‹ L'Aliénation des forêts de l'état devant l'opinion publiqueChapitre 46 sur 54 · L'UNION · texte numérisé non relu

L'UNION

23 JuMet iS&S^

Lé projet d'aliénation 4es forêts domaniales h'à poiht été soUmis att Corps-Législatif. L'explosion que sa présentation avait produite dans Topinion en aura sans doute détermine l^ajouimemënt. Mais, côtnttie il Hé fHtii pas qu'on soit tenté de le représenter, il est bon dfe continuer à en déntontrer, jusqu'à l'évidence, les funestes résultats, s*il pouvait jattiafe êtfé

adopté.

Dans la séanee du 45 juin, un dépatë, M. Acli. iubioal falMii un* allii*^ sîon assez claire à la vente de nos foréU, en déclarant qu'il suffisait de ednsidérer notre rich(fes8e forestière en AtgéHe, à la 6kiyaiie el dans ië Nouvelle-Calédonie, peur ne pas attadier d'importanëe À la perte qvm fe» rait subir la vente proposée en France.

Il y il, dans certaine école, un principe fort en honneur qui peut S6 résu- BMr Ainsi : on doit démolir tout édifice imparfait aans se préoccuper de ce qm sera rëédi&é à sa place. Ce prineipe^ nous n'avons point pour babitiMU û'éa fiiire le compagnon de nés travaux^ et nous uraignonSi avouante, qu'on se hâte de l'appliquer sommairement à nos for^s.

âlttos doute, boùb croyons à toute l'étendue des rieh<MS«s forestières de l 'Algérie ; mais encore faudrait-il se rendre compte des natures de produits

que peut fournir notre colonie africaine, avant de condamner, sans retour, les débris de nos vieilles forêts françaises. Les massifs algériens sont surtout composés de lièges et d'oliviers : les lièges donnent des produits spécfaux estimés ; les oliviers donneront de l'huile quand ils auront été greffés. Ils sont très-beaux, au point de vue de Tart, et seront môme utilisés avec avantage dans Tébénisterie ; mais de là à fournir des bois de construction, il y a loin.

Des expériences, faites récemment, ont permis de constater que le bois d'olivier est très résistant. Il a le grain fin ; et ses sections longitudinales, susceptibles de prendre un beau poli, offrent de riches nuances. D'un autre côté, on est forcé de reconnaître qu'il est dépourvu d'élasticité. Sa fibre est courte et extrêmement cassante; il subit, en outre, des retraits exagérés sous l'influence des températures extrêmes. Ces défauts le rendent impropre aux grands usages industriels et ne lui permettent pas de suppléer le chêne et le châtaignier.

La seule essence que notre belle colonie méditerranéenne pourra envoyer un jour à la mère-patrie, sous forme de produits de construction, se trouve dans des régions montageuses où l'exploitation, actuellement très-restreinte, présentera toujours de sérieux embarras. Nous voulons parler du zéen, espèce de chêne très voisin, par ses qualités physiques, de notre rouvre. Mais il faut savoir faire la part des difficultés d'extraction. Nous avons aussi, en France, dans les Alpes, de magnifiques massifs de mélèzes, où il existe de gigantesques végétaux ayant trois mètres de tour et trente mètres d'élévation. Si ces arbres parvenaient dans nos ports, ils vaudraient de 5 à 6 cents francs la pièce. Ils sont vendus pour être débités en bois de chauffage au prix de i franc, et pourtant ils sont situés à quarante kilomètres à peine de grands cours d'eau flottables.

Peut-être les mélèzes des Alpes, aussi bien que les zéens des Beni-Sala, parviendront-ils à se faire jour sur nos marchés. Dans l'attente de cet accroissement de prospérité, la prudence commande de ne pas baser tout un système économique sur des ressources qui existent, c'est bien certain, mais que l'on doit se contenter de dénombrer sur le papier.

La Guyane française, citée par M. Jubinal, est, il est vrai, en grande partie recouverte de forêts vierges.

