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pour une part considérable dans la conduite d un homme qui est atteint de ce mal ; mais il n'est pas nécessaire que tout absolument lui soit attribué, sinon aux yeux du juré ou du magistrat chargé de condamner ou d'absoudre, du moins à ceux du médecin et du philosophe dont les jugements n'entraînent pas de semblables conséquences. Et, sans citer aucun cas particulier, il suffit que la foHe ne trouble pas toujours et dans toutes circonstances toutes les facultés du malade, pour qu'on puisse affirmer en thèse générale , que, sur le nombre des actions réputées involontaires parce qu'elles sont accomphes par un insensé qui ne déHre pas cependant sur tous les points, il y en a certainement quelques-unes qui sont l'effet de sa volonté, dont il est le libre auteur, parce que sa folie ne l'absorbe pas tout entier, sans qu'on puisse discerner facilement quelles actions déterminées sont imputables à sa folie, quelles autres le sont à sa volonté persistante.
Il convient donc, sous le bénéfice de ces remarques et de ces restrictions , d'écarter comme ambigus tous ces exemples, où il n'est pas hors de toute contestation qu'un fou est dans le moment présent et pour l'action présente sous l'influence de son mal. C'est dans la détermination même de cet acte, dans ce même moment où il est visiblement en proie à sa foHe, qu'il faut voir si sa volonté est aboHe toujours, nécessairement, tout à fait, si elle subsiste intacte, ou si elle n'est qu'entamée, amoindrie, sans être abolie complètement.
Ici j'écarterais encore, mais pour de tout autres rai-
sons, ces fous furieux ou stupides, dont les paroles, les gestes, les actes incohérents ne laissent percer aucun éclair de raison fugitive, ou dont le mutisme et l'immobilité durent jusqu'à la mort. Si la volonté persiste encore dans la folie, ce n'est point dans ce paroxysme de la démence furieuse ou à ce dernier degré de l'idiotisme qu'il en faut évidemment chercher la trace. Ceux qui prétendent que la liberté est égale, absolue, invariable, ne soutiennent pas pour cela qu'elle persiste toujours, même chez l'homme sain de corps et d'esprit; elle est^ disent-ils, entière, absolue, quand elle est, mais elle peut ne pas être. Dire que la folie n'abolit peut-être pas nécessairement la volonté libre, sans la laisser cependant intacte, ce n'est pas non plus soutenir cet étrange paradoxe qu'elle ne l'aboKsse jamais. Si Ton croit que la volonté est souvent enlevée momentanément à l'homme jouissant de son bon sens, à plus forte raison est-on persuadé que l'insensé la puisse perdre. Il la perd bien évidemment dans les accès de manie furieuse, il ne l'a jamais possédée dans l'idiotisme complet et congénital. Il faut reconnaître la volonté là où elle se révèle à une observation attentive, il ne faut pas la supposer à toute force là où l'on n'en voit pas même une ombre.
Autres sont les faits où la volonté libre manifeste sa présence.
Tous les psychologues qui professent que l'homme est libre s'accordent à dire que la liberté ne se démontre pas par des raisonnements, qu'elle se sent ; ils
28i DU LIBRE ARBITRE
font tous du sentiment intérieur de la liberté le critérium unique et infaillible de cette puissance. Maine de Biran faisait plus, il identifiait la conscience et la volonté libre, (c La liberté, dit M. Cousin, ne se définit point, elle ne se démontre point, elle se sent ; elle n'est pas un pouvoir, mais la qualité inhérente à un pouvoir, à ce pouvoir qui est la volonté. La volonté non plus ne se définit pas et ne se démontre pas ; elle se sent : elle se sent dans son opération et par son opération. » Au sentiment de la liberté, les psychologues ajoutent, comme un signe également infaillible de la liberté, le sentiment de la responsabilité. c( Quelles sont, dit Th. Reid, les limites de la Hberté de l'homme? Il est peut-être au-dessus des forces de l'inteUigence de les déterminer; tout ce qu'on peut dire, c'est que sa liberté s'étend à toutes celles de ses actions dont il se sent responsable ^ » ce Voilà, dit encore M. Cousin, faisant l'analyse d'une action déhbérée, une résolution que je reconnais hbre et que tous les hommes s'accordent à reconnaître et à déclarer libre, à telle enseigne que je m'impute à moi-même et que tous les autres m'imputent les conséquences qui peuvent résulter de cette détermination ^. »
Or, il y a certainement beaucoup d'insensés qui, accomplissant sous l'influence de la fohe des actes qui sellaient criminels, s'ils avaient joui de la plénitude de
1 Th. Reid, t. VI, p. 188.
2 V. Cousin, Cours d'histoire de la philosophie moderne, l^e g^. rie, t. IV, p. o43.
leur raison, n'ont pas, soit en les accomplissant, soit après les avoir accomplis, le sentiment de la liberté ; bien mieux , ils ont souvent le sentiment très-vif, la conscience fermement convaincue, le souvenir trèsprésent qu'ils sont ou qu'ils ont été ravis par une puissance secrète, irrésistible et indépendante de leur volonté. Revenus à la raison, ils déplorent cette fatalité qui les a poussés, mais ils savent que c'est la fatalité et ne s'imputent point à eux-mêmes les conséquences de leur action fatale. Pour ceux-là, il n'y a point de doute possible ; le témoignage de leur conscience et de leur souvenir justifie cette théorie , que le sentiment de la liberté est le signe infaillible de la liberté elle-même, et la théorie confirme à son tour la véracité de leur conscience et de leur mémoire. Mais il en est d'autres qui croient être libres, qui disent avoir accompli volontairement quelque action réelle ou même imaginaire ; cette croyance intime à leur hberté est même accompagnée de tout le cortège habituel des phénomènes de la conscience morale ; ils reconnaissent leur action pour mauvaise et criminelle ou ils la déclarent au contraire vertueuse et méritoire ; ils éprouvent des remords cuisants d'un homicide quelquefois purement imaginaire ; ils ressentent au contraire une satisfaction mystique d'un parricide, hélas ! trop réel; ils se croient voués dès à présent , en punition de leur crime , aux flammes de l'enfer, ou réservés, en récompense de leur vertu, au bonheur des élus. Que faut-il croire ? ces insensés sont-ils, étaient-ils libres en effet, comme ils le
croient et comme ils le disent, ou bien, s'ils n'étaient pas, s'ils ne sont pas libres, comment expliquer cette conscience erronée, ces remords qui portentà faux, cette illusion du sentiment intime, et quelle est désormais la valeur de ce critérium réputé infaillible de la liberté, le sentiment de la liberté et de la responsabilité ?
Quand on juge les faits au nom d'un système construit à l'ayance, comme Maine de Biran, et qu'on fait consister expressément la folie dans la perte absolue de la liberté, on est bien obligé de déclarer que le fou n'est jamais libre, que le sentiment qu'il peut avoir d'une liberté qu'il n'a plus, d'une responsabilité dont il n'est plus capable, ses remords, sa folle jactance ne sont que de tristes illusions qui l'abusent, de fausses réminiscences d'un autre temps, des fantômes dont il est le jouet, des ombres qui persistent dans son imagination malade après la disparition de la liberté réelle, de la responsabilité sérieuse, des remords véritables. Mais, quand on n'a d'autre parti pris que celui d'observer les faits, il n'y a point de raison pour déclarer sans examen nécessairement illusoire et abusif en toutes circonstances le sentiment que témoigne le fou de sa volonté libre. Quelque théorie que l'on me propose sur la liberté, sur les preuves de la liberté chez l'homme sain d'esprit et de corps, je ne veux reconnaître dans le fou un homme privé absolument et en toute circonstance de sa volonté libre, que si les faits me prouvent qu'il en est réellement, en toute circonstance et absolument privé.
Le mal qu'on nomme folie suit fréquemment une marche lente et progressive. Lç malade est sujet à des hallucinations : il entend des voix qui lui parlent ; il voit distinctement des personnes qui l'épient et le poursuivent. 11 n'est pas toujours dupe dès le premier coup de ces sensations mensongères, et, tant que dure ce singulier état où il reconnaît pour un fantôme l'image qui l'obsède, pour une erreur de son cerveau malade la voix qui l'importune, il est maître de son bon sens, il est maître de sa volonté. Plus tôt ou plus tard, il arrive un moment où il ne sait plus corriger Terreur de ses sens, il croit à la réalité du personnage dont il voit l'apparence, de la voix dont il entend l'écho. Cette voix lui dit : Frappe tes enfants, ton mari, ta femme, ta sœur. Il est rare, quand la maladie marche avec lenteur, quand elle débute ainsi par des hallucinations isolées, que le malade cède à la première sommation. Le crime que l'hallucination lui commande, il peut hésiter longtemps à le commettre. S'il n'est pas fou encore, quand il n'est pas encore dupe du mensonge de ses sens, il l'est certainement plus ou moins quand il ne doute plus de la réalité objective de ses sensations imaginaires. En vain, en effet, établira-t-on une différence entre les simples hallucinés et les fous, parce que l'hallucination est quelquefois isolée, passagère, n'apparaît qu'à de rares intervalles et peut ne pas entraîner par la suite un délire plus grave et plus général, l'halluciné, dupe de son hallucination, est réellement fou au moment et touchant l'objet de son halluci-
nation. Or, cet halluciné, ce fou, à qui une voix d'en haut parle comme à Abraham et ordonne d'immoler les plus chers objets de son affection, d'où vient qu'il résiste encore à cet ordre impérieux et mainte fois renouvelé? C'est qu'il est libre encore, c'est qu'il a encore la puissance de vouloir ou de ne vouloir pas. C'est un combat terrible qui se livre en lui, plus terrible que la lutte ordinaire de notre volonté et de nos passions, mais en tous points semblable. Il fait effort, il veut et il triomphe, mais il sent aussi que d'un moment à l'autre cette force de sa volonté peut faiblir, ou que la force étrangère à qui elle tient tête, grandissant et multiphant ses assauts, emportera sa volonté impuissante. Croyez au témoignage de cet homme, brave militaire, officier supérieur dans notre armée, qui dit un jour à une de ses parentes : a Éloignez-vous, car je pourrais vous tuer ! 11 y a vingt ans qu'une force inconnue, mais puissante, me pousse au meurtre; il y a vingt ans que je lutte heureusement. Ma volonté ne sera peut-être pas toujours la plus forte... » Croyez au témoignage de cette mère qui, pressant ses enfants contre son cœur et les couvrant de caresses, les repousse tout à coup loin d'elle, se précipite au fond sa chambre et s'écrie : c( Qu'ils partent, qu'on les éloigne, car je les tuerais !
