CHAPITRE IX
S03IMAIRE. Ce qu'il faut entendre par les causes de la folie. — Deux espèces de causes capables de produire la folie, les causes physiques, les causes morales; leur importance respective. — Des causes physiques, et particulièrement de l'innéité et de l'hérédilé; de leur valeur, de l'abus singulier qu'on en fait. — Des causes morales. — La production de la folie par les causes morales n'est qu'un cas particulier de l'influence du moral sur le physique. — Du mode d'action et de l'étendue de celte influence; des facultés et des élats de l'âme qui l'exercent le plus fortement et le plus souvent ; comment et à quel titre c'est la passion plutôt que la pensée ou la volonté. — Difficulté pratique de rapporter chaque cas individuel de folie à une cause physique ou à une cause morale.
Le trouble de Fintelligence ou de la Yolonté qui constitue essentiellement Tétat mental du fou est toujours produit directement par quelques désordres préalables de la sensibilité. A leur tour les désordres de la sensibilité, qui ne sont pas encore la folie de l'esprit, mais qui la préparent et l'engendrent, sont eux-mêmes un effet naturel, nécessaire et immédiat d'un état morbide particulier des organes corporels. La science physiologique ou pathologique doit distinguer en principe les diverses modifications ou altérations analogues des organes qui ont pour conséquences des perturbations toutes semblables de la sensibilité, de l'intelligence et
de la volonté, et dont Fensemble, cause organique et conséquences mentales, est désigné par les noms de sommeil, d'ivresse, de folie ou d'autres états mixtes du corps et de l'esprit. C'est donc la réunion d'une altération mystérieuse mais spéciale de certains organes et d'un dérèglement des facultés de l'esprit qu'il faut embrasser d'un seul regard pour avoir sous les yeux le phénomène entier et complexe de la folie. Or, tant que le siège précis et la nature spéciale de ces altérations diverses échapperont à l'observation, comme les phénomènes psychologiques qui résultent de ces états organiques n'offrent point de différences essentielles, il demeurera impossible de donner de la folie une définition rigoureuse et complète. Mais deux résultats d'une grande importance peuvent être considérés comme acquis : le premier, c'est qu'il n'y a pas véritablement foHe par le fait seul qu'il existerait dans les organes une altération spéciale, sans considération de l'état mental correspondant, c'est qu'il n'y a pas encore folie, quand bien même cette altération organique serait déjà suivie de désordres manifestes de la serPBibilité ; le second, c'est que les désordres intellectuels et moraux, l'aberration du jugement, l'amoindrissement ou la suspension de la volonté, bien qu'ils caractérisent essentiellement l'état mental du fou, ne sont pas non plus toute la folie, c'est qu'ils ne sont des éléments intégrants de la fohe qu'autant qu'ils sont provoqués, grâce à l'intermédiaire des désordres de la sensibilité, par un état pathologique spécial des organes cérébraux.
Cette altération inconnue mais certaine des organes cérébraux, voilà la cause unique et nécessaire de tous les désordres de l'esprit, qui, rapportés à cette cause, constituent la folie. Nous ne reviendrons plus sur ce point capital ; mais il importait, au moment même de l'abandonner, de l'accuser une dernière fois avec précision, d'autant plus qu'il nous deviendra plus facile de formuler sans équivoque une nouvelle et importante question.
Quelles sont les causes de la folie? Si l'on demande par là quelles sont les causes des désordres intellectuels et moraux, des hallucinations, des faux jugements, de la perte de la volonté libre, en un mot, de l'état mental du fou, il n'y en a qu'une, l'état morbide de ses organes, en quelque altération qu'il consiste. Mais ce n'est pas là, à proprement parler, une cause, c'est une partie intégrante et essentielle, l'élément premier et organique de la folie. Les causes de la folie ne peuvent être désormais pour nous que les causes de l'altération organique d'où résulte le trouble des sensations, des pensées et des actions. Si par cette question l'on veut savoir quelles sont les circonstances dans lesquelles la folie s'est produite, cette recherche à coup sûr n'est point inutile, mais ou risque de confondre de simples occasions au miUeu desquelles une folie latente a éclaté au dehors et s'est seulement manifestée par des paroles ou des actions extravagantes avec les causes véritables cachées plus profondément dans les organes du corps ou dans la vie passée du malade.
Aucun phénomène n'est le produit d'une cause unique ; tout effet résulte du concours de causes plus ou moins nombreuses et qui contribuent pour une part plus ou moins importante à sa production. Pour qu'un corps tombe, ce n'est pas assez de la pesanteur, il faut qu'il soit lancé, poussé, ou tout au moins abandonné à lui-même. La main qui le pousse ou qui, en s'ouyrant, le livre à l'espace, est aussi une cause qui concourt à sa chute, aussi nécessaire sans doute que la pesanteur du mobile, mais moins essentielle; caria pesanteur est une cause permanente qu'une autre ne peut suppléer facilement, l'impulsion de la main n'est qu'une cause accidentelle , une occasion qui aurait pu se produire sous une forme analogue ou différente. Une muraille est lézardée, les racines d'un arbre sont pourries ; vienne un coup de vent, la maison s'écroule, l'arbre est jeté à bas : quelle est la cause véritable de leur ruine? La muraille eût été solide, les racines vigoureuses, la tempête fût passée inolTensive. L'orage n'eût pas éclaté, l'arbre et la maison seraient peut-être encore debout; mais une autre tempête venue d'un autre point de l'horizon, un autre accident de l'air ou de la terre eût probablement renversé demain ou quelque jour l'un et l'autre. La vraie cause, s'il n'en faut donner qu'une, est celle qui a le plus de part à la production de l'effet.
Un tel homme commet un jour un acte insensé ou tient des propos incohérents, quelle est la cause de sa folie? C'est, dira-t-on , qu'il a perdu quelque argent dans une spéculation commerciale ou c'est qu'il a été
repoussé dans une demande en mariage. Tout cela est vrai ou pourrait l'être, mais son père est mort fou, son frère est épileptique; lui-même, qui délire aujourd'hui bien évidemment, mais qui passait hier encore pour bien portant et bien sensé, il a plus d'une fois tenu des discours dont l'exaltation étonnait ses auditeurs. Son amour repoussé, les quelques mille francs qu'il a perdus sur une fortune considérable sont-ils bien réellement la cause du dérangement de son cerveau? Il ne le semble pas. Tout autre événement eût fourni au mal organique déjà latent une aussi bonne occasion de s'étendre et de se révéler par le délire des paroles ou des actions; la véritable cause, c'est sans doute une constitution vicieuse et héréditaire. L'origine purement anecdotique de la folie, celle que les parents et les amis du malade lui attribuent le plus volontiers, n'est ainsi bien souvent qu'une trompeuse apparence. La cause véritable, sérieuse, efficiente et non pas seulement occasionnelle du dérangement cérébral n'est pas celle qu'une toute autre occasion, qu'un tout autre concours de circonstances aurait pu remplacer dans la production des mêmes effets; c'est celle, au contraire, qui s'accommode indifféremment de toute occasion et éclate à tout propos ; c'est le trop-plein du vase et non la goutte de pluie ou le souffle d'air ou le moindre dérangement d'équilibre qui le fait déborder. On n'écrit pas l'histoire, on fait une comédie bonne ou mauvaise, quand on attribue le traité d'Utrecht à un verre d'eau répandu par la duchesse de Marlborough, ou la mort de Ruyter au soldat
Qui fut chercher le feu que l'on mit à l'amorce Du canon qui lui fit rendre l'âme par force.
On n'a découvert la véritable cause de la folie d'un homme que quand on a trouvé une force ou un concours de forces dont l'absence ou l'inaction eut laissé au corps sa santé, à l'esprit sa raison et sa volonté, que le hasard n'a pas mis en jeu, que la première force venue n'eut pu remplacer dans son œuvre, dont la puissance est proportionnée à l'effet dont on cherche la cause.
Plus les causes qui concourent à produire un phénomène en général et particuKèrement à provoquer la folie sont nombreuses, plus il est difficile de distinguer celles qui ont une part plus considérable dans la production d'un effet, et plus il importe précisément d'apporter tous ses soins à découvrir ces causes capitales et à les séparer des simples accidents ou des occasions variables que le hasard fait naître et multipHe. D'un autre côté, il faut aussi tenir compte de ces causes accidentelles ; car, tout accidentelles qu'elles sont, elles peuvent être sérieuses et décisives. Il est des accidents graves dont la puissance est manifestement assez grande pour qu'on leur attribue justement la part principale dans la production des phénomènes auxquels ils participent. Un arbre, une maison sont jetés à bas pendant une tempête; la tempête n'est qu'un accident, il est vrai, mais faudrait-il toujours, tenant peu de compte de cette cause éphémère, en chercher une autre plus durable, plus profonde dans le défaut de soUdité des
murailles ou des racines, comme si une tempête n'était pas un accident assez puissant pour renverser une muraille bien construite ou un arbre bien enraciné, sous le prétexte que la maison voisine, que Tarbre le plus proche a résisté à cet assaut? Un homme a perdu tout à la fois sa fortune et sa famille dans une catastrophe imprévue et inouïe, il devient fou ; faut-il décider sans hésitation qu'il devait avoir un vice héréditaire ou congénital dans sa constitution cérébrale ou nerveuse, parce que chez un autre homme un accident analogue a produit une douleur profonde, mais non pas la fohe?
