‹ L'aliéné devant la philosophie, la morale et la sociétéChapitre 12 sur 25 · DE L'ÉTAT DES FACULTÉS MENTALES CHEZ L'ALIÉNÉ · texte numérisé non relu

DE L'ÉTAT DES FACULTÉS MENTALES CHEZ L'ALIÉNÉ

Sommaire, Le complet désarroi de toutes les facultés de l'esprit n'étant pas nécessaire pour constituer la folie, y en a-t-il quelqu'une dont le trouble caractérise spécialement l'état mental de l'aliéné ? — Y a-l-il un ordre selon lequel les facultés de l'esprit succombent l'une après l'autre à la folie ? — Ni le corps ni l'esprit de l'homme ne sont soumis à d'autres lois dans la maladie que dans la santé , dans l'état de folie que dans l'état de raison. — Dans la maladie et la folie, comme toujours, l'état des organes modifie directement la sensibilité, mais elle seule; il n'agit qu'indirectement sur les autres puissances de l'ame.

— Le dérèglement de la sensibilité est le germe spirituel de la folie, mais ne suffit pas à la constituer. — La folie n'existe que quand le trouble des idées et des jugements suit le désordre des sens et des passions. — Comment se produisent l'erreur, l'hallucination, le délire.

— De l'état spécial de quelques facultés intellectuelles dans la folie. — Le dérèglement de la volonté résulte aussi naturellement du désordre de la sensibilité et constitue aussi bien la folie que celui de l'intelligence ; mais c'est une erreur que de faire du trouble de la volonté, soit le caractère exclusif de la folie que caractérise aussi bien et plus fréquemment le trouble de l'intelligence, soit le principe des autres désordres de l'esprit, tandis qu'il n'en est le plus souvent que le dernier effet.

Socrate disait bien : Définir, c'est savoir. Quand la définition n'est pas le premier mot et le principe même de la science, elle en est au contraire le dernier mot et le couronnement. Yoilà pourquoi, tandis que dans la géométrie, par exemple, qui entre du premier coup en pos-

session de définitions immuables et parfaites, la science consiste à tirer de ces définitions toutes les vérités qu'elles contiennent, dans l'étude de la nature et de l'homme, où le chaos des faits tombe tout d'abord sous nos yeux, la science consiste à étreindre le plus possible l'essence de son objet vivant, à enfermer les connaissances partielles que l'observation acquiert peu à peu dans une définition de plus en plus étroite qui n'en est que le résumé. Ce qu'on peut définir parfaitement, on le sait parfaitement. Nous saurions tout de la folie, si nous pouvions la définir avec une exacte rigueur. Mais nous sommes bien loin d'une telle science; aussi n'est-il pas étonnant qu'une définition satisfaisante où Fesprit se repose , se dérobe sans cesse aux efforts isolés ou réunis de la physiologie et de la psychologie. Bien d'autres choses, moins difficiles cependant, moins compliquées que la foUe, la vie, le sommeil, la maladie, la sensation, la volonté, la pensée, gardent obstinément leur secret. Si l'on ne peut atteindre le dernier terme de la science, on peut du moins approcher du but, et, si trouver est impossible, il est encore utile de chercher.

A défaut d'une définition parfaite qui nous fuit parce qu'elle représenterait une science plus qu'humaine, poursuivons donc sans découragement comme sans présomption l'étude de la folie. Recherchons les conditions particulières que la maladie organique , quelle qu'elle soit, dont le désordre mental est la conséquence, fait à l'esprit du malade.

On a beau ignorer en quoi définitivement consiste la folie, et être embarrassé dans bien des cas particuliers quand il s'agit de classer un tel malade, une telle intelligence parmi les fous ou les personnes sensées, il n'en est pas moins vrai que le plus souvent, à je ne sais quels signes qui échappent à l'analyse, nous reconnaissons le fou ou l'homme sensé , nous faisons sans hésiter une distinction qui emporte avec elle les plus graves conséquences morales et sociales, et faisons bien. En vain nous manque-t-il en théorie un caractère psychologique vraiment distinctif des différents déhres du rêve, de l'ivresse ou de la folie, il n'y en a pas moins des malades que tout le monde déclare fous et qui le sont en elfet. Tenons-nous donc éloigné le plus possible de ces terrains vagues, de ces limites flottantes où le déhre et le bon sens se distinguent mal, où l'altération organique qui jette le trouble dans l'esprit se confond pour notre ignorance avec toute autre maladie corporelle ; plaçonsnous tout d'abord dans une région que ni la psychologie, ni la physiologie, ni le savant, ni l'homme du monde, ne disputent à la foUe. Prenons ces fous à lier, en qui le plus obstiné sceptique ne saurait voir ni des malades vulgaires, ni des esprits qui se trompent, parce que tout esprit humain est faillible. Quel est l'état de leurs facultés mentales, comparé à celui des hommes qui jouissent manifestement de leur bon sens, et comment ont-ils été réduits à cet état ?

11 n'est pas une puissance de l'esprit où la folie ne porte le désordre; sensations, sentiments, idées, juge-

ment, raisonnement, mémoire, conscience , volonté , caractère, mœurs , habitudes , la folie ne respecte rien. Mais un complet bouleversement de l'esprit n'est pas nécessaire pour constituer la folie; c'est l'extrême démence qu'un désordre universel, qu'une défaillance absolue de toutes les facultés mentales. On est bien fou sans l'être de tous points. Indépendamment des accidents et des caractères individuels qui font que deux fous ne se ressemblent pas plus que deux personnes sensées, la folie ne fait pas toujours main basse et d'un seul coup sur l'esprit tout entier ; souvent elle localise en quelque sorte capricieusement son influence sur une certaine partie de la vie morale, laissant les autres facultés intactes ou à peu près.

Il y a donc une infinité de variétés dans la folie, et c'est une des choses qui rendent impossible aux physiologistes la détermination d'une cause morbide précise pour tant d'effets divers. Cependant, si différents l'un de l'autre que soient deux fous, ils sont fous tous deux, et ce n'est pas sans raison que tout le monde comprend les états les plus variés sous une même dénomination générale, la fohe. Dans toutes les espèces, dans tous les cas individuels de folie, s'il y a un fond commun qui mérite ce nom , ne peut-on le dégager? Si variés et si capricieux que soient les ravages que fait la folie dans l'esprit de ses victimes, elle doit, comme toute chose au monde, avoir ses lois et suivre une marche plus ou moins compliquée, mais réguhère. Ne peut-on essayer, sinon de découvrir ces lois, au moins d'en entrevoir quel-

ques-unes et de trouver un peu d'ordre dans ce désordre apparent?

Sans vouloir faire ici une théorie psychologique, il y a quelques facultés générales et maîtresses dans l'esprit humain, la volonté, Fentendement, la sensibilité; il y a certaines opérations intellectuelles , certaines formes de l'activité, certaines manières de sentir très-spéciales et très-distinctes. Est-ce que la folie porte le désordre dans l'une ou plusieurs d'entre elles indifféremment et comm.e sans choix? Un examen même superficiel nous démontre au contraire que la folie s'attaque plus volontiers et plus spécialement à certaines facultés de l'esprit qui sont comme sa proie naturelle ; et, quand la mahgne influence, d'abord circonscrite, s'étend successivement et finit par les absorber toutes sans pitié, elles ne succombent pas pêle-mêle, sans ordre, comme tombent à tous les rangs les combattants dans une mêlée. Il y a plus de régularité dans la marche de la folie ellemême. Il existe une sorte de hiérarchie dans nos facultés, c'est-à-dire qu'il existe entre elles, à l'état sain, certains rapports de dépendance réciproque, de servitude ou de domination ; ces rapports sont comme un fil conducteur que suit la folie dans ses ravages aussi bien que la foudre. L'expérience le montre et la raison le confirme et l'explique. Des idées fausses amènent dans l'esprit d'un homme sensé de faux jugements, des sensations mensongères de fausses idées, des jugements erronés de fausses conclusions, des sentiments mauvais de mauvaises actions. La folie elle-même ne

se soustrait pas à ses lois ; et c'est peut-être parce qu'elles gouvernent encore l'esprit de l'aliéné aussi étroitement que de l'homme sensé, que Faliéné court d'erreur en erreur, de telle sorte que la raison ellemême serait un des aliments les plus actifs de la folie, et que la logique contribuerait à précipiter plus rapidement le fou jusqu'aux dernières limites de la déraison.

Chez ces fous complets dont toutes les facultés mentales subissent Tinfluence de la folie, dont les pensées, dont les sentiments, dont les actions sont également folles, il est difficile de distinguer une puissance qui porte plus particulièrement l'empreinte de la folie, dont le trouble spécial caractérise cet état extraordinaire ; la volonté est ou paraît abolie, l'intelligence divague, la sensibilité est livrée en proie à tous les mensonges, à tous les hasards, à toutes les impressions des organes. On les dit aliénés, aliénés d'eux-mêmes , c'est-à-dire qu'ils ont perdu la liberté de vouloir; partant on les déclare irresponsables de leurs actes, et l'on oppose à la foHe la possession du libre arbitre et le gouvernement de soi-même. On les dit insensés, c'est-à-dire que leur raison égarée ne distingue plus le vrai du faux, et l'on oppose aussi communément la fohe à la possession du bon sens; hallucinés, furieux, c'est-à-dire qu'ils sont obsédés de sensations sans objet, ravis par des impulsions, des désirs, des appétits sans motif et sans frein, et l'on compare ou la colère et la passion à une courte folie, ou la foUe à une colère durable, à une passion irré-

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sistible. Par quelque côté que Ton considère Tétat mental d'un de ces fous complets, on trouve la folie partout, sans que Ton puisse dire tout d'abord qu'elle consiste plutôt dans le dérèglement des actions et la perte de la Yolonté que dans le délire des idées, ou dans la fausseté des jugements que dans la toute-puissance des impulsions aveugles, dans la perversion des sentiments, dans le désordre des sensations.