Ces malades ont la conscience qu'ils sont libres encore, et cette conscience n'est pas trompeuse , car ils sont libres en effet. Il importe beaucoup sans doute pour le diagnostic de la maladie ou de la santé, de la folie ou du bon sens et pour les arrêts de la justice humaine,
que la force qui lutte contre la Yolonté ne soit qu'une passion ordinaire, qu'un désir, qu'un motif comme ceux qui dirigent habituellement nos actes ou une hallucination ou une sorte d'appétit brutal des organes déréglés dans leurs fonctions ; mais il n'importe pas pour la question présente où il ne s'agit que de savoir si la liberté est nécessairement emportée tout entière dans la folie. Quand est-ce donc que cette impulsion organique et morbide sera assez puissante. ^ que cette hallucination aura acquis assez de force pour vaincre toute résistance de la volonté du malade et anéantir sa liberté? Ce moment n'est pas loin peut-être, encore une crise, un assaut un peu plus violent, et le fou a perdu toute sa liberté. Mais qui peut dire à coup sûr quand il viendra? Qui peut mesurer exactement et le degré de puissance de l'hallucination et ce qui reste de force volontaire au malheureux insensé? Qui peut dire surtout) tant que ce moment n'est pas venu, que le malade n'a déjà plus sa hberté, ou au contraire qu'il la possède aussi grande, aussi entière que moi, en ce mo- I ment sain de corps et d'esprit? S'il ne l'a plus, d'où lui vient son tourment? S'il la possède intacte comme moi, comme quiconque, comment la perdra-t-il tout à l'heure? Comment, tandis qu'il résiste pendant vingt ans aux plus rudes épreuves , un autre succombe-t-il du premier coup à la plus faible des tentations ? C'est que dans la folie, dans la maladie, comme dans la santé et la possession de son bon sens, et plus encore, il y a entre l'abolition de la volonté et la liberté entière et
parfaite une infinité de degrés que l'homme ne peut mesurer exactement.
Les exemples où le fou use de sa A'olonté pour tenir tête à sa folie et, quoique dupe de son hallucination, n'a pas encore le sentiment moral et les idées assez bouleversées pour ne plus distinguer le bien du mal, ne sont pas les seuls où la volonté trahisse sa présence à qui en cherche la trace. La raison décidément aboHe, rhallucination définitivement victorieuse, la volonté même vaincue dans la lutte inégale qu'elle a soutenue contre l'invasion de l'erreur et les violences de l'hallucination, tout n'est pas encore fini, le fou n'a pas perdu pour cela nécessairement toute puissance de vouloir, toute liberté. Sa volonté vaincue ici peut se retrouver, se relever ailleurs et se manifester dans la foHe la plus avérée, la plus incurable. Une erreur incompréhensible le possède, il la chérit et s'y complaît; désormais cependant on peut voir au service de son erreur et de sa folie cette même volonté qui n'a pu l'en défendre. Une puissance irrésistible le pousse à tuer quelqu'un des siens ou à se tuer lui-même; il ne s'agit plus de lutter contre elle, mais de lui obéir, de consommer le meurtre d'autrui ou de soi-même. La victime doit mourir, ainsi le veut, non pas l'insensé, mais le destin ; elle mourra, mais comment? Les moyens d'atteindre ce but fatal, voilà un nouveau champ pour la liberté de l'insensé. Celui-ci, habitant d'une ville de province, trouve un prétexte pour se mettre en voyage , emmène sa sœur à Paris, et là, dans une chambre d'hôtel où il est inconnu,
CHEZ L'ALIÉNÉ. 29 ï
OÙ il ne peut être surveillé par les siens^ égorge sa sœur et se fait sauter la cervelle. Celui-là, qui a d'abord voulu se laisser mourir d'inanition, trompé dans ses projets, en combine chaque jour de nouveaux, et, dans le mieux surveillé de tous les asiles, gravit la haute croisée grillée d'un corridor et se précipite par un ventilateur sur le pavé de la cour. Cet autre, qui, bien entendu, se dit raisonnable, particuUèrement irrité d'être enfermé avec des fous, ne songe qu'à s'évader, finit par mettre le feu à la maison et s'enfuit pendant que le médecin trouve la mort dans l'incendie qu'il s'efforce d'éteindre.
Il est une manifestation de la volonté que la psychologie moderne a parfaitement décrite, c'est l'attention* L'attention n'est point cet état de l'esprit où, absorbé malgré lui par un objet unique qui s'impose à la pensée, par une idée fixe , il demeure étranger à tout le reste et ne peut être distrait de son objet. Un tel état est précisément étranger à la volonté, il se produit sans elle, souvent malgré elle ; il faut une volonté souvent énergique, non pour le produire, mais pour le faire cesser. L'esprit est attiré par un objet séduisant ou terrible, il ne se porte pas, il ne tend pas volontairement vers lui. Telle est précisément la condition où se trouvent le plus fréquemment les hallucinés, surtout les extatiques. La fixité de leur regard est l'effet d'une sorte de fascination qu'exerce sur leur pensée et sur leurs sens la vision présente. De tels phénomènes prouvent que le fou est souvent incapable d'une attention
véritable, parce qu'il ne peut porter volontairement ailleurs que sur l'objet qui l'absorbe son regard ou sa pensée ; ils ne prouvent pas que le pouvoir de l'attention, qui n'est qu'une forme de la volonté, soit absolument ravi aux aliénés de toutes sortes. Autre est le phénomène de l'attention, autre aussi l'état de beaucoup de monomaniaques ou. d'hypocondriaques, ce Nous observons quelquefois en nous-mêmes, dit Bossuet, une attention forcée ; ce n'est pas là toutefois ce que nous appelons proprement attention. Nous donnons ce nom seulement à l'attention où nous choisissons notre objet pour y penser volontairement. Que si nous n'étions capables d'une telle attention, nous ne serions jamais maîtres de nos considérations et de nos pensées, nous serions sans liberté \ » Le délire est précisément l'état opposé à cette attention essentiellement volontaire; dans le délire, les images, les sensations, les idées se succèdent et se pressent devant l'esprit avec une telle rapidité qu'il ne peut les suivre, qu'aucune n'a le temps de s'emparer de lui. La pensée du fou qui déhre est emportée comme par un tourbillon qui lui donne le vertige ; s'il parle, la phrase commencée ne s'achève pas, son discours n'est qu'une longue anacoluthe, il fait à peine une proposition grammaticale , les mots s'échappent comme au hasard de ses lèvres ou de sa plume. Cette impossibihté d'être attentif à quoi que ce soit que le délire de quelques fous rend manifeste, fit supposer
* Traité du libre arbitre.
à Esqilirol et à M. Flourens que la folie est souvent une lésion de Vattention \ Un fou, dans un moment lucide, décrit ainsi rétrospectivement par le souvenir de la conscience ce qu'il éprouvait : « Privé de la pensée naturelle et de la réflexion intellectuelle, je n'ai jamais pu avoir une idée suivie, je n'ai jamais pu avoir comme tout le monde la tête occupée d'un objet quelconque, d'une lecture; je le répète, je n'ai jamais été capable d'un moment d'attention. C'est la matière qui a toujours pensé chez moi. » Cette matière qui, selon l'expression à peine exagérée de ce malade , pense à la place de son esprit que la volonté ne dirige point, n'est pas toujours aussi tyrannique, et souvent l'attention du fou qui délire est, il est vrai, rare, de courte durée et difficile à fixer, mais elle ne lui est pas nécessairement ravie tout à fait. Il est des fous à qui un peu d'aide suffit pour ressaisir pendant quelques instants leur pensée qui s'échappe, qui sont capables de soutenir une conversation de courte haleine; il en est même qui viennent à bout sans secours étranger de fixer leur esprit sur un objet pendant quelques minutes, et qui ont si bien conscience à la fois de leur volonté et de sa faiblesse , qu'ils vous disent : « Je sens que ma pensée m'échappe, je ne puis plus la retenir, » comme un homme qui, soulevant un fardeau trop lourd, prévient avant de le laisser choir qu'il est à bout de forces, qu'il en est à son dernier effort, que son énergie est épuisée.
1 La raison, le génie et la folie, par M. Flourens.
Mais il est des fous d'un autre genre qui possèdent au contraire une force de concentration de la pensée, une puissance d'attention extraordinaire , et , s'il était yrai, comme le pensent Esquirol et M. Flourens, que la folie peut consister dans une lésion de l'attention, il faudrait dire au moins que, tandis que chez d'autres la maladie consisterait dans l'affaiblissement ou dans l'impuissance de l'attention, elle consiste chez ceux-là dans une sorte de surexcitation de cette même faculté.