De même que le public accorde souvent une importance exagérée aux causes les plus futiles et leur attribue presque exclusivement la folie, de même et inversement beaucoup de physiologistes ont l'habitude, pour vouloir être plus profonds, de trop mépriser ces accidents; ils n'attribuent volontiers la foHe qu'à des causes intimes, anciennes, permanentes, ils récusent souvent la force cependant manifeste des accidents les plus graves, pour attribuer la folie à quelque cause si bien cachée dans un vice des organes ou des générations antérieures qu'elle ne se trahit au dehors par aucun signe. C'est entre ces deux excès que nous voudrions nous maintenir. Les causes de la fohe seront donc pour nous, entre toutes les causes de valeurs différentes qui concourent à déranger le cerveau d'un homme, celles qui ont ou peuvent avoir assez de force, non pas pour produire à elles seules et chacune en particuher la fohe,
car jamais la folie , non plus que tout autre phénomène, n'est le produit d'une cause unique, mais pour être proportionnées à l'effet auquel elles concourent et n'avoir besoin pour le produire que de l'auxiliaire de quelques accidents indispensables, il est vrai, mais indifférents et impuissants en eux-mêmes. Nous ne voulons pas toujours accuser à l'avance la solidité de la muraille qui s'écroule ni la violence du vent, mais tom^ à tour et le vent et la muraille , selon que nous aurons constaté que le vent n'était qu'un souffle d'air à peine capable de ployer un roseau, que le mur était vieux et caduc, ou que, ne voyant aucun vice dans la muraille neuve et bien cimentée, nous avons jugé qu'en effet la tempête était formidable.
Au point de vue plus particulièrement philosophique où nous nous plaçons, ce qui importe le plus n'est pas de donner une énumération détaillée des différentes causes capables de produire le dérangement du cerveau, mais de rechercher si ces causes diverses sont toutes d'une même nature, à savoir des causes physiques, quelque différentes d'ailleurs qu'elles soient entre elles, ou si parmi ces causes il n'en est point de l'ordre moral, si l'influence des pensées ou des passions et généralement de certains états de l'âme ne peut être assez puissante pour porter dans les organes corporels ce genre de désordre qui est l'élément physique et premier de la fohe.
On aura beau persuader au plus grand nombre que le trouble des facultés mentales procède directement
d'une altération organique, le public sera toujours plus frappé du désordre des idées et des actions que le fou manifeste, que de Faltération organique qui se dérobe à ses yeux et échappe le plus souvent, même après la mort, à ceux du physiologiste. C'est ce qui fait que le pubhc, lors même qu'il a compris d'ailleurs la nécessité d'une lésion organique dans la folie, est toujours tenté d'attribuer de préférence l'origine de la folie à l'influence de quelque cause morale, des passions ou des pensées. Les physiologistes, au contraire, surtout les physiologistes contemporains, qui sont bien convaincus que le trouble des facultés mentales est l'effet nécessaire d'une lésion corporelle, sont plus enclins à tenir moins de compte des causes morales que des causes physiques; ils considèrent volontiers les premières comme ces accidents dont nous pariions tout à l'heure, qui fournissent seulement à la cause véritable, à la cause physique une occasion d'agir ou de se développer. 11 est difficile cependant, la nécessité d'une lésion organique étant admise, qu'on ne reconnaisse pas à des causes purement physiques le pouvoir de produire cet effet physique. Il est rare aussi que les physiologistes, qui ont sous les yeux dans la fohe le plus mémorable exemple des rapports étroits et de l'influence réciproque de l'esprit et des organes, n'admettent pas les pensées ou les passions, en un mot, l'influence de certains états de l'âme au nombre des causes capables de porter le trouble dans les organes plus particulièrement unis aux facultés et à la vie de l'esprit. Mais sou-
vent ils relèguent si loin et si bas ces causes morales et, tout en admettant en théorie leur puissance, ils en veulent si rarement reconnaître les effets, quelques-uns ont surtout une telle manière d'en interpréter et d'en amoindrir l'influence en y mêlant toujours certaines causes physiques comme un ingrédient nécessaire, que cet ingrédient devient capital et que les causes morales, réduites en réalité à l'impuissance, ne figurent que pour la forme sur le catalogue comme une réserve sans emploi.
Il est de toute évidence qu'à un mal physique, l'altération d'un organe, il est sage de rechercher toujours et tout d'abord s'il n'y a pas une cause physique; mais il ne l'est plus, sous le prétexte que cette cause physique pourrait bien exister sans qu'on put la voir, de la supposer contre toute apparence et de faire violence aux faits observés. Que l'on écarte donc sans hésitation comme incapables de si grands effets ces petites causes ridicules auxquelles les parents d'un malade se plaisent à rapporter sa folie, comme de légères contrariétés, des réprimandes, des échecs que tout le monde éprouve chaque jour sans perdre pour cela la santé ni la raison , rien de mieux. Que l'on écarte même des causes morales plus graves en apparence, toutes les fois qu'on est en droit de les considérer elles-mêmes comme les premiers symptômes d'un mal caché, mais déjà réel, toutes les fois qu'une cause physique, aussi probable, aussi manifeste, peut leur être opposée, nous le voulons encore. Mais que le désir de rapporter tou-
jours à une cause physique un effet physique n'aille point jusqu'à créer à plaisir des causes de cette nature, possibles à la rigueur, mais que rien ne révèle, quand les circonstances morales où la fohe s'est déclarée ont assez de gravité et de puissance pour produire l'effet dont on cherche la cause.
Laissons aux physiologistes le soin d'énuraérer les maladies de toute sorte, les influences physiques de toute espèce qui causent plus souvent ou plus rarement la folie. Les nofnenclatures qu'ils nous proposent peuvent, si l'on ne descend point dans le détail, se réduire malgré leur diversité à trois chefs principaux. Les principales causes physiques de la folie seraient : 1^ des maladies antérieures de différents organes et plus particuhèrement du système nerveux, les coups, les blessures, les chutes sur la tête, l'abus des boissons enivrantes, en un mot^ une multitude d'états accidentels des organes plus étroitement unis par la sympathie des fonctions avec le siège corporel de la folie ; 2"" certains tempéraments naturels, certaines constitutions congénitales, dues au hasard de la naissance, qui prédisposent plus ou moins fatalement les individus à la fohe, de telle sorte que, cette constitution étant donnée, il suffise j pour que la folie éclate, que les hasards de la vie s'ajoutent à ceux de la naissance et complètent leur ouvrage en fournissant au développement de cette cause permanente et cachée une occasion favorable dans un concours malheureusement trop facile de circonstances vulgaires ; S"" l'hérédité , c'est-à-dire cette
même constitution congénitale, qui n^est plus cette fois l'œuvre d'un caprice de la nature formant le tempérament d'un individu sur un type original, mais transmise comme un germe de mal des parents aux enfants, des aïeuls aux petits-enfants, peut-être même d'ancêtres plus éloignés aux petits-neveux, ou de parents indirects à ceux dans les veines de qui circule une partie de leur sang.
Nous ne prétendons ni contredire, ni même contrôler cette énumération sommaire. Il est trop évident pour quiconque a étudié la folie, observé les faits et raisonné sur ses observations, que ce sont là des causes capables de l'effet physique qu'on leur attribue et qui le produisent souvent. Mais l'usage que l'on fait quelquefois dans la pratique de ces causes physiques, le rôle qu'on leur fait jouer dans l'explication de beaucoup de cas particuhers soulèvent quelques observations, qui, pour être suggérées par la raison plutôt que par l'expérience clinique ou la science pathologique, n'en ont pas moins de valeur. Mettons pour le moment hors de question les causes morales et supposons qu'il ne s'agisse que de ces cas où la folie a incontestablement une cause physique. Si tous les médecins des aliénés, après avoir énuméré en principe les causes de cette espèce, recherchaient, sans autre préoccupation que de trouver le vrai dans les faits, quelle est celle de ces causes à laquelle dans chaque cas particuher on doit rapporter la folie, nous n'aurions qu'à approuver silencieusement une théorie si naturelle suivie d'une pratique aussi
sage. Mais il en est rarement ainsi depuis quelques années. De ces différentes espèces de causes, il en est qui, tout en continuant de figurer au catalogue, sont singulièrement tombées en désuétude et ne sont que trèsrarement invoquées par les médecins les plus distingués pour l'explication des faits. Le tempérament naturel, inné ,^ idiosyncrasiqiie ^ comme ils disent, et surtout l'hérédité ont toutes leurs faveurs. Yoilà ce qui éveille nos scrupules et appelle l'examen de la raison.