Cependant tous ces éléments désordonnés qui constituent l'état mental d'un fou complet, d'un maniaque ou d'un dément, n'ont pas plus la même valeur absolue dans la folie que, chez l'homme sain d'esprit, les différentes facultés qu'ils représentent. Puisqu'un homme peut être fou et bien fou, sans que toutes les puissances de son âme soient atteintes à la fois et au même degré, on peut chercher quelle est celle dont le dérèglement constitue essentiellement l'état mental qui mérite le nom de fohe. Puisque, alors même qu'une folie d'abord légère et circonscrite doit aboutir à l'extrême démence, toutes les facultés ne succombent pas nécessairement d'un seul coup à la contagion, on peut essayer de suivre la folie dans sa marche envahissante, la surprendre quelquefois dans les lenteurs de son travail, la voir atteindre et dérégler l'une après l'autre les diverses puissances de l'âme, et en découvrir ainsi quelqu'une dont le désordre primitif soit l'essence même ou tout au moins le germe fatal de la fohe de l'esprit. C'est une tâche difficile assurément, mais où la connaissance des lois et des facultés de l'âme, de sa conduite dans la vie régulière,

CHEZ L'ALIÉNÉ. Tlb

peut apporter quelque lumière dont il ne faut pas mépriser le secours.

On a considéré comme étant la lésion spirituelle qui constitue essentiellement ou qui caractérise le mieux l'état mental du fou, tantôt le dérèglement de la volonté et l'abolition du libre arbitre, tantôt le désordre de l'intelligence, l'erreur du jugement, tantôt enfin le trouble de la sensibilité, l'anarchie ou la tyrannie des sensations, des sentiments et des passions. Plus d'une théorie savante, plus d'une explication ingénieuse de la folie a été édifiée sur quelqu'un de ces principes.

Si l'on ne considère que son état mental, le fou, disent les uns, est un homme qui a perdu le gouvernement de lui-même, la volonté, le libre arbitre, c'est un automate. Ce fou furieux, ce maniaque, ce dément, cet idiot ne jouissent plus ou n'ont jamais joui de leur libre arbitre; soit. Mais est-il bien vrai que tous les fous soient dans ce cas ? La folie abolit-elle donc nécessairement la volonté? Un homxme ne peut-il être abusé par des sensations mensongères, se tromper grossièrement dans ses jugements, sans que le trouble de son âme s'étende jusqu'à ses actes? Et, si un tel état existe, cet homme n'est-il pas fou sans être pour cela réduit à une vie automatique? L'abolition de la volonté est un élément considérable de la folie; soit encore. Mais la perte du libre vouloir est-elle le principe ou l'effet de la foHe? Est-ce parce qu'un fou a perdu le gouvernement de lui-môme, qu'il délire, qu'il est dupe d'hallucinations de toute sorte, que des sentiments nouveaux transfor-

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ment son caractère, qu'il ne juge plus sainement du faux et du wai; ou n'est-ce pas bien plutôt parce qu'il délire, que la folie s'étend jusqu'à ses actions et absorbe sa volonté libre? Si les choses se passent quelquefois de cette dernière façon, il faudra reconnaître que l'abolition de la volonté libre est peut-être l'effet le plus grave, mais qu'elle n'est du moins ni le seui trait caractéristique de la folie, ni la lésion originelle qui entraîne après elle le désordre de l'intelligence et de la sensibilité.

Le fou, disent les autres, si l'on ne tient pas compte de son état physique, cause véritable et prochaine de sa folie, quelle qu'elle soit, est un esprit dont le jugement est vicié, qui confond le vrai et le faux, qui délire sur tous les sujets ou sur un seul. C'est parce que ses pensées sont déraisonnables, que ses actions sont extravagantes ; s'il perd la puissance de vouloir, c'est qu'il a perdu la raison; l'abolition de la liberté n'est que l'effet, la perte de la raison est la cause, elle est la lésion fondamentale de la foUe. Est-elle aussi la cause de la perversion des sentiments, de l'anarchie des sensations, de la tyrannie des sens, ou ne sont-ce pas plutôt les désordres de la sensibilité qui le plus souvent, qui toujours égarent la raison? Sans contester alors que la perte de la raison, que le trouble de l'intelligence, que l'erreur du jugement puisse être l'élément capital et le trait le plus caractéristique de la folie, il faudrait tenir plus de compte des désordres de la sensibiUté et y chercher la lésion originelle, la première cause spirituelle

de tous les autres désordres de l'intelligence et de la volonté.

Un fou, dit-on encore, c'est un homme à qui ses sens troublés montrent des objets chimériques, font entendre des voix imaginaires, éprouver dans quelque partie de son être des tortures impossibles, dont des sentiments inconnus transforment le caractère, qu'une crainte, une tristesse sans repos, un orgueil, une ambition sans nom, sans hmite et sans prétexte, abattent ou surexcitent, qu'agitent ou consument un appétit brutal, un besoin incompréhensible et immodéré de frapper, de briser ou de tuer, dont les pensées et les actions finissent par se mettre à l'unisson de ce délire primitif de la sensibilité. Sans doute bien des fous, tous les fous peut-être , ou sont assaillis de sensations sans objet réel, ou sont consumés par des passions inouïes, ou éprouvent des besoins ridicules ou des tentations abominables. Sans doute aussi ce désordre de la sensibilité est la cause manifeste de la plupart de leurs idées déhrantes, de leurs jugements erronés, de leurs actions bizarres ou atroces. Mais il y a lieu du moins de se demander s'ils sont fous par cela seul qu'ils voient des choses qui ne sont pas , entendent des paroles qu'aucune bouche ne prononce, ou parce que leur raison, dupe de ces sensations trompeuses, croit à la réalité extérieure des objets que ces sensations leur représentent, s'ils sont fous parce qu'ils éprouvent ces passions sans motif, ces tentations extraordinaires, ou parce qu'ils y cèdent et que leur volonté succombe , si

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le trouble de la sensibilité est autre chose que la disposition à une folie prochaine, et si ce n'est pas le seul naufrage de la raison ou de la volonté qui caractérise et constitue la folie elle-même.

Il y a certainement une bonne part de vérité dans chacune de ces trois opinions différentes, mais elles sont toutes exclusives. La folie ne peut être caractérisée exclusivement et absolument ni par l'abolition de la volonté, ni par l'erreur des jugements, ni par le trouble de la serisibiHté. Un mot ne suffit pas pour représenter l'état si complexe où est placé l'esprit du fou, ni surtout pour expliquer, autant qu'une exphcation est possible dans une pareille matière , comment l'esprit en arrive à ce désordre de la sensibilité, à ce trouble de l'intelligence, à cette abolition du libre vouloir.

On l'a dit bien souvent, pour voir un peu clair dans la folie, il ne faut pas la considérer déjà établie et comme installée dans l'esprit de l'aliéné ; il faut l'y voir naître, s'y répandre et en prendre possession. Il ne faut pas non plus suivre cette génération de phénomènes avec des yeux qui ne regardent que les faits présents et les faits moraux ou intellectuels, il faut y employer aussi la puissance de la raison, la connaissance acquise de l'esprit humain, de ses lois naturelles, de sa conduite régulière, il faut se rappeler que la folie n'a pas dans l'esprit lui-même sa cause première et son germe, mais que l'état mental de l'aliéné n'est que le résultat d'une altération organique et morbide.

L'aliéné est un corps malade avant d'être un esprit

égaré, ne l'oublions jamais; moins nous savons de choses avec certitude sur la folie , plus il faut nous attacher fortement à ce peu que nous en savons. Le trouble mental n'en est pas moins la véritable foKe, mais il a sa cause immédiate hors de l'esprit lui-même. La fohe n'est donc qu'une des nombreuses applications des lois qui régissent l'union de l'âme et du corps et l'influence réciproque de ces forces différentes, servies ou asservies l'une par l'autre. Ce que nous savons de la nature de ces deux êtres, de la façon dont ils sont unis, de la mesure et du mode de leur mutuelle influence dans les conditions générales de la santé et de la raison, il ne faut non plus ni l'oublier, ni le négliger. La folie ne saurait être, comme quelques-uns l'ont prétendu bien à tort, une rupture de cette union, une violation de ces lois; la folie, hélas! n'est pas un miracle, elle serait moins fréquente ; elle n'est pas môme une exception. Les physiciens n'ont rien exphqué tant qu'ils se sont obstinés à distinguer des corps lourds et des corps légers , les uns tendant vers la terre et les autres vers le ciel. Lorsqu'ils eurent compris la chute d'une pierre, que serait-il arrivé s'ils eussent détourné leur esprit de ce grossier phénomène et cherché en dehors une loi toute nouvelle pour expliquer l'ascension d'un aérostat? Ce n'est pas non plus en dehors des lois ordinaires de l'union de l'âme et du corps, en dehors des lois de l'esprit, qu'il faut chercher une explication, même imparfaite, de la production de la folie et des phénomènes psychologiques dont elle nous offre le difficile problème.

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Gall et ses disciples avaient bientôt fait de rendre compte, non pas seulement de la folie en général, mais de chaque espèce de folie en particulier, lorsque, divisant le cerveau tout entier en un nombre considérable d'organes divers, ils appariaient deux à deux une puissance et un organe. La maladie, Fatrophie, l'irritation d'un organe expliquait le trouble, l'affaiblissement, la surexcitation de la faculté correspondante, l'abolition de la volonté, la perte de la mémoire, la folie ambitieuse, comme l'excitation normale d'un renflement du cerveau expliquait le jeu régulier du jugement, de la comparaison, de l'amour, du souvenir. Malheureusement cette expHcation facile de la folie ne valait que ce que vaut l'explication des opérations régulières du corps et de l'esprit, et celle-ci n'avait à son tour d'autre prix que celui de la topographie phrénologique des organes cérébraux, qui n'a définitivement aucune valeur. Bien loin que le cerveau se compose d'autant d'organes partiels qu'on peut distinguer dans l'esprit de facultés ou de tendances différentes , nous n'avons pas même , comme l'ont prétendu quelques-uns, un organe spécial de la sensibilité, un organe de rintelHgence ; encore moins avons-nous, ce qui serait tout à fait incompréhensible, un organe de la volonté. Il y a un organe dans le corps où s'achève le phénomène physique et physiologique qui donne naissance à une sensation de l'âme, où se commence l'effet, l'exécution matérielle d'une action de l'âme, volontaire ou non, qui a pour objet de mouvoir le corps ou quelqu'une de ses parties : voilà

tout ce qui est évident. Il n'en faut pas conclure qu'une modification de cet organe produise dans l'esprit une sensation, une idée, un jugement, une action, une volonté, tout cela simultanément, indifféremment et directement ; qu'à un tel phénomène organique corresponde nécessairement une modification mentale, à la fois sensation, pensée et volonté, ou qu'à un tel état de l'organe corresponde une sensation et une telle sensation, à un tel autre une pensée et une telle pensée, un tel jugement, à tel autre encore une résolution, une telle détermination libre ou involontaire. Entendre ainsi l'influence des organes sur l'esprit, c'est établir entre le corps et l'àme une union de pure fantaisie , c'est concevoir à son gré les lois de cette union , c'est remplacer les lois véritables par une mécanique artificielle.