C'est une question sur laquelle ne s'accordent pas les médecins, que de savoir s'il y a réellement un genre de folie qui mérite rigoureusement le nom de monomanie, s'il y a véritablement des malades qui ne délirent et n'ont déliré jamais que sur un point, ou si la prétendue monomanie n'est autre chose qu'un déhre d'abord plus général qui a fini par se coucentrer sur un seul objet, par s'ordonner en système, de la même façon à peu près qu'un savant qui, après avoir observé des faits et hésité entre des opinions diverses, se décide enfin pour l'une d'elles et désormais ramène tout à son point de vue, juge tout à cette mesure, fait de son système le centre où tout vient aboutir, la formule qui doit tout expliquer. Toujours est-il qu'il y a des malades, qu'on les appelle ou non et à tort ou à raison des monomaniaques, qui, le système de leur délire une fois construit par eux ou imposé tout fait à leur esprit comme un axiome irrécusable, déploient toutes les subtilités, toute la rigueur d'une dialectique qui serait admirable si elle était au service du vrai, pour tout rattacher à ce
principe, pour en faire tout découler. Or, ce n'est pas là seulement un travail involontaire et machinal du raisonnement survivant à la raison ; il faut, pour renouer sans cesse les fils de cette toile, le tissu de cette argumentation que les accidents les plus imprévus, les objections les plus embarrassantes viennent briser à chaque instant, il faut une opiniâtreté, une contention d'esprit, une puissance de réflexion extraordinaire qui lasserait et pourrait faire délirer à la longue tout autre qu'un insensé. On se fait difficilement une idée du travail latent qui s'opère dans l'esprit d'un fou de cette espèce, lorsqu'il se trouve tout à coup, par un hasard véritable ou par le fait prémédité d'un interlocuteur, pris en flagrant délit d'inconséquence, mis en contradiction avec lui-même et réduit au silence par la surprise. C'est comme un problème que vous avez posé au malheureux insensé ; il n'a ni repos ni trêve qu'il ne l'ait résolu, qu'il n'ait fait disparaître la contradiction, qu'il n'eait satisfait, sinon votre raison, du moins la sienne. C'est un misérable travail que le sien, c'est une absurdité nouvelle qu'il enfante pour que son système ne se trouve pas en défaut, mais il ne lui en a fallu souvent que plus d'efforts et de persévérance pour enfanter cette misère; et vous pouvez presque lire toute la peine que s'est donnée cet intrépide chercheur sur son visage rayonnant, lorsqu'il vous ferme triomphalement la bouche avec la plus imprévue et la plus extravagante ou la plus ingénieuse de toutes les solutions. On dit qu'il y a encore des gens à peu près sensés qui
cherchent à réaUser le raouyement perpétuel ou quelque utopie de la même sorte ; combien n'y a-t-il pas de fous qui l'ont trouvé, qui après l'avoir trouvé le perfectionnent et ne vivent que pour et par leur découverte passée ou à venir ! Chez de tels malades, la puissance de la volonté n'est pas contestable, car elle est toujours tendue ; et c'est là peut-être une des raisons pour lesquelles la guérison de leur folie est beaucoup moins facile et moins probable que celle des maniaques dont un déUre universel et varié emporte ou paralyse la volonté. En effet, la volonté de l'insensé suspendue, amoindrie, ce n'est qu'un auxiliaire de moins pour la guérison ; on peut espérer de la faire revivre en excitant par quelque moyen l'attention du maniaque; mais l'attention du monomaniaque, opiniâtrément fixée sur l'objet de son délire, c'est un ennemi de plus qu'on ne peut combattre par lui-même, car il est plus facile encore de faire vouloir un faible que de faire démordre de ce qu'il veut un fort et un obstiné.
(( Les fous, dit M. Londe, ont souvent une volonté de fer et commettent des actions motivées auxquelles il ne manque qu'un point de départ plus juste, des prémisses mieux fondées K » Cherchez bien et vous trouverez sous les formes les plus humbles cette volonté dont l'anéantissement est aux yeux de quelques-uns le principe ou l'effet nécessaire ou l'essence même de la folie. •Le mensonge, la dissimulation, la ruse, sont des
* Voy. Bulletin de V Académie de médecine ^ 3i mai 1855. Discussion sur le délire.
armes dont le fou sait user avec une incroyable adresse; dissimuler, mentir, c'est faire acte de volonté. Combien de malades eussent été guéris peut-être, s'ils n'avaient pas pendant de longs mois ou de longues années caché soigneusement, par un mensonge ou un silence obstiné, les sensations illusoires dont ils étaient dupes! Combien font semblant de reconnaître leur erreur, disent hautement qu'ils étaient fous, obéissent à toutes les prescriptions pour mériter leur sortie de l'asile, et plus que jamais cependant tiennent à leur chimère ! Ils simulent la raison et la santé, comme d'autres simulent la folie pour éviter le bagne. « Les aliénés, dit Pinel, à moins d'un entier bouleversement de la raison, cherchent à déjouer ceux qui veulent les examiner de trop près ; ils sont doués d'une dissimulation profonde ou d'une froide réserve pour ne point se laisser pénétrer ^ )>
Fùt-il incapable de longs projets, de dissimulation, de raisonnements suivis, le fou n'est pas pour cela tout à fait incapable de vouloir ; sa volonté se réfugie et se manifeste dans les plus petites choses. Il y a des fous méchants, mais méchants sans malice, qui, réduits à l'immobihté par la paralysie, cherchent encore à frapper, à mordre, comme des bêtes furieuses ou malfaisantes ; il en est aussi de méchants volontairement, avec intention. Une femme qu'on est obhgé d'enfermer dans une cellule remplie de paille, parce qu'elle déchire et
1 Physiologie de r homme aliéné^ par Pinel.
frappe toute personne et toute chose, parce que sa turbulence insupportable fatigue la maison entière, sait encore choisir entre les injures dont elle accable quiconque l'approche celles qui iront le mieux à leur adresse. A la sœur, des obscénités et des blasphèmes ; au médecin, des accusations ignobles et criminelles, des souvenirs poignants : « Il a tué sa fille! » et pis encore ; les étrangers, elle les tâte pour trouver le côté sensible : a Yous êtes laid, » dit-elle ; le coup ne porte pas, vite elle abandonne ce thème et cherche quelque autre injure.
C'est un spectacle d'une bien triste, mais d'une bien grande beauté que celui qu'offre un asile peuplé de plusieurs centaines de fous de toutes sortes, fibres de corps, manœuvrant sous la surveillance de quelques gardiens ou de quelques femmes, comme un régiment discipfiné. On ne peut s'empêcher, à cette vue, d'être ému d'un profond sentiment de reconnaissance et d'amour pour Pinel, de voir en lui un des plus grands bienfaiteurs de l'humanité. Sans doute, il y en a plusieurs, parmi ces malheureux, qui sont pfiés à cette discipfiné intérieure plutôt qu'ils ne s'y plient de bon gré, qui obéissent par impuissance, par faiblesse, sans connaissance de ce qu'ils font, et l'on ne pourrait dire de ceux-là que leur soumission soit un acte de volonté. Mais il y en a beaucoup qui reconnaissent l'autorité et comprennent la règle ; ils ont voulu s'y refuser, on les a menacés de la douche, de la camisole, on a employé une fois ou deux les moyens de répression ; ils ont re-
fusé de se nourrir, on leur a introduit du bouillon dans Festomac avec la sonde œsophagienne. Ils ont compris qu'il fallait céder, ils ont cédé; ils ont fait usage de leur libre volonté en résistant, ils en font usage encore en ne résistant plus. Il en est enfin de plus calmes, de plus timides, de plus indifférents, qui, dès le premier jour, se conforment complaisamment aux habitudes de régularité qu'on leur impose. Obéir est encore une manière de faire preuve et usage de sa volonté ; c'est un champ modeste que l'obéissance passive pour la liberté d'un homme destinée à de plus grandes choses ; mais la volonté qui se soumet docilement ou qui se rephe devant la menace et la crainte du châtiment n'est pas encore éteinte.
Tant qu'il reste à l'insensé une lueur de bon sens, pour les actes que cette dernière lueur éclaire il peut encore faire usage et il use souvent de sa volonté circonscrite, dans des conditions analogues à celles où l'homme sensé use de la sienne. Lorsque sa raison a disparu tout entière, si tant est qu'elle disparaisse jamais entièrement, la volonté, étouffée par exemple par l'hallucination qui pousse le malade vers un but fatal, tient encore sous sa puissance le choix des moyens , ou bien elle se concentre dans l'attention opiniâtre à un objet unique, ou bien elle se réfugie dans l'obéissance ou dans les moindres actions de la vie animale. Elle lutte avec des chances diverses contre l'erreur ; vaincue, elle lutte contre ce que l'erreur triomphante lui commande ; le cercle où elle est enfermée se rétrécit chaque jour,
chaque jour elle perd de son étendue, de sa valeur et de sa vigueur ; on ne peut dire avec plus ou moins de vraisemblance qu'elle est abolie tout à fait qu'au jour où la fureur transporte l'insensé dans un délire universel et extravagant , où la stupeur réduit à l'immobilité son esprit avec ses membres.
