible, pour évaluer avec exactitude le revenu donné par les forêts, de ne pas défalquer du produit brut le montant des frais d'exploitation.
C'est donc avec toute raison que l'administration des finances, se basant sur le produit des diverses aliénations qu'elle a faites, évalue^ année moyenne, à 2 \/% 0/0 le revenu des forêts domaniales. La modicité de ce revenu n'est pas un motif de se défaire des forêts, dont la conservation importe à la défense du territoire ou au maintien d'un bon régime des eaux; mais pour les forêts que ne protège aucun grand intérêt national, on peut se demander, avec beaucoup d'économistes, si l'État agit sagement en les gardant, et s'il n'aurait pas un meilleur parti à tirer de propriétés aussi peu productives.
M. le ministre des finances a fait ressortir devant le Sénat les avantages que le Trésor public a retirés d'une opération faite en 18Î0 par le comte Corvetto, qui appliqua à l*amortissement de 5 millions et demi de rentes, le produit de la vente de 122,000 hectares de forêts, rapportant t millions 206,000 fr. M. Fould portait à 173,647,000 fr. le bénéfice du Trésor dans les quarante-cinq années écoulées depuis celte vente : et il à ajouté qiîe ce bénéfice serait le même pour les quarante-cinq années suivantes.
On oppose à ce calcul qu'il ne lient pas compte de la plus-value qui se serait produite dans le revenu des forêts vendues. L'objection est fondée; mais si l'on veut compter avec cette rigueur, on n'a pas davantage le droit de doubler ce revenu pour chacune des années écoulées depuis la
vente, et de le porter à 180 millions pour cette période de 45 ans. La plusvalue ne se serait produite que graduellement, et en -admettant qu'il fallût, pendant toute la période, prendre 3 millions au lieu de 2 pour revenu moyen des forêts vendues, le bénéfice de l'État serait encore de 428 millions. ^
Cette simple observation suffit à renverser le calcul auquel la Patrie se livre pour les 45 années qui vont s'écouler de 4865 à 4,910, et par lequel elle croit démontrer qu'au bout de cette seconde période, l'État sera en perte de 25 millions. Non-seulement la Patrie omet de tenir compte des 25 millions que l'État aura perçus d'ici là pour impôts directs et pour droits de transmission ; mais elle compte à 8 millions, pour chacune des quaran tes- cinq années prochaines, le revenu qu'elle suppose arrivé à 4 millions en 4865. D y a ici une erreur manifeste.
Le pri^ des bois est stationnaire depuis plusieurs années, et l'emploi de plus en plus répandu du fer dans les constructions, et de la houille comme
combustible, est un obstacle à ce que ce prix se relève. Admettons cepen-
dant que le produit des forêts en question se trouvât porté en 4940 au double de ce qu'il serait en 1866, on n'a pas le droit de le compter comme doublé dès 4866. Ici encore, on n'a le droit de porter au compte de chaque année que la moyenne de l'accroissement obtenu à la fin de la période.
Le calcul de la Patrie n'a donc rien de sérieux. Ajoutons que, si l'on voulait entrer dans cet ordre d'idées, il faudrait également, pour évaluer avec exactitude le bénéSce réalisé par le Trésor, tenir compte des intérêts composés. Si Ton ajoute aux chiffres donnés par le ministre des finances les intérêts composés de 5 millions et demi de rentes amorties avec le prix des forêts, ce n'est plus ni à 428 ni à 473 millions, c'est à près ^e 400 millions qu'on devra porter, pour les quafante-cinq dernières années, le bénéfice que l'opération du comte Gorvetto a produit au Trésor. De pareils résultats sont faits pour appeler l'attention et les méditations de tous les esprits sérieux, et M. le ministre des finances a eu raison de les signaler au Sénat.
• Auguste Vitu.
LA GAZETTE DE FRANCE
Mardi 27 Juin 1865.
Deux écrivains ont particulièrement affirmé leur personnalité dans le débat ouvert devant Topinion publique^ sur la question de l'aliénation des forêts.
