ENCORE LA QUESTION DES FORÉTS
Le bruit avait couru lors de la clôture de la session législative que le projet de loi des travaux extraordinaires restait enseveli sous les répugnances manifestées à huis-clos parla plupart des membres de la majorité. Nous ne partagions pas cet optimisme de la dernière heure, et nous restions persuadé surtout que la question de l'aliénation des Forêts de l'État,
n*ëtait qu*ajournëe. Ce moyen financier, une fois admis en principe, offrirait d^ telles facilités économiques qu'il nous semblait invraisemblable qu'on y renonçât sans un nouvel effort. Certaines conquêtes valent bien deux campagnes, et les plus fructueuses batailles se livrent parfois ftii lendemain d'une retraite.
Nos prévisions se trouvent confirmées par maints iridiées, et nous citerons comme un des plus importants les lignes suivantes, qui se dissimuleht dans la correspondance agricole de VIndépèndance Belge du 25 juillet dernier î « Je vous ai dit pour quels motifs j'ajournais un peu la reprise de » la discussion sur la question des ibréts et de leur àliénatîoti par t'Êtat. » Elle ne tardera pas à être mise à l'ordre du jour. C'est tout ce que je » yww vous annoncer pour le moment. J'ajouterai cependant qui! est venu » une nouvelle et illustre recrue à la causé que je soutiens. M. le Mat^chal » Vaillant vient, en elfet, de publier dans la Revue des eaux et forêts une » lettre très-remarquable sur ce sujet. »
Cette manière d'annonce, qui nous revient avec permission de là douane, n!est point à négliger. Pour qui sait lire, il est facile de discerner que les articles agricoles de VIndépèndance ne feront jamais -arrêter ses numéros à la frontière. Son correspondant anonyme avait, à ce qu'assure la chronique, charge de dévouement dans le débat des aliénations, et chacun sait s'il a consciencieusement rempli sa mission.
Ainsi donc, c'est une plume bleii informée qui laisse échapper la nouvelle, et nous voici fixés : V ordre du jour appelle la discussion sur la vente des forêts de l'État. M, le M?ir^ohaJ VaiUfipt 9 (a papole et fait ses débuts dans la Revue des eaux et forêts^ un petit recueil anodin, fermé à la riposte, auquel nous ferons incidemme|it iipp cgpipilinents sur la façon dont il entend la défense des intérêts que son titre a la prétention de représenter. Puissent les hommes de bonne volonté qui ont pris cette jeune publication en sevrage, ne pas la trouver un beau matin étranglée par ses lisières administratives. On a vu des malades môuHr t)àr excès de tisanes, et la Revue des eaux et forêts nous semble en voie d'abuser singulièrenaent des ordonhaiices officielles de la I^acultè.
Mais examinons rapidement lés éssials de botanique àppîîqu^éô que M. te Maréchal Vaillant, membre de l^Inslitul, offre à radniiration des pàrtisSittê du déboisement. Le savant écrivain, dépassant du p^eihiei^ pas àes anciens dans la (barrière, entreprend de démontrer rinflùônôe huisible et pôWll-
Gi^U9e des forôfs; on voit que nous avons fait du chemin depuis Texposé des motifs de la loi des 360 millions, et que le procès est lestement mené. La thèse nouvelle se résume en une série de déductions dont voici la sul)stance :
Le sol forestier, m raison du couvert qui le surmonte, reçoit de l'atmosphère moins d'eau que le sol des champs. Il en exhale bien davantage par la transpiration des arbres qui absorbent le liquide en égale proportion par leurs racines. Donc, loin de concourir efficacement à la formation et à la pérennité des sources, les forêts produisent l'effet inverse. C'est un préjugé que de crqire à leur utilité.