Le témoignage de la conscience d'un fou a son poids, tout fou qu'il soit, quand cette conscience se manifeste claire et énergique. 11 est des fous qui se savent malades et, tout en délirant, ont encore assez de lucidité pour ne pas ignorer qu'ils délirent, pour sentir vaguement leur état, comme il arrive quelquefois qu'en rêvant et au moment même où l'on rêve , on sent confusément que l'on dort et que l'on rêve. Je ne parle point de ceux-là, car on pourrait dire que c'est ce reste de vague raison qui revendique pour l'aliéné sa volonté libre; je parle de ceux qui, décidément fous, se font complètement illusion sur leur état. Allez dire à quelqu'un de ces malheureux qu'il a perdu son libre arbitre et qu'il ne veut rien de ce qu'il fait ; ou bien il entrera en fureur contre vous, demandera avec indignation si vous le prenez pour un enfant , pour une brute , réclamera hautement sa dignité d'homme hbre et de personne morale, ou il vous prendra vous-même pour un insensé et vous regardera avec le plus profond mépris. La foi en sa liberté morale est une des croyances les plus vivaces de l'aliéné. Est-ce à dire que la conscience de ce malade soit infaiUible, qu'il ne puisse jamais déhrer sur cette partie de sa condition présente , quand il déhre sur
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tout le reste? C'est là une question délicate et cependant pleine d'intérêt et d'enseignement, de quelque façon qu'on la résolve.
Il est incontestable que les aliénés se font souvent illusion sur l'état de leur liberté morale comme sur celui de leur raison; de même qu'ils se croient sensés quand ils délirent, ils croient souvent vouloir avec une entière liberté, quand nous les estimons ravis par l'impulsion fatale de leurs organes ou de leurs sens. Que l'on tire de ces faits toutes les conséquences que l'on voudra, que le scepticisme s'en empare, à tort je crois, pour récuser le témoignage de la conscience qui atteste à l'homme sensé sa liberté morale, on ne peut les nier.
Les fous ne sont pas rares qui s'attribuent des actions qu'ils n'ont point faites, et s'accusent de crimes imaginaires. Une mère qui a perdu ses enfants par un accident impossible à prévoir, dans sa douleur et dans sa folie s'attribue leur mort, s'accuse devant Dieu et devant les hommes de les avoir tués, se proclame une grande coupable, demande le châtiment qu'elle croit mériter et cherche à se donner la mort qu'on lui refuse. Un fou se prend pour un autre , pour un personnage historique ou contemporain et s'attribue les actions passées du souverain, du grand homme, de l'illustre mort, du saint qu'il croit être. Il est visible par de tels exemples que le fou n'a pas voulu même en songe ce qu'il croit cependant avoir voulu et exécuté, que cette mère se fabrique en quelque sorte une conscience factice et illusoire conformément à l'objet primitif de son déhre.
que cet insensé s'en fait une historique et endosse les vertus ou les crimes du personnage dont il s'affuble, que cette conscience est mensongère et toute d'emprunt, qu'elle est faite après coup par je ne sais quel mélange de souvenir et d'imagination qui fait illusion au fou lui-même , mais que l'étranger ne peut accepter pour véridique. Quant à ceux qui ont rêvé ces actions dans leur délire et qui, prenant pour des réalités les objets de ce délire, croient ainsi avoir accompli en effet ce que leur a seulement représenté leur imagination, un psychologue déhcat et soupçonneux pourrait dire que, de même que rêver que l'on sent c'est sentir, rêver que l'on veut c'est aussi vouloir; de telle sorte que la conscience de ce fou délirant ne serait point tout à fait mensongère et qu'il se tromperait, non pas en s'attribuant une volonté qu'il a pu exercer en rêve, mais seulement en croyant que cette volonté a été suivie d'exécution matérielle. Mais il y a certainement plus de subtilité que de vérité dans cette interprétation ingénieuse. Ce serait compromettre la cause de la hberté morale que de la vouloir ainsi trouver ou placer partout par force ou par ruse. Le grossier bon sens, comme on l'appelle, n'a pas assez de déUcatesse pour croire qu'un fou ait moralement et librement voulu ce qu'il a pu rêver dans son délire qu'il voulait ou qu'il faisait. Si des faits nombreux et incontestables prouvent que le fou délire et se trompe sur le caractère et la valeur de ses actes comme sur ceux de ses pensées et de ses sensations et jusque sur sa personnalité, il faut bien l'admettre et le croire, quoi
qu'il en arrive. D'ailleurs pourquoi cette difficulté de concevoir que la conscience du fou se trouve en défaut? Est-ce que la confiance de Thomme sensé au témoignage de la sienne en doit être ébranlée ? Parce que le fou ne voit qu'un fantôme et le prend pour un corps, faudra-t-il donc, comme Pyrrhon, que je refuse de croire ce que voient mes yeux? Le fou est fou, et je ne le suis pas; ma condition n'est pas la sienne. Aussi n'est-ce point parce que le fou se croit et se dit libre, que je prétends que la volonté peut subsister et subsiste en effet dans la folie, mais parce que les faits me prouvent qu'il est souvent libre en réalité , que sa liberté persiste parfois tout entière, parfois n'est que restreinte dans son étendue, amoindrie dans sa puissance; et je reconnais qu'elle est souvent ou opprimée ou supprimée tout à fait, en dépit de son dire et de sa croyance.
Le fou peut quelquefois avoir conscience de sa liberté et la revendiquer à bon droit, parce que quelquefois, en effet, il la possède et l'exerce dans des conditions psychologiques moins différentes en réalité qu'en apparence de celles où nous-mêmes possédons et exerçons la nôtre. Il peut aussi avoir conscience que sa volonté lui échappe et meurt sous la contrainte de son mal. Enfin sa conscience n'est pas à l'abri de toute illusion et de toute erreur, sans qu'il faille pour cela tenir en suspicion la conscience attentive , réfléchie, éclairée , formelle de l'homme jouissant de son bon sens.
Ces faits auraient été moins longtemps méconnus et seraient plus facilement acceptés , si l'observateur des
phénomènes de la volonté n'était le plus souvent préoccupé d'une pensée étrangère à l'objet actuel de son observation, je veux parler de la valeur morale des actes volontaires, de la responsabilité de l'aliéné devant la justice des hommes ou de Dieu, si les questions subséquentes de la politique intérieure et de la morale ne venaient le plus souvent se mêler prématurément aux problèmes désintéressés de la psychologie et troubler quelque peu le calme si nécessah^e à l'observation du psychologue.
Sans doute, il n'y a d'actions imputables à l'agent que celles qu'il a voulues ; la responsabilité se mesure sur la liberté de l'agent et un acte n'a de valeur morale que s'il est libre. Mais la proposition réciproque, à savoir qu'il n'y a d'action libre que celle qui a une valeur morale ou que tout acte libre a une valeur morale, n'est peut-être pas aussi absolument vraie. Et, quand il serait évident (ce qui n'est point) que la liberté ne peut exister dans les actes sans la moralité, il n'en est pas moins vrai que la responsabilité de l'agent et la moralité de ses actes libres ne sont qu'une conséquence de sa liberté, que l'on peut et que l'on doit , pour observer convenablement, avec calme et sans préjugé, la nature, le développement et les degrés de la volonté libre, non pas écarter à jamais les questions morales, mais les ajourner pour n'être pas troublé par la préoccupation qu'elles font naître; de même qu'en toute science il ne convient de tirer et d'apprécier les conséquences qu'après avoir établi les faits et les principes.
Dans Fétude de la folie surtout, déjà si difficile par ellemême , il faudrait distinguer et séparer avec soin la simple analyse des actes et l'appréciation de leur valeur morale, assigner à chacune son lieu convenable et son temps opportun.
Or cette séparation momentanée, cette distinction si nécessaire, c'est là précisément ce que nous avons bien de la peine à accepter et à observer dans la question présente. Ce qui fait que nous sommes tentés d'accueillir tout d'abord et si volontiers la théorie de Maine de Biran et de quelques autres sur la folie, que caractériserait l'absence de la volonté , c'est que nous sommes persuadés à l'avance que le fou n'est pas responsable de ses actes, que ses actes n'ont aucune valeur morale. Ce qui trouble notre vue et nous enlève notre calme d'observateurs, c'est que nous prévoyons de loin toutes sortes d'obscurités, de difficultés, de contradictions ou de conséquences inexplicables et impossibles, si nous venons à confesser que le fou n'a pas toujours et complètement perdu sa volonté libre. Ne soyons point si pressés d'arriver aux conséquences et à la morale, n'ayons point tant de hâte de voir les difficultés résolues ou tant de peur de les voir naître, ayons plus de confiance dans la sagesse de l'auteur de toutes choses ; la vérité ne saurait être en contradiction avec elle-même , ni la vérité des faits avec celle des principes ou des conséquences, ni la vérité psychologique avec la vérité morale. La lumière ne se fait que peu à peu dans l'esprit ; j'espère qu'elle se fera, à la condition d'avoir la patience
de l'attendre et Fart de la provoquer, sinon pleine et tellement éclatante qu'elle ne projette aucune ombre et ne laisse aucun point dans l'obscurité, au moins assez vive pour que les faits et leurs conséquences en soient plus éclairés après qu'avant ces recherches ; j'espère que la psychologie de l'aliéné et de l'homme sain d'esprit luimême sera plus exacte et la morale sauve.
Si j'examine les actions des hommes inteUigents ou grossiers, savants ou ignorants, mais sains d'esprit ou passant pour tels, j'en trouve de trois sortes, toutes semblables aux yeux du psychologue qui ne fait qu'analyser la nature , fort différentes à ceux du morahste qui se propose de juger la valeur des actions humaines. Dans toutes trois la liberté se rencontre; voilà comment elles ne diffèrent pas essentiellement pour le psychologue. Mais la moralité ne se rencontre pas pour cela dans toutes trois, et, quand elle s'y trouve, le moraliste ne porte pas le même jugement sur leur valeur et ne les considère pas pour les juger du même point de vue; voilà pourquoi, bien qu'essentiellement semblables comme actions volontaires, elles sont très -différentes comme actions morales.