L'association de ces deux mots : forêt vierge, contient tout un monde de mystères. On croit généralement qu'une forêt vierge est une source fé-

conde et presque inépuisable de produits précieux, rien n'est plus faux. Au milieu de ce fouillis impénétrable et pittoresque qui constitue un massif à l'état naturel, on rencontre en grande abondance des amas de lianes et de végétaux d'ordre secondaire. Les arbres estimés y sont toujours rares. Les uns sont morts ou dépérissants ; les autres sont trop jeunes ; et enfin ceux qui se trouveraient dans de bonnes conditions d'âge et de grosseur, ont le plus souvent des vices qui les font rebuter par la marine.

Si l'on comparait les forêts régulières, pour ainsi dire mathématiques de nos régions civilisées, aux forêts vierges de la Guyane, on serait tout surpris de trouver dans les premières beaucoup plus de produits utiles que dans les chaos ligneux des secondes.

Et encore si nous avions la libre disposition de ces massifs à l'état fruste! Mais les côtes seules de cette vaste contrée, qui compte à peine 315^000 habitants pour 15 millions d'hectares, appartiennent de fait aux Européens. L'intérieur des terres est abandonné à des peuplades sauvages, enTaison de son extrême insalubrité.

Les forêts qui couvrent les rivages de la Guyane n'ont donc pas Fim • portance qu'on leur suppose généralement; elles contiennent néanaioins des essences très-précieuses dont l'emploi serait de nature à rendre de grands services, soit dans les constructions navales, soit dans l'industrie du bâtiment, si elles pouvaient être facilement amenées des lieux de production aux centres de consommation.

Tout d'abord, on se demande si une matière aussi encombrante que le bois, valant à destination de 400 à 4210 francs la tonne, peut subir avec avantage des frais de transport sur un parcours de vingt niille kilomètres, en évaluant même son prix d'achat sur place à un taux très-faible. Plusieurs expériences ont été tentées à ce sujet, et, à diverses reprises des bois de Cayenne ont été éprouvés dans nos ports par les soins du génie maritime.

. Quoique reconnus moins bons que nos chênes de France, venus dans les plaines et les coteaux du centre, ces échantillons ont été appréciés à une grande valeur. Comme qualité, les essais ont donné des résultats satisfaisants; malheureusement, les conclusions déduites de leur prix de revient étaient moins favorables, et l'on a dû renoncer à faire venir à grands frais des produits, en réalité inférieurs à ceux que nous récoltons dans la mère-patrie.

Quant à la Nouvelle-Calédonie, nous ne la connaissons pas assez pour faire état des ressources forestières qu'elle peut offrir.

La Nouvelle-Calédonie est une île d'environ 50 lieues de longueur sur 25 de largeur. Une chaîne de montagnes fort élevées en occupe la plus grande partie. Le littoral est seul connu, et les bois qui s'y trouvent ne paraissent pas pouvoir être avantageusement employés aux constructions. Les vallées intérieures n'ont pas encore été explorées. Les difficultés de transport sont telles, que le bois de santal ne peut arriver sur la côte qu'en , billons de petite longueur, que les naturels portent sur leur dos.

L'inconnu a toujours un certain attrait, dont il faut savoir se défier au besoin. L'imagination est trop souvent disposée à prêter aux contrées lointaines des richesses que la réalité ne peut jamais saisir, et l'histoire est là pour démontrer que maint Eldorado a subi de décevantes transformations, en passant des régions spéculatives dans celles de la pratique.

Pour le moment, nous préférons notre bonne forêt de Citeaux, par exemple, qui chaque année donne de beaux chênes à la consommation, à toutes les productions d'avenir contenues en germe dans la Nouvelle-Calédonie.

Du reste, nous ne sommes pas exclusif; le jour où nous constaterons des

arrivages sérieux de bois provenant de nos colonies; le jour où ces pro-

^duits forestiers se présenteront sur nos marchés, à des conditions plus

avantageuses que nos bois indigènes, nous ne réclamerons plus autant de

dispositions protectrices en faveur de ces derniers.

