L'UNION
Jeudi 18 Mai 1865.
Il n'y a qu'une voix, dans les journaux doués de quelque indépendance, contre le projet d'aliénation des forêts domaniales. L'Opinion nationale est, à ce sujet, aussi explicite que nous :
« En. principe, si l'État ne possédait pas de forêts, il faudrait de toute » nécessité lui ouvrir un emprunt pour en acquérir ou pour en créer, TÉ" » tat, heureusement, a des forêts, et il propose de les aliéner. Gonsentons- )) lui vite un emprunt pour qu'il les conserve, s'il nous prouve qu'il est » dans la nécessité de les vendre.
» Vous souvenez-vous de l'incendie du Mourillon, notre chantier de bois » de Toulon ! Ce qu'on déplora dans ce sinistre, ce fut moins les 4 mil- » lions de bois de construction que l'incendie anéantit, que l'impossibi- » lité de reconstituer la réserve perdue.
)) On ne fait pas de bois de construction comme et quand on veut : il » faut le conserver précieusement, quand on en a. Les particuliers ne sont » pas assez riches pour faire des arbres ; ils n'en font qu'accessoirement, » comme en Normandie ; ou bien, ils n'en font pas du tout, comme dans » le Languedoc. A faire des arbres, un propriétaire doit sacrifler trente, » quarante années de revenus. Il ne le peut pas ; l'État seul le peut ; par )) conséquent, seul, il le doit.
» Pour nous résumer, l'idée la plus funeste qui pût venir dans la tête » d'un financier est certainement le projet de faire argent, pour le premier » besoin venu, avec l'aliénation des forêts de l'État. — F. Ducuing.
On sait que le Monde est du même avis. La Gazette de France, naturellement, s'exprime avec non moins d'énergie.
Contre une telle unanimité, que vaut l'apologétique officieuse du ConstittUionnel ?
Il ressasse, ce matin, et avec infiniment moins de crédit, les atténua*
tians déjà si peu concluantes de M. Chaix d'Ëst-Ange. En avocat maladroit, il cherche à prouver que les ventes porteront sur dés parcelles si peu utiles, si peu importantes que, vraiment on aurait bien tort d'y regarder. Mais il oublie donc qu'il s'agit pourtant de quelque chose comme 400 mille hectares dont on espère quelque chose comme 4 -10 à 420 millions, au bas mot. Ce n'est pas si méprisable ; sans compter que ce n'est rien moins que le dixième do noire domaine forestier.
Là-dessus le Constitutionnel ajoute : De quoi se plaint-on? L'État a planté tes dunes et il entreprend de reboiser les montagnes ; c'est autant d'accroissement à sa richesse, et voilà qui compensera largement les ventes proposées. Après tout, quand il aura aliéné les iOO mille hectares qu*on demande, l'Etat se retrouvera dans la môme situation qu'il y a quinze ans.
Un peu plus et le CotistitiUionnel s'effraierait de « laisser le domaine » forestier augmenter démesurément ! » — Vltu,
Que le Constitutionnel se tranquilise : le péril n'est pas dans l'accroissement de nos bois, il est dans leur diminution. Qu'on interroge la marine, qu'on s'enquière près des commissions d'hygiène publique. D'ailleurs, le beau progrès vraiment dans un pays et dans un temps où la nécessité de replanter est si urgente que les lois sont obligées d'y pourvoir, le beau progrès que de se retrouver au bout de quinze ans, aussi avancé que si l'on n'avait rien fait !
Décidément les défenseurs de la vente des forets de l'État ne sont pas
heureux. Tant mieux, l'opinion n'aura sur eux et sur le Corps-Législatif
qu'une prise plus facile.
Henry de Rïancey.
LE MOJNDE
Jeudi IS Mai 18G5.