L'un, M. Michel Chevalier, esprit sérieux par état, a saisi naturellement cette occasion propice de faire du paradoxe et de fustiger une idée reçue, une vérité régnante. On a fait justice, ailleurs en termes fort spirituels des calculs audacieux et des déductions risquées du savant économiste, qui nous semble avoir quelque peu compromis son autorité en celte aventure.
L'autre, M. Edmond About, auteur gai par nature, pouvait facilement se dispenser de prendre parti dans la querelle ; ses antécédents lui conféraient le droit au silence. Mais l'enfant terrible ne peut plus voir passer une question grave sans y mettre aussitôt les dix doigts, au risque, l'imprudent, de se brûler. Ce n'est pas un des moindres attraits du spectacle du jour, que cet alerte diseur soudainement transformé en moraliste soucieux, aspirant à réformer ses contemporains, après les avoir fait rire, et coiffant brutalement sa muse égrillarde d'un bonnet de docteur. Le monde cependant croit avec peine à ces régénérations spontanées ; aussi la grande voix nouvelle a-t-elle jusqu'ici éveillé peu d'échos. Nous le constatons sans surprise, personne n'a relevé le gant lancé à bonne intention par M. About sur le terrain des aliénations.
Cependant l'erreur a son danger, même lorsqu'elle affecte l'allure légère et se couvre d'un pavillon de fantaisie ; il serait oiseux, sans doute, de la réfuter, quand l'évidence fait à elle seule la besogne; mais on doit au moins à l'esprit qui s'égare, le bénéfice d'un bon avis, ne fût ce qu'à titre de pré. servatif pour autrui. Passons donc une simple revue des jeunes arguments
de M. About, dont pas un, hëlas ! ne saurait résister à la lumière de la contradiction.
L'État, s'écrie M. About qui n'invente pas, possède S à 3 milliards de forêts représentés par 2,100,000 hectares, rapportant à peine 21 0/0 au Trésor! Pourquoi s'obstiner à conserver un capital improductif, quand on est grevé d'une dette dont l'intérêt se paie à 4 4/2 0/0 î — Pourquoi ?
Parce que, disons-le une fois de plus, pour l'instruction spéciale de l'aimable conteur, parce que l'État possède 4 million 400,000 hectares de forêts, suivant les documents statistiques où tout le monde peut puiser, et non 2 millions 400,000; parce que ces forêts lui rapportent environ 35 millions nets par an, c'est-à-dire un revenu de 4 4/2 à 5 p. 0/0 du capital réalisable, calculé d'après le taux des ventes faites depuis 4850. Ces données sont irrécusables, et nous en avons fourni la preuve en temps et lieu. Nous n'insisterons pas; mais, en vérité, M. About, avec ses deux ou , 3 milliards, en prend à son aise, pour la commodité du raisonnement; il est permis de copier les maîtres, mais quand on a la main aussi lourde, il faut moins de désinvolture et plus de prudence.