En attendant, les besoins augmentent incessamment. Les chemins de fer absorbent à eux seuls 700 mille mètres cubes de traverse ; c'est plus du dixième de la consommation totale. Les demandes de l'industrie du bâtiment suivent aussi une progression croissante, et, quoiqu'on en ait dit, la substitution du fer au bois dans les constructions ne figure que pour une centième * . L'extension donnée, dans ces dernières années, à la viticul-

1. M. Decaisne fait observer qu'on a négligé de signaler dans cette discussion deux points importants et qui militent en faveur de la conservation de nos massifs forestiers à savoir 1* que le fer est loin de présenter, pour nos constructions civiles, toutes les garanties de durée que nous rencontrons dans le bois. On sait, en effet, que lorsque le fer se trouve soumis pendant quelque temps à des vibrations, comme cela arrive lorsqu'elles supportent le tablier d*un pont suspendu, et comme on le remarque souvent dans les essieux des voitures, des locomotives, etc., le fer, de fibreux qu'il était, devient grenu et friable. On peut citer, par exemple, le pont

ture, nécessite, en merrains et échalas, des quantités de plus en plus considérables de chêne et de châtaignier ; et c'est en présence des exigences si impérieuses de l'actualité que Ton pourrait songer à immoler des ressources certaines, en se fiant à des richesses inexplorées !

Autant vaudrait, à notre avis, vendre ses fourrures à un brocanteur, et compter sur les hasards de la chasse pour les remplacer.

Le problème du maintien du domaine forestier national se présente sous différents points de vue, suivant que l'on envisage les forêts dans leurs rapports avec la climatologie du pays, ou simplement dans leurs conséquences immédiates comme organes de production.

Nous n'avons fait qu'effleurer la question sous ce dernier aspect, nous réservant d'examiner ultérieurement, s'il y a lieu, les services généraux et matériels que rend la propriété boisée.

Mac-Sheehy.

d'Âùsterlitz qui, construit en fer au commencement du premier empire, s*est trouve', âpres 4Ô ans, dans tin tel état de détérioration, que la ville de Paris s*est trouvée obligée de le teèotistrUirô en pierre.

91* Le teêttie {^rofesseut fait encord rdmar(}tièV que si Tune des premières puis* lances maritimes du monde, TAngleterre ne possédait pas de forêts elle n'en avait pas moins de nombreux chantiers de oonstruotion dans se» colonies du Canada^ de TAustralie, de la Germanie^ de la Nouvelle Zélandei de Flnde elle-même, dont Ie$ forêts lui fournissent d'excellents bois de marine et qu'elle fait aménager avec le plus grand soin, ainsi qu'on peut s'en assurer par l'ouvrage de Hugh Cleghorn, intitulé Forests of South-India^ etc., tandis que nos colonies des Antilles, sont obligées de demander aux Étais-Unis le merrain pour la fabrication des boucaux dont elle a besoin pour le transport de ses sucres. En un mot, l'Angleterre a des moyens d'approvisionnement nécessaire qui nous manquent.

LE COURRIER FRAJJfÇAIS

29 Juillet 1865.

UN DERNIER MOT SUR L'ALIÉNATION DES FORETS DE L^ÉfAT

La clôture un peu hâtive des travaux du Corps-Législatif ^ laissé sur le carreau un certain nombre de projets de loi. Les uns se dresseront vaillants et plus forts à la prochaine session ; d'autres profiteront du repos qui leur est octroyé pour s'amender et revenir meilleurs, d'autres enfin ne se relèveront jamais, et n'auront vu que le jour un peu terne des bureaux. De cette dernière catégorie sera, espérons*Ie^ le projet de loi sur l'aliénation des forêts de l'État.