Pour avoir vu les accidents physiques de toute espèce les plus insignifiants ou les plus étrangers accusés par les parents des malades comme la cause véritable de leur fohe, pour avoir observé que, sur cent ou raille malades atteints de quelqu'une de ces affections que l'on dit capables de produire la folie, quelques-uns seulement deviennent fous, beaucoup de physiologistes sont eux-mêmes entrés en défiance, sinon sur la puissance absolue, au moins sur la fréquence des causes de cette espèce. Ils ne les ont pas niées positivement, mais ils les ont mises en réserve avec les causes morales pour y recourir seulement en cas d'absolue nécessité et lorsque toute autre cause physique serait tout à fait invraisemblable. Ils se sont demandé, fort légitimement à coup sûr, si ces rares victimes qui succombaient à la folie dans des circonstances où le plus grand nombre y échappe, étaient bien dans les mêmes conditions que les autres malades, si elles n'étaient pas plus disposées que d'autres par leur constitution au mal de la folie, si cette prédisposition de tempérament ne devait pas dès
lors être considérée comme la yéritable cause de leur folie. Or, rien n'est plus facile que de rapporter toujours la folie à une prédisposition naturelle, à la constitution particulière et cachée de l'individu ei de dire que^ si cet homme eût eu une autre nature, s'il n'eût pas été prédisposé à devenir fou, l'accident, la maladie fortuite à laquelle on attribue sa folie et qui n'amène pas toujours un tel effet, l'eût frappé comme tant d'autres sans pour cela déranger son cerveau et lui enlever la raison. Personne assurément ne peut prouver le contraire. Ce procédé commode a fait fortune, et il est de mode aujourd'hui parmi nos médecins d'écarter autant que possible toutes les autres causes, comme très- rares et très-insuffisantes, pour attribuer la foKe à une prédisposition cachée dans les profondeurs de la constitution individuelle. Et, pour peu que ce malheureux prédestiné accuse en effet une constitution un peu plus nerveuse que le plus lymphatique des hommes, la chose passe pour évidente et peu s'en faut qu'on ne dise : C'était écrit.
Cependant trop de commodité nuit. Par cela même qu'il est trop aisé d'attribuer la foUe à une prédisposition constitutionnelle du sujet qui devient fou et de faire bon marché de toutes les causes accidentelles, il est dangereux de le faire trop souvent et sans quelque raison particulière. On croit avoir dit quelque chose, avoir trouvé une cause ou une exphcation de la foKe en parlant ainsi, l'on ne s'aperçoit pas que le plus souvent on s'est payé de mots , que l'on s'est abusé soi-
même. En effet, il n'est point de maladie, il n'est point d'accident physique ou moral, si fortuit qu'il soit, dont on ne puisse dire la même chose , qu'on ne puisse rapporter à une prédisposition toute semblable, à l'exclusion des causes les plus positives et les plus manifestes. Un homme est atteint d'une fluxion de poitrine, c'est en vain qu'il se serait mis en nage , en vain qu'il se serait plongé dans l'eau froide , s'il eût eu la poitrine plus solide^ s'il eut reçu de la nature une constitution meilleure, il en eût été quitte pour un rhume de quelques jours ou même encore à meilleur compte : la vraie cause de sa maladie, c'est sa constitution. Un homme meurt du choléra dans une épidémie , on peut encore faire le même raisonnement : c'est qu'il était par sa constitution naturelle plus exposé au mal épidémique que son voisin respecté par le fléau. Mais plusieurs milliers de nos soldats partirent pour la Dobrutscha, quelques centaines revinrent; tous ceux qui y sont démeurés étaient-ils prédisposés par leur tempérament individuel au mal cholérique? Si l'on ne fut revenu presque aussitôt que parti, combien eut-on compté de survivants ou de valides? Il n'y a pas de prédisposition quand la prédisposition est si générale ; nous sommes tous prédisposés à toutes les maladies qui nous affligent, un peu plus ou un peu moins, c'est-à-dire que nous y sommes tous exposés. Mais, quand cette prédisposition n'est pas nettement révélée par quelque symptôme, ou quand la maladie se produit dans des circonstances capables d'en exphquer naturellement la
DES CAUSES DE lA FOLIE. 3 47
production chez le premier venU;, Yoir dans la constitution cachée de cet homme et dans une prédisposition secrète la cause véritable de son mal, c'est dire ou peu s'en faut que l'opium fait dormir parce qu'il a une vertu dormitive.
Toutes fois que les circonstances accidentelles au miheu desquelles la folie se produit sont hors de proportion par leur nature et leur puissance avec l'effet qu'il s'agit d'expUquer, ou toutes fois encore que le fou offre manifestement les symptômes d'une constitution vraiment particuhère au plus grand nombre des victimes de la fohe, on a le droit de considérer ce tempérament qui s'accuse lui-même comme la cause principale de son mal ; on aura le droit même de supposer une telle cause, quoique rien ne la trahisse, comme la plus vraisemblable en l'absence de toute autre cause suffisante. Hors de ces conditions déjà bien larges la prédisposition est un mot vide de sens, et la constitution individuelle une qualité occulte ; les invoquer comme la cause véritable de la foUe, c'est dire que cette tuile est tombée de ce toit parce qu'elle est un corps grave , que cette bille roule parce qu'elle est mobile, que cette arme a fait feu parce qu'elle était chargée, que cet homme est mort parce qu'il était mortel.
Ce n'est pas qu'il ne faille point compter certaines constitutions naturelles des individus au nombre des causes et des causes les plus importantes de la foKe , car il est évident qu'il y en a qui succombent à ce mal avec une facilité que la seule prédisposition de leur tempéra-
ment organique peut expliquer d'une façon vraisemblable. Mais il ne faut pas faire intervenir cette constitution naturelle à tout propos , car il n'est pas moins évident que la folie fait des victimes qui ne lui étaient pas fatalement prédestinées par le fait de leur naissance 5 que de graves accidents , des maladies étrangères, des causes d'une autre nature lui ont livrées en proie, sans qu'elles fussent naturellement plus exposées à ce mal que tout autre homme ou qu'à tout autre mal, ou que tous les hommes ne le sont à la mort.
Plusieurs physiologistes se sont aperçus en effet qu'invoquer à tout propos la constitution individuelle du fou pour expliquer l'origine de sa folie, c'était un excès qui discréditait par l'abus une utile vérité et supprimait en réalité toute exphcation. Sans avoir une conscience bien claire du subterfuge auquel ils avaient recours, croyant au contraire avoir trouvé cette fois la cause principale et presque universelle de la folie, ils ont relégué à son tour parmi les causes d'un rare usage la constitution congénitale et originale des individus et adopté à sa place l'hérédité \ Ce n'est pas sans de nombreuses et puissantes raisons que cette substitution s'est opérée ; mais il importe de montrer que de ces raisons les unes sont sérieuses, les autres seulement spécieuses, que l'hérédité est sans doute une cause véritable et fréquente de la folie, mais qu'il est encore facile d'en
1 Voy. la Psychologie morbide, par M. Moreau, et dans l'oiiYrage VAme et le Corps, par A. Lemoine, rarticle intitulé : le Génie, la Folie et V Idiotisme,
abuser, que par le fait on en abuse singulièrement, qu'invoquer l'hérédité même à bon droit c'est donner de l'origine de la folie une explication beaucoup moins satisfaisante qu'on ne pense ; il importe enfin d'examiner la valeur de ce nouvel agent physique.
11 est incontestable qu'il y a des maux dont les parents transmettent le germe à leurs enfants avec la vie, que cette transmission n'est pas nécessaire mais qu'elle est fréquente, qu'elle n'est pas régie par des lois aussi rigoureuses que celles qui gouvernent dans nos codes la transmission du patrimoine, mais que le caprice, au moins en apparence, s'y mêle à la règle, que parfois le triste héritage semble passer par-dessus la tête d'une génération pour échoir directement aux petits-enfants, que parfois un seul enfant hérite du mal de ses parents ou de ses ancêtres , tandis que les autres en sont heureusement déshérités , que parfois il suit une ligne brisée et échoit à des collatéraux, que souvent enfin le mal ou son germe, en passant d'une génération à une autre et comme de main en main, change sensiblement de nature et augmente ou diminue de puissance. La fohe est un de ces maux qui se transmettent le plus facilement et le plus visiblement par héritage. On rencontre quelquefois dans les asiles des familles presque complètes, le père ou la mère, l'aïeul ou l'aïeule, des frères et des sœurs, tous atteints successivement de folie sous des formes différentes. En présence de tels exemples, personne ne tiendra compte, comme de causes sérieuses, des circonstances accidentelles qui ont semblé
produire la folie chez le dernier venu de cette malheureuse famille ; et si demain la folie se déclarait chez un nouveau membre, sans prendre seulement la peine de s'enquérir des circonstances au miheu desquelles elle a éclaté, on jugerait en toute sécurité que l'hérédité est la vraie cause de la folie chez un fou frère, fils et petitfils de fous.