Autres sont les rapports du corps et de l'esprit. L'influence de l'un n'est pas si complète et si déterminée, ni la dépendance de l'autre si rigoureuse et si absolue. Un seul parmi les phénomènes psychologiques dépend directement des modifications organiques, c'est l'état de la sensibilité. J'éprouve une certaine sensation par une conséquence nécessaire d'une certaine modification de mes organes, voilà le seul effet direct du corps sur l'âme ; tout le reste ue dépend plus que des seules lois de mon esprit lui-même. Tout de même que le seul effet immédiat de l'âme sur le corps, la seule conséquence de mes volontés ou généralement des états de mon esprit est une modification de l'organe cérébral ou ner-

veux; tout le reste, soulèvement des membres, accélération du pouls, rire ou larmes, ne dépend plus que des seules lois de la mécanique ou de la physiologie. Ma rétine est modifiée je ne sais comment par un rayon lumineux, j'en éprouve la sensation de couleur et de telle couleur rouge ou bleue ; les parois de mon estomac sont excitées à vide par le suc gastrique, j'en éprouve la sensation de la faim ; quelque organe de la vie animale est altéré, remplit mal ses fonctions, j'en ressens un malaise vague, un sentiment général de tristesse, et, comme on dit fort bien, de mauvaise humeur.. Mais ni mes actions ni mes pensées ne sont directement soumises aux modifications de mes organes, non plus que mes membres extrêmes ne peuvent être mus immédiatement par ma volonté. Pour juger, pour agir, pour vouloir surtout, l'esprit ne relève directement que de sa nature et de ses lois. L'influence que les organes exercent sur mes jugements et sur mes actes n'est plus qu'une influence détournée et de seconde main; c'est parce que mes jugements et mes actes dépendent en partie de mes sensations et de mes passions , qu'ils dépendent encore des modifications organiques, mais de plus loin et par des liens plus lâches. Pour juger et pour agir mon esprit reconquiert en partie son indépendance et en jouit parfois pleinement dans le libre exercice de la volonté. Le plaisir et la douleur, la sensation est la seule prise directe que le corps ait sur l'esprit ;* celle qu'il a encore sur nos jugements et sur nos actes n'est plus une prise franche et d'une étreinte assurée.

L'objet de nos sensations est en même temps la matière la plus abondante et la plus commune de nos idées, parce qu'il y a une grande part de ^'érité dans la devise sensualiste : Nihil est in intellectu quod non ante fuerit in sensu ^ et dans l'aphorisme d'Âristote, cùSsv vo'^Tov àv£u cpavTa^îac. C'est par cette partie sensible, fantastique, imaginable de nos idées que les organes influent sur notre pensée en nous en imposant l'objet. Par l'attention , par la distraction l'esprit peut déjà échapper en partie à cette tyrannie des sens; il lui échappe plus facilement et plus complètement quand il s'agit de porter un jugement sur les objets offerts à notre pensée par nos sens. Maintes fois dans une journée je juge des objets de mes idées tout autrement que mes sens ne me les montrent, en yertu de lois qui dérivent de la nature même de mon esprit et non des dispositions de mes organes. Mes sens m'abuseraient facilement, ils sont toujours prêts à me tromper, mais je ne m'en laisse pas imposer nécessairement.

Les modifications de mes organes ont aussi une prise indirecte sur mes actions : mon bien-être ou mon malaise physique, les dispositions de mon humeur journalière sont pour quelque chose, souvent pour beaucoup, dans la détermination de mes actes ; mais cette influence de mes dispositions du jour ou de mon tempérament général est aussi contre-balancée par mes passions, par le fond de mon caractère, par les habitudes acquises de mon esprit, par mes idées, par ma raison. Elle a beau m'inspirer des désirs, des appétits; il est d'autres

désirs , d'autres passions qui naissent de l'esprit luimême; enfin elle expire parfois impuissante devant ma ferme volonté. Elle peut souvent abolir ma liberté, m'enlever ma raison, mais non pas toujours; la matière peut dompter l'esprit, comme il arrive quelquefois à l'esprit de dompter la chair; mais la réalité, si rare qu'on veuille la faire, de ce dernier succès prouve au moins que le premier n'est ni constant, ni inévitable. Maintes fois aussi dans une journée mon humeur, mes appétits, mes sensations ne déterminent pas ma conduite; maintes fois j'agis, même involontairement, sans que les impulsions organiques soient la cause de mes actions. Mon esprit a ses mœurs qui ne sont pas toujours calquées sur le tempérament de mon corps, ses passions qui n'ont pas toujours leurs racines dans les sensations nées des modifications organiques, ses pensées qui n'ont pas toujours pour objet les corps qui frappent mes sens, qui ne jugent pas toujours les choses telles que les sens me les présentent. Maintes fois enfin je fais acte de libre vouloir; or, quand cette puissance, la Uberté, est en jeu, les influences organiques sont réduites par elle à un rôle secondaire et la seule volonté détermine mes actions.

11 ne suffit donc pas d'invoquer à tout propos, comme une exphcation qui satisfasse à toutes les questions, Tinfluence des organes sur les opérations de l'esprit, l'influence des organes malades, des phénomènes morbides de l'économie pour rendre compte de la folie ; pas plus qu'il ne suffit d'en appeler à l'influence des organes

sains et des fonctions régulières de la \ie pour expliquer la raison, la pensée vraie, la volonté libre. 11 faut surtout coQiprendre la nature et le mode de cette influence. Elle peut être, elle est plus puissante dans le désordre et la maladie que dans les conditions de la vie saine et régulière, elle n'est jamais toute-puissante. Elle peut parvenir, elle parvient trop souvent à emporter la raison et à détruire la volonté ; mais, dans la folie la mieux avérée, elle ne va pas nécessairement jusqu'à cette extrémité. Alors même que la folie semble éclater brusque et complète et bouleverser d'un seul coup l'esprit tout entier, elle n'atteint pas ce résultat par un effet unique et direct, mais par une série rapidement épuisée de coups et de contre-coups, dont elle laisse bien voir la succession quand elle marche graduellement, permet à l'observateur de compter chacun de ses pas et fait ime halte plus ou moins longue après chacun d'eux.

On voit alors que l'influence des organes malades n'est pas autre et n'a pas d'autres lois que celle des organes sains et fonctionnant réguUèrement; elle se borne à imposer à l'esprit du malade, tout comme à celui de Thomme bien portant, des sensations et des désirs. Ces sensations n'ont pas un objet véritable, ces impulsions sont bizarres, elles ont plus ou moins de netteté, de vigueur et de persistance. Mais là se borne l'influence des organes malades sur l'esprit attaché à ce corps malade; le reste n'est plus qu'une conséquence des seules lois de l'esprit. Quoi qu'il arrive ensuite, le point de départ de la folie est toujours dans le mal organique et dans

ces sensations illusoires ou dans ces impulsions étranges qui en procèdent directement; mais c'est sous l'empire des mêmes lois qui gouvernent nos facultés mentales partout et toujours dans les conditions les plus différentes, que se produisent les derniers effets. C'est là ce qu'il y a de vrai et d'exactement observé dans l'opinion qui fait du trouble de la sensibilité le caractère saillant de la folie. Nul en effet n'est aliéné dont la sensibilité ne soit déréglée ; il n'y a point de fou dont la volonté seule soit abolie, l'intelligence et la sensibilité demeurant intactes. Il n'y en a pas dont la seule raison délire sans aucun trouble des sens ou des passions. Le désordre de la sensibilité est la racine psychologique de la folie ; elle n'est pas cependant la folie elle-même, et c'est en cela que l'opinion où nous constations tout à l'heure une bonne part de vérité est insuffisante et fausse.

Le dérèglement de la sensibilité est souvent le seul désordre mental que manifeste un malade; or celui-là n'est pas fou , il n'est encore que malade, dont les seules sensations sont désordonnées, qui n'éprouve encore que des passions insolites et des tentations extraordinaires, dont la raison ne se laisse point abuser par ces images trompeuses des sens, mais en corrige les mensonges, qui n'est pas le jouet de ces impulsions aveugles et résiste à leur entraînement par la droiture de son jugement, la force des habitudes acquises ou la puissance de sa volonté. Il est sur une pente glissante au bout de laquelle est la fohe ; il sera fou plus tard, bientôt, demain, tout à l'heure ; il ne l'est pas, tant que le trouble

de son âme, circonscrit dans les limites de la sensibilité, respecte ses jugements et ses actes.

Pascal, dit-on, était fréquemment tourmenté par l'image de l'abîme où il avait failli être précipité au pont de Neuilly, et, pour penser librement, il interposait cet écran entre ses yeux et ia place où lui apparaissait cet abîme. Était-il fou pour cela? Oui, il était fou, fou halluciné, s'il croyait à l'existence réelle du gouffre que lui montrait son imagination, si sa raison jugeait que cette sensation provenait d'un objet extérieur. Non, il ne Tétait pas, s'il jugeait cette image vaine, s'il la traitait seulement comme une sensation importune ; il ne Tétait pas plus alors que celui dont les oreilles tintent ou que harcèle un souvenir obstiné.

Parfois le mal s'arrête à cette première phase ; le trouble de la sensibilité est le seul effet de la maladie organique qui n'étend pas plus loin son influence, soit que ces sensations et ces impulsions extraordinaires n'aient pas une intensité suffisante, les unes pour emporter la croyance à la réalité de leurs objets, les autres pour entraîner Taction et abolir la volonté libre, soit que la raison et la volonté aient assez de vigueur pour triompher de ces mahgnes sollicitations. Ainsi plus d'un malade des hypocondres, plus d'une femme atteinte de quelque mal particulier à son sexe ressent une tristesse sans cause morale, un dégoût de toutes choses et de la vie même, sans que sa raison s'égare, sans se laisser entraîner par ces passions à des actes insensés. Et, si le mal organique disparaît, la gaieté re-

vient, les sensations illusoires se dissipent et le péril est éloigné. Si le mal organique est plus tenace, s'il a des racines plus profondes et doit prendre de plus grandes proportions, cet état mental du malade n'est qu'un prodrome, une période d'incubation de la folie, ce n'est pas la folie elle-même.