Cette tentative qui aurait pu réussir sans la sollicitude de la presse et la mise en éveil de l'opinion, a été condamnée du jour où la lumière a été portée sur elle. Il est des entreprises qui ne réussissent que par le mystère; et du projet financier aujourd'hui avorté qui nous occupe, on eût pu dire avec un vieux chroniqueur parlant d'une des mille journées des Dupes^ qui se rencontrent dans les annales de la monarchie : « La mine étant » éventée, la chosette se trouvait perdue. D'ores les concertants tirèrent » piteusement leurs grègues; et oncques depuis il n'en fut parlé. »

Mais pour bien assurer ce dernier résultat et replonger le projet d'aliénation des forêts de l'État dans le néant d'où il n'eût dû sortir, il est bon que l'opinion publique ait le dernier mot dans cette affaire, et que, par une manifestation importante^ elle fasse bien connaître sa volonté. Et quel moment et quelle occasion sont plus favorables que ceux où les conseils généraux sont appelés à exprimer leurs vœux et leurs sentiments sur les grandes questions qui intéressent l'avenir et la prospérité du pays ?

Appelons-^n donc aux Assemblées départementales, et portons devant elles la question qui s'est dérobée devant les dispositions hostiles du Corps- Législatif. Notre intention ne saurait être, on le comprend, d'entreprendre un nouvel examen de la question. Tout a été dit sur ce sujet dans la longue et laborieuse discussion à laquelle se sont livrés d'une part lés pro-

moteurs de raliénation, d'autre part, les défenseurs des forêts, les Druides, comme les a désignés spirituellement un éminent publiciste, aujourd'hui membre du premier corps de l'État.

Nous voulons seulement résumer aussi succinctement que possible les . arguments principaux produits de part et d'autre.

Ceux invoqués en faveur du projet d'aliénation se trouvent principalement énoncés dans Vexposé des motifs joint au projet de loi transmis au Corps-Législatif, dans les discours prononcés au Sénat, le %1 mai, par MM. Fould et Michel Chevalier, dans deux lettres adressées par ce dernier au Journal des Débats, et enfin dans plusieurs correspondances agricoles de V Indépendance belge.

Le principal de ces arguments consiste à dire que les forêts domaniales ne rapportent à l'État qu'un revenu extrêmement minime (deux pour O/o, disent les financiers); il est donc absurde et illogique de conserver de telles propriétés lorsqu'on est obligé de recourir à des emprunts à raison desquels on paye un taux d'intérêt infiniment plus élevé.

Il a été préremptoirement fait justice de cette allégation. Si l'on considère les forêts de l'État dans leur ensemble, on est obligé de reconnaître qu'elles représentent, au maximum^ un capital de 6S0 millions (et non de 4 ou 2 milliards, comme on l'a dit bénévolement, pour les besoins de la cause). Or, elles produisent un revenu net de 35 à 36 millions. On est donc fondé à dire que, sur leur ensemble, les forêts de l'État produisent un revenu de plus de 5 O/y de leur valeur vénale.

Veut-on seulement considérer les forêts aliénées depuis quinze ans ? On voit qu'elles ont été vendues suivant un prix moyen de 900 francs par hectare, et qu'elles rapportaient en moyenne 40 francs, soit 4 \/% pour 0/0.

Un taux bien plus élevé encore ressort de l'aliénation récente des deux forêts de Roseux et d'Ivry, vendues pour un prix de 2,500,000 francs, et qui donnaient un revenu net de 150,000 francs, c'est-à-dire de 6 O/q.

Ces chiffres officiels laissent loin derrière eux le taux imaginaire de 21 pour O/o.

M. le sénateur. Fould, ministre des finances, invoque les bénéfices énormes qui ont résulté pour l'État d'aliénations faites de 4818 à 4824. Ces aliénations, qui ont porté sur une étendue de 422,000 hectares, n'auraient pas produit au Trésor un avantage moindre de 473 millions, en quarante-cinq ans.

Le journal le Monde, dans son numéro du 9 juin, a réduit ces chiffres

séduisants à leur valeur réelle. Il a établi que les 122 mille hectares vendus de 1818 à 1824, rapporteraient actuellement à l'État un revenu au moins égal au montant des rentes 5 O/o qu'on a amorties, de sorte que l'État aurait un revenu égal, et serait en outre resté propriétaire de ces magniQques forêts.