L'hérédité est donc une cause véritable de la folie. Si l'expérience montre que très-souvent on découvre dans la parenté ascendante ou collatérale d'un fou qu'on avait pu croire précipité dans la folie par une cause accidentelle d'autres fous dont on ne soupçonnait pas l'existence, il est sage, avant d'attribuer la fohe d'un malade à toute autre cause, de rechercher s'il n'y a point dans sa famille quelque précédent de fohe, et, s'il en existe, il sera légitime de voir dans ce fou une des nombreuses victimes de l'hérédité. Si l'observation prouve encore que certains maux se transforment souvent en folie en passant d'une génération à une autre, il sera légitime d'attribuer une fois de plus, avec plus de réserve cependant, à l'hérédité largement entendue la folie de ce malade dont les parents ont été affligés de quelqu'un de ces maux. Mais c'est là tout ce que l'on est en droit de conclure raisonnablement; au delà de ces limites est l'arbitraire ou l'abus. Or, beaucoup de médecins des aliénés les franchissent trop aisément. Sous le prétexte qu'à mesure que l'on recherche plus soigneusement des précédents dans la parenté des fous, on en trouve une plus grande proportion, sous le pré-
texte que les parents des malades se croient intéressés à cacher ces précédents comme une honte, sous le prétexte que les précédents qui étabhssent suffisamment l'hérédité de la folie ne sont pas nécessairement la folie elle-même sous quelqu'une de ses formes éclatantes, mais des maladies très-nombreuses et très-diverses, paralysie, apoplexie, rachitisme, scrofule, épilepsie, hystérie, cécité, surdité, ivresse habituelle, névroses de toutes sortes, ils fouillent curieusement la généalogie de tous les aliénés. Ils auraient vraiment la main bien malheureuse s'ils ne trouvaient pas le plus souvent dans toute une famille composée de plusieurs générations et de plusieurs branches , quelqu'un de ces précédents si variés qu'ils embrassent à peu près toutes les maladies possibles. Sous le prétexte qu'on ne peut se livrer à cette recherche pour les fous anonymes et sans famille, ou dont la famille est inconnue, dispersée, ignorante, sans histoire et sans tradition, sous le prétexte enfin que l'hérédité est une cause fréquente, possible, ils ne se font pas faute de conclure insensiblement qu'elle est générale, probable, universelle, certaine. Ils ne renoncent pas à considérer en théorie comme des causes de la folie certaines maladies, certains accidents de la vie du fou lui-même, ni son tempérament original, ni même certaines influences de l'ordre moral; mais, après les avoir énumérées pour mémoire, ils concluent en disant que l'hérédité est la cause par excellence, qu'à mesure que l'on observe plus de faits, que l'on recueille plus de renseignements , l'hérédité étend
davantage son domaine, et que, si l'on pouvait lire dans l'histoire pathologique des générations et des familles comme dans un livre ouvert, on trouverait probablement des précédents qui constitueraient l'hérédité comme la cause unique et universelle de la folie.
Cette méthode abusive de raisonnement qui conclut sans scrupule du possible au probable, du probable au certain, du quelquefois au souvent et du souvent au toujours, qui, commençant par tenir peu de compte de toutes les causes accidentelles, en vient à les supprimer pour ne voir que le tempérament des individus, qui bientôt néglige cette constitution originale elle-même et cherche la cause de leurs maux dans l'hérédité, n'est aujourd'hui que trop en faveur auprès de nos médecins des asiles. C'est à l'aide d'une semblable méthode que quelques physiologistes avaient déjà posé en principe qu'on ne devient jamais, que l'on naît phthisique, et que l'on naît phthisique parce que l'on naît de phthisiques, qu'on a dans les poumons des tubercules à l'état cru ou des germes de tubercules, parce que les parents ou les ancêtres en avaient, que ces germes éclosent et se développent ou meurent enveloppés selon les circonstances. La vraie science a fait justice de ces exagérations , elle a constaté que les animaux natifs des régions tropicales et transportés au Jardin des plantes succombent presque tous à la phthisie, elle a produit presque à volonté des tubercules dans les poumons des lapins en les élevant seulement dans des caves humides. A moins de pousser le raisonnement jusqu'à l'absurde
et de prétendre que tous les hommes, que tous les animaux ont les poumons remplis de germes de tubercules, ce qui équivaudrait à remplacer l'hérédité par un caractère universel de la constitution des êtres qui respirent, il faut faire à l'hérédité sa part dans le mal de la phthisie. Que la science fasse également justice de la même méthode et des mêmes conclusions apphquées à la recherche des causes de la fohe ; qu'elle fasse à l'hérédité sa part. Tous les fous ne sont pas fils de fous, tous les fous ne sont pas prédestinés à l'être et n'ont pas hérité de leurs aïeux cette prédisposition, à moins que cette prédisposition ne soit universelle, qu'elle ne consiste dans la simple possibihté de devenir fou quelque jour selon les circonstances, comme nous sommes tous prédisposés, c'est-à-dire exposés à être malades. Étendre ainsi l'hérédité, c'est la supprimer; or il ne faut pas la supprimer, mais la restreindre dans les limites déjà trop vastes que lui a faites la nature.
Il ne faudrait pas croire non plus qu'attribuer la folie, même justement, à l'hérédité, ce soit nous en apprendre beaucoup plus que de la rapporter simplement à la constitution spéciale de l'individu malade ; car ce n'est faire autre chose que de désigner une particularité de cette constitution qui est héréditaire au heu d'être originale. Cette particularité est remarquable sans doute et la connaître a son prix, mais il ne faut pas plus s'abuser sur sa valeur que sur son étendue. S'il importe de distinguer en théorie la constitution transmise avec le sang des parents aux enfants du tempérament indivi-
duel et de savoir que la folie est souvent héréditaire, c'est afin de pouvoir dans la pratique augurer de la santé d'un homme d'après celle de ses parents. Un homme compte un ou plusieurs aliénés dans sa famille , il y a Heu de craindre pour lui la même destinée et de travailler à la prévenir. La considération de l'hérédité a surtout une valeur indicative , celle d'un pronostic ; or elle ne l'a plus quand on l'emploie à exphquer rétrospectivement une foUe déclarée ; ce n'est plus qu'une prophétie après coup, sans être pour cela une prophétie à coup sûr. Il est bon de constater le fait de l'hérédité quand il est bien étabU, mais il est bon aussi de ne pas croire qu'on a dit le fin mot des choses parce qu'on a découvert le lendemain que la fohe d'un malade est un mal héréditaire. L'hérédité donnée comme cause de la foUe n'est donc qu'une particularité du tempérament individuel, elle a comme celui-ci tous les caractères, tous les dangers, toute la vanité des qualités occultes. Celles-ci ont fait illusion aux savants et aux médecins jusqu'au dix- septième siècle; il est à souhaiter que celle-là n'abuse pas plus longtemps ceux du dix-neuvième.
Sous le bénéfice de ces observations reconnaissons qu'il y a des causes physiques de la fohe : i"" certains états ou certaines maladies accidentelles des organes qui provoquent facilement le dérangement du cerveau ; 2'' certaines constitutions originales qui prédisposent les individus à la fohe dès leur naissance; S"* enfin l'hérédité. Reconnaissons même que la folie est moins sou-
vent le résultat de la première espèce de causes que de la seconde, de la seconde moins souvent que de la dernière ; mais n'allons pas, à l'exemple de plusieurs physiologistes, jusqu'à faire de l'hérédité la cause universelle et le dernier mot de la folie.
La fohe est -elle toujours produite par des causes physiques? N'est-il pas légitime d'attribuer aussi dans une mesure quelconque le dérangement du cerveau à des causes morales?