La folie commence lorsque le désordre franchit ces limites, passe des sensations et des passions dans les jugements et dans les actes. Mais il faut bien remarquer toujours que ce n'est pas Tinfluence directe des phénomènes organiques qui produit ce délire des pensées et des actions. Aucune modification des organes malades n'est capable, sans intermédiaire, de produire ni un faux jugement, ni une action délirante, pas plus qu'aucune modification des organes sains n'est capable de causer immédiatement ni un jugement vrai, ni une action sensée. Tous les désordres de l'intelligence et de la volonté dans la folie ont leur cause prochaine dans le trouble de la sensibilité, et ce n'est pas en vertu de lois nouvelles et en quelque sorte pathologiques de l'esprit que le trouble de la sensibilité parvient à égarer la volonté ou le jugement; c'est sous l'empire de la règle ordinaire, des lois immuables qui gouvernent les rapports de nos diverses facultés entre elles, que le mal se propage et s'achève. L'erreur du jugement procède de sensations illusoires, par la même logique qui fait suivre de jugements vrais des sensations fidèles et régulières. L'abolition de la volonté, la fatalité des actes est l'appUcation de^à mêmes lois

psychologiques , en vertu desquelles , dans l'état de santé le moins contestable, la liberté disparaît devant certaines impulsions des instincts naturels. On peut dire même, malgré l'apparence paradoxale d'une telle opinion, dont nous nous efforcerons plus tard de montrer la vérité, que certaines actions volontaires, libres, procèdent dans la folie des erreurs du jugement et des troubles de la sensibilité, suivant les mêmes lois qui régissent, dans la pleine possession de notre raison, l'usage régulier du libre arbitre.

Notre esprit a un grand fonds de croyance et même de crédulité. Le doute, la défiance ne lui sont pas naturels, ils naissent de la réflexion, non de l'instinct. Un enfant ne doute pas, un esprit simple et ignorant ne doute guère; ils commencent par croire à ce qu'ils voient comme à ce qu'on leur dit. Notre premier mouvement à tous est aussi de croire au témoignage de nos sens, c'est la loi de notre esprit; loi sage, car c'est d'elle que résulte la science, mais c'est d'elle aussi que dérive l'erreur. C'est dans cette loi qu'il faut chercher l'exphcation du délire de la folie. En vertu de cette loi, nous jugeons que les objets sont tels qu'ils paraissent être à nos sens, que les sensations que nous éprouvons proviennent d'objets réels et extérieurs. Sans elle, nous serions tous, dès la naissance, sceptiques comme Pyrrhon ou tout au moins comme Berkeley. Ce qui éveille notre défiance, ce qui arrête ce premier mouvement de notre esprit naturellement prêt à se donner par la croyance, c'est la contradiction du témoignage de nos

sens, d'un même sens avec lui-même ou de divers sens les uns avec les autres. Tout de même que Thistoire de la philosophie ne nous montre pas le scepticisme au berceau de l'humanité naissant d'un premier élan de la pensée, mais nous le présente comme un fruit de l'expérience et de la réflexion combinées, le propre d'un âge plus vieux, le résultat de la contradiction des systèmes. Ce n'est qu'après avoir reconnu, et à plusieurs reprises, que nos sensations peuvent être trompeuses , qu'on s'en défie à l'avenir comme du témoignage d'un homme déjà pris en flagrant délit de mensonge. Nous apprenons peu à peu à mesurer notre confiance à nos sens, au lieu de la leur donner aveuglément ou de la leur retirer tout entière, selon la nature de chacun, selon l'objet de nos sensations, selon les circonstances qui les entourent. Les jugements que porte un homme raisonnable sur les objets sensibles sont le résultat d'un compromis savant et devenu habituel entre la confiance et la méfiance ; mais l'inclination naturelle de notre esprit à croire à nos sensations commande toujours le premier mouvement et rend seule en définitive tout jugement possible; car ce n'est jamais qu'en ajoutant foi à d'autres sensations que nous pouvons corriger le mensonge de celles qui nous trompent.

Les choses se passent sous ce rapport dans la folie exactement comme dans la raison ; l'erreur et le délire se produisent de la même façon que s'acquièrent la science et la vérité. En ce moment les oreilles me tin-

tent, mais c'est un bourdonnement trop confus, une sensation trop légère pour me tromper facilement; une manœuvre vulgaire m'en débarrasse, et ma raison n'a pas couru le moindre péril. Je sens comme un poids qui oppresse ma poitrine et qu'il me faut soulever avec effort à chaque inspiration, je sens comme un feu dans ma gorge, comme un millier d'aiguilles qui traversent mes chairs ; mais je me vois en même temps assis devant ma table et je me sais enrhumé, je me souviens d'avoir mangé d'un mets trop fortement épicé, d'avoir tenu ma jambe longtemps comprimée dans une situation gênante. L'engourdissement se dissipe, un verre d'eau éteint l'ardeur de mon gosier, l'asthme se calme ; je n'ai pas cru un seul instant avoir un incube sur la poitrine, un fer rouge dans la gorge, une nichée d'insectes dans le pied. Mais si, au Heu de vous et de moi, qui sommes à peu près bien portants, au lieu d'une modification légère et fugitive d'un organe sain d'ailleurs, de l'obstruction passagère du conduit auditif ou respiratoire, de l'arrêt momentané du sang dans un membre extrême, vous prenez comme un exemple où s'appUquent les mêmes lois de l'esprit, un corps vraiment malade, ou plutôt l'esprit qui habite ce corps malade, vous verrez l'erreur et la folie naître au lieu de la vérité des seules sensations mensongères que provoquent les phénomènes irréguliers de l'organisme.

Une image nette et fortement colorée, un bruit sonore de voix articulant cette fois des mots inteUigibles, s'impose comme une sensation ordinaire à l'esprit du

malade. Cette sensation n'a pas pour cause une modification régulière de l'organe produite par un objet extérieur et réellement visible, par une bouche humaine qui fasse en effet vibrer l'air et le tympan ; elle est causée par je ne sais quelle modification morbide de l'organe interne. Il n'importe ; l'image n'en est pas moins vive, le bruit n'en est pas moins retentissant, l'une et l'autre au contraire n'en ont que plus d'éclat. Les mêmes lois de l'union de l'àme avec le corps, qui me font voir l'image d'un objet présent, entendre la parole de mon interlocuteur, font voir ou entendre au malade cette image ou cette voix trompeuse. Mais leur rôle est fini maintenant; la sensation produite, elles n'ont plus de puissance, et l'esprit demeure soumis aux lois qui lui sont propres. Qu'arrive- t-il? Ou bien l'image n'est pas encore assez colorée, la parole assez distincte pour prévaloir sur les images des objets réels, sur les voix extérieures qui déposent par la nature de leurs objets ou le sens de leurs discours contre cette sensation abusive ; et la raison tient bon et résiste à ce premier et trop faible assaut qui ne se renouvelle pas. Ou bien la sensation égale ou surpasse en puissance et en netteté toutes celles que provoquent les objets extérieurs; elle ne s'évanouit pas aussitôt qu'elle est née, l'image persiste ou d'autres lui succèdent, la même voix intérieure répète ou varie ses discours. L'esprit du malade hésite étonné; il entend bien ces paroles, mais il ne voit pas ceux qui les prononcent; il voit bien ces personnages ou ces objets, mais ils disparaissent quand il s'approche d'eux pour

les toucher. A qui croire? à l'ouïe ou à la Yue, à la vue ou au toucher? 11 ne s'explique point ce mystère, comment il ne peut toucher ce qu'il \oit, comment il ne peut voir ce qu'il entend; mais il voit si clairement ces personnages , il entend si distinctement ces discours ! Et renonçant à toute explication, tout entier à la sensation qui l'absorbe, l'esprit du malade croit à ce qu'il voit ou à ce qu'il entend ; la fohe s'est vraiment emparée de lui. Ou bien, s'il persiste à chercher de ce qu'il éprouve une expUcation raisonnable ou raisonnée, et s'il la trouve, c'en est encore fait de lui et sa raison même le conduit à la folie : on se joue de lui; ce sont des ennemis qui se montrent et se cachent, qui lui parlent et se dissimulent, c'est un miracle que Dieu ou le malin opère à son intention , c'est une vision du ciel ou de l'enfer, c'est la voix d'un bon ou d'un mauvais génie. Que sera-ce si le trouble organique est tel, que pas un sens ne demeure en dehors de son influence, dont le malade puisse faire usage pour contrôler les autres, si la nature du mal précipite si rapidement les sensations illusoires que la moindre réflexion devienne impossible, ou si, ce qui arrive fréquemment, l'origine première et lointaine du mal organique étant une passion violente, une douleur profonde, un remords cuisant qui ont porté le trouble dans l'économie et dérangé le cerveau, les propres pensées du malade prennent un corps dans ces sensations illusoires? Le voilà livré sans défense à l'erreur; comment douterait-il de la véracité d'une sensation qui cadre si bien avec l'ob-

jet de sa pensée, qui lui montre son ambition satisfaite, ses craintes réalisées, ou le châtiment de son crime?

Quand la folie marche avec lenteur, on peut surprendre chez de certains sujets cette succession de phénomènes divers, de causes et d'effets qui deviennent causes à leur tour, de modifications organiques que suivent des sensations illusoires, suivies à leur tour de jugements erronés. On voit ces sensations abusives produites par Tinfluence directe des organes malades selon les lois naturelles de l'union du corps et de l'esprit, ces jugements erronés provoqués par ces sensations mensongères selon les règles ordinaires qui gouvernent les rapports de nos diverses facultés entre elles, et l'on peut apercevoir la hmite idéale où cesse le bon sens^ où la folie commence. Les sensations illusoires préparent la folie; mais la fohe ne commence rigoureusement qu'au moment où l'esprit s'abandonne avec une confiance spontanée ou réfléchie à ce mensonge des sens. Quand elle envahit l'esprit, rapide comme la foudre, il est légitime de penser que les lois ordinaires ne sont pas renversées parce que la maladie est plus prompte ou plus violente, mais que le désordre organique ou mental qui échappe à l'analyse parcourt en moins de temps les mêmes phases et sous l'empire des mêmes lois.

