‹ L'aliéné devant la philosophie, la morale et la sociétéChapitre 13 sur 25 · DU LIBRE ARBITRE CHEZ L'ALIÉNÉ · texte numérisé non relu

DU LIBRE ARBITRE CHEZ L'ALIÉNÉ

Sommaire. La liberté de vouloir est-elle toujours et complètement sus* pendue ou subsiste-t-eile parfois seulement amoindrie dans la folie ?

— Réfutation de la théorie de r^ulomatisme. — Rejet de la doctrine stoïcienne et cartésienne, selon laquelle la liberté ne pourrait être qu'infinie ou nulle. — Faits qui prouvent que le libre arbitre n'est pas nécessairement aboli , mais seulement diminué dans la folie : conscience que conserve souvent l'aliéné de sa liberté ; sa résistance parfois longue et énergique aux impulsions du délire ; persistance de l'attention chez certains aliénés monomaniaques et raisonneurs; ruse, dissimulation, méchanceté de beaucoup ; ordre et discipline des asiles.

— Nécessité d'écarter les préoccupations de la morale et de la justice sociale pour résoudre la question. — Distinction entre la liberté et la moralité des actes. — Différentes sortes d'actions volontaires ; conditions requises pour en estimer justement la valeur morale. — Irresponsabilité de l'aliéné devant la justice et la raison humaines, sa moralité devant Dieu.

Le fou, dit Maine de Biran, est rayé de la liste des êtres moraux et intelligents ; il a perdu le œmpos et le conscium sui ; il a perdu le second, parce qu'il a perdu le premier ; il n'a plus la raison ni la conscience, parce qu'il n'a plus la volonté ; il ne juge plus, il ne pense plus ; ce n'est plus une personne, c'est un animal, c'est une machine vivante à laquelle je ne suis plus même en droit d'attribuer une âme comme la mienne : tout

ce qui dans un homme, dans une personne morale relève de la conscience et de la volonté, ne procède plus chez le fou que de la vie des organes. Le fou, en un mot, n'est plus qu'un c( automate qui cesse d'être homme en cessant d'être une personne libre, une machine alternativement tranquille ou furieuse, faible ou vigoureuse, délirante ou réglée, successivement imbécile, éclairée, stupide, bruyante, muette, léthargique, agissante, vivante, morte ^ »

Ces dernières conclusions «sont manifestement excessives et compromettent plutôt qu'elles ne servent la thèse générale de Maine de Biran. Il n'est pas nécessaire, en effet, de ne plus voir dans le fou qu'une machine qui pourrait fonctionner sans âme pour faire de l'automatisme du rêveur, du somnambule ou du fou, le principe de tous les délires. Maine de Biran est de tous les écrivains qui ont traité de la folie celui qui a poussé le plus loin la théorie de l'automatisme ; il n'est pas le seul qui l'ait professée La doctrine de l'automatisme se compose de deux prétentions différentes : l'une, c'est que le trouble de la volonté est la cause première du désordre des facultés sensibles et intellectuelles, des sensations illusoires, des jugements erronés, en un mot, de tous les phénomènes physiologiques dont la fohe offre le spectacle. L'autre, c'est que

1 Nouvelles considérations sur les rapports du physique et du moral, par M. de Biran, p. 58, 83, 88, 119.

2 On peut citer, parmi les défenseurs de la théorie de l'automatisme, MM, Baillarger et A. Maury.

ce trouble essentiel de la volonté libre, première origine et dernière explication de l'état mental du fou, n'est pas seulement une altération, une diminution, mais une suspension complète, une abolition totale de la liberté de vouloir. De ces deux prétentions de la théorie de l'automatisme, nous avons, dans le précédent chapitre, réduit la première à sa juste valeur. Si le plus souvent^ en effet, la puissance de vouloir n'est opprimée ou anéantie que par la vivacité des sensations, par la violence des désirs, par la fausseté des images, par les erreurs des jugements, ou par la faiblesse des sensations, la pénurie des sentiments et des idées, alors l'automatisme n'est plus, au moins dans maintes circonstances, que le comble de la folie au lieu d'en constituer l'essence, l'abolition de la volonté n'est plus qu'une dernière conséquence du trouble des autres facultés de l'âme, au heu d'en être la cause première, et la théorie de l'automatisme est une véritable pétition de principe.

Quant au second point, que la folie est le complet naufrage de la volonté hbre, que dans la fohe il n'y a pas seulement trouble ou amoindrissement, mais abolition ou suspension complète de la puissance de vouloir, que la liberté n'intervient pour la moindre part ni dans l'ensemble, ni dans les détails de la conduite d'un fou, c'est une grave erreur que nous nous proposons expressément de réfuter dans le présent chapitre.