Si celui-là seul devient fou qui par son tempérament naturel, qu'il le tienne des caprices de la fortune ou le reçoive en héritage . est spécialement prédisposé et comme prédestiné à le devenir, il est évident que tous les accidents de la vie morale aussi bien que de la vie physique, que toutes les influences autres que la toutepuissance de la constitution de l'individu sont de peu de prix et s'elTacent entièrement devant cette cause unique et fondamentale, la prédisposition ; elles n'ont plus que la valeur de ces occasions presque insignifiantes qui ne peuvent passer pour des causes qu'aux yeux d'un observateur superficiel. Mais s'il suffît, pour qu'un homme soit considéré comme prédisposé à la folie , qu'il soit dans une mesure quelconque exposé à ce mal, nous le sommes tous plus ou moins ; car nous avons tous, quelle que soit notre constitution naturelle et quelque tempérament que nous ayons hérité de nos aïeux, des nerfs et un cerveau comme nous avons tous un estomac et des poumons. Si robuste que soit notre estomac, si saine et vigoureuse que soit notre poitrine, nous pou-
Yons tous, s'il nous arrive d'ingérer dans notre corps une substance vénéneuse ou seulement de manger outre mesure ou de passer subitement d'une atmosphère qui provoque une transpiration abondante dans un milieu glacé qui l'arrête, nous pouvons être affligés d'une gastrite ou d'une indigestion, d'une pleurésie ou tout au moins d'un rhume. Si sain que soit aussi notre cerveau, si normale que soit l'irritabilité de nos nerfs, ils sont exposés comme tout autre organe à être lésés dans leur structure intime et à mal rempHr leurs fonctions, pourvu qu'une cause, même extérieure et accidentelle, soit capable d'altérer ces organes sains naturellement, mais aussi naturellement fragiles et périssables. Si, poi#* pouvoir être affligé réellement quelque jour d'un mal quelconque, il n'est pas besoin d'une autre prédisposition que d'avoir les organes que ce mal doit affecter, que de pouvoir abuser de ces organes, de pouvoir se trouver placé par hasard dans des conditions extérieures propres à provoquer le mal ou à en favoriser le développement , nous pouvons tous devenir fous selon les circonstances, sans être pour cela spécialement prédestinés à le devenir. La fohe n'est plus seulement une question de tempérament individuel , un danger suspendu sur la tête de quelques-uns ; elle est pour tous une éventualité dont l'échéance est possible pour chacun, quoique inégalement possible, et plus ou moins facile et probable.
Pour décider si l'on doif reconnaître des causes morales de la folie, il ne s'agit que de savoir si certains
DES CAUSES DE iX FOLIE. 3^7
états de l'âme sont capables d'exercer sur le corps une action assez puissante pour en altérer les organes et en troubler les fonctions. Et, pour déterminer, s'il y a lieu, quelles sont ces causes morales de la folie, il n'y a qu'à déterminer quels sont les états de l'âme, les phénomènes de l'ordre moral qui sont les plus capables de cette influence, qui paraissent le plus souvent l'exercer, qui l'exercent en effet le plus manifestement, le plus fréquemment, le plus fortement sur les organes et les fonctions des nerfs et du cerveau.
Remarquons d'abord une singulière inconséquence de certains physiologistes qui, professant que la volonté, la pensée , le sentiment sont des fonctions organiques tout comme la digestion, nient de tout leur pouvoir l'influence des causes morales. Ils se croient obhgés à cette négation et font violence aux faits pour rester fidèles à leurs principes ; ils ne s'aperçoivent pas que cette violence est toute gratuite, qu'à nul plus qu'à eux il n'est facile de confesser l'existence de causes mo« raies de la fohe et l'influence des états de l'âme sur ceux du corps, puisque pour eux, en définitive, l'âme n'est qu'une partie, qu'un organe du corps, ses facultés qu'une spécialité parmi les attributions du corps , ses phénomènes, ses états, passions, pensées, volontés, que des états ou des effets du corps. C'est pour ceux-là seulement qui distinguent l'esprit des organes et croient en même temps que la foHe a nécessairement un siège corporel, que la question peut offrir des difficultés sérieuses. Ceux-là cependant, sans révoquer en doute ni
rexïstence des causes physiques, ni même leur plus fréquente et leur plus puissante efficacité, s'accordent généralement à reconnaître des causes morales de la folie. Pinel, tout le premier, qui ne manquait pas d'assigner à la folie un siège corporel , insiste bien davantage dans la recherche des causes de la foKe sur les passions que sur les causes physiques, et prétend avec raison a qu'on ne doit pas néghger l'étude de l'idéologie (comme on disait de son temps), pour l'étude de l'aliénation \ »
Quoi qu'il en soit de cette inconséquence de certains physiologistes que nous n'avons relevée qu'en passant, dès qu'il ne s'agit plus que de savoir si certains états de l'âme ont assez d'influence sur les organes pour en altérer parfois la constitution et en troubler les fonctions^ on peut dire que c'est une question résolue. En eiîet, toutes réserves faites sur la nature du principe qui pense, qui sent et qui veut, il est facile d'écarter ce sujet du débat. Quelle que soit l'âme , esprit ou matière, les pensées et les passions sont toujours des passions et des pensées, et tout le monde entend par ces mots les mêmes phénomènes, comme tout le monde comprend les mêmes phénomènes par les mots de lumière et de chaleur, qu'ils soient dus à un fluide impondérable, à un phlogistique, à une espèce de vibration ou à toute autre cause. Que l'on ouvre donc le livre de Cabanis, qu'on hse son onzième mémoire De Vin-
^ Physiologie de l'homme aliéné, p. 55.
fluence du moral sur le physique ^ ou celui de Feuchtersleben, que l'on regarde autour de soi, ou mieux encore, que l'on regarde en soi-même , et l'on confessera que l'influence des états de l'âme sur les états du corps est constante, universelle, puissante, qu'il n'y a pas un instant dans la durée , pas un point dans le corps où elle ne s'exerce, qu'il est impossible d'assigner à son pouvoir une limite précise.
En vain Cabanis défmit-il l'influence du moral sur le physique, « l'influence du système cérébral comme organe de la pensée et de la volonté sur les autres organes dont son action sympathique est capable d'exciter, de suspendre et même de dénaturer toutes les fonctions; » il ne dénature pas lui-même la pensée et la Yolonté parce qu'il en dénature le principe. La définition du moral ou plutôt de son principe est discutable ; le fait de son influence sur le physique ne l'est pas. (( La grande influence de ce qu'on appelle le moral sur ce qu'on appelle le physique est un fait général incontestable ; des exemples sans nombre la confirment chaque jour, et tout homme capable d'observer en a retrouvé mille fois les preuves en soi-même. Plusieurs auteurs de physiologie et plusieurs moralistes ont recueilli les traits les plus capables de mettre dans tout son jour cette puissance des opérations intellectuelles et des passions sur les divers organes et sur les diverses fonctions du corps vivant. 11 n'est aucun de nous qui ne puisse ajouter de nouveaux traits à ces recueils. Les hommes les plus grossiers et les plus crédules parlent eux-mêmes
des effets de rimagiiiation ; s'ils en sont plus souvent que d'autres les jouets et les Yictimes, ils savent du moins quelquefois les observer et les reconnaître dans autrui ^ » Feuchtersleben dit plus clairement encore : c( Nous laisserons aux philosophes qui ont du temps à perdre toute recherche sur la distinction à étabUr entre le corps et l'âme et même sur l'existence de l'un et de l'autre. Il importe peu que j'assigne à l'âme la puissance que les matérialistes attribuent à une certaine partie du corps ayant fonction de penser et de vouloir. De quelque nom qu'on désigne la cause , l'effet ne change pas, ni l'enseignement que j'en tire ^. » Cet enseignement, nous ne pouvons l'accepter tout entier, car il ne tend à rien moins qu'à remplacer, ou peut s'en faut, dans l'hygiène, dans la thérapeutique, dans la guérison et dans la production des maladies toute autre influence par l'influence de l'âme. C'est un excès qu'il importe d'éviter autant que l'excès contraire; il ne faut ni diminuer ou méconnaître en général l'influence des états du corps sur les états de l'âme, ni amoindrir ou nier l'influence des phénomènes moraux sur les faits physiques ; il ne faut exagérer en particulier ni la fréquence et l'efficacité des causes physiques au détriment des causes morales, ni la puissance et l'étendue de celles-ci au préjudice des premières dans la production de la folie. 11 importe surtout de bien concevoir quelles sont ces causes et, s'il est
^ Cabanis, Des rapports du physique et du moral, édit. GerisC; p. 506, 519.
^ Feuchterslebeii; Hygiène de Vdme, %^ édit*, p. 69,
possible , comment elles agissent , causes morales aussi bien que causes physiques.
