LE PROJET DE LOI DES 360 MILLIONS
D'après l'exposé des motifs de la loi sur les 360 millions, voici quel serait l'emploi de cette somme répartie en six annuités :
10 Routes et ponts : 95 millions.
2o Rivières : Seine, Marne, Yonne, Rhône (canal Saint-Louis,) Garonne, Sarthe, Basse-Loire (en aval de Nantes,) Lot, Tar, Vire, Arve, 54 millions;
30 Canaux : de La Rochelle à Marans, de la Sarre, de Vitry à Saint- Dizier, Aisne, 32 millions ;
40 Ports maritimes : 35 millions ;
50 Service hydraulique, aménagements des eaux pour l'agriculture, 35 millions.
Personne, certes, ne sera tenté d'élever d'objection contre le projet en lui-même. Le seul reproche qu'on puisse adresser au Gouvernement, ce serait de ne le présenter qu'à la suite d'un grand nombre d'autres qui ont absorbé des sommes considérables en travaux moins urgents que le dernier surtout, qui se lie étroitement à l'accroissement de notre production agricole.
Nous avons montré plus d'une fois, et les faits le proclament tous les jours plus haut que nous, que la production française n'était point sufiBsamment préparée au régime que lui a imposé le traité de 1861 . Nous avons prouvé de plus que notre législation fiscale était au moins autant en retard avec ce régime que notre agriculture^ et que le Gouvernement^ avant de nous condamner au libre-échange à l'extérieur, aurait dû abolir tout l'édifice des prohibitions intérieures. Ayant commencé par la fin, il esl urgent de presser les œuvres qui auraient dû être le commencement de ce qu'on nomme imparfaitement la liberté commerciale.
Un autre préliminaire indispensable de cet avènement^ c'était l'achève-
ment des grands travaux qui facilitent et accélèrent les transports, diminuent le prix de revient des produits et multiplient partout la fécondité du sol, ports, roules de fer et de terre, canaux d'arrosage et de navigation, canalisation des fleuves et rivières, etc. — L'on reconnaît aujourd'hui que rétat actuel de ces travaux est insuffisant. Mais, ayant épuisé les ressources présentes et à venir dans les travaux de luxe, nous en sommes venus à deipander une aliénation du domaine de l'État pour les travaux nécessaires et productifs.
Jusqu'ici le système qui consiste à mettre la charrue devant les bœufs avait été considéré comme l'opposé de la sagesse politique ; nous avons aujourd'hui des hommes d'État et des publicistes qui se font gloire les uns de pratiquer, les autres de professer ce système ~ probablement sans le savoir.
Cependant le projet de loi qui demande 360 millions pour pourvoir aux grands travaux d'utilité publique, se présente, il faut le dire, dans des conditions très^impératives pour le Gorps-Législ^if. Le (Jouvernement est dans le vrai lorsqu'il soutient la nécessité de ces travaux dans la situation que nous ont faite le traité de commerce de 4864 et la marche suivie jusqu'ici en matière de travaux publics. Si le Corps-Législatif se montre justement effrayé de la voie où on veut l'engager, on pourrait peut-être lui répondre qu'il est trop tard aujourd'hui pour revenir sur le passé. C'était S(U moment où on lui demandait ces millions et ces milliards pour les travaux de luxe, qu'il aurait dû répondre au Gouvernement : et Commençons de grâce par le plus pressé, accélérons au plus tôt les travaux nécesèi la réalisation de votre beau rêve, la liberté commerciale. Avec les fruits de ces travaux, avec les épargnes que récolteront les caisses publiques et privées nous rebâtiront nos villes, nous multiplierons les palais et les boulevards ; notre luxe alors n'entraînera aucune misère et ne sera que re;i^pressiQn naturelle et spontanée de notre superflu. »
En Uissant prélever le luxe sur le nécessaire, le Corps-Législatif se condamnait d'avance à subir la condition accablante pour lui et pour la France, qvi se révèle dans le nouveau projet de loi. Le Corps-Législatif s'est borné à de timides réclamations, mais il a toujours voté. L'éloquence de M. Hauss^ manu et de ses émules Ta séduit ; la « haussmannisation » de nos villes petites et grandes a enivré les représentants de la France et les populations citadines. L'entraînement, il faut Tavouer, éts^it général \ on faisait miroi-
ter à tous les yeux des accroissements de recettes prodigieux, dés plusvalues de terrains non moins prodigieuses, qui mettraient en équilibre les budgets de l'État et des villes, sans se demander si en même temps on ne rendait pas la vie impossible aux classes laborieuses, si cette surexcitation outrée des travaux somptuaires ne tarirait pas les sources du crédit public et de la richesse agricole.
Il faut sortir de ce rêve aujourd'hui. On a été trop vite d'un côté, trop lentement de l'autre, c'est évident. £h bien, il faut avoir le courage de Iq dire. Cette vérité, seule, proclamée sincèrement p^r le Corps-Législatif et consacrée par un ou deux votes, peut tout sauver et rasseoir les intérêts ^braalés par nos aberration^ économiques.
Qui, il faut multiplier sans délai les travaux reprqdwtifsy les routes, les c^au^, les travaux d'amélioration qui ont pour résultat direct unç plus valuQ du $(4 et une production plu& abondante et moin$ cout^us^, Mm il faut aussi que le budget du luxe cède au budget des travaux uUles la part exagérée de crédit qu'il a prélevéo à ses dépends.
£h quoi ! on n'a pas reculé devant les emprunts des. travaux qui n*abQU'>tissent qu'à multiplier les dépenses ; et on recule devant le même moyeQ pour des travaux qui rembourseront leur dépense e^ quelques années î Gela n'est ni logique ni raisonnable. Le Corps-Législatif doit maintonant savoir par expérience qu'en matière de travaux publics, la véritable sa»gesse consisterait à n'engager dans les travaux somptuaires que les res* sources du présent, et à ne recourir au crédit que pour des travaui reiprov ductifs. £n s'attachant avec une fermeté inébranlable à la première de ces deux lois, i( atteindra rapidement le but de la secondo; noua diraua plus, c'est par là seulement qu'on rendra possiblea et raisouoableâ les révfiS de M. Haussmann et de son école.
I^Quis Kftavs.