Un homme doué de raison, capable de discerner le bien du mal, et faisant conformément à la vérité usage de ce discernement, accomplit un acte réfléchi pouvant en accomplir un autre, t.ahit un secret, vole, assassine, viole la loi de son pays ou de sa religion. Cet homme est hbre, son action est volontaire sans contestation possible; incontestablement aussi il est respon-
sable de son action, elle a une valeur morale absolue ; c'est un crime, un délit, un péché, dont il ne s'agit plus que de déterminer la gravité.
Un autre homme, ou le même homme, dans les mêmes conditions individuelles de puissance active ou intellectuelle, mais au milieu d'autres circonstances extérieures, choisit entre plusieurs actions également permises par la loi humaine ou par la morale, entre plusieurs objets qui lui sont offerts; par exemple, parmi plusieurs buts de promenade, il préfère celui-ci, il préfère une étoffe, un habit de cette couleur à toute autre couleur ou atout autre tissu. Il choisit, il fait acte de liberté ; choix misérable, liberté triviale, mesquine, infime ; ce n'en est pas moins un choix, ce n'en est pas moins la liberté. Ce choix est misérable, cette liberté est mesquine parce que ce libre choix est sans moralité ; il s'agit d'objets insignifiants, je ne dis pas indifférents, qui n'ont pas trait à la morale. Je sais bien qu'on a nié souvent la liberté de semblables actions, en les confondant à tort avec les actes indifférents, c'est-à-dire dépourvus d'intention et de motifs. Pour prouver contre Descartes, contre Bossuet, contre Reid, contre tous les défenseurs d'une sorte de liberté dite d'indifférence, que cette hberté d'indifférence n'existe pas, on a avancé que toutes les actions qui n'ont point de valeur morale ne sont pas hbres; je ne sache pas qu'on l'ait prouvé. Je ne défends pas la Hberté d'indifférence, par exemple la liberté du choix d'une guinée entre mille guinées toutes également propres à payer une dette; il se peut
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que Tacte par lequel je prends cette guinée plutôt que cette autre ne soit pas une volonté libre. Mais j'attends que l'on me prouve que ma conscience se fait illusion, lorsque je dis choisir librement le but de ma promenade ou le menu de mon dîner, que Ton me prouve ou bien que ce choix n'est pas libre, qu'il n'y a pas choix de ma part, quoi qu'il m'en semble, ou bien que ce choix a une valeur morale, laquelle m'échappe, je l'avoue, complètement. La gourmandise est un défaut, mettons même que ce soit un vice, et c'est un péché pour un catholique, si maigre chère qu'il fasse, de ne pas manger maigre à certains jours ; mais une fois que je suis bien décidé à faire grasse ou maigre chère et à manger gras ou maigre , une fois que je suis reconnu pour cette décision fidèle ou infidèle aux préceptes de la religion ou de la morale, peu importe à la morale comme à la reHgion que je mange telle ou telle viande et tel ou tel poisson. Je suis fibre pourtant de choisir, bien que mon choix n'ait aucun caractère de moralité. Quelque insignifiante que soit une teUe préférence au point de vue de la morale, elle a de l'importance dans la question de la liberté. Je ne connais qu'un homme capable de révoquer en doute l'indifférence morale d'une tefie volonté, de faire intervenir le mérite et le démérite, de faire descendre la vertu ou le péché jusque dans ces actes insignifiants , c'est cette espèce de fou dont parle Darwin, qui se croyait obfigé de prendre garde où il posait son pied dans la rue, non de peur de salir sa chaussure, mais pour ne pas user le pavé plus que de
besoin. Si nous ne devions être libres dans les petites actions de la vie qu'à cette ridicule condition, mieux vaudrait dire aussitôt que nous ne le sommes pas.
L'insignifiance morale de ces actions infîmes n'est pas niable, on en a nié la liberté ; est-elle donc moins évidente? Non; mais on a généralement négligé, souvent refusé d'examiner ces actions, et c'est encore au stoïcisme qu'il faut s'en prendre. L'orgueil humain, si justement et si fortement dénoncé par Pascal dans la doctrine des Zénon et des Épictète , a le plus souvent inspiré aux philosophes qui ont traité de la volonté un sentiment manifestement exagéré, une jalousie quelque peu emphatique de la grandeur, de la dignité, des fonctions et des usages de la Hberté humaine et de la raison. Oui certainement, la hberté est une grande chose et la raison aussi; il faut priser bien haut leur dignité, nous devons les aimer ardemment, les défendre et les respecter en nous-mêmes; mais il ne faut pas s'enivrer en quelque sorte du sentiment de cette dignité jusqu'à se persuader, contrairement à l'expérience de chaque jour, que la hberté comme la raison n'intervient que dans les grandes choses, que dans les actions morales, jusqu'à croire que partout où ne s'etgite pas un grand intérêt, un intérêt moral, il n'y a pas de place dans la vie pour le libre arbitre. Sans doute la liberté éclate mieux, elle est plus de mise, elle remplit mieux ses nobles fonctions quand elle décide les grands actes moraux que quand eUe participe aux actions frivoles; mais il n'en faut pas conclure que la liberté avec la raison
n'habite que les hauteurs. La pensée ne se nourrit pas toujours de spéculations scientifiques, la vie ne se compose pas seulement de grandes actions bonnes ou mauvaises ; il y a tout au moins des nécessités de la \ie vulgaire où nous sommes forcés de nous abaisser; il ne s'ensuit pas que nous soyons abandonnés alors à la force brutale et aveugle de l'instinct et du hasard ; notre liberté, notre raison descendent avec nous, s'abaissent, se font humbles avec nous ; nous les portons en nous dans la conduite des plus petites choses comme dans celle des plus grands intérêts. La hberté sans la moralité, c'est une liberté bien humble, mais c'est encore la liberté.
Il est enfin un troisième cas qui se présente le plus fréquemment dans la vie des hommes^ un dernier concours de circonstances infiniment variables où la hberté et la moralité se rencontrent toutes deux daus les actes, où cette morahté se juge en vertu des principes immuables de la morale, mais où le jugement est plus déhcat et exige des considérations que 1 homme ne prend pas toujours le soin d'examiner, des connaissances dont il ne lui est pas toujours possible de s'éclairer pour estimer définitivement la valeur morale des actions humaines. Par exemple un homme doué de raison et sain d esprit, mais foncièrement ignorant et d'une intelligence bornée, un sauvage des îles Océaniennes , élevé dans une société barbare, imbu dès son enfance des préjugés, des superstitions, des erreurs de ses pères et de ses semblables, n'ayant d'autre idée de Dieu qu'un
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monstrueux fétichisme , n'ayant puisé de notions du bien et du mal que dans les mœurs farouches et les exemples féroces des sauvages de sa tribu , égorge son père, lorsque, devenu vieux, il est incapable de se procurer lui-même sa nourriture. Cet homme est libre, l'acte libre par lequel il immole son père a certainement une valeur morale; mais peut -on juger cette action absolument et aussi facilement que font nos tribunaux quand ils proclament que ce fils, élevé en France^ dans la religion chrétienne, connaissant la loi du Décalogue et celle du Code Napoléon , est un grand criminel qui mérite la mort parce qu'il a tué son père ou sa mère? Quelques philosophes du dernier siècle s'autorisaient de ces exemples et des mœurs cruelles de quelques peuplades sauvages pour soutenir que l'idée ou le sentiment du bien et du mal n'est pas naturel à l'homme, qu'il n'est qu'un fruit de la civilisation. On leur répondait avec justesse que ce sauvage parricide fait une action morale, qu'il croit même faire une bonne action en donnant la mort à son père devenu vieux, qu'il croirait en faire une mauvaise et manquer à un pieux devoir s'il respectait ses jours, que l'idée du bien et du mal existe dans l'esprit de cet homme grossier, mais qu'elle est obscurcie, pervertie, faussée par l'ignorance et la superstition.
Pour juger de la valeur morale du parricide volontaire de cet homme sauvage, il est évident qu'il ne suffit pas de considérer que cet homme est libre, il faut tenir compte aussi de l'état de son intelligence , de ses
préjugés, de ses erreurs. Dans les dernières leçons de son Cours de droit naturel^ M. Jouffroy a nettement établi l'existence et la nécessité de deux conditions , de deux éléments pour l'accomplissement d'une action morale : d'une part l'obligation, qui suppose la liberté d'accomplir le bien, de l'autre l'idée, la définition, la détermination du bien lui-même. Il a parfaitement montré que le premier de ces deux éléments est immuable, que l'homme libre est toujours obligé de conformer sa conduite à l'idée du bien, qu'il est vertueux et méritant s'il le fait, coupable et déméritant s'il ne le fait pas, que le second élément est au contraire infiniment wiable, qu'on voit, qu'on entrevoit le bien plus ou moins confusément, qu'on peut se tromper, qu'on se trompe souvent sur le bien lui-même. 11 faut tirer de cette lumineuse analyse deux conséquences : la première qui n'a pas trait directement à notre sujet, c'est qu'en morale, pour remplir entièrement son devoir, pour être à l'abri de tout reproche , exempt de toute faute, il ne suffit pas d'accomphr à un moment donné ce que l'on croit inconsidérément être le bien , qu'il faut encore s'appliquer volontairement à déterminer le plus clairement, le plus justement possible quel est le bien dans les circonstances générales et dans chaque cas particuher, en un mot, que la recherche rationnelle du bien fait partie du devoir lui-même. La seconde nous intéresse immédiatement, c'est que, pour juger delà valeur morale d'un acte volontaire, il faut tenir compte de l'intelUgence individuelle de l'agent, de l'état actuel de
cette intelligence, de ses idées, de ses erreurs, de leur cause, de la possibilité ou de l'impossibilité où l'agent libre a pu se trouver de les corriger, de la part volontaire qu'il a prise à ces jugements erronés, de la nécessité où il a pu se trouver de les accepter ou de les subir. La justice sociale n'admet pas toujours ces distinctions et ces précautions minutieuses, parce qu'elle ne pourrait les mettre en pratique , parce qu'elle se propose d'ailleurs un but particulier, parce qu'elle n'est pas précisément la morale et qu'elle est née de besoins d'une nature déterminée. Mais la justice de la raison et de la conscience les admet et tâche de les appliquer, parce qu'elle n'a pas à satisfaire aux nécessités de l'ordre public , parce qu'elle a le loisir et le devoir d'être plus scrupuleuse.