Il y a des phénomènes où Finfluence de l'âme sur le corps est incontestable et incontestée, ce sont les phénomènes de la locomotion. Cette puissance locomotrice de l'âme ne s'exerce que sur certains organes et avec plus ou moins de facilité, de fréquence et de précision; les membres thoraciques et abdominaux , la tête, la masse du tronc lui sont également soumis dans leur ensemble, très-inégalement dans leurs détails. L'âme l'exerce de deux façons différentes : elle veut mouvoir ou elle meut les membres sans le vouloir expressément; mais la volonté libre étant un caractère purement spirituel de l'activité de l'âme , le phénomène de la locomotion est le même, qu'il soit ou non voulu librement. Ces mouvements du tronc, de la tête ou des membres ne s'opèrent point par une action directe de l'âme sur les membres eux-mêmes, mais par l'intermédiaire des nerfs rachidiens et de ceux mêmes d'entre ces faisceaux nerveux qui ont leur racine à la partie antérieure de la moelle épinière, en un mot, par des cordons nerveux spéciaux, dans lesquels l'innervation se produit du centre à la circonférence, et distincts d'autres cordons, instruments de la sensation, où le phénomène suit la route inverse. Mais ces nerfs rachidiens antérieurs ne sont pas eux-mêmes l'organe tout entier de la puissance locomotrice, ils ne sont que le prolongement de la moelle dont ils sortent et de la masse de l'encéphale. Sans entrer inutilement dans le détail, l'encéphale, cen-
tre du système nerveux rachidien, est ainsi la première extrémité de l'organe de la locomotion, la partie de cet appareil sur laquelle volontairement ou non Fâme exerce sa puissance locomotrice.
La locomotion est sans doute Teffet le plus manifeste de Faction de l'âme sur le corps, parce qu'il est le plus grossier, parce que les parties du corps dans lesquelles il a lieu sont les plus massives , les plus visibles et les plus connues, enfin parce qu'il peut être et est souvent produit volontairement, et que partout où la volonté intervient l'âme révèle clairement son action. Mais l'âme exerce encore son influence d'une tout autre manière et sur de tout autres parties du corps que celles qui sont soumises à la locomotion volontaire. Cette autre espèce d'influence est plus générale, plus étendue, plus constante que la puissance locomotrice , elle est plus obscure, plus inexplicable, sans être moins réelle. Nous avons une conscience claire de notre puissance locomotrice et de l'usage que nous en faisons, nous ne soupçonnons parfois qu'avec peine cette autre influence de notre âme. Celle-ci s'exerce particulièrement sur ceux des organes corporels qui échappent précisément à l'action volontaire du pouvoir locomoteur, sur les organes de la vie nutritive, et il n'est aucun point du corps qu'elle n'atteigne. La puissance locomotrice n'agit pas sans cesse, elle a ses intermittences, elle est amoindrie ou suspendue dans le sommeil et dans la maladie ; celle-ci s'exerce sans relâche et avec plus de force encore dans la maladie et dans le som-
meil. Tandis que les nerfs rachidiens antérieurs et la naatière cérébrale dont ils émergent paraissent sufffiré comme instrument de l'action locomotrice, les nerfs gris^ ganglionnaires, semblent nécessaires à cette autre influence de l'âme plus profonde et plus obscure. Malgré cette obscurité qui en voile la conscience aux yeux du psychologue et le mode de production à ceux du physiologiste, l'influence de l'âme sur les organes et les fonctions de la vie nutritive est certaine. Depuis la rougeur dont le sentiment de la honte colore le front du menteur, jusqu'aux stigmates que l'adoration d'un Dieu crucifié fait apparaître en des jours déterminés aux mains, aux pieds, au flanc d'une extatique, depuis la nausée que provoque la vue d'un mets dégoûtant jusqu'aux crises nerveuses que produit dans toute une communauté rehgieuse le spectacle d'une hystérique en fureur, cette influence des états de l'âme sur cenx du corps contribue à produire une infinité d'effets de toute espèce, de toute valeur, que personne, comme dit Cabanis, ne peut contester et dont chacun peut grossir la Hste. C'est cette sorte d'influence qu'on appelle plus généralement l'action du moral bur le physique presque à l'exclusion de la puissance locomotrice. En quoi consiste-t-elle^ comment agit-elle, si toutefois nous le pouvons savoir?
Notre but est de découvrir si l'âme, dans certains états particuliers, n'est pas capable d'agir et n'agit pas en efiet sur le corps avec assez de force pour produire en lui cette altération morbide spéciale qui est l'élément
corporel de la folie. Ne nous contentons pas de constater comme un fait irrécusable l'influence générale du moral sur le physique ; prenons des exemples où cette influence cause dans le corps, non pas seulement quelque phénomène réguher ou vulgaire, quelque modification superficielle et passagère d'un organe quelconque, mais une altération profonde et même mortelle de quelques organes déterminés.
Un domestique anglais, pour avoir lu dans un journal le récit d'une mort horrible causée par la morsure d'un chien enragé, se trouva immédiatement atteint luimême d'hydrophobie et ne fut sauvé que par le traitement approprié à cette maladie ^ Des médecins préviennent un condamné à mort qu'il va prendre dans un Ut la place à peine refroidie du cadavre d'un cholérique, qu'il aura sa grâce s'il échappe à la contagion : il se couche et meurt du choléra; il n'avait pris la place d'aucun cadavre, encore moins d'un cholérique, c'était un mensonge et une expérience. Il n'est pas besoin de multiplier les exemples ni de les choisir parmi les phénomènes les plus extraordinaires. Chacun sait que la rage le choléra , les maladies contagieuses et épidémiques sont celles où la crainte du mal paraît être le meilleur auxiliaire du mial lui-même. Or il est bien plus malaisé de comprendre et d'exphquer ces faits, comment la simple pensée de la rage, la peur du mal cholérique, causes toutes morales, provoquent en effet la rage et le
1 Feuchtersleben, Hygiène de l'âme, p. 79.
choléra, que de concevoir qu'une cause de même nature produise un autre mal organique, celui de la folie. En effet, ces exemples mettent hors de doute l'action efficace et morbifique de certains états de l'âme sur les organes de la Vie nutritive, c'est-à-dire sur les plus éloignés du centre nerveux, sur ceux qui, toujours soustraits à l'empire de la volonté locomotrice, paraissent aussi les moins susceptibles d'être altérés ou seulement modifiés par l'influence de l'âme. Dès lors qui ne conçoit sans peine que cette influence exercée incontestablement par Fâme pour y engendrer la maladie sur des organes qu'elle ne tient jamais visiblement sous sa dépendance immédiate, qui sont les organes d'une vie à peu près étrangère à la sienne , sur lesquels eUe n'agit que par l'intermédiaire du système cérébral et nerveux, Fâme la puisse exercer aussi fortement, aussi efficacement sur un organe auquel elle est intimement unie, que la doctrine matérialiste confond et identifie avec elle-même , qui est au moins l'instrument organique de ses principales manifestations, sur lequel il est certain qu'eUe exerce déjà une action volontaire pour mouvoir les membres, et involontaire pour porter dans les organes et les fonctions de la vie animale et nutritive le contre-coup de ses pensées, de ses passions, de ses états violents?
On demandera naturellement comment l'âme exerce une telle influence, comment elle cause l'altération de la substance cérébrale et porte le trouble dans ses fonctions. Nous voudrions bien savoir, en effet, le com-
ment de cette action , mais il nous échappe ; il nous échappe, mais le fait n'en est pas moins certain. Nous voudrions bien savoir aussi comment la volonté met le bras en mouvement, comment le corps exerce en sens contraire son action sur Tâme; mais, parce que nous ignorons et ignorerons vraisemblablement toujours de quelle manière le fait s'accomplit , nous ne doutons pas pour cela qu'il ne s'accomplisse , car nous le voyons. Nous ne doutons pas non plus que les nerfs n'agissent sur les muscles, ne les contractent ou ne les relâchent, parce que nous ignorons comment ils agissent, que le monde extérieur n'influe sur les nerfs pour provoquer dans l'âme la sensation ; nous ne doutons pas qu'un organe n'influe sur un autre, n'y porte le trouble, que le froid aux pieds ne provoque une modiflcation morbide dans les parois muqueuses des bronches et des fosses nasales; nous ne doutons pas, en un mot, des faits évidents parce que nous ne comprenons pas comment ils se produisent. Ne doutons pas davantage de l'action exercée par l'âme sur le cerveau qu'elle modifie ou qu'elle altère, car c'est aussi un fait évident. Sans prétendre découvrir ce comment incompréhensible, l'un des secrets que veut garder la nature, on peut chercher à éclairer davantage l'action que l'âme exerce sur l'organe cérébral pour y provoquer le mal corporel de la fohe.
Dans quelles conditions, en vertu de quelles lois l'âme produit-elle un tel etïet? Quels sont les facultés ou les états de l'âme qui exercent cette influence ? Est-ce
à la volonté, à la pensée, à la passion, à l'imagination, à quelqu'un de ces états en particulier ou à toutes ces facultés indistinctement qu'il la faut attribuer?