Ils ont donc raison ceux qui disent que le désordre de l'intelligence, l'erreur du jugement est un caractère saillant et constitutif de l'état mental du fou, puisque le trouble des sensations n'en est que le prodrome. Mais

ils ont tort s'ils refusent la même valeur au dérèglement de la volonté, à l'abolition du libre arbitre, ou s'ils laissent supposer que ces erreurs du jugement puissent résulter directement du trouble organique, sans l'intermédiaire indispensable du désordre de la sensibilité.

Si cette analyse et cette conclusion sont exactes, il en faut tirer quelques conséquences qui éclairent un certain nombre de faits obscurs et corrigent certaines opinions erronées sur la nature, la puissance et la marche de la folie dans l'esprit de l'homme. S'il est vrai qu'il n'y ait point de folie sans un premier désordre de la sensibilité, s'il est vrai, l'état de la volonté et le caractère des actes étant pour le moment hors de cause, que la folie consiste dans les erreurs du jugement qui résultent de ce désordre de la sensibilité, s'il est vrai enfin que les lois ordinaires de l'esprit humain gouvernent la marche de la folie aussi bien que de la raison , on s'explique mieux comment certaines puissances intellectuelles sont plus fréquemment et plus facilement emportées dans le même désordre, comment quelques autres, au contraire, peuvent résister à la contagion, participer à la folie pour ainsi dire sans être folles elles-mêmes , bien mieux , devenir, tout en demeurant intactes, les plus dangereux artisans de la fohe des autres, du trouble mental et mêm^e du mal physique.

De toutes les facultés intellectuelles, la mémoire et l'imagination sont celles qui se trouvent le plus sou-

vent et le plus fortement engagées dans la folie, soit que les souvenirs de la mémoire soient confondus, bouleversés, anéantis et les liens ordinaires qui les unissent relâchés ou brisés , soit que la réminiscence fouille profondément le passé et en évoque les détails avec une subtilité prodigieuse, soit que certains souvenirs d'un ordre déterminé, les visages, les chiffres, les mots d'une langue, une partie tout entière et nettement circonscrite du passé lui échappent. Il est sans doute impossible d'expliquer complètement d'où naissent tous ces désordres et tous ces caprices; mais le spectacle nous en étonne un peu moins, si nous songeons que tous nos souvenirs sont étroitement unis à nos sensations, que la sensibilité a plus de part encore dans l'exercice de la mémoire que la pure intelhgence, et que la mémoire reçoit ainsi le premier contre-coup de tous les désordres accidentels des sens et de leurs organes. L'imagination, dont les œuvres ne sont qu'un mélange de souvenirs entre lesquels l'intelligence fait tout au plus un choix et établit un certain ordre de composition, qui donne à chaque idée un corps, qui se nourrit de sensations et en alimente à son tour la pensée, a sa destinée trop étroitement unie à celle de la sensibilité pour ne pas subir en toutes circonstances les mêmes vicissitudes, pour n'être pas plus encore dans la production désordonnée que dans la formation régulière des sensations et des souvenirs, la folle du logis.

Il est au contraire une puissance de l'esprit qui semble

souvent, tout en participant à la folie, demeurer saine et vigoureuse au milieu du dérèglement universel des sensations et des souvenirs, des idées et des jugements, je veux parler du raisonnement. Il y a même certaine folie où cette faculté demeure si ferme, et s'exerce avec tant de rigueur et de correction, qu'on la caractérise souvent du nom de manie raisonnante. Est-ce donc que la contagion du mal respecte exceptionnellement cette puissance dans certains cas individuels? Qu'a-t-elle dans sa nature qui lui constitue ce privilège d'échapper à la folie? Il est imposible de le concevoir , si l'on persiste à croire que le mal des organes porte directement le désordre dans les facultés de Tintelligence : celle-là peut et doit être faussée ou abolie comme les autres. On s'explique au contraire qu'il en soit autrement, si l'on reconnaît que le trouble de Tintelligence n'est que la conséquence du désordre des sens, et que les seules lois de l'esprit font suivre d'idées fausses et de jugements erronés des sensations illusoires. Nulle puissance intellectuelle n'est en elFet soumise des lois plus rigoureuses, plus spéciales, plus étrangères aux lois de l'organisation, à celles de l'union de l'âme et du corps, plus purement spirituelles enfin, que la faculté de raisonner. Les logiciens le savent bien, Aristote l'a dit depuis longtemps , et l'exemple des monomaniaques vient confirmer la vérité de \Organon : avec les prémisses les plus fausses, les données les plus absurdes, on peut raisonner le mieux, c'est-à-dire le plus rigoureusement du monde. La fausseté des jugements, les

mensonges des sensations n'ont rien à voir avec la bonté, la rigueur du raisonnement. La faculté de raisonner, parce qu'elle appartient à l'esprit pur , parce qu'elle est en dehors de l'influence des sensations, peut donc être soustraite à celle de la folie ; elle s'y soustrait en effet chez beaucoup de fous monomaniaques. Et cependant on répète comme un proverbe que les fous ne font que déraisonner; c'est qu'on ne sait pas distinguer le raisonnement lui-même des jugements erronés qu'il enchaîne, c'est qu'on se laisse frapper plutôt par la fausseté des prémisses ou par celle des conclusions où le raisonnement aboutit, que par la rigueur avec laquelle toutes ces erreurs, toutes ces absurdités se déduisent les unes des autres. On peut même dire au contraire que le fou parfois raisonne mieux et souvent ne déraisonne pas plus que beaucoup d'hommes sensés. Car, si l'on prend pour sujet d'observation, non plus ces fous logiciens, les monomaniaques, mais ces maniaques dont les discours intarissables n'offrent pas deux pensées qui se suivent, on ne doit pas dire à proprement parler que ceux-ci déraisonnent, c'est-à-dire raisonnent mal, mais plutôt qu'ils ne raisonnent pas, qu'ils sont dans l'impossibilité de raisonner. Et ils sont réduits à cette impuissance, non point par un vice de la facilité de raisonner qui serait atteinte dans son principe ou dans ses fonctions, mais par l'abondance et la rapide succession des sensations, des images, des idées qui se chassent, se coupent, font oublier les précédentes, brisent à chaque instant le fd

de la pensée et du discours, en produisant devant l'esprit un nouveau sujet.

Voilà pourquoi, comme nous le montrerons plus tard et plus à loisir, raisonner avec un fou, même avec un fou raisonneur et capable de comprendre vos discours, pour le tirer de son erreur, est le plus inefficace de tous les moyens ; car son erreur, sa folie, n'est point dans son raisonnement, souvent excellent au contraire, mais dans son jugement, et la cause de cette erreur capitale et maîtresse du jugement n'est point dans un vice de la faculté même déjuger, mais dans le trouble de la sensibilité. Voilà pourquoi les émotions sont de plus puissants remèdes contre l'erreur que des syllogismes ou que la vérité dans son évidence, parce qu'elles attaquent au moins le mal dans sa racine mentale, la sensibilité, tout de même que les remèdes physiques sont plus puissants encore ou plus souvent efficaces, parce qu'ils attaquent la folie dans sa racine extrême , le mal physique.

De ce que l'égarement de l'intelligence n'est pas un effet immédiat du désordre des organes malades, de ce que l'esprit n'obéit dans la folie comme dans tout autre état qu'à ses propres lois, on pourrait se croire en droit de conclure qu'une raison naturellement droite, exempte de préjugés, une intelhgence cultivée et possédant un riche trésor de connaissances vraies doive être un bon préservatif contre la fohe, ou du moins que la folie doive respecter plutôt les savants que les ignorants, les grandes et fortes intelligences que les esprits faibles et

Yulgaires. On commettrait cependant une grave erreur, ou mieux on la commet, car c'est une opinion assez accréditée. Un coup d'œil jeté sur l'histoire des grands hommes, une enquête faite rapidement dans les asiles pubUcs ou dans les maisons de santé démontre par le meilleur de tous les arguments , par l'évidence des faits, que l'instruction et la droiture naturelle de l'esprit ne sont pas une sauvegarde contre la folie , que ce mal ne fait pas moins de victhnes dans les classes éclairées que dans les classes ignorantes de la société. D'une autre part, tant il y a d'incertitudes et de contradictions dans les opinions répandues sur la fohe , on semble croire tout au contraire que les esprits les plus plus puissants et les plus savants sont des victimes plus fatalement marquées à l'avance pour la folie, et quelques physiologistes contemporains ont fait de cette croyance irréfléchie de la multitude une théorie savante qu'ils ont illustrée d'exemples nombreux et mémorables ^

Cette dernière opinion n'est ni mieux fondée sur l'observation, ni plus conséquente avec la marche de la fohe dans l'intelhgence et les lois propres de l'esprit que l'opinion contraire. En vain s'efforce-t-on de réduire la folie à ses éléments essentiels , de la simphfier en quelque sorte pour en mieux concevoir la nature, elle est toujours une chose fort comphquée; mille conditions, mille accidents particuhers et considérables en embarrassent la marche, en cachent la régularité sous

* Voyez le Démon de Socrate^ par M. Léliit, et la Psychologie morbide, par M. Moreau de Tours.

de fausses apparences, et trompent l'espoir de ceux qui, ne comptant point avec tous ces accidents , tirent des conclusions téméraires de quelques observations vraies, mais insuffisantes.

11 faut recueillir soigneusement toutes les données et n'accorder à aucune, au détriment des autres, une importance exagérée. En inventant à loisir des circonstances très-simples, en prenant pour exemples deux esprits, l'un faible et ignorant, l'autre ferme et éclairé, que l'on place dans ces conditions , on pourra conclure avec vraisemblance que la folie aura plus de prise sur l'un que sur l'autre , sur l'homme ignorant du moyen âge qui croit aux sorciers et aux apparitions, que sur le philosophe de nos jours qui ne croit ni aux uns ni aux autres , si l'on suppose qu'une modification anomale du cerveau ou du nerf optique offre à tous deux pendant la veille Fimage trompeuse d'un être fantastique. L'enfant de la campagne, le paysan d'il y a trois siècles ne doutera pas de la réalité de cet être imaginaire ; un tel membre de l'Académie des sciences, qui nous raconte avoir eu un jour une semblable vision, ne s'y est pas laissé prendre, et l'on conçoit qu'il en soit redevable à la droiture naturelle de son jugement et à sa science profonde. Que , dans de pareilles occasions où une modification cérébrale, irrégulière, unique et fugitive, fait surgir devant l'esprit un fantôme bientôt évanoui, la science des lois de la physique et de la physiologie, une certaine droiture naturelle du jugement puisse sauver l'esprit d'une erreur, d'une hallucination

à laquelle succombe sans résistance une intelligence faible et ignorante, rien de plus admissible. Mais les choses sont rarement aussi simples, et des circonstances différentes peuvent amener de tout autres résultats et renverser les chances. Ici, quoique la foHe ne se juge pas à la durée, quoiqu'une hallucination aussitôt évanouie que produite, à laquelle l'esprit ajoute foi, soit une folie qui ne dure que quelques minutes ou quelques secondes, le péril n'était pas bien grave, il n'y avait pas danger d'une folie sérieuse et durable.