L'argumentation mise au service de cette étrange découverte physiolojgique mérite (}u'on s'y arrête. Et d'abord le savant Maréchal ne s'est-il pas jaiseé séduire par la forme, en comparant spirituellement la forêt à un graïid parapluie |)«rcé qui préserve malencontreusement les terrains sous- J3P€}nts des bienfaits de l'eau du ciel ? Certes l'image est réussie : mais si son auteur a jamais pratiqué sprieusenient le pacifique engin appelé en témoignage, il a pu se convaincre qu'après dix minutes d'averse, du parapluie percé à la gouttière, la différence est insensible, même que, le meu- We protecteur, fut-il veuf de tout accroc, garde peu pour lui, et rend oonsciencieusement à la terre ce qu^jl a reçu du nuage.
|ci l'observateuf n'a évidemment euvi^agé que l'une des faces du problème; il s'est borné à regarder spus l© parapluie, et a négligé ce qui se passe ep dessus et à côté, erreur fort excusable en un jour de pluie ; mais qui condvfit à des cqnclusions illusoires. Un dicton, très sensé, affirme qu'en forêt il pleut deux fois, et rien n'est plus vrai. Pendant l'averse, la surface d^s feuilles dès qu'elle est lubrifiée par |e liquide, et cet effet est rapide, 4^verse incessamment tout ce qqi lui vient de l'atmosphère, c'est la preifiière pjfjiç. La seconde se manifeste aj^rès le retour du beau temps, alors que le naoindre soujïle d'air qui passe, secoue sans miséricorde les petits parapjujes ïpqbijes. En résumé^ la terre u'a rien perdu pour attendre, car la quçLQtjt^ d'eau dispersée eu pareille occurrence par l'évaporation superficielle est insignifiante, si on la compare aux ruasses liquides absorbées par Iç sol. Cette déperdition d'ailleurs a lieu toutt aussi bien sur les feuilles des végétations agricoles.
En outre, M. le l^aréçhal Vaillant oublie qu'un massif forestier présente d^ft J^i^ de tout âge et de toute condition, et que les jeunes peuplements
ressemblent infiniment plus à des champs en culture qu'à des rassemblements de parapluies percés. On y trouve notamment au lever du soleil assez de rosée pour prendre un bain complet, et ceux qui ont fréquenté le bois aux heures matinales ne pourront s'empêcher de sourire des accusations formulées à ce propos par l'écrivain en matière de rayonnement nocturne.
Nous croyons donc pouvoir affirmer que la preuve n'est pas faite de l'infériorité de la condition des forêts, quant à l'arrosement naturel du sol. Mais en admettant qu'il en fût autrement, serait-ce un motif suffisant pour dénier leur supériorité d'influence sur le régime des sources? Si tout en recevant moins d'eau que les terres arables, le sol forestier en retient davantage; s'il recueille aux jours de pluie pour dispenser dans les temps de sécheresse^ son rôle essentiellement utile n'en demeure-t-il pas moins incontestable ? Or, M. le Maréchal a oublié que rien ne ressemble à un parapluie comme un parasol, et que le couvert malfaisant, selon lui^ aux heures humides, devient un bienfait insigne aux heures brûlantes.
Tout le monde a pu constater celte vérité en comparant après de longues sécheresses le terrain poudreux et profondément crevassé des plaines découvertes avec le sol frais et spongieux des forêts voisines. L'explication de ce phénomène est la condamnation même des assertions de M. le Maréchal Vaillant. En eflFet, par le dôme de verdure qui le recouvre, par les feuilles mortes qui s'accumulent à sa surface, par les herbes, les mousses, et les lichens qui s'y développent, le sol forestier est constamment garanti contre l'insolation. L'air calme, confiné dans les massifs et constamment chargé d'humidité, réduit à des proportions très-faibles l'évaporation directe qui, bien plus que la succion desVacines, dérobe à la terre les eaux météoriques emmagasinées. Les étendues boisées font ainsi l'office de réservoirs naturels, et leur influence régulatrice et continue sur l'alimentation des sources est indiquée par la plus simple logique.