Des différentes facultés de l'âme, celle qui peut sembler le plus naturellement capable d'agir sur les organes pour produire en eux des modifications de toute espèce, est celle qui représente le mieux l'activité , la puissance, l'énergie même de l'âme, la volonté qui tient déjà sous sa dépendance une grande partie de notre corps et s'en fait obéir pour un certain nombre de mouvements d'ensemble ou de détail. C'est la thèse de Feuchtersleben qui nous cite pour preuves et pour exemples qu'un stoïcien, voulant démontrer à Pompée que la douleur n'est point un mal, triompha en sa présence d'un violent accès de goutte , que des sauvages las de vivre se couchent et meurent par la seule puissance de leur vouloir. V Hygiène de F âme n'est qu'un long plaidoyer en faveur de l'âme et de son influence sur le corps, particulièrement en faveur de la volonté et de l'efficacité de son intervention soit pour produire, soit pour soulager et guérir les maux corporels ; c'est un dithyrambe inspiré sur ce thème : vouloir, c'est pouvoir, veuillez guérir et vous guérirez. Prise à la lettre , cette doctrine est au moins une exagération ; dans quelque mesure qu'on la tempère, c'est une méprise. S'il ne s'agissait que de prouver que la volonté ne doit pas être rangée sans autre explication au nombre des causes morales du mal organique de la folie, la preuve serait bientôt faite. Si énergique en effet que soit
la volonté, si puissante et si directe que l'on suppose v son action dans la production ou la guérison des maladies, quand il est question du mal corporel de la folie, de la production et non de la guérison de ce mal particulier , la volonté est évidemment hors de cause : on ne veut pas être fou. Tout au plus pourrait-on, moins justement encore que spécieusement, rendre la volonté responsable de Vinvasion de la folie parce qu'elle a laissé faire et non parce qu'elle a fait, parce qu'elle aurait pu en prévenir l'explosion par un effort énergique et persévérant. Ainsi la volonté n'agirait que par sa négligence ou son abstention , elle serait coupable de n'avoir point voulu, du moins avec assez de courage; on suppose qu'elle aurait pu empêcher le mal, en tout cas n'est-ce pas elle qui le produit? Ce qui revient à dire que la folie est l'effet direct d'autres puissances auxquelles un peut seulement avec plus ou moins de raison accuser la volonté de ne pas s'être assez énergiquement opposée, La doctrine de Feuchtersleben pourrait donc être applicable à la guérison de la foHe ou à l'hygiène qui la prévient , eUe ne l'est pas évidemment à sa production. Mais, élargissant un instant la question au delà des limites de la folie, nous voulons montrer que le médecin viennois se trompe et avec lui ceux qui seraient tentés de rapporter à l'action directement efficace de la volonté les elfets généraux de ce qu'on appelle l'influence du moral sur le physique en dehors des phénomènes de la locomotion.
Les philosophes qni font à l'âme la plus large part
dans la production des phénomènes corporels, ceux qui lui rapportent comme à leur véritable principe toutes les fonctions de la vie nutritive, Stahl et les nouveaux adeptes que le dix-neuvième siècle a fournis si inopinément à l'animisme, ceux-là mêmes ne vont pas jusqu'à prétendre que l'âme gouverne ces fonctions de la vie corporelle avec conscience , raison ni volonté. C'est à un instinct aveugle, à une science sans conscience, à une énergie de l'âme sans volonté qu'ils attribuent le gouvernement de la vie organique : tant il est vrai que la volonté n'a que la moindre part dans l'action du moral sur le physique.
Pour éclairer l'origine et le mode de cette influence générale, prenons-la, s'il se peut, sur le fait, et pour cela ne choisissons pas ces effets manifestement exceptionnels qui ne sont à la portée que d'un Zénon ou d'un brahmine, mais les exemples les plus vulgaires que le moins stoïcien des hommes peut éprouver sur luimême et réaliser facilement. Il ne s'agit donc ni de provoquer, ni de dissiper un accès de goutte, ni d'appeler ni de faire fuir la mort qui ne paraît pas plus être à notre commandement que la vie ou la santé , ni d'essayer notre influence sur des organes qui paraissent être absolument soustraits à la puissance de la volonté, sinon à celle de l'âme. Il y a des phénomènes vulgaires, des états coutumiers de nos organes où il est manifeste que la volonté intervient souvent ou peut intervenir pour une part quelconque; ils sont donc tout à fait propres à nous servir d'exemples et à nous révéler
comment et jusqu'à quel point la volonté participe à la production de cet effet. Le sommeil nous gagne souvent malgré nous, il nous faut souvent vouloir expressément ne pas dormir , lutter énergiquement contre le sommeil pour demeurer éveillés. Mais souvent aussi nous appelons le sommeil, nous voulons dormir et nous dormons; il y a même certaines personnes qui ont la faculté singulière et précieuse de dormir, comme on dit, à volonté. Est-il bien vrai cependant que ce sommeil de commande soit l'effet direct de la volonté ?
Un examen rapide des faits les plus connus et les plus journaliers prouve au contraire que la volonté ne peut rien directement sur le sommeil, que ses efforts le feraient plutôt fuir devant une trop grande tension de l'esprit , que la volonté n'agit que par des moyens détournés qui seuls sont sous sa main, qu'en plaçant le corps et l'esprit dans certaines conditions favorables au sommeil, où il aime à se produire. Ce qui dépend directement de ma volonté, c'est de coucher mes membres sur le lit, de les étendre ou de les plier dans une situation commode qui permette la détente des muscles fatigués, c'est d'abaisser les paupières, de maintenir les yeux fixes dans une sorte de strabisme derrière le voile qui les couvre ou de les laisser nager sans direction, c'est de chasser de mon esprit toute idée importune, de n'attacher à aucun objet une attention particulière, de penser à tout, ou, s'il est possible, de ne penser à rien. Yoilà tout ce qui dépend de ma volonté ; tout cela voulu, tout cela fait , le sommeil peut s'emparer des organes
que la volonté lui livre ; la volonté a appelé, préparé le sommeil, il n'est pas lui-même l'effet de la volonté. J'ai pour m'endormir appliqué le précepte de Bacon , nuri' quant naturœ imperatur nisi parendo ; }dî pour ainsi dire tendu un piège à la nature, j'ai flatté ses goûts, obéi à ses lois, j'ai mis volontairement mon corps dans un état aussi voisin que possible de celui où le sommeil le jette; mais ici cesse la puissance de ma volonté, la nature seule fait le reste. Encore, ces petits moyens, ces circonstances favorables au sommeil , seules choses que ma volonté tienne sous sa dépendance, n'en dispose-t-elle pas absolument ; encore cet appel détourné fait au sommeil n'est-il pas toujours entendu. Souvent la nature refuse de saisir l'occasion que je lui offre, le sommeil fuit mes paupières closes et tous mes organes préparés à le recevoir. 11 ne s'agit pas cependant de quelqu'un de ces effets extraordinaires que la nature semble seule pouvoir produire dans Tindépendance de sa force toute-puissante et sans le concours de l'âme et de la volonté, mais d'un état vulgaire et presque d'une fonction que le corps ne remplit jamais si facilement qu'avec le consentement de l'esprit, où la nature aime à avoir la volonté pour complice.