On ne saurait trop le répéter, le fou est avant tout un malade, sa cervelle est dérangée : voilà la cause véritable de son délire. Or, devant cette force aveugle de la maladie, le génie lui-même ne constitue aucun privilège ; le seul tempérament physique est une garantie, qui n'est jamais absolue, contre l'invasion du mal. Sous ce rapport, tous les hommes sont égaux comme ils le sont devant la mort. Cependant , toutes autres conditions mises à l'écart , s'il était permis de penser qu'un homme pût être plus exposé à cette sorte de maladie organique dont le déhre de l'intelligence est un effet, il semble que celui-là doive courir plus de risques, non pas qui possède une plus grande intelligence, ce qui n'est qu'une absurdité gratuite, mais qui use et parfois abuse le plus de l'organe de l'inteUigence et excite immodérément son travail. Mais tant de conditions différentes sont à considérer qu'on ne saurait voir absolument dans la droiture ou dans la culture de l'esprit ni un péril de plus, ni un danger de moins.

Ce qui importe bien autrement que la rectitude naturelle de l'esprit ou que la science acquise pour conjurer ou pour favoriser la folie, c'est l'irritabilité du système nerveux ou cérébral, puisque là est la racine matérielle de la folie; c'est la nature de la sensibilité, la force de l'imagination des personnes , puisque là en est la racine mentale. La violence des impressions que reçoivent les organes, voilà ce qui prépare au mal un terrain propice; la vivacité des sensations et des émotions que provoquent dans l'âme ces impressions organiques, voilà ce qui rend plus faciles les erreurs du jugement, et tend à la raison un piège où elle ne manquera pas de tomber à l'occasion. Quand le cerveau est réellement malade, quand la sensibilité est réellement troublée par ce mal organique , il n'y a pas de force d'esprit, pas de rectitude naturelle du jugement, pas de science acquise qui puisse faire une résistance sérieuse. Une sensation illusoire qui surpasse toutes les autres en netteté, qui persiste quand les autres disparaissent, qui obsède et harcèle l'esprit du malade , est plus forte que la plus forte intelligence et a bon marché de la raison. D'autant plus que, si l'espint tient bon pendant quelque temps, et fait tête au mal, il se lasse et s'épuise, tandis que la maladie de son côté, loin de s'user, se fortifie et s'accroît par cette résistance, par l'excitation et la fatigue qu'elle produit dans l'organe malade. Et puis, comme nous l'avons déjà remarqué, comme nous l'observerons encore avec plus d'insistance , de ce que le dérangement du cerveau est la cause prochaine et im-

médiate du trouble mental, il ne s'ensuit pas que ce désordre essentiel du cerveau ne soit pas lui-même provoqué souvent ou quelquefois par une cause morale, de telle sorte que l'illusion des sens trouve dans cer-^ tains cas un esprit déjà disposé par quelque passion exclusive, par quelque préoccupation qui l'absorbe, à accepter plus facilement l'erreur, surtout quand elle lui présente, ce qui n'est que trop naturel , l'objet même de ses préoccupations ou de ses passions constantes.

En définitive, le rôle de l'intelligence dans la folie est d'une grande importance ; car, sans préjudice pour la volonté dont nous examinerons tout à l'heure la conduite et la participation, l'erreur du jugement, directement causée par le trouble des sens et provoquée de plus loin par celui des organes, constitue Tesprit qui en est victime en état de folie ; le désordre de la sensibilité elle-même et l'altération organique dont il résulte n'y suffisent point. Mais c'est un rôle presque passif et impuissant à préserver l'esprit de la folie. Le mal physique agit avec toute sa force aveugle sur la sensibilité; celle-ci à son tour assaille avec la même insistance et la même force l'esprit du malade qui n'en peut mais, parce que, si droit et si ferme que soit naturellement le jugement, si nombreuses et si vraies que soient les connaissances acquises, ce sont là des armes défensives d'une trop évidente faiblesse pour ne pas prêter le défaut et résister à une attaque violente ou prolongée. Le délire d'une grande intelhgence, d'un savant, d'un poète, d'un homme de génie, sera peut-être plus brillant parfois que

celui d'un esprit vulgaire ; il sera traversé de quelques éclairs, il sera plus serré , plus conséquent dans l'erreur, si la folie affecte la forme de certaines monomanies, ou il sera seulement dans la manie plus pompeusement ridicule. Voilà, si l'on tient compte de tous les accidents, de toutes les influences qui se mêlent, ce qui restera dans la folie pour représenter une grande intelligence; encore faudra-t-il, pour qu'on aperçoive ces tristes vestiges, que le mal organique ne paralyse pas les sens, ne réduise pas à l'impuissance cet esprit supérieur qui fut un génie dans un corps sain. Sous la double étreinte du mal organique et de la vieillesse, qu'est devenue la puissante raison, la science profonde et toute spéciale du plus grand médecin des aliénés, de Pinel lui-même? Atteint de démence sénile, qui l'eût distingué du dernier des idiots? De même le sommeil et l'ivresse triomphent avec une égale facilité de toutes les intelligences. De plus beaux rêves , des extravagances plus originales, des erreurs plus ingénieuses, voilà tout au plus ce qui peut révéler encore un esprit d'élite, à moins que l'ivresse et le sommeil ne passent le même niveau sur tous les esprits et ne les réduise dans un même état de stupidité.

Impuissante à se défendre heureusement contre les mensonges des sensations illusoires, effets directs du mal organique, la raison, une fois qu'elle est tombée dans le piège et dans une première erreur, sert plutôt à augmenter elle-même qu'à circonscrire son propre délire, et cela toujours en vertu de ses propres lois. On

aurait grand tort de croire que toutes les erreurs de jugement que commet un fou soient la conséquence d'autant de sensations trompeuses, d'autant d'impressions déterminées des organes malades. 11 en est beaucoup au contraire qui sont l'œuvre de la seule intelligence traitant à sa manière et plus raisonnablement qu'on ne suppose le premier sujet et le premier mensonge offert parla sensibilité. De toutes les fausses sensations, de tous les sentiments extravagants qui compliquent le délire d'un fou, il y en a même un bon nombre qui sont l'effet et non le principe de ce travail intime et indépendant de la pensée. Ainsi tel fou halluciné croit qu'il est poursuivi par des ennemis, parce qu'il a vu dans sa chambre des personnages fantastiques ; sa raison a succombé en se laissant abuser par le mensonge de la vue. Mais, s'il croit ensuite que ces ennemis lui parlent et lui adressent des menaces, ce n'est pas toujours parce qu'une hallucination de l'ouïe, se produisant de la même façon que la précédente , le fait tomber dans une seconde erreur de tous points semblable à la première; bien souvent, au contraire, c'est parce que son esprit, occupé de cette image d'ennemis qui le poursuivent, s'attend à les entendre aussi distinctement qu'il les voit, craint leurs menaces et invente lui-même le sens de leurs discours, qu'il les entend bientôt en effet. Il n'était dupe que de ses sens quand il les voyait, il est dupe de lui-même, de sa propre raison, quand il les entend; il a subi passivement la première sensation illusoire, il a vraiment créé la seconde. Sur

une première erreur qui a sa cause immédiate dans une sensation illusoire, et sa cause plus lointaine dans une modification morbide des organes, il en construit une autre, une troisième , une centième, par les procédés les plus réguliers et les plus familiers de l'entendement, de telle sorte que cet enchaînement d'erreurs est l'œuvre personnelle de l'esprit bien plus que celle du mal organique, qui n'a fait que provoquer dans Tâme quelques sensations mensongères. Il ne faut donc pas se laisser prendre aux apparences et croire que la folie soit un absolu renversement des lois de la raison, ni que l'intelligence du fou soit toujours aussi complètement égarée qué le nombre des erreurs révélées par ses discours peut le faire supposer. L'extension, l'épanouissement du délire est souvent le fait du travail de la raison elle-même.

Une des erreurs les plus fréquentes où s'égare l'esprit des fous est de s'abuser sur leur personnalité, de se prendre dans leur délire pour des personnages étrangers, imaginaires, quelquefois historiques. Cette singulière illusion est ce qui étonne le plus profondément les observateurs, exerce et embarrasse le plus la sagacité des interprètes de la folie. C'est une chose absolument incompréhensible, en effet, si l'on s'obstine à vouloir que toutes les erreurs de la fohe soient imposées à la pensée du malade par la toute-puissance des modifications organiques et morbides. A moins que la conscience lucide de ma vraie personnalité ne soit elle-même l'effet direct et nécessaire d'une modification régulière du cerveau, comment une modification morbide de cet

organe imposerait-elle à l'esprit du fou cette croyance qu'il est roi, qu'il est pape, qu'il est Louis XVII, Napoléon II, Clément XIV, Dieu le Père ou Jésus-Christ? Nous ne prétendons pas que le fait soit rendu par les seules observations qui précèdent aussi clair que la lumière du jour; mais, sans se l'expliquer entièrement, on y peut voir un exemple du singulier travail qui s'opère dans l'esprit de l'aliéné, et un des résultats les plus bizarres auxquels puisse aboutir sa pensée cherchant une expUcation raisonnée de ce qui se passe en lui. Il éprouve, en effet, des sensations insolites, des passions, des sentiments inconnus qui se rattachent mal avec son passé; il ne se sent plus chez lui, il est dépaysé dans sa conscience, comme un homme qu'on transporterait, sans qu'il s'en aperçût, dans des lieux nouveaux , et bien plus encore que cet homm^e. Car les lieux , les personnes et les choses qui l'entourent ont seuls changé pour celui-ci, il peut encore se sentir le même ; mais le fou, c'est lui-même, une partie considérable de lui-même, de sa condition morale, qui est réellement changée. Entre ce présent et ce passé inconciliables, auquel ajouter foi? Le passé n'est plus et le présent est là. Devant le présent, le passé comme l'avenir est toujours peu de chose^ même pour l'homme sensé; l'attrait du plus grand bien à venir a moins de force que celui du plaisir le plus mince, mais qui s'offre à l'instant. Le souvenir, si vif qu'il soit, est décoloré devant une image présente; le passé, même quand on ne l'oublie pas, s'efface et s'amoindrit ; il est passé, voilà son