De la question financière ainsi élucidée, M. About passe, sans transition, aux considérations économiques. Nous entrons désormais dans le domaine de la rêverie transcendante. Il s'agit de démontrer que le sol forestier, placé entre les mains des particuliers, peut être facilement protégé contre leurs tendances destructives ; la thèse est scabreuse, car, si résolu qu'on soit,|on ne peut se dissimuler que le défrichement reste la condition nécessaire et absolue de l'aliénation des forêts en plaine. Les prohibitions existantes seraient donc impuissantes à protéger le pays contre le déboisement ; mais que les esprits timorés se rassurent, M. About ne s'embarrasse pas pour si peu. Il légifère au* besoin, et cela sans rire. Voici son petit moyen : « Tout propriétaire qui voudra défricher un hectare en plaine, sera tenu, préalablement, d'en reboiser deux en montagne. »
L'idée n'est-elle pas triomphante? Elle appartient tout entière à M. About, qui l'a pour la première fois lancée, croyons-nous, dans son livre du Progrés: En vérité, c'est une combinaison piquante et l'imagination suffît à peine à se figurer le cultivateur breton ou normand en mal de défrichement, et partant pour les Alpes ou les Pyrénées à la recherche de l'hectare qu'il est tenu de complanter pour satisfaire à la Loi- About, Après cette énormité, la critique ne peut plus que pâlir. Nous passerons
donc rapidement sur le chapitre des bois de marine. « Klle (la marine), continue M. About, non sans une nuance de reproche, elle vient marquer de son marteau chez vous, chez moi, l'arbre qui lui convient, et dès ce jour il est sacré comme un volume de M. de Laprade {sic), » Quel atticisme charmant I et que Tesprit d'à-propos est un don précieux 1 M. About, puisqu'il en parle, lit sans doute M. de Laprade, qui peut-être ne le lui rend pas ; mais, à coup sûr il a omis de parcourir les lois forestières, car le martelage de la marine éjjt abrogé depuis plus de 25 ans; et jusqu'à ce que son influence Tait fait rétablir. Termite de Saverne peut reposer en paît, sous Éon arbre,
tJn dernier mot cependant sur la péroraison du réquisitoire de M. About. Yôut-on savoir la cause dominante, le but spécial de la mesure proposée par lé gouvernement, et sa conséquence utile? C'est de détruire le vaga- .bOftdage, de disperser la population de maraudeurs et de braconniers qu'encourage et alimente le voisinage des forêts. M. About démolit la maison pcrat la préserver des rats; il brûlerait Londres, le féroce logicien, pour décourager les pickpocket. Au fond de cette étrange conclusion surgit encore un fait qui révèle une ignorance notoire. L'avocat du déboisement êè figure que le maraudage, encouragé dans les bois de l'État, respecte par Compensation ceux des particuliers. Cette théorie est en contradiction flagrante atec la vérité et les propriétaires se plaignent trop souvent de Tinsufllisance de leurs moyens de répression, comparés avec le personnel puissamment organisé de l'administration forestière. M. About, du reste, ne croit pas aux gardes. On ignore l'origine de la haine dont il poursuit cette institution pacifique. L'auteur dé Madelon aurait-il fait quelque fâcheuse rencontre au coin d'un bois 1 Le monde n'a pas encore la clef de cette mystérieuse inimitié.
Maintenant, nous avons tout Vu.
M, About cite des chiffres; — ils sont inexacts.
Wt. About invoque des lois; — elles n'existent pas.
M. About exprime des faits ; — ils sont controuvés.
Et c'est avec de tels matériaux qu'on voudrait bâtir une étude sérieuse, alors que l'architecte s'appelle la Folle du Logis, cette folle que chacun sait. Nous le lui demandons en toute humilité, M. About ne ferait-il pas mieut de revenir à ses chansons, et de débarrasser sa guitare, de cette cordé d'airain, dont il se sert sans grâce et qui lui fait mal aux doigts.
L'esprit humain subit, comme la matière, des lois immuables qil'oh ne tràn^resse pas impunément. À chaque instrument sen r6le, dans l'ordre physique comme dans le domaine intellectuel. M. Âbout s'obstinerait en vaia à vouloir enseigner les populations et réformer TËtat. On n'obtient pas des effets de trompette sur le mirliton, on n'a jamais pu sonner lé tocsin avec un grelot.
Af^nav-FoceAiytit.
LE TEMPS
Mercredi 28 Jum i8M.
QUESTION DCS FORINTS
Au Rédacteur
Mulbottse« 26 juin.
Monsieur le rédacteur,
Vous avez bien voulu insérer, le 8 juin, dans votre journal, une lettre que j'avais adressée l'année dernière, avec mes amis Nicolas Schlumberger, Rieder et André Klippel, à noire préfet, pour être communiquée au ministre des travaux publics. Cette lettre était écrite pour faire suite aut demandes, souvent répétées par Je conseil général du Haut-Rhin, à l'effet d'arriver, par l'irrigation des eaux du Rhin, à développer davantage Hndustrie agricole de notre département.
Je vous ai prié de publier cette lettre, parce qu'elle foisait ressortir les avantages d'un défrichement des forêts domaniales du Haut-Rhin.