Il y a certaines parties du corps, les yeux, les lèvres, les muscles de la face, qui se meuvent alternativement et indifféremment sous l'empire des forces aveugles de la nature ou sous le commandement de la volonté , qui sont appelées les miroirs de l'âme et semblent avoir, entre autres attributions , celle d'exprimer les divers
états de l'esprit par les rires , les pleurs , les sanglots, ]a rougeur, la pâleur et ces mille modifications indéfinissables qu'on appelle le jeu de la physionomie. Et cependant l'influence directe de la volonté sur ces organes est plus bornée qu'on ne pense. On contracte volontairement ses lèvres, on pousse volontairement des gémissements inarticulés, on fait jouer instantanément tous les muscles de la face, mais on ne rit franchement, on ne pleure de vraies larmes, on ne rougit, on ne pâlit que quand on a dans le cœur les sentiments qu'expriment les traits de la physionomie. Quand on veut les exprimer sans les ressentir, on grimace plutôt qu'on ne rit ou qu'on ne pleure; un enfant se trompe à peine à ces masques maladroits que la seule volonté applique sur le visage. Ceux-là mêmes qui ont pour profession de mentir avec art, les acteurs, les mimes qui se font une étude de soumettre aux ordres de la volonté le rire, les larmes, tous leurs membres et tous leurs muscles, n'ont pas encore trouvé un meilleur moyen pour bien exprimer par leurs attitudes et le jeu de leur figure tous les états de l'âme, que d'éprouver réellement les sentiments qu'ils veulent rendre. C'est là le secret des grands comédiens , de sentir et non de feindre les passions, d'être et non de jouer, en s'identifiant avec eux, les personnages qu'ils représentent \
Lorsque l'empire de la volonté est si boiiié sur des organes qu'elle tient cependant en partie sous sa dépen-
* Voy. Poésies d'Alfred de Musset ; A la Maiibran,
claiice immédiate et qui sont les interprètes de l'âme, comment exercerait-elle une influence directe et réellement efficace sur des organes dont il est visible qu'elle ne possède pas habituellement la direction et sur des fonctions purement vitales? On cite pourtant comme un fait positif et qui prouverait que la volonté peut accélérer ou ralentir, peut-être suspendre tout à fait le cours du sang et les pulsations du cœur, l'exemple rapporté par le docteur Cheyne : « Le colonel Townshend pouvait se donner toutes les apparences de la mort. Il se couchait sur le dos et ne bougeait plus. Un jour le docteur Cheyne lui prit la main et sentit le pouls baisser peu à peu ; il lui mit une glace devant la bouche, aucun souffle ne ternit le verre. Le médecin eff'rayé crut que la plaisanterie s'était changée en une triste réalité. Mais au bout d'une demi-heure le mouvement reparut, le pouls et les battements du cœur devinrent sensibles et le colonel reprit la parole. » Le fait, supposé vrai, ne prouve nullement que le ralentissement et la suspension réefle ou apparente des battements du cœur fussent chez ce singulier sujet l'effet direct de la volonté ; il prouve bien moins encore que la volonté puisse étendre communément son empire sur tous les organes et toutes les fonctions. Ce colonel ne tombait-il pas quelquefois en syncope, n'y était-il pas tombé, une première fois au moins, comme on y tombe en Europe et partout, sans le vouloir ? Si cela était , il serait légitime de voir en lui un de ces malades qui tombent à volonté dans une crise d'hystérie , d'épilepsie , de catalepsie , parce
qu'ils sont très-involontairement coiitumiers du fait, c'est-à-dire un homme dont la volonté, si énergique qu'elle soit, n'est pas capable de suspendre le cours du sang dans ses vaisseaux, mais qui peut renouveler volontairement certain concours de circonstances favorables à la syncope qui provoquent la nature, tout comme nous appelons le sommeil qui cependant n'est pas à nos ordres en lui préparant volontairement quelques-unes des circonstances où il aime à se produire. 11 faudrait savoir encore si ce n'est point en agissant sur les organes respiratoires, dont le jeu peut être indifféremment réglé par la volonté ou par les forces aveugles de la vie, en ralentissant, en suspendant leurs fonctions, en s'asphyxiant pour ainsi dire volontairement, que cet étrange personnage parvenait à ralentir , à amoindrir, à suspendre indirectement les fonctions corrélatives des vaisseaux sanguins et le cours du sang dans ces vaisseaux. Dans l'un ou dans l'autre cas ou dans tous les deux à la fois, le phénomène, sans cesser d'être étonnant et peu commun, n'aurait cependant rien d'incompréhensible ou d'absolument nouveau , il trouverait ses analogues, rentrerait sous la loi commune et ne pourrait plus être donné comme une preuve de l'action directe de la volonté sur les organes et les fonctions de la vie.
La santé serait vraiment une chose trop facile à conserver ou à reconquérir s'il suffisait de vouloir pour pouvoir; nous réaliserions de bien autres miracles que le colonel Townshend, si seulement une volonté énergi-
que et persévérante était capable de produire dans les organes par une action immédiate la santé ou la maladie, les phénomènes vitaux ou morbides de toute espèce.
La volonté n'agit directement que sur quelques organes ou sur quelques fonctions déterminées ; sur les autres elle n'exerce qu'une influence lointaine , rare, incertaine et indirecte qui ne permet pas qu'on lui rapporte comme à leur véritable cause les effets du moral sur le physique , à l'exception d'une partie des phénomènes de la locomotion.
A défaut de la volonté, est-ce la pensée qui possède cette force d'une efficacité directe, capable de modifier de mille manières les organes et les fonctions de la vie? On se demande volontiers avec Leuret s'il est raisonnablement possible de concevoir qu'une idée obstrue ou désobstrue les vaisseaux sanguins, soude l'un à l'autre ou dessoude des tissus ou des organes naturellement séparés ou continus. On se rappelle encore que si Malebranche en est arrivé à supposer que Fâme n'agit pas en effet sur le corps, même pour en mouvoir volontairement les membres, c'est parce qu'à l'exemple de Descartes il faisait consister l'essence de l'âme dans la pensée. D'une autre part, cependant, il semble bien que ce soit assez d'une pensée pour accélérer le cours du sang ou produire de plus graves désordres dans l'économie corporelle : l'esprit pense à un objet, aussitôt le pouls croît en force et en fréquence, le sang afflue au visage ou prend un cours opposé, et bien d'autres révolutions plus profondes s'accomplissent encore dans
rorganisme à la suite des pensées qui nous occupent. Le fait est certain, mais il n'y a pas un moment où l'esprit soit occupé d'une pensée sans être en même temps ému d'un sentiment quelconque. Il y aurait donc à rechercher , avant d'attribuer aux pures conceptions de l'intelligence cette puissance incompréhensible sur les organes, si la modification, superficielle ou profonde, qui s'opère dans l'organisme n'est point causée par l'émotion que l'idée provoque, bien plutôt que par l'idée elle-même. C'est bien ainsi que Feuchtersleben , qui exalte aussi haut que celle de la volonté l'influence de la pensée sur les organes, expHque cette influence, a Pour le philosophe, dit-il, qui s'adonne à des recherches profondes sur l'essence de l'homme, il n'existe peut-être pas de phénomène plus remarquable que la puissance donnée à l'idée abstraite d'agir sur l'organisme physique par l'intermédiaire de ce qu'on appelle le sentiment intellectuel. C'est là une prérogative distinctive de l'homme, qu'en lui des idées peuvent faire naître des sentiments et qu'au moyen de ces sentiments intellectuels l'esprit influence le corps, comme le corps influence l'esprit au moyen des sentiments matériels proprement dits. Les êtres inférieurs à l'homme ne pensent pas ce qu'ils sentent ; les intelligences pures pensent et ne sentent pas. Dans l'homme seul il existe entre le corps et l'âme un rapport qui s'exprime par le sentiment intellectuel ^ » C'est bien ainsi que les choses paraissent se
^ Feuchtersleben, Htjgiène de l'âme, p. 124.
passer : c'est à la suite d'émotions vives et de passions violentes que s'accomplissent dans les organes les plus profondes modifications; les conceptions abstraites, impuissantes à nous émouvoir fortement, ne produisent pas de pareils elFets. Un problème d'algèbre n'accélère pas le cours du sang , mais c'est peut-être l'ardeur que met le savant à le résoudre, l'amour, la passion du vrai qui s'allume à la question proposée.
Nier l'influence des sentiments sur les organes serait soutenir un paradoxe. Cependant est-il bien compréhensible, est- il bien vrai qu'à l'exclusion de la pensée pure, et, dans le plus grand nombre des cas^, de la volonté elle-même, les sentiments aient ce pouvoir? Qu'ont-ils donc dans leur nature qui leur confère ce privilège? Beaucoup de psychologues prétendent que la sensibilité est une sorte de quahté inerte , passive , et le langage consacre cette croyance en appelant du nom de passion tout sentiment qui se distingue de la foule et domine un instanl dans l'âme. C'est à coup sûr une erreur et du langage et de la psychologie ; rien n'est moins passif qu'une passion, mais penser et vouloir sont bien moins encore des états passifs de notre âme. Il n'y a rien dans le sentiment, dans la passion considérée en elle-même qui la rende plus capable que la pensée, que la volonté surtout, d'agir sur les organes et sur les fonctions de la vie. Pourtant le fait est incontestable, c'est à la suite des passions que se manifeste le plus évidemment l'influence du moral sur le physique.
Toutes ces contradictions ne sont qu'apparentes.
L'influence du moral sur le physique est hors de cause, car personne ne songe sérieusement à la contester; mais il nous semble qu'on se paye trop facilement d'un mot, quand on dit que les passions agissent sur les organes, et que leur puissance n'a pas de limites assignables, tandis qu'une simple idée n'a pas ce pouvoir et que la volonté ne le possède que sur certains organes et sur certaines fonctions déterminées. Ce pouvoir, ni le sentiment, ni l'idée, ni la volonté, si l'on fait exception des organes de la locomotion et de la vie de relation, ne le possèdent à titre particulier de sentiment, d'idée ou de volonté ; mais tous le possèdent à un même titre général, parce que vouloir, penser, sentir sont des états de l'âme. La puissance créatrice qui a fait l'homme esprit et matière , corps vivant et personne morale , a imposé cette loi, en formant notre être d une double nature, que l'âme et le corps vécussent dans une étroite et constante sympathie