tort. L'esprit du fou suit les mêmes errements et se livre sans réserve aux impressions présentes ; il se crée une personnalité nouvelle en harmonie avec la nouveauté de son état. Il se croit sans plus de façons, sans plus réfléchir, riche, noble, prince, transforme l'asile qui l'enferme en palais, ses compagnons d'infortune en courtisans et ne se souvient plus que vaguement d'un passé contradictoire; ou bien, à grands frais de commentaires, il s'efforce de relier ce passé avec ce présent, il en interprète les moindres accidents qui deviennent autant de preuves de sa nouvelle personnalité. Il est Louis XYII; on l'a fait passer pour un enfant du peuple ou de la bourgeoisie, afin de le soustraire à la mort; on le retient aujourd'hui dans une prison, on le dit fou pour l'écarter du trône de ses pères. Cette personnalité chimérique est si bien l'œuvre de l'esprit commentant avec ou sans réflexion sa situation présente et arrivant à Tabsurde par amour du vrai ou du vraisemblable, que, si l'on remet quelqu'un de ces fous qui se méprennent sur leur personnalité au miheu des souvenirs et des impressions d'autrefois par une question brusque qui étonne sa pensée et la détourne du cours de son délire, on le voit souvent abandonner pour un moment sa chimère et entrer dans sa personnalité véritable. Un fou se croit Louis-Philippe et explique complaisamment certains actes de sa politique; on l'interrompt au miUeu de son discours : — « Auparavant qui étiez-vous? — X..., huissier dans une petite ville des Vosges. »

Si l'on conçoit que la sensibilité soit ainsi seule et directement soumise à l'empire tout-puissant des organes déréglés, et que la pensée, tout en subissant à son tour l'influence de la sensibilité désordonnée, conserve cependant ses lois propres et indépendantes, on conçoit également comment la folie peut offrir quelques types principaux de délire, comment on observe d'autre part une infinie variété dans les délires des différents malades, comment, les maux physiques demeurant à peu près les mêmes partout et toujonrs, chaque grande période de temps , chaque grand événement politique ou social peut imprimer son caractère au délire des fous. L'hystérie n'est pas un autre mal aujourd'hui qu'au temps du procès de Loudun ; elle produit encore les mêmes troubles physiques, les mêmes désordres dans la sensibilité; mais de nos jours, le délire des folles hystériques affecte moins souvent qu'autrefois la forme de la démonomanie. Les fous ne vont plus guère au sabbat ; en revanche la manie du suicide fait parmi eux bien plus de victimes, et les fous politiques sont bien plus nombreux. La crainte du diable, celle de réchafaud et des tribunaux révolutionnaires, celle des jésuites, celle de la police se succèdent dans l'histoire de la folie et reflètent jusque dans le délire les mœurs et les idées des pays et des siècles. C'est l'esprit qui les y apporte et imprime au délire de chaque malade le cachet de son temps ou de son individualité ; c'est au contraire la maladie organique, constante dans ses formes principales, qui, excitant ou déprimant l'ac-

tivité des sens, inspirant à Fâme des sentiments de tristesse ou des passions bestiales ou féroces, crée en quelque sorte ces types éternels de folie qu'ont distingués les anciens et que l'on distingue encore aujourd'hui.

Celui-là n'est donc pas encore fou, dont la seule sensibilité est troublée par le désordre organique ; mais celui-là l'est positivement, dont le jugement est égaré par le trouble des sensations et des sentiments. 11 ne faut cependant pas faire des erreurs du jugement, alors même qu'elles ont leur origine dans le désordre des sens et des organes, le caractère distinctif et exclusif de l'état mental de la folie. Il existe en effet une liaison aussi étroite entre l'activité et la sensibilité qu'entre celle-ci et l'intelligence; les sensations, les sentiments, les passions sont des stimulants aussi puissants de nos actes que de nos jugements. S'il est difficile que l'esprit ne se laisse pas abuser du premier coup ou à la longue par une hallucination fortement colorée, persistante ou réitérée, il ne lui est pas moins difficile de résister à un appétit violent, à une tentation importune qui l'épuisé et le fait souffrir. Mais, de même qu'il n'est point de modification organique, si importante qu'elle soit, qui constitue à elle seule une idée fausse ou un faux jugement, ou qui puisse atteindre directement l'inteUigence et lui inspirer un jugement erroné, de même il n'en est point qui soit capable de causer directement une action. Ce n'est qu'au travers et par le moyen de la sensibilité qu'ils modifient, que les phéno-

mènes organiques atteignent et l'intelligence et l'activité, qu'ils provoquent des jugements et des actions dans la maladie comme dans la santé. Ces modifications organiques qui, parties des extrémités, remontent jusqu'aux centres nerveux ganglionnaires ou cérébraux, et là rebroussent leur chemin, se réfléchissent vers les extrémités et se transforment en mouvements, ce ne sont point des actes où l'âme ait la moindre part, ce sont des faits purement physiologiques où le corps et sa vie sont seuls enjeu. Plus fréquents peut-être dans les organes malades, dans la machine facilement irritable des fous, ils ne sont pour rien dans la fohe ellemême, dans l'état particuher de leur esprit.

Librement ou fatalement, nous n'agissons jamais sans motifs ; les sensations, les désirs, les appétits, les passions, tous les mouvements de la sensibilité, en un mot , voilà les motifs de nos actions , fatales ou volontaires. Voilà aussi la prise indirecte mais puissante qu'a le mal organique sur les déterminations de l'activité. Mais c'est encore en vertu de ses propres lois que l'activité comme l'intelligence résiste ou succombe à ces impulsions nées de la chair, que le hbre arbitre persiste ou disparaît dans la maladie comme dans la santé, dans la folie comme dans la raison. Les rapports des sens et de la volonté ne sont pas changés parce que les sens sont désordonnés, non plus que les rapports ordinaires du corps et de l'âme ne sont aboHs parce que le corps est malade. Les organes sont déréglés, il s'ensuit nécessairement des sensations illusoires

CHEZ L'ALTÉNÉ. 2G3

et insolites, tout comme des sensations yéridiques résultent du jeu régulier de la machine corporelle. L'intelligence, l'activité, la volonté se comportent devant ces mouvements désordonnés de la sensibilité comme devant ses modifications les plus régulières. Le corps sain et par conséquent l'esprit sensé, je vois un objet agréable, une personne qui me veut du mal, j'éprouve un désir, une passion quelconque d'amour ou de colère. La vue de cet objet est un motif pour moi de me diriger vers lui et de le saisir ; l'image de cet ennemi, un motif de le fuir et de m'éloigner; cet amour, cette colère, un motif d'agir de cette façon ou de cette autre, de parler ou de me taire, de m 'élancer ou de frapper. Devant cet objet que mes yeux me montrent, excité par ces sentiments, selon les circonstances, selon l'état de mon esprit, selon la nature des actions, selon la violence des passions, ma liberté subsiste ou disparaît, je l'abdique ou elle m'est ravie ; mais, quoi que je fasse, de quelque façon que je le fasse, libre ou non, c'est moi qui agis, j'ai un motif d'agir, et ce motif, c'est la sensibilité qui me le fournit. Telle est la conduite, telle est la loi de mon activité dans la santé du corps et dans la possession de la raison. Elles ne sont pas autres dans la maladie et dans la folie.

La vue d'un objet ou d'une personne qui cette fois ne frappe pas ses yeux, mais qu'il n'en voit pas moins distinctement, le désir insensé d'un bien imaginaire, une colère sans autre cause que les mouvements aveugles de la bile ou du sang, voilà pour le malade des

motifs d'agir en tous points semblables aux miens, sauf l'origine et la valeur absolue de ces sensations et de ces passions; que fera-t-il? Ou bien, si sa raison n'est point dupe encore de l'illusion des sens, il n'écoutera point cette suggestion mensongère ; si la tentation n'est pas trop forte, il ne se laissera pas plus emporter à des actions violentes qu'à des jugements insensés, il conservera tout entières sa volonté libre et sa raison , et , malgré le désordre de ses sens, il ne sera que malade; il sera menacé peut-être de devenir fou, mais il ne le sera point encore. Ou bien, si sa raison a déjà succombé, si son jugement a accepté comme véridique la sensation mensongère et ajouté son consentem.ent comme un surcroît d'autorité à la force propre de l'hallucination, si la passion née de la maladie et comme des entrailles du corps est extrême, si l'impulsion de la colère est telle que la volonté la mieux trempée ne puisse lutter contre elle, alors la liberté succombe, et le désordre, d'abord enfermé dans les limites des sensations et des sentiments, envahit les actions comme les jugements 5 ce n'est plus seulement un malade, c'est un foU;, et sa foUe est aussi bien caractérisée par le trouble de la volonté, par l'abolition de la liberté que par l'erreur du jugement.

Il y a donc deux manières pour la volonté de succomber à la folie. Ou bien la raison égarée déjà concourt à égarer la volonté et entraîne le fou (car il est bien fou, celui dont le jugement accepte comme la vérité le mensonge des sens) à des actes insensés ; ou

bien la puissance d'une impulsion irrésistible de la sensibilité suffit à ra\ir au malade sa liberté et à lui faire commettre des actions extravagantes. Dans le premier cas, le trouble de la volonté n'est que le comble de la folie, doublement caractérisée par les erreurs préalables du jugement et par l'abolition subséquente de la liberté. Dans le second cas, le délire des actes provoqué par les désordres de la sensibilité est le principal caractère de la folie et suffit à lui seul pour la constituer. Le premier cas, le plus fréquent, est celui d'un halluciné, par exemple, qui^ croyant déjà fermement que les fantômes qu'il voit sont des personnages véritables, des ennemis qui vont le saisir et le déshonorer, les apostrophe, s'élance pour leur échapper, se précipite par une fenêtre et se donne la mort; qui, persuadé que les mets qu'on lui sert sont empoisonnés , refuse toute nourriture, ou, convaincu qu'il est riche et qu'il est roi, affecte le ton et la démarche de son état imaginaire et agit en toutes choses conformément à son erreur. Le second cas, plus rare, mais fréquent encore, est celui d'un malade qui possédant toute sa raison , qui même ayant conscience de la perversité des tentations qu'il éprouve , se sent tourmenté du besoin irrésistible de frapper ou poussé au meurtre par une force inconnue, et dont la volonté succombe un jour à cette tentation irrésistible.