Maintenant, cette influence est-elle neutralisée par les exigences de la végétation ligneuse? M. le Maréchal l'affirme hardiment. Suivant son système^ les racines des arbres épuisent le sol, parce qu'elles ont à fournir rénorme contingent d'humidité exhalé par la surface foliacée. Pour fixer ses convictions, il a imaginé Texpérience que voici : prenant un simple rameau de chêne, il le plonge dans une carafe pleine d'eau et constate, avec quelque joie, qu'en trois fois vingt-quatre heures la branche avide a
absorbe 950 grammes du contenu ; ce qui représente pour l'arbre entier une consommation de 2 ". cubes d'eau par jour. Jugez un peu de ce que boit dans l'année, en un jour, une forêt bien portante 1
Nous nous permettons de demander à M. le Maréchal de quel œil il considérerait un statisticien qui, ayant à déterminer la quantité de liquide nécessaire à l'alimentation d'une ville, enfermerait soigneusement un ivrogne dans sa cave et multiplierait par le chiffre de la population le nombre de bouteilles vidées? Les deux moyens se valent, et ce n'est pas sans raison que le savant écrivain émet, en fin d'analyse, certains doutes sur les résultats prodigieux de son cas de physique amusante.
En effet, si nous admettons avec lui qu'un chêne de %\ mètres de hauteur âgé de 450 ans environ, émette en un jour un volume de vapeur équivalent à 2 mètres cubes d'eau liquide, il nous concédera sans doute que la transpiration de 466 arbres de même dimension produira 33 S mètres cubes dans le même laps de temps. Or, d'après les données pratiques consignées dans le cours de culture de MM. Parade et Lorentz, ces 466 arbres occuperaient a peu près la superficie d'un hectare. Par conséquent un hectare de forêt pendant les 4 mois seulement de la saison chaude, exhalerait 332, multiplié par 420, c'est-à-dire 39,840 mètres cubes d'eau.
Mais sous le climat de Paris il tombe en moyenne, par an, O^n. 548 ^de pluie ou 5489 mètres cubes à Thectare (G. Martins Patria). c'es]t4i-dire à peu près 4/7 de la consommation attribuée au sol forestier qui, reçoit pourtant moins que tout autre terroir,à cause du parapluie que chacun sait. Eh bien les chiffres ont leur éloquence, et M. le Maréchal peut, au gré de son bon vouloir réduire au quart, comme il le propose, le résultat de sa petite trouvaille, sans arriver encore à équilibrer ses comptes.
Du reste, quel que soit le volume de vapeur exhalé par les arbres, cette faculté de transpiration devrait suffire à démontrer leur immense utilité au point de vue climatérique. Mais l'écrivain semble croire que les arbres vivent uniquement de l'eau qui vient baigner leurs racines après une averse, se reposant ensuite jusqu'à nouvelle aubaine : toujours la préoccupation du parapluie! M. le Maréchal Vaillant n'envisage, cette fois encore, qu'un des côtés de la question. La fonction nutritive des racines ne cesse cependant pas dans les plus extrêmes sécheresses; c'est alors au contraire qu'elles vont puiser, dans les terrains les plus compacts^ l'eau qu'ils renferment en quelque sorte à l'état latent ; cette eau qui ne peut
plus ni s'ëvâpopep ni s'ëôouier et qui serait perdue pour les forces vives de là nature sans la £aiQultë remarquable d'assimilation, dont sont douées les extrémités des organes d'aspiration. •
Il est à remarquer que la théorie du dessèchement forestier conduit forcément aux plus étranges conséquences. La première est que le sol, ainsi épuisé par sa propre productioù, demeure à jamais frappé de stérilité, et M. le Maréchal Vaillant s'en montre persuadé, ne pouvant niioux faire. Quiconque, diuil, a vu arracher de vieux arbres a pu constater à quelle profondeur la terre qui a voisine les souches est ruinée et desséchée. Ceci peut être vrai, à Paris sur les boulevards, où notce loyal contr^dictapr avoue sans plus d'artifice avoir recueilli quelques observations, et les causes en sont faciles à deviner ; mais rien n'est plus inexact en plein champ où en pleine forêts Tous les propriétaires de bois savent ^vec quel succès réussissent les repiquen^nti opérés sur remplaœment des vipilles réserves arrachées dans les coupes, pas un forestier n'ignore que dans les coupes de régénératioti, rensemenoement naturel est particulièiiement fiivoridë par Textraction des souOh^s. D'ailleurs, dans Thypothèse adoptée par M. le Maréchal, comment s'expliqueraient la perpétuité des forêts et le rendement exceptionnel des t«rral4a récemment défricbés ? 1[ n^a paâ riâéchi à ces çontradiotions, de même qu'il n'a p#s aperçu de nôuveati l^éeuçtil du parasol^ en formulant oet axiome, qu'aucune plante ne saurait prospérer sous le couvert d'un arbre (ne pas confondre avec l^ombrage) ; Qar c'est Ipi lumière qui fait défaut en pareil cas et non l'éléiiient fertfle* Le principe est élémentaire et le savant MembrQ de l'Institut aurait pu en causer fructueusement avec son jardinier.