En vain M. de Biran en appelle-t-il, pour justifier cette dernière prétention, à une doctrine antique et po-

pulaire, selon laquelle la volonté libre est une puissance absolue et toute d'une pièce, qui chez Fhomme a des limites aussi étroites que Ton voudra, mais qui dans l'enceinte de ces limites n'admet pas de degrés, de plus ou de moins, que l'on conserve intacte tant qu'on la possède, que l'on perd tout entière et d'un seul coup, c( qui ne semble pas plus grande dans Dieu que dans moi, qui consiste dans une seule chose et comme dans un indivisible^ à laquelle on ne saurait rien ôter sans la détruire ' ; » de telle sorte que dans le temps où l'homme est libre, dans les actes où il est libre, il le soit complètement à son propre jugement et à celui des autres, sans acception de son individualité ni des circonstances, et qu'il ne le soit plus du tout, dès que sa liberté reçoit une atteinte. En vain cette doctrine renouvelée des stoïciens, professsée expressément par Descartes, par Maine de Biran et bon nombre de philosophes contemporains, passe-t-elle pour un dogme, tant elle paraît consacrée par une approbation presque unanime et vingt fois séculaire. Ni ces hypothèses, ni ces autorités ne suffisent à établir que la hberté de vouloir soit entièrement anéantie ou suspendue dans la foKe.

D'abord, en effet, la théorie stoïcienne ou cartésienne sur la nature de la liberté n'est pas une vérité si évidente par elle-même ou si rigoureusement démontrée, qu'aucune autre pensée ne puisse traverser un esprit raisonnable, ni si universellement acceptée qu'on ne la

* Descartes, Quatrième Méditation métaphysique,,

trouve parfois contredite soit par d'autres théories philosophiques, soit par l'opinion publique et le sens commun surpris dans les impressions, les jugements et les actes de la multitude, de chacun et de tous. C'est une thèse, au contraire, plus yraisemblable dès le premier abord et plus yraie en définitive que la théorie spéculative de Zénon, de Descartes ou de Maine de Biran, à savoir que la liberté de vouloir est un pouvoir relatif qui varie selon les individus, les âges et les conditions de toutes sortes, susceptible de degrés innombrables, qui peut être diminué sans être nécessairement anéanti d'un seul coup, qui peut passer par une infinité de nuances distinctes ou difficilement appréciables et de dégradations insensibles avant de disparaître entièrement dans la contrainte ^ D'ailleurs, il ne s'agit pas d'opposer des vraisemblances à des hypothèses, ni le sens commun au raisonnement; il ne convient pas d'expliquer les faits que la foUe présente avec une théorie préconçue ; il convient, au contraire, d'étudier ces faits comme tous les autres sans parti pris, pour en composer une théorie conforme à l'observation et à la réalité.

Le fou n'est-il plus qu'un automate qui ne veut rien de ce qu'il fait? Le mal de la folie a-t-il le triste pouvoir d'aboHr nécessairement ou de suspendre tout à fait la liberté de celui qu'il frappe? Ou bien le fou jouit-il

* Voyez cette question traitée avec détail dans la première partie d'un article intitulé : Le libre arbitre et la loi civile, dont la seconde partie a fourni la matière du présent chapitre. [Revue européenne, juin i86l.)

parfois encore, au milieu même de sa folie, de sa liberté seulement amoindrie ? L'un et l'autre sont possibles ; mais nous ne devons croire décidément l'un ou l'autre, qu'autant qu'il résultera comme un fait positif d'une analyse impartiale de la conduite des fous.

Dégageons cette question déjà si difficile en ellemême de tous les embarras secondaires qui la compliquent inutilement, de toutes les équivoques qui peuvent en obscurcir le sens et en gêner la solution. Il ne faut évidemment considérer le fou que dans le moment même où il est fou, dans les choses, dans les actes auxquels il est manifeste que sa folie participe. Avant ou après sa folie, le fou est un homme comme un autre. Or, un fou qui n'est pas guéri, qui n'est pas même encore convalescent, ne délire pas nécessairement toujours, sans discontinuité, depuis le. premier instant où le mal le gagne jusqu'au dernier où il le quitte. Il est rare que la folie n'ait pas ses intermittences ou ses rémittences ; elle procède souvent par accès. Entre deux accès de folie, un fou est aussi un homme comme un autre qui possède ou peut posséder évidemment comme un autre sa liberté, sa volonté avec sa raison^, qui peut être bon ou méchant, voleur ou honnête homme, accomplir quelque bonne ou quelque mauvaise action. Il faut donc écarter toute cette partie de l'existence du fou qui précède ou suit sa fohe, ou qui la divise par des entr'actes de raison, de bon sens et de liberté manifestes. C'est pendant sa fohe qu'il le faut étudier. Et puis il y a bien des espèces de folie ; un fou n'est pas nécessairement