11 importe d'autant plus de bien distinguer cet état particulier de quelques aliénés , dont l'inteUigence est ou semble intacte , dont la volonté seule est emportée

par rinfluence toute-puissante de passions perverses ou d'impulsions désordonnées, qu'il est plus facile et plus dangereux de les confondre avec de grands criminels, qu'il est plus difficile au public de croire à une folie qui ne se trahit pas par le délire des pensées, mais par des actions qui ressemblent à des crimes. Lorsque les médecins disent et écrivent qu'il y a des fous monomaniaques qui ne délirent que sur un objet, on n'a guère de peine à les croire, car chacun voit autour de soi un assez grand nombre de ces fous raisonnables de tous points, UQ seul excepté, d'ailleurs inoffensifs ; cependant on se demande déjà si la monomanie, à mesure que l'objet en est plus restreint, ne va pas se confondre avec la raison ou du moins avec la simple erreur. Mais, lorsqu'ils avancent que la monomanie peut affecter certaines formes et pousser à certains actes des fous d'ailleurs raisonnables, qu'il y a la monomanie du suicide, la monomanie du vol, de l'incendie, du meurtre , on se récrie devant une telle prétention qui semble exorbitante , on accuse ceux qui tiennent ce langage de voir la folie partout, de confondre avec des fous véritables d'odieux scélérats qui ne sont justiciables que des tribunaux et point de la médecine. Quelques médecins, il est vrai, étendent au delà de ces hmites déjà trop compréhensives le domaine de la folie et excusent avec le mot commode de monomanie plus d'un crime digne de châtiments sévères; mais le public, lui aussi, tombe dans un excès contraire, il se laisse dominer par l'horreur naturelle que l'homicide inspire, par la crainte de

voir, au nom d'une théorie médicale ou philosophique, la société désarmée en face de ses plus dangereux ennemis. Il suffît cependant de réfléchir un peu sur soimême, pour y trouver dans le souvenir, dans la conscience de ses états passés une image affaiblie mais exacte de ces impulsions aveugles qui deviennent irrésistibles dans la maladie et entraînent le fou à des crimes innocents. Qui donc étant, comme on dit vulgairement, de mauvaise humeur, sans raison, sans cause apparente, n'a pas éprouvé le besoin plus ou moins vif de passer, comme on dit encore , cette mauvaise humeur sur les personnes ou sur les choses, de froisser, de déchirer, de briser l'objet inerte que l'on tient déjà ou qui tombe sous la main , de frapper quelque chose, sinon quelqu'un, ou de se frapper soi-même, sinon quelque autre? Qui n'a pas succombé à cette tentation, quand elle ne devait faire d'autres victimes qu'un chiffon de papier mis en pièces, qu'un meuble jeté à terre, qu'un animal frappé injustement? Ces impulsions aveugles augmentent d'intensité dans la colère , elles se rapprochent encore davantage de celles des monomaniaques dans l'ivresse. Ce n'est point seulement dans la comédie, c'est dans la vie réelle que l'ivresse brise et frappe à tort et à travers ; ce n'est point seulement par mégarde ou par maladresse que les verres et les bouteilles volent en éclat dans les cabarets ; si les batailles et les meurtres y sont si fréquents, ce n'est point seulement parce que l'ivresse en troublant la raison multiplie les sujets de querelle. Elle fait plus, le vin est agressif, tapageur, batailleur;

il n'y a guère de lâches dans Tétat d'ivresse. Ces impulsions aveugles dont la source est dans la mauvaise humeur, dans une fâcheuse disposition organique, dans une surexcitation nerveuse, dans la colère, dans le vin, ne sont cependant, soit pour la bizarrerie, soit pour la violence, que des images décolorées des instincts pervers qui entraînent quelques fous à des actes absurdes ou atroces. On ne saurait nier la réalité ni la puissance de telles impulsions à la destruction , au vol , au meurtre, à l'incendie, quand on a réfléchi sur soi-même et sur ces mouvements de la passion que la raison réprouve, que la volonté réprime, mais que nous avons en effet besoin de réprouver et surtout de réprimer fortement pour ne pas être emportés par eux à des actions dignes d'un fou. On ne saurait les nier quand on voit dans les asiles des fous et des folles que l'on est obligé de maintenir dans la camisole de force, parce qu'il ne leur tombe sous la main aucun objet de bois, meuble ou allumette, aucun morceau d'étoffe, vêtement ou brin de fil, qu'ils ne le brisent, ne le déchirent, ne le réduisent en menus morceaux, et cela, sans aucune intention mauvaise, mais par un véritable appétit de destruction. S'il y a des fous déchireurs , il y en a de collectionneurs, d'enfouisseurs, de voleurs et, qu'on le veuille ou non, que l'on parle généralement ou que l'on songe en particuher à certains individus ou à certains faits, il y en a qu'un instinct contraire à la nature porte irrésistiblement au meurtre. Il faut en croire ces malades raisonnables eux-mêmes, quand ils disent leurs impres-

sions et leurs tourments, non pas après avoir succombé à la tentation, car ce pourrait être à la rigueur un mensonge ou une excuse, mais auparavant, alors qu'ils n'ont rien à excuser et qu'ils seraient au contraire plus disposés à dissimuler l'état de leur âme et leurs tristes désirs.

Soit donc que la perte de la raison déjà consommée contribue à l'égarement de la volonté, soit qu'une impulsion irrésistible de la sensibilité suffise à abolir la liberté, le malade qui d'une façon ou de l'autre n'a plus le gouvernement de lui-même, est fou, maniaque ou monomaniaque, fou d'une folie durable ou d'une folie d'un instant. L'égarement de la volonté, l'abolition du libre arbitre caractérise donc l'état mental du fou aussi bien et aussi légitimement que le trouble de l'intelligence et l'erreur du jugement, puisque le délire des actes peut être un elfet aussi direct du trouble des sens que le délire des pensées. Ce n'est pas à dire que la folie consiste toujours et nécessairement dans le dérèglement de la volonté, dans l'abolition du libre arbitre, que la maladie organique et le trouble de la sensibilité entraînent toujours à leur suite ce dérèglement de la volonté, cette abolition de la liberté, soit comme un effet immédiat, soit comme le résultat plus lointain du délire des idées et du jugement, qu'un homme ne doive être considéré comme fou qu'alors qu'il n'a plus une ombre de liberté, enfin qu'aucun reste de volonté libre ne puisse subsister dans la folie. Ce seraient autant de conclusions téméraires et fausses ; c'est une doctrine

intempérante et préconçue que professent sans doute des philosophes et des physiologistes considérables, mais la question de la persistance ou de l'abolition absolue de la liberté dans la fohe entraîne des conséquences trop graves, trop nombreuses et trop diverses, touche à trop d'intérêts moraux et sociaux, pour qu'elle soit traitée légèrement et tranchée d'un seul mot. 11 convient de l'examiner à part avec une attention scrupuleuse. Avant de l'aborder, résumons distinctement les conclusions positives qui résultent des observations contenues dans ce chapitre.

Les lois ordinaires qui régissent dans la santé les rapports de l'âme et du corps , les régissent également dans la maladie.

Les modifications réguKères des organes n'agissent directement sur l'âme qu'en modifiant l'état de la sensibilité. Les phénomènes morbides ne portent aussi directement le désordre que dans les phénomènes sensibles.

C'est en vertu de leurs lois propres et indépendantes et des règles ordinaires qui gouvernent les rapports de nos facultés entre elles, que l'entendement et la volonté se comportent dans la folie.

Il n'y a point de folie sans un désordre préalable de la sensibihté ; mais ce désordre des sensations ou des sentiments ne suffit pas à constituer et à caractériser la fohe, il n'en est que le prodrome et la racine psychologique.

La folie ne commence réellement pour l'esprit que

quand rintelligence accepte comme waies les illusions des sens, ou quand la volonté est ravie violemment par les mouvements désordonnés de la sensibilité, ou opprimée par son apathie.

On ne peut pas dire que l'état mental du fou soit caractérisé exclusivement par Taberration du jugement; car, si le plus souvent Tégarement de la volonté n'est que la conséquence de l'aberration du jugement, il arrive parfois aussi que la raison juge sainement, condamne les mouvements insensés que l'âme éprouve, et que , malgré cette rectitude du jugement, la volonté du malade soit ravie par la violence de la passion.

Encore moins peut-on dire que l'aberration de la volonté soit le caractère exclusif de l'état mental du fou ; car la plupart du temps l'égarement de la volonté n'est que la conséquence de celui de la raison et ne le suit qu'à un long intervalle , de sorte que la folie est déjà constituée par le seul délire du jugement avant qu'elle se manifeste par celui des actes.

L'aberration du jugement et l'égarement de la volonté sont deux caractères de la folie aussi importants l'un que l'autre. Le plus souvent ils se trouvent réunis, et l'un appelle l'autre ; le plus souvent ce sont les erreurs du jugement qui entraînent le dérèglement de la volonté, parce qu'elle n'a plus pour s'éclairer la lumière du vrai; parfois encore c'est l'égarement de la volonté, l'abolition du libre arbitre qui entraîne l'aberration du ; jugement, parce qu'il n'a plus pour se diriger le secours d'une volonté ferme. Mais ils s'offrent quelquefois iso-

lément, et un seul de ces deux caractères suffit à constituer l'esprit qui le présente en état de folie.

Il faut surtout se garder d'affirmer ou même de supposer que l'état mental du fou consiste dans l'abolition complète du libre arbitre. Celui-là est fou sans doute, et même sa folie est à son comble, qui a perdu toute liberté de vouloir. Mais il ne s'ensuit pas qu'il soit nécessaire qu'un malade ait perdu toute liberté pour qu'il mérite le nom de fou. Alors même que la folie consiste dans l'égarement de la volonté , ce n'est pas une question jugée, c'est au contraire une question à résoudre, pleine d'intérêt et féconde en conséquences, que de savoir si le libre arbitre ne peut pas coexister dans une certaine mesure avec la folie, et jusqu'à quel point, à quelles conditions, comment la maladie organique, le désordre de la sensibilité, le délire de l'intelligence peuvent amoindrir ou opprimer la liberté du fou sans l'abolir entièrement.

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