Appliquons à la folie cette distinction, car le fou nous offre dans sa conduite ces différentes sortes d'actions avec des caractères plus tranchés. Les réflexions qui précèdent nous aideront à mettre dans une plus grande lumière la persistance fréquente au miUeu de la foUe de la liberté entière ou amoindrie, à faire voir que la moralité peut caractériser encore quelques actions du fou, qu'il peut accomphr aussi des actes Kbres mais sans valeur morale, comme nous-mêmes qui jouissons de notre bon sens et de notre volonté libre en accompUssons fréquemment dans le cours de la vie ordinaire, que souvent enfin il use très-positivement de sa volonté libre et accomplit des actes qui auraient, exécutés par nous, une valeur morale sérieuse, mais qui n'en ont
point, venant de lui, eu égard aux circonstances particulières où il se trouve. Quand un fou, comme certains monomaniaques, capable de discerner le bien du mal, accomplit une action en dehors de l'influence morbide qui ne trouble sa pensée que sur un petit nombre d'objets, il est incontestable, interdit ou non par la justice civile, que cet homme est libre et fait acte de volonté, que cette volonté peut être bonne ou mauvaise , que son action a une valeur morale, que, si elle échappe au jugement des hommes , c'est seulement parce que ceux-ci, par une réserve naturelle et dans la crainte d'une erreur qui serait déplorable, veulent rester incompétents ; mais il n'y a pas de raison pour qu'elle échappe à celui de Dieu. Or le nombre des sujets sur lesquels l'insensé délire est infiniment variable; l'étendue de sa déraison peut tantôt se réduire à un point très-particuUer, tantôt comprendre presque toutes ses pensées et ses sensations ; elle peut aussi chez chaque malade se restreindre ou se répandre dans des limites intermédiaires, et, pour peu que la lumière de la raison apparaisse à travers les nuages du délire, éclaire un instant l'esprit du fou, lui permette une idée juste, cette idée lucide , bienfait du hasard ou débris du passé, peut suffire à provoquer, à motiver une action volontaire, qui, à la considérer toute seule, ne diffère en aucune façon de la mienne et qui, comme la mienne, a sa valeur morale. Il ne servira de rien, on ne saurait trop le redire, au moraUste d'épier ce rayon de bon sens au milieu de la confusion du délire pour appli-
quer aussitôt ses règles absolues à Faction volontaire qu'il peut éclairer et provoquer. Il est même indifférent pour le psychologue qui n'est point un casuiste de découvrir que tel insensé dans un tel moment a fait une telle action qui n'est dépourvue ni de liberté, ni de moralité; mais le fait général importe singulièrement à la science de l'homme et particulièrement à celle de la volonté. Or on ne peut, il est vrai, déterminer quelles sont précisément celles des actions d'un fou conservant une lueur de bon sens , qui sont éclairées de cette lumière, qui sont accomplies dans des circonstances analogues à celles où je me trouve, qui sont libres, qui ont une valeur morale, et quelle est exactement leur moralité ; mais sïl est des exemples incontestables où le monomaniaque veut et agit librement parce que dans cet ordre d'idées et pour cette action sa raison n'est pas égarée, si c'est une vérité reconnue par la science médicale, que le déhre est souvent limité dans son étendue, qu'il alterne et même s'allie avec un reste plus ou moins précieux de bon sens , le psychologue est en droit de conclure qu'il y a certainement plus de place dans la conduite d'un fou qui n'est pas en pleine démence, pour l'exercice de sa volonté libre et responsable que ne fait supposer l'apparence. Reconuaissonsdonc qu'il n'appartient pas au jugement faillible et borné des hommes de faire le triage difficile de ces pensées et de ces actions échappées au fléau et d'en juger la moralité, mais reconnaissons aussi qu'il y a certainement parmi elles des volontés, quelles qu'elles soient, par où ce malheu-
reux fou nous ressemble encore , qui révèlent encore en lui la personne morale, comme il est quelques-unes de ses idées qui sont le vestige d'une intelligence raisonnable. C'est une assez pauvre consolation, en présence d'un fléau si terrible qui s'attaque en même temps à la dignité et à la vie de l'homme, que cette croyance, que cette certitude, pour que les préjugés du monde ou les systèmes philosophiques ne nous la marchandent point.
11 ne faut pas non plus, pour conserver à une théorie quelconque sa rigueur spéculative, envier aux tristes hôtes des asiles l'usage vulgaire et mesquin d'une volonté dégradée qui, impuissante peut-être à produire des actes moraux, est capable encore chez beaucoup d'entre eux de décider au jour le jour, sans prévoyance du lendemain ou de l'instant qui va suivre, les actions insignifiantes qui n'ont trait qu'au bien-être ou même les simples mouvements de la machine corporelle. Est-ce donc une bête ou moins qu'une bête, comme une science ou une philosophie trop exclusive l'a mainte fois répété, que ce maniaque, que cet imbécile qui conserve toutes les apparences physiques de l'homme? Ce fou à qui l'on ordonne, soit comme moyen de traitement et comme distraction, soit pour lui faire gagner son pain tant qu'il en est capable, un travail manuel, qui remue la terre, charroie les fardeaux, aide au service intérieur de la maison, n'est-ce plus qu'une bête de somme ou de labour? Cet autre qui se promène, qui joue aux dames avec un malade comme lui, n'est-ce
qu'un automate, qu'une machine savante ? A moins de prétendre que je ne possède plus ma liberté, que je n'en puis faire usage quand le but de mes actions n'intéresse pas la morale, quand il ne s'agit que de choisir mes plaisirs ou de satisfaire mes appétits, il faut bien reconnaître que le promeneur qui gouverne sa marche et choisit son sentier, que le joueur qui combine ses coups, que l'imbécile même qui se livre à de puérils amusements, que le maniaque qui écrit ou dessine n'exécute pas toutes ces choses comme l'abeille fait sa cellule ou comme la machine de Lulle ou de Pascal. Sans doute, le malade arrivé au dernier degré de la démence, qui trace un sillon sur la terre et parcourt quelques milliers de fois dans une journée le même chemin, qui frappe le sol du mouvement perpétuel et cadencé d'un de ses pieds, qui debout dans l'angle d'une muraille ou accroupi sur le sol balance son corps sans repos ni cesse, ne sait ni ne veut ce qu'il fait, et il est raisonnable de penser que ces mouvements n'ont rien de volontaire et proviennent d'une sorte de tic bizarre, mais tellement fatal qu'on peut reconnaître le genre de folie de certains malades au seul dandinement de leurs corps. Mais il est déraisonnable de rapporter les plus petits mouvements, les moindres actes comme les plus importants de chaque fou qui se lève ou s'assoit, marche ou s'arrête, boit ou mange, parle ou se tait, à la fatalité de l'instinct ou à celle de l'habitude, quand les mêmes actes accomphs par moi, ni mieux ni plus mal, sont attribués en grande partie à ma volonté qui ne déroge
point, parce qu'elle descend à servir mes plaisirs ou les nécessités de ma vie.
La plus grande difficulté, qui fait la force de la théorie de Maine de Biran et du préjugé de la plupart des philosophes, n'est pas là. On dira, et avec justesse, pour expliquer la persistance de la volonté dans les premiers exemples, que, si le monomaniaque ou l'insensé qui ne délire pas sur tous les objets et dans tous les instants, accomplit encore des actes où l'on retrouve la trace fortement empreinte ou effacée d'une volonté libre, c'est qu'il n'est pas fou pour cet instant ou pour cet objet, que cet acte , bien qu'accompU pendant une période quelconque de son mal, l'a été en dehors de son influence, que c'est au peu de santé, de lucidité qui lui reste, à ce que la maladie a respecté en lui de l'homme raisonnable et de la personne morale qu'il faut faire honneur de cette volonté persistante. Pour les autres exemples, dans les circonstances où l'on ne pourrait faire ce départ de la foHe et de la raison, de la maladie et de la santé, on conviendrait à la rigueur que la volonté est encore capable, au sein même de la fohe avérée, de causer de petites actions insignifiantes et puériles ; mais on atténuerait cette concession arrachée par l'évidence, en insistant sur l'absence de morahté dans ces actions vulgaires, en se renfermant plus obstinément quejamais dans cette thèse que, pour les actions d'un grand intérêt, qui ont une valeur morale sérieuse, accompUes par un homme sensé, elles sont, acccomplies par un fou, absolument fatales, parce que, volontaires et
libres par hypothèse, elles seraient par cela même bonnes ou mauvaises, vertueuses ou criminelles, et qu'il serait inique, qu'il répugnerait au bon sens et à la conscience de tous de prétendre juger un fou homicide comme un assassin.