Changeant alors de terrain, M. le sénateur-ministre déclare, que, depuis 1850, le domaine forestier de la France a augmenté de 317 mille hectares. On lui a prouvé qu'il avait, au contraire, subi une forte diminution sur les bois de particuliers, par suite des nombreux défrichements légalement ou clandestinement effectués; que l'augmentation constatée pour les bois communaux était fictive, puisqu'elle était seulement le résultat de l'annexion des trois départements de la Savoie, de la Haute-Savoie et des Alpes-Maritimes, et qu'enûn l'étendue du sol forestier domanial avait subi une diminution très-notable, par suite des aliénations, malgré l'adjonction des landes et dunes remises par le service des ponts-et-chaussées.

Les vaincus de la protection avaient jadis pour habitude de torturer les états de douane pour en tirer des arguments en faveur de leurs doctrines illogiques et surannées. M. Fould s'est souvenu de cette vieille tactique, et a tenté d'échafauder un système sur le statu qm des importations et l'accroissement des exportations. M. le ministre avait oublié les états trimestriels qu'il contresigne pourtant, et les chiffres officiels fournis par l'administration des douanes lui ont démontré qu'en 1854, les importations dépassaient les exportations de 50,200,000 francs, et qu'en 1863, elles les ont dépassées de près de 100.000,000 de francs, ce qui prouve en outre que la consommation est loin de décroître, comme on l'a prétendu.

M. Fould, par une inspiration malheureuse, s'est avisé de se retrancher sur le terrain de l'économie rurale. Il a parlé de l'avantage considérable présenté par une opération qui donnerait à l'agriculteur de vastes terrains à cultiver, et fournirait du travail aux ouvriers agricoles. Hélas ! que M. le ministre des finances demande à son collègue, M. Béhic, qui vient d'écrire une magniûque circulaire sur l'état de l'agriculture, si cette agriculture, privée surtout de bras et d'engrais, a rien à gagner à voir son domaine s'accroître; qu'il lui demande pourquoi nos paysans laissent en friches près de 8 millions d'hectares de landes et de pâtis. Et si M. Béhic n'avait pas convaincu son collègue (ce qui nous semmble impossible), nous ajouterions, sans espoir de succès, il est vrai, que les forêts défrichées n'ont jamais

donne que de détestables terres arables; nous prouverions que les forêts seules^ par le travail d'hiver (ju'eiles donnent aux cultivateurs, empêchent, dans les pays forestiers, Téo^igration qui^ partout ailleurs, eotraine les ouvriers vers les gr^ds centres de population.

Ces considérations, résultat de débats longs et animés, si plies ne peuvent rien sur TélQquent défenseur de l'aliénation, agiront sans doute plus efficacement sur Tespri^ des hommes éminents qui composent les assemblées départementales. Us n'ont pas, à résister à l'évidence, les mômesintéréts.

La prospérité du pays et le bien-être, dos populations qu'ils représentent, tels sont leurs mobiles les plus puissants ; aussi les défenseurs de la richesse forestière de la France doivent-ils compter sur le concours des conseils généraux, et ont- ils foi en un ensemble de vœux fortement motivés en faveur, non-seulement du maintien intégral, mais encore du développement incessant de la propriété boisée.

Gustave Huriot.

COURRIER FRANÇAIS & Août. lg6S

4 PROPOS DE SYLVICUtTURE

ViN MOT A l'indépsndange Belge

Un des correspondants que VIndépendance belge entretient à^;Paris à écrit à ce journal trois longues lettres pour démontrer que les forêts de plaine n'exercent aucune action climatologique, et que l'État a parfaitement raison de chercher à les vendre. A l'appui de son dire, il cite l'exemple de l'Angleterre et nous la propose pour modèle. — Sans nous préoccuper de savoir si la politique n'a pas influé sur la manière de voir de l'auteur de ces articles, nous allons le suivre sur le terrain qu'il lui a plu de choisir.

L'honorable correspondant du journal belge commence par établir que les forêts exercent toujours une action frigorifique : lo parce qu'elles empêchent les rayons du soleil d'arriver jusqu'au sol ; 2* parce qu'elles multi-

plient par l'expansion de leurs branches les surfaces de refroidissement par le rayonnement nocturne ; 3o parce que les couches d'air refroidies par les arbres descendent vers le sol en vertu de leur plus grande densité, et entretiennent une grande fraîcheur et une persistante hupai^ité. — Jl part de là pour affirmer que si le Sahara était reboisé, la Provence deviendrait incapable de produire J'olivier, et que si la France était aussi boisée que du temps de César, la température s'y abaisserait sensiblement.

Si les forêts ont pour effet d'abaisser la température, il me semble alors qu'elles sont au moins utiles dans les pays où la chaleur est en excès; si elles entretiennent l'humidité ou provoquent des pluies, il n'y a pas lieu de s'en plaindre dans les contrées exposées à des sécheresses prolongées. Que le reboisement du Sahara refroidisse un peu la Provence, le mal ne serait pas bien grand ; et l'Algérie ne se trouverait guère plus mal d'être un peu plus souvent arrosée.

En suivant ce raisonnement, nous serions bientôt conduits à dénuder la France pour adoucir le climat de la Suède et de la Norvège, et franche-* ment, c'est nous demander trop d'abnégation.

Voulant combattre la prétendue influence que les forêts exercent sur la salubrité, l'auteur des articles en question demande si les forêts se nourrissent de miasmes et de gaz délétères, et en quoi, sous ce rapport, elles sont plus utiles que l'herbe ou le blé. La réponse est facile; l'agronome distingué sans doute que V Indépendance belge investit de sa confiance at-il oublié, ou n'a-t-il jamais su que les feuilles absorbent le carbone de l'atmosphère en décomposant les gaz carboniques qu'elle renferme? Ignore-t-il que les jniasijQes sont dus, le plus souvent, à un déjgagement de l'hydrogène carboné et que la décomposition de ce gaz a par conséquent pour effet l'assainissement , de l'atmosphère qui le contient ? Quant à prétendre que le brin d'herbe exerce la même action qu'un arbre, c'est à n'y pas croire. Est-ce que la surface foliaire que présente une forêt n'a pas un développement cent fois, mille fois plus considérable qu'une prairie ou un champ de blé ? Le correspondant de V Indépendance est certainement trop Parisien ; il semble qu'il n'a pas vu d'autres arbres que ceux des quais et des boulevarts.

S'agit-il d'ailleurs, comme il le prétend, de couvrir la France de forêts comme elle l'était du temps de César? Personne n'y songe. Il s'agit de savoir si actuellement nous avons trop de forêts, et si l'op peut inipuné-

ment en aliéner une partie. Tout homme désintéressé n'hésitera pas à se prononcer pour la négative, parce que, quoi qu'en dise notre contradicteur, personne n'ignore que les particuliers sont incapables de conserver leurs forêts. C'est un genre de propriété qui ne saurait leur convenir, à cause du temps qu'elle exige pour donner des produits et du capital énorme qu'elle représente * . Quandl e bois est à bon marché, le propriétaire est poussé à défricher sa forêt pour y substituer une autre culture. Quand il est cher, il est tenté de réaliser le capital immobilisé dans la superficie. En supposant même qu'il résiste à l'appât d'un bénéfice certain, ses héritiers ne seront pas aussi désintéressée, et sa forêt, divisée, morcelée, sera bientôt défrichée et transformée, à moins que le sol, impropre à la culture, ne se couvre de maigres broussailles, auxquelles par habitude on conservera le nom de bois. C'est le cas de la plus grande partie des forêts particulières, qui ne produisent pas en moyenne plus de 3 stères à l'hectare, tandis que celles de l'État en donnent 5 et pourraient en donner 40, si le régime de la futaie leur était généralement appliqué.