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dans cet état de complète démence où toutes les facultés paraissent bouleversées à la fois. Le monomaniaque n'est fou qu'en un point, il a, comme on dit, sa marotte ; il peut même en avoir plusieurs sans délirer sur tous les sujets. Cette marotte l'occupe souvent , il en agite fréquemment les grelots, mais il est capable aussi parfois d'en être distrait et de s'occuper ailleurs ; et cette idée unique, ce point de sa folie peut être tellement absurde et tellement étranger par sa bizarrerie même aux choses de ce monde, que le monomaniaque non-seulement conserve souvent tous les dehors de l'homme sensé, de l'homme qui possède l'empire sur lui-même, mais qu'il possède en réalité ce bon sens et cet empire dans toutes les choses où sa manie singulière ne vient pas jeter le trouble. Le fou de cette sorte est donc encore un homme comme un autre toutes fois et partout où sa manie n'a pas lieu d'intervenir.

Cela suffît déjà pour qu'on ne dise pas absolument qu'un homme n'a plus aucune volonté parce qu'il est fou, quand bien même il serait démontré que la fohe consiste essentiellement dans la perte de la volonté, ou a pour conséquence nécessaire de l'abolir. Cette conséquence et ce jugement ne s'apphqueraient justement que pendant la durée des accès et qu'aux choses qui tombent sous l'influence de la folie circonscrite. La prudence, l'intérêt des malades ou de la société exigent peut-être que le fou soit considéré comme ayant perdu son hbre arbitre, dès qu'il est écroué dans un asile, sans distinction de ses accès de folie ou de ses

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moments lucides, de runiversalité de sa démence furieuse ou de la spécialité de sa monomanie ^ mais les nécessités de la police , si respectables qu'elles soient, ne sont pas une doctrine philosophique d'une incontestable Yérité, qui s'impose à la morale mi à la psychologie. Le philosophe, comme Socrate, ne doit jamais donner l'exemple de yioler les lois, mais il a le droit dans son for intérieur de les exphquer et de les juger. Mes actions doivent toujours être conformes à la loi, et je ne me prévaudrai pas d'un testament fait en ma faveur par un monomaniaque interdit, mais je puis penser contrairement à la loi que ce fou testait hbrement t eraisonnablement en ma faveur, ce Que de lésions variées, dit Pinel, peuvent éprouver une ou plusieurs fonctions de l'entendement sans que la personne en soit moins propre à faire des transactions et à contracter des engagements dans l'ordre civil ^ ! » Les médecins des asiles savent fort bien que les arrêts de la justice humaine commandent leurs actions, mais non leurs propres jugements; souvent même ils font usage de cette liberté du jugement personnel avec une franchise et une publicité qui dépassent les bornes de la stricte légalité.

Il est des cas bien plus embarrassants et qu'il faut écarter encore comme trop équivoques. Un homme est traîné devant les tribunaux , il est reconnu l'auteur et déclaré coupable d'un délit ou d'un crime. Enfermé

^ Pinel, Physiologie de Vhomme aliéné, p. 191.

dans la prison , la folie se déclare ; on l'envoie dans un asile. La folie, au dire du médecin, ne s'était pas déclarée avant le crime, mais elle couvait déjà, le crime en a été la première explosion; le jury s'est trompé , il est excusable, mais il s'est trompé. Je veux que le médecin qui parle ainsi , lui , ne se trompe pas et que , quand il affirme que cet homme était déjà fou au moment de son prétendu crime, il le fût bien réellement. Mais est-il nécessaire qu'il en soit toujours de même et que le crime d'un homme qui donne peu de temps après des signes manifestes d'aliénation soit toujours l'effet de cette folie encore latente? Il ne serait pas raisonnable d'attribuer à la folie un effet rétroactif; les scélérats peuvent devenir fous aussi bien que les honnêtes gens, et il est même fort admissible que, tout fou que soit un homme, il commette pendant sa folie, mais en dehors de son influence, une action mauvaise et volontaire. Sans doute, quand il s'agit de condamner ou d'absoudre dans de telles circonstances-, il se peut qu'à défaut de preuves irrécusables de la liberté de l'agent impossibles à donner, la présomption d'innocence doive dicter l'arrêt ; il peut suffire que l'action soit commise par un homme qui offre des signes d'égarement d'esprit, pour qu'on attribue cette action à l'influence de son mal, pour qu'on en déclare l'auteur innocent, irresponsable aux yeux de la loi, comme n'ayant pas possédé l'usage de son libre arbitre. Mais le juge ou le juré n'est pas le morahste, ni le médecin, ni le psychologue; autrement, il n'y aurait plus de science. L'élément de la foUe entre

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