Les bois de l'État, dit le jouriial la France, ne lui rai)[)orlant que '2 pour 0/0, il a beaucoup plus d'avantages à s'en défaire <iue d'emprunter à
5 pour 0/0. On comprendrait ce raisonnement si l'État était un simple particulier agiesant pour son compte ; mais l'Etat, c'est tout lo monde: le» forêts de l'État sont propriété nationale. Le Gouvernement en touche les revenus et les administre à titre d'usufruit. Op, qu'elles lui rapportent peu ou beaucoup, là n'est pas la question. Ce qu'il faut envisager, c'est la situation forestière du pays tout entier. La France possède une vaste étendue de bois: 9 millions d'hectares; 1, 200, 000 appartiennent à l'État, \ 800, 000 aux communes, le reste aux particuliers. On en évalue à 40 millions de stères le produit annuel. Comment donc se fait-il qu'avec de semblables ressourcée nous soyons tributaires de l'étranger, et que la marine militaire ne trouve pas en France les 40,000 mètres cubes qu'elle emploie tous les ans ? La raison est bien simple. Sauf l'État, personne n'est assez riche pour élever des futaies. Les propriétaires de gros bois se hâtent de les vendre et ne conservent que des taillis. Il faut cent ans pour élever un chêne, et si la vie moyenne est de trente-neuf ans, deux générations passeront sans que cet arbre, qui coûte, leur rapporte un centime. Or, dans le même laps de temps, une coupe de tailUs se bûche six ou sept fois, c'est-à-dire paie six ou sept fois. Mais le taillis ne fournit que du bois de feu. Il ne nous reste donc que les forêts de l'État pour l'élevage de» futaie ; ce sont elles qui doivent fournir au commerce, à l'industrie, à la marine les bois de construction. C'est une précieuse réserve, à laquelle on doit d'autant moins toucher qu'elle est insuffisante ; car nous achetons à l'étranger pour 70 millions de bois. Tel est le chiffre qu'établit M; Léonce de Lavergne dans son ouvrage intitulé : L Agriculture et la Population,
Un pareil état de choses présente deux graves inconvénients : une sortie considérable de numéraire et l'obligation de demander à l'étranger un produit de première nécessité qu'il nous refuserait sans doute en cas de guerre, c'est-à-dirë au moment où nous en aurions le plus besoin. Au lieu > donc de diminuer le domaine forestier de l'État, nous devrions tout faire pour l'augmenter. Un grand peuple ne doit dépendre de personne; il faut qu'il trouve en lui-même toutes les ressources nécessaires pour les moments critiques. Supposons une. guerre maritime : où prendrons-nous nos bois de construction, si la mer est close ? Ne serions nous pas heureux de trouver ces grandes et précieuses reserves dites forêts de l'État? Ce sont (les greniers d'abondance ; ne les dissipons ])as, et surtout ne rapetissons pas cette grave question à un calcul de bande noire, Qu*importe à l'État,
en po&sessiôn d'un budget dépassant 2 milliards,* le plus ou moins de revenu actuel de ses forêts, s*il amasse pour l'avenir un gros capital? Cent ans sont peu dans la vie d'un peuple. Or, deux choses sont certaîfies. Plus nous irons, plus les propriétés se morcelant, moins on élèvera de futaies: il faut être riche et grand seigneur pour se donner ce lUxe. Of, moins on produira de gros bois, et plus il sera cher. Il arrivera donc Utt jour où l'État, unique propriétaire de grands masslfë boisés, âera maître absolu du marché, et il est impossible de calculer l'immense Capital que représenteront dans un siècle ses 1 , 200, 000 hectares de bois aménagés en futaies. On nous objectera peut être que i 00 millions employés immédiatement en travaux d'utilité publique représenteront dans un siècle une valeur productive supérieure au capital des forêts ; que du reste, en vendant, l'État peut imposer aux acquéreurs certaines conditions, soit, par exemple, de conserver en bois les parcelles détachées du Domaine, soit de les aménager de manière à conserver un nombre tel quel d'arbres par hectare. Or, ce n'est pas sérieux. 400 millions consacrés aux travaux publics sont complètement insignifiants, si l'on songe qu'il nous faut encore 3 ou 4 milliards rien que pour terminer les 20, 000 kilomètres de chemins de fer constituant le réseau français. Mais en serait-îl autrement, ces 100 millions devraient-ils largera^ent fructifier, nous n*en resterons pas moins tributaires, c'est-à-dire dépendants de l'étranger pour nos approvisionnemeati ^e bois à façon. II est inutile de nous appesantir sur le danger et les inconvénients d'une pareille situation; tout le monde les comprend; rien ne le prouve mieux, du reste, que l'impression pénible et la dëfareur qui ont accueilli le projet de loi.
Quant aux condition» restrictives que^ pourrait imposer l'État, elles ont plus d'inconvénients que d'avantages. La première chose, pour tout acquéreur^ est la libre disposition de son bien. Empêcher de défricher, obliger à conserver des arbres de haute venue, c'est entraver la spéculation, grever l'immeuble de servitudes dépréciantes, et s'exposer à ne vendre qua des. prix inférieurs du quart ou du tiers de la valeur réelle.
Il y a encore une autre considération qui mérite réflexion r ou TÉtat ne vendra pas, ou il vendra mal. Une fois ses forêts mises eu adjudication, il se trouvera dépendant des banquiers et des bandes noires. Les capitalistes s'associeront, et en s'associant ils seront les maîtres. Ou l'État subira leurs offres, ou il ne vendra pas. S'il persiste, qu'arrivera-t-il ? Supposons que
iOO, 000 hectares vaillent réellement 400 millions, la spéculation les donnera-t-elle ? Non, évidemment ; elle sera bien modérée si elle se contente de %b 0/0 de bénéfice. Elle offrira donc 75 millions; ainsi, perte d'un quart sur le capital, perte de 25,000 hectares sur le fonds; car, pour obte* nir 400 millions, ce ne sera plus 400,000 hectares^ mais 425,000 qu'il faudra sacrifier. De quelque manière qu'on envisage l'affaire, elle est mauvaise pour l'État et par conséquent pour la France, car, encore une fois,
l'État, c'est tout le monde.