Ma lettre a donné lieu à de vives réclamations de la part d'un de nos grands cultivateurs, M. Tachard, très 2élé pour faire progresser Tagriôullure,et qui a tenu à faire connaître son opinion sur le défrichement des forêts domaniales, des communes riveraines. M. Febvrel, dans une lettre insérée, le 44 de ce mois, conteste aussi les avantages du déirichemèilt.
Gomme mon absence de Mulhouse a retarde ma réponse, je vous serais bien obligé de l'insérer aussitôt reçue. — Elle ne sera pas longue, et ne répondra qu'aux objections les plus importantes.
M. Febvrel pense que le rapport actuel de la forêt de la Harth pourra être considérablement augmenté par la vente du bois de chêne cultivé en haute futaie. Actuellement ce bois est généralement, comme les autres essences, employé comme combustible. Un meilleur rendement avec un autre aménagement se ferait attendre bien longtemps, et ce ne serait, dans tous les cas, pas notre génération qui en profiterait. Quant au rapport annuel des bois, pour celui qui calcule l'intérêt de l'argent ^ 5 0/0, une somme annuelle de i5 fr., à laquelle on ajoute chaque année les intérêts produits au bout de trente-cinq ans, — terme de l'aménagement actuel, — est une somme au moins équivalente à celle obtenue par la coupe des bois d'un hectare, si l'on tient compte de tous les frais. L'exactitude de ce calcul ne saurait être contestée.
Les communes^ qui avoisinent la Harth, font grand bruit en ce moment contre le défrichement. Elles réclament, parce qu'elles ont un droit de parcours dans les forêts domaniales. Une seule de ces communes a un droit plus étendu, celui de prendre les bois morts. Toutes ces communes réunies ont une population de 20,000 âmes, — notre département tout entier, une population de 525,000. Ce n'est donc pas la vingtième partie du département qui réclame, et, si le suffrage universel, dont parle M. Tachard, était consulté dans cette question, il ne donnerait certes pas raison au non défrichement. — Je ne conteste du reste pas que, dans ce moment, les communes voisines de la Harth font tout leur possible pour trouver des adhérents contre le défrichement. Elles sont beaucoup aidées par tous nos chasseurs, qui sont nombreux et influents. Il sera facile de satisfaire aux réclamations des communes riveraines, dont les droits ne sauraient être contestés. Quelques centaines d'hectares suffiraient pour cela.
Quant aux inconvénients pour nos campagnes, — déjà trop pauvres, dit M. Tachard, pour bien cultiver leurs terres, —de voir de nouveaux terrains mis en vente, des cultures beaucoup plus considérables se développer, il n'est pas possible de les admettre.
L'avantage des irrigations par les eaux du Rhin, par suite de ce qui se fait déjà, ne saurait être mis en doute; de grandes cultures sur tous les terrains défrichés, qu'ils soient irrigués ou non, se feraient par les moyens
les plas perfectionnés, et bien plus économiquement et beaucoup mieux que dans la plupart de nos propriétés beaucoup trop morcelées.
Dans un département aussi riche, aussi avancé que le nôtre, les fonds se trouveraient facilement pour de pareilles entreprises.
Je persiste donc à dire que ce que le Gouvernement se propose de faire dans le Haut-Rhin, aurait un immense avantage, non-seulement pour rÉtat, qui obtiendrait H à 45 millions pour ses forêts, et un rendement annuel infiniment plus élevé; mais aussi, pour notre département par le moyen de cultures annuelles sur \ 4,000 hectares, qui aujourd'hui ne produisent que ce que nous pouvons, à bien meilleur compte, prendre sous terre, là où il n'y a pas moyen de faire des cultures, et. où il faut surtout chercher à prendre le combustible.
Tous ces terrains seraient donc, par le défrich^ooient, ajoutés à ceux qui nourrissent aujourd'hui notre population; il en résulterait évidemment infiniment plus de travail et une bien grande augmentation, de bien-? être.
Jean Dollfus
LA PATME
Jeudi 29 Juin 1865*