C'est ici qu'est la dernière et véritable difficulté, qu'on oppose à l'avance comme une fin de non-recevoir à toute analyse des actions du fou dont la conclusion serait, que la foHe n'anéantit pas nécessairement la volonté libre. Toute sensée, toute juste que paraisse cette argumentation, je ne désespère point d'en faire voir la vanité. Elle contient en effet une vérité incontestable, une sorte d'axiome de justice pratique qu'il serait déraisonnable et cruel de ne pas reconnaître en principe et apphquer en toute circonstance ; mais elle renferme aussi un vice de rigueur et une confusion que les réflexions qui précèdent nous aideront à corriger.
Il ne s'ensuit pas de ce qu'un fou aurait accompU volontairement, dans des circonstances déterminées, un acte qui, jugé d'après les lumières dont s'éclaire ordinairement la justice des hommes, serait un crime, il ne s'ensuit pas rigoureusement que cet acte soit un crime en effet, tout volontaire, tout libre qu'il soit ou qu'on le suppose. C'est ici le cas de se rappeler et d'apphquer comme à un exemple mémorable les observations de M. Jouffroy.
Le meurtrier qui, connaissant la loi de Dieu et la loi des hommes et en confessant la justice dans son cœur, la viole et tue son semblable par vengeance, est sans
hésitation jugé par nous un assassin digne de châtiment, car il avait du crime qu'il allait commettre une intelligence aussi nette que sa résolution de l'accomplir a été ferme. Il est, à nos yeux comme aux siens propres, sans excuse, parce que pour un acte aussi grave que l'homicide il n'y a pas d'hésitation d'esprit ni d'erreur possible de la part d'un homme élevé dans une société civihsée, ayant reçu l'éducation morale et religieuse que donne le christianisme. Au heu d'être un Français, habitant des villes, un esprit cultivé, le meurtrier est un Arabe des confins du désert, l'âme pleine des idées et des passions de sa race ; il est coupable encore, il est assassin de son semblable. Cependant, bien que notre justice française puisse infliger la même peine, le dernier supplice, à ces deux criminels, la conscience morale sait distinguer entre leurs crimes; elle déclare, tout bas peut-être, moins coupable l'homicide inspiré par la vengeance au rude habitant du désert, parce que ce barbare vit dans un monde où venger un meurtre par un meurtre est une coutume que ne justifient pas suffisamment sans doute sa conscience grossière et sa raison inculte, mais dont il ne voit pas aussi clairement que nous toute l'injustice et toute la férocité. Est-ce le fanatisme qui pousse le fidèle musulman à égorger le giaour; c'est encore un assassinat que cet homicide, mais à considérer les choses avec calme et réflexion, sans préoccupation des nécessités de la pohtique et des dangers de l'avenir, n'est-il pas plus excusable que celui, par exemple, d'un bour-
reau de la Saint-Barthélemy, car la religion qu'il professe , est moins pure, moins éclairée que le christianisme et peut laisser, dans la raison du barbare fanatique, plus d'obscurité, d'incertitude, d'erreur que la foi du Christ dans l'esprit d'un chrétien ? Si le mobile de l'homicide est l'amour de sa patrie opprimée, rien n'égale quelquefois les perplexités de notre conscience. C'est toujours un crime et un grand crime; mais si, sans excuser une Charlotte Corday, nous ne pouvons cependant comparer son action aux assassinats vulgah^es, nous hésiterons davantage encore quand il s'agira d'un barbare ignorant, parce que la beauté absolue du motif peut produire dans l'esprit faible d'une femme ou grossier d'un barbare une telle illusion, que l'homicide lui apparaisse, jamais à nous, comme un acte légitune, peut-être vertueux. Quand la justice des hommes frappe en de telles circonstances, elle est encore la justice ; mais nous nous demandons si elle est bien la justice au même titre que quand elle frappe le voleur assassin, si elle n'obéit pas quelquefois à des nécessités de politique intérieure, et si, ces nécessités écartées, elle trouverait assez de lumières dans les faits pour frapper avec sûreté comme la main de Dieu.
Forçons encore les traits, avivons davantage les couleurs de nos exemples pour nous rapprocher de plus en plus de ceux que la folie nous offre. Le meurtrier n'est plus seulement un barbare, c'est ce sauvage ignorant et farouche que nous représentions tout à l'heure; un fétichisme monstrueux ou un vague sentiment d'ado-
ration est toute sa religion ; il a reçu aveuglément de ses pères une tradition féroce, celle de dévorer son ennemi vaincu, celle de tuer son père infirme ; elle est si bien consacrée par l'usage, cet acte monstrueux est si bien regardé comme naturel, légitime, vertueux même, que la victime accepte ou demande la mort. Une nation civilisée comme la France ou l'Angleterre, qui trouve dans ses colonies de pareilles moeurs, ne peut les supporter ; elle interdit les sacrifices humains de toute espèce; elle menace de mort quiconque les renouvelle sous sa domination et fait suivre d'effet la menace. Mais n'est-ce pas là cette fois la nécessité seule de faire le bien de l'avenir par la violence qui prononce ces condamnations? Le sauvage repu de la chair de son semblable, couvert du sang de son père, a librement agi sans doute, mais il se regardait comme obhgé à égorger son père pour lui épargner les maux de la vieillesse et les longueurs d'une agonie naturelle; il avait cette croyance parce que ses pères la lui avaient transmise, parce que ses semblables la professent et la pratiquent. Qui l'aurait instruit, qui l'aurait détrompé, qui aurait redressé cette intelligence dépravée par une ignorance plusieurs fois séculaire, ce sentiment perverti du bien et du mal ? Avait-il dans sa propre conscience, dans sa raison individuelle, assez de force et d'initiative pour secouer ce sommeil, assez de lumière cachée, maisvivace, pour discerner de lui-même la valeur absolue de ses sentiments et de ses actes ? Yoilà ce qu'il faudrait savoir pour j uger, toute préoccupation des néces-
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sités politiques ou sociales mise de côté, quelle est exactement la valeur morale des actes libres de ces hommes enfoncés dans la barbarie et dans l'erreur. C'est-à-dire que, pour juger définitivement delà moralité d'un acte, * il faut savoir quelle idée du bien et du mal, de la valeur morale de sa propre action , se fait ou s'est faite l'agent lui-même, si cette idée est juste ou erronée, si la fausseté de cette idée peut être imputée à celui qui l'a conçue, s'il avait la possibilité de corriger son erreur et de se faire bien une idée saine. En un mot, l'idée que l'agent libre se fait du bien et du mal, l'origine de cette idée, l'influence volontaire qu'il pouvait exercer sur elle, sont des éléments nécessaires et des considérants de tout jugement moral sérieux et juste, avec lesquels varient la valeur morale de l'action volontaire et le degré même de sa moralité. Il est impossible, en effet, qu'un homme, persuadé qu'il fait un acte innocent ou vertueux, soit criminel au même titre que celui qui fait le mal avec la conscience qu'il le fait ; il est impossible qu'un homme dont l'esprit est couvert des nuages de l'ignorance ou de la stupidité, un simple, un sauvage, un enfant, accomplisse des actes d'une moralité aussi sérieuse qu'un homme mûr, civihsé, inteUigent.
De quelque obscurité que soit enveloppée la condition du fou, elle est cependant sous beaucoup de rapports plus nette et plus tranchée que celle de tous ces prévenus embarrassants. S'il est au moins permis d'hésiter avant de prononcer l'irresponsabilité absolue du fou, quoi qu'il puisse faire, devant la morale, il n'y a pas
d'incertitude possible quand il s'agit de livrer au bras de la justice séculière un homme dont la folie est manifeste et cause incontestée d'un meurtre qu'il Vient d'accomplir; nous devons l'y soustraire. Ici, en effet, il ne s'agit pas de civilisation par la violence ; la société et les individus sont suffisamment défendus contre les attentats possibles du fou homicide, quand il est enfermé dans un asile sous une vigilante surveillance; l'exemple de l'impunité n'est dangereux ni pour les scélérats sains d'esprit, car un meurtre sans motif et sans but qui puisse exciter une passion naturelle n'est point leur affaire, ni pour les autres fous absorbés chacun par leur délire personnel; enfin le châtiment, l'infamie, comme moyen curatif , serait un contre-sens et une iniquité révoltante. Un fou n'est pas seulement un homme qui se trompe, mais le fou se trompe et l'on ne peut hésiter cette fois sur la cause générale de son erreur. Cette cause, c'est son mal corporel, c'est le dérangement, quel qu'il soit, de son cerveau ou des organes sympathiques; à défaut des démonstrations de la science physiologique , anatomique , pathologique, nécroscopique, nous en avons pour garants l'énormité, l'absurdité même de cette erreur. Elle s'impose à l'esprit du fou, non par un défaut de raisonnement, par une paresse d'esprit, par une ignorance, par l'influence d'une passion, dont on pourrait toujours jusqu'à un certain point rendre la volonté responsable, mais par la force tyrannique, invincible ou invaincue de la maladie, devant laquelle la générosité de la nature, les
vieilles idées, les traditions delà religion, les enseignements de la morale, les conseils, les exemples expirent impuissants ou ne conservent tout au plus qu'une autorité dérisoire. Envers un homme jeté ainsi en dehors de la règle commune, lorsque dans les limites de celleci il se rencontre déjà tant de difficultés à résoudre, il est évident que la société n'a plus à tenir de ht de justice, elle n'a plus que des devoirs de protection à remphr envers le malade et ses propres membres raisonnables. Le fou est irresponsable devant la justice des hommes ; souvent parce qu'il n'est pas libre évidemment, parce que son action n'est pas volontaire ; toujours, sans préjuger de la persistance de sa volonté libre en l'absence de sa raison , parce que la maladie lui impose des sensations illusoires, des sentiments factices, des idées extravagantes contre lesquehes il ne peut mais , parce que les notions de son esprit sont bouleversées, perverties, et qu'avec elles est renversé pour son jugement ce qui est regardé par les hommes comme le juste et l'injuste, la mesure du bien et du mal, parce qu'il n'est pas libre, non de vouloir autrement qu'il ne veut, mais de penser et de sentir autrement que d'une manière extravagante.