Quant aux exemples cités à l'appui des raisoniiements que nous V0QQps de voir passer, ils Résistent diffîpilement au dépouillement le plus indulgent. Que dire notamment de ces arbres féeriques dont qmlqwf ms^ di^-Qt^y plongent paf leurs racines à des profondeurs qi|i ne diffèrent pa$ trçp 0e leur altitude au-^dessus du sol <3 S« figurq^-oB un chêne de %Q mètres de haut, Oiinë d^un pivot souterrain de 60 pieds? Le défrichement deviendrait alors Une véritable opération minière et il faudrait coippter avec Te^YOrs des futaies exploitables. Nous allons bien sqrprendr^ notre savant contradicteur en lui affirmant que dans nos forêts de France, les vieux sujets des essences les plus pivotantes projetent à peine ^ % mètres «i terre leurs racines les plus développées.
Nous rencontrons aussi dans la calëgorie des témoins à charge Tapelogue du Chêne et du Roseau qui inspire à l'écrivain quelques lignes pleine de sensibilité. Malheureusement la fable est mal choisie pour la cause : car le chêne et le roseau vivent en parfaite intelligence dans toutes les forêts un peu marécageuses. L'arbre altier a la discrétion de ne pas ingurgiter la mare où végète son humble compagnon ; pas plus que les peupliers ne vident les canaux (qu'ils Qinbragent invariablement de leur feuillage menaçant. Nous en appelons à MM. des ponts ^t chaussées.
Telles sont, en résumé, les voies et moyens par lesquels M. le maréchal Vaillant, tout en passant procuration à M. Vallès, prétopd CQHVjûpçr^ |e^ grands arbres de faire office de malfaiteurs daqc^ le coppQft deg toraonies naturelles. Ce réquisitoire inattendu a dû soulever dans son ensemble, comme dans ses détails» plus d'u^ étonn0|q[i0nt parmi le doctç corps a^q)lel appartient l'accusateur b^évole. Des .plmpe$ plus autqrifiées que l^ QQtre entreprendront sans dou^Q la réf^f^tieii scie^tJliquç d§ ce ^ngi||ier (Iqcut ment, auquel nous n'avons voulif opposer, dfiiis cette prj^jq^e ^^^ trop étendue, que les objections fourpies par le ^iqfiple bon se^s ef. par le^ nq^ lions pratiques de la physiologie végétale. M. le ]\laréchfil Vaillent ^^t un esprit éminent, qui prendra sa revanpl^e d^ns une aqtre spécialisé* Puis^ dions-noua le voir publier bientôt de npiûbreux article^ (je ))ft)istiqu0 pu de castramétation dans la Revue des Eaux et Forêts^ qui n'a rief) ^ )ui refuser.
En attendant, si l'on n'a pa9 de meillfur^ arg^ni^fil^ que ceux que nqii^ avons vus défiler jusqu'ici, 4 (mvm ^0 faveur des fi)i0q»til9Rf^, mm »«gU-r rons bien des impressions aoMV^9ine$ flM Porps-rygi^^tif. ^m 4p^te ^1 y aurait un moyen de conoilier le dé^ir %Ypa 1% lé^i^luppe ; ce s^m\ de demander une expérience sur une grande échelle ; par es^erpple la yen^dfl 4 00 millions de forêts et leur défrichement .Quel va^te chftmp d'pb^^vMions I A coup sûr, M. le Marchai Vaillant n'a pas songé à une telle conoluiion; mais M. Vallès y pensera peut-âtre. Quanl a^ correspondant de Vinf^épendanee Belge il en aura certainement l'idée. Cmeai^i cans^ki,