Notre confrère anonyme admet qu'il y a des terrains qu'il faut nécessairement conserver boi«^és, sous peine de les voir se stériliser. Si les particuliers ne peuvent le faire, qui donc les conservera, sinon l'État ? Et le Gouvernement a-t-il bien compris son rôle, en proposant l'aliénation de forêts comme celle d'Orléans,' de la Harth, des Dunes, et tant d'autres situées dans d'aussi mauvaises conditions ?

Ce qui montre à quel degré d'aberration on peut tomber quand on a un parti pris à l'avance, c'est l'argument par lequel se termine la deuxième lettre relative aux forêts. « Il en coûte, dit-elle, à la France, 90 millions, pour avoir des forêts exploitées par elle ? Si ces forêts étaient vendues, on pourrait avec cette somme faire des routes qui serviraient à exploiter les forêts encore'inaccessibles et entreprendre de grands travaux de reboisement dans les dunes ou ailleurs. » — Franchement, voilà qui passe la per-^ mission. Où avez- vous pris qu'il en coûte 90 millions à l'État pour avoir des forêts? Et qu'entendez-vous par là? Les forêts de l'État rapportent annuellement 35 millions, et je ne vois pas le sacrifice qu'il s'impose pour cela. Comment^ vous vendez aujourd'hui vos forêts des dunes la moitié de ce qu'elles vous ont coûté à créer, et vous voulez en créer de nouvelles

1. Voir page 476 la note extraite de l'ouvrage de M. Le- Play.

pour les vendre encore dans les mêmes conditions ! Vous voulez vendre les forêts qui vous rapportent, afin de pouvoir exploiter les forêts qui, suivant vous, ne rapportent rien ! A quel gaspillage de la fortune publique vous vous livreriez si vous étiez le maître I De quelle ignorance profonde des principes les plus élémentaires de l'économie politique vous faites preuve, malgré le respect que vous prétendez avoir pour cette science I

Lorsque nous vous proposons l'exemple de l'Angleterre pour demander l'introduction chez nous du régime parlementaire, de la liberté de la presse, de celle de réunion, etc., vous et vos amis nous répondez que le génie des deux peuples est bien différent, et que les institutions anglaises ne sauraient nous convenir à aucun égard ; ou bien, comme M. de Persigny, vous imaginez je ne sais quelle théorie hanovrienne, d'après laquelle il nous faudrait encore un siècle de préparation, d'entraînement, pour me servir de la langue du jour, avant de pouvoir espérer une constitution un peu plus libérale que celle qui nous régit.

Sans contester la portée de ces arguments, n'est-on point fondé à vous

dire, à vous, à qui ils sont familiers, que la France n'ayant ni l'aristocratie

anglaise, ni le droit d'aînesse qui transmet les propriétés de main en

main, sans les diviser, ne peut conserver ses forêts sans les soumettre à

un régime spécial et sans les soustraire à l'appropriation individuelle. Mais

en admettant même que la situation économique des deux peuples serait

absolument la môme, je ne vois pas pourquoi nous nous croirions obligés

encore de suivre l'exemple de l'Angleterre, jusqu'à ce qu'on nous ait prouvé

qu'elle a raison et que nous avons tort. Pas plus que la nôtre, la législation

anglaise n'est parfaite; prenons-lui ce qu'elle a de bon, ses stipulations

ibérales, par exemple^ et laissons-lui le reste. Et dans ce reste, je range

ses lois sur les forêts, malgré l'autorité de Mac GuUoch, que vous citez avec

complaisance. Il s'en faut ^'ailleurs que tous les auteurs partagent sa

manière de voir sur ce point, et l'on pourrait en citer beaucoup qui

prétendent que l'intervention de l'État peut seule assurer la conservation

des massifs boisés de quelque importance. La preuve en est que dans l'Inde

le Gouvernement s'est approprié toutes les forêts qui n'étaient pas entre les

mains des particuliers, et qu'il a organisé un service spécial pour assurer

leur conservation et leur amélioration.

Si nous ne nous trompons sur ses attaches officielles, il doit être facile au

correspondant de VIndépendance de se procurer les rapports publiés par

cette administration. Qu'il consulte les Sélections from the fémtds ôf thê Government of india; il y verra Tiraportance que le Gouvernement attache à ses propriétés et comment il Sait comprendre et remplir sa tnisàion. — « Ce n*est que dans ces dernières années, disait en 1861 le docteur Cioghom, » conservateur des forêts de la présidence de irfadras, qu'on à reconnu » la nécessité de la conservation des forêts de l'Inde. Cette nécessité est » d'autant plus grande que l'accroissement de la. population tend sans i cesse à les faire disparaître, quoique cependant ces doux intérêts ne » soient pas inconciliables. Ce qu'il y a de regrettable, c'est que dans tout » l'empire indien il existe d'immenses et précieuses forêts exposées aux )) dévastations des natifs, aux exploitations absurdes des spéculateurs, » faites sans préoccupation d'avenir et totalement soustraites au contrôle » de l'autorité. Les conséquences funestes de cette disparition des boîs » commencent déjà à se manifester et exigent impérieusement qu'on prenne » des mesures pour faire respecter, daiis l'intérêt de tous, cette propriété » publique. » — (The forests and gardens ofSoutk-India).

» De toutes les nations* de l'Europe, dit-il plus loin, c'est l'Angleterre » qui attache le moins d'importance au forêts, soit à cause de son climat, » soit à cause de ses immenses mines de charbon, et les émigrahts aiix » États-Unis ont montré leur indifférence sur ce point, en détruisaiit les » forêts, dont ils commencent déjà à sentir la privation. Il serait très- » désirable que les employés de l'Inde eussent à ce sujet de saines notions. » La publication d'ouvrages tels que ceiix de Meaume, de Oubreuil en » France, et de Hartîg en Allemagne, montre l'importance qu'on attache » aux forêts dans ces contrées. Si la conservation des forêts y est consi- » dërëe comme nécessaire pour tempérer le climat, combien n'èst-ëlle pas » plus indispensable encore sous les tropiques où le régime des eaux et » par suite la production des subtances alimentaires dépend en grande » partie de la présence des forêts. »

Le parti des Druides a des ramifications jusque dans l'Inde, et il y est assez puissant puisqu'il a décidé le Gouvernement à publier un code forestier, à organiser une administration spéciale, à faire traduire en anglais quèlqaés-uns de nos meilleurs ouvrages sur les forêts, tels que te CoUrs èiémeiitaire de culture des bois^ de M5t. Lorentz et Parade, les Études sur récon'omie forestière, de Mt. Jules tlavé, etc. Je ne veux pas abuser davantage des citations; je me bohierâl à dire

que ia consommation du bois dans l'Inde est extrêmement considérable. Dans la seule présidence de Madras, Tentretien de 4,150 inille de chemins de fer exige annuellement 35,000 arbres ; le bois de feu devient de plus en plus rare, et, dans certains districts, le prix en a haussé de 25 0/0. A Madras, la consommation, pendant Tannée 1852, s'en est élevée à 98,652 tonnes et n*a fait qu'augmenter depuis lors.

Ce qu'il faqt conclure de loqt cela, c'est que dans l'Inde, comme partout pilleurs, les forêts disparaissent fatalement si l'État n'intervient pas pour les conserver * ; et, de toutes les interventions, la moins onéreuse et la plus efficace est de la possession directe, d'où l'on peut conclure que si, obéissant aux lumineuses théories exposées dans V Indépendance^ les Gouvernements abandonnaient leur forêts et les laissaient entre les mains des particuliers, les forêts disparaîtraient partout.

Le correspondant du journal belge se plaint que la question forestière

soit peu connue en France. Je le déplore comme lui, mais ce n'est pas

avec des lettres comme celles auquelles V Indépendance a donné peut-être

bon gré mal gré l'hospitalité que les notions d'économie forestière seront

répapdues dans notre pays.

Gustave Hùriot.

m iin'n i *\i 1* m ■

SdClËTË îî'ORESTiÈIiE

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