Quant à la responsabihté du fou devant la morale et • la justice de Dieu, la question ne peut se résoudre absolument et d'un seul mot. Elle se tranche, quand il est évident que le fou ne jouit pas de sa volonté; elle se trancherait toujours de même dans le sens de la négative, s'il était évident qu'en aucune circonstance le fou
ne peut vouloir. Mais cette évidence est loin d'exister et je vois des circonstances, non pas imaginaires, mais trop réelles, hélas ! où il n'y a aucun motif de croire que le fou, malgré l'égarement de sa raison, ait complètement perdu l'exercice de sa volonté, où il a conscience de la conserver, où il agit comme un homme qui la possède, où il y a tout lieu de penser qu'il la possède en effet.
L'aberration des sens et de la raison, le fantôme de l'hallucination pris pour la réalité, sa voix imaginaire pour une parole qui frappe Toreille extérieure, tous ces faits reconnus comme une influence fatale à laquelle le malade succombe, s'ensuit-il nécessairement que sa volonté disparaisse absolument dans la contrainte? Là est le nœud du dernier problème.
La contrainte morale ne s'estime pas comme la contrainte physique, et, s'il est déjà difficile de dire d'un homme jouissant de sa raison à quel moment l'influence des motifs est assez forte pour équivaloir à la contrainte, il est absolument impossible de le déterminer quand il s'agit d'un malade et d'un fou. On contraint l'homme qu'on entrave des pieds et des mains, à qui on enlève le pouvoir de marcher, et si de plus on le jette dans un cachot verrouillé, on n'a pas besoin de lui dire : je vous défends de sortir. Celui qu'on place dans une chambre ouverte, sans chaîne et sans surveillance, à qui on ne fait que demander sa parole d'honneur qu'il ne s'évadera pas , conserve sa liberté de sortir. Son honneur engagé, la honte, la certitude de la mort s'il est infidèle
à sa promesse, ne lui enlèvent pas sa liberté morale. Un scélérat vient me placer le couteau sous la gorge et m'invite à signer un papier; je le signe, et la justice humaine déclare que cette signature m'a été arrachée par la violence et annule le billet. Mais la loi condamne en cela l'action du criminel qui m'a menacé de la mort, plutôt qu'elle ne m'absout; elle n'est pas chargée en effet de me juger, moi, ni la valeur de mon action, mais seulement celle de la dette. Quand elle déclare que je n'étais pas libre, elle rend un verdict de police et non un jugement psychologique ou moral. L'opinion publique elle-même m'absoudra, disant que j'ai agi prudemment comme le voyageur qui jette sa bourse au voleur de grand chemin , mais on ne me citera pas comme un modèle de courage. Il est même telle occasion où ma prudence sera traitée de lâcheté ; jamais on ne dira que cette influence, si puissante qu'elle soit, équivaille absolument à la contrainte et m'enlève nécessairement toute liberté de résistance. Les martyrs livrés aux lions, les missionnaires soumis aux tortures, les d'Assas surpris par l'ennemi n'ont pas estimé que la menace d'une mort horrible ou immédiate fût une contrainte. Le fou entend une voix qui lui ordonne de tuer; je veux que cet ordre impérieux qui est censé venir d'en haut, qui est la voix du diable logé dans le corps du démonomaniaque, qui promet une récompense ou un châtiment éternel, soit une force supérieure à toutes celles-là ; mais cet ordre équivaut-il nécessairement à la contrainte, supprime-t-il absolument la vo-
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lonté du malade, de rhalluciné, du fou? Oui, en fait, le plus souvent, nous croyons et nous devons croire qu'il en est ainsi. Mais, sans pouvoir spécifier les cas et les circonstances individuelles où quelque reste de volonté subsiste, qui pourrait lutter encore et retarder l'accomplissement du meurtre, on peut dire d'une façon générale que l'halluciné pourrait quelquefois prolonger la résistance, que quelquefois il contribue volontairement, c'est-à-dire faute d'un effort plus énergique, pour une part indéterminable et indéfiniment variable au meurtre dont il n'est le plus souvent que l'instrument.
Modifiez l'erreur de l'insensé, ou plutôt, au lieu d'un démonomaniaque, voyez ce fou mystique qui dans de fréquentes extases voit Dieu, la Yierge, ou quelque grand saint. Ce n'est plus un malade dont la volonté aidée d'un reste de raison cède, après une résistance qui pourrait être plus longue, à la voix du démon, c'est-àdire du mal ; c'est maintenant un coupable qui s'accuse lui-même de résister à un ordre formel de Dieu ou d'un ange, à une révélation spéciale et personnelle, quand l'obéissance lui ouvrirait le ciel. Parce que la voix du démon remplaçait avec avantage les aiguillons de la passion, il ne s'ensuivait pas que le démonomaniaque eût perdu toute force de résistance et que les conditions psychologiques et essentielles de sa hberté fussent changées; la preuve en est qu'il a résisté pendant des mois. Parce qu'une hallucination plus extravagante encore a remplacé dans l'esprit du fou mystique, par la voix
mensongère d'un dieu qui ordonne le meurtre, les saines inspirations de la religion ou les sages préceptes de la morale usuelle, il ne s'ensuit pas non plus le renversement nécessaire des conditions psychologiques de la liberté. Si le mystique, si le démonomaniaque n'est plus libre, c'est parce que cette autorité mensongère issue de son délire peut être irrésistible, ce n'est pas parce qu'elle est mensongère.
Or, ce mensonge qui se substitue au Yrai ou au vraisemblable efface-t-il toute responsabilité devant la loi morale et la justice divine, comme il anéantit devant la société la culpabilité des actions de l'insensé où un reste de volonté subsiste encore? La bouche et la plume se refusent à prononcer ou à écrire que la morale, interprétée par la raison humaine la plus large et se plaçant au point de vue du fou lui-même et comme au sein de son hallucination, puisse dans ce renversement absolu du vrai et du faux, du bien et du mal, porter, même timidement, un jugement général ou particulier sur des données si complexes et si difficiles. Il ne lui appartient pas de se substituer ici à l'autorité du souverain juge ; il n'y a que celui qui connaît le secret des cœurs, qui voit à nu dans la pensée des hommes , qui est luimême le vrai, le bien, qui puisse pénétrer ces mystères, dissiper ces ombres, faire la part exacte du corps et de l'esprit, de la volonté et de la nécessité, du vrai et du faux, du bien et du mal, peser dans sa balance tous ces poids justes et adultérins, en un mot juger, absoudre, récompenser ou punir selon leur exact mérite les moin-
dres intentions du malade, du maniaque, du dément, de Fimbécile , comme de celui qui est ou qui semble sain de corps et d'esprit, sensé, sage, libre, d'une nature généreuse ou perverse, de bonne ou de mauvaise volonté.
Que les hommes, que les juges n'essayent pas de sonder ces mystères , qu'ils ne poursuivent pas la liberté mourante de l'insensé jusque dans ces ténèbres , ce serait une peine inutile et souvent un danger. Que le moraliste même suspende l'application de ses principes devant de telles obscurités, il fait bien. Mais que le psychologue qui étudie la nature et la destinée de la volonté, que le médecin chargé de guérir le fou malade, cherchent curieusement tous deux ces restes de la volonté qui s'éteint, car il y a là pour le premier un grand enseignement, pour le second un moyen puissant de traitement et de guérison. L'un apprend que la volonté n'est ni cette ferme puissance que rien ne peut entamer, ni ce pouvoir fragile qui s'évanouit au moindre souffle ; l'autre trouve dans cette force vivace un auxiliaire naturel pour lutter contre le mal, rappeler la raison et la santé. Leuret a pu exagérer l'efficacité du traitement moral, mais aucun médecin, que je sache, même parmi ceux qui professent le plus grand dédain pour la psychologie et méconnaissent le plus la nature du pouvoir volontaire, ne s'est avisé de refuser ce secours que trouve le fou contre son mal dans la persistance opiniâtre ou les résurrections inespérées de sa volonté.
Ne rayons pas définitivement tous les fous du nom-
bre des êtres moraux, disons seulement qu'ils se trouvent dans de telles conditions que nous ne pouvons plus ériger ni nos tribunaux civils, ni même notre raison en juge suprême de la moralité de leurs actes. Mais puisque nous reconnaissons dans la plupart d'entre eux un reste d'intelligence raisonnable et de volonté libre, de quelque façon qu'elle se gouverne, à quelque chose qu'elle s'applique, dans quelques circonstances qu'elle s'exerce, croyons aussi qu'il n'est point de chaos dont une raison et une justice supérieures aux nôtres ne puissent débrouiller les éléments et gouverner les détails.
Il y a des idées qu'il est plus sage de confier, après les avoir soulevées, aux réflexions discrètes et solitaires de chacun que de poursuivre publiquement dans leurs dernières conséquences. Qu'il nous suffise d'en tirer cette conclusion générale : La liberté de vouloir n'est pas toujours et nécessairement anéantie dans la fohe, elle peut participer encore dans une mesure indéterminable à la conduite de l'aliéné; cependant jamais la justice humaine ne doit frapper un fou , la raison même doit s'abstenir d'estimer la valeur de ses actes. L'ahéné ne relève que du souverain et dernier juge ; ne désespérons pas qu'aux yeux de celui-là il soit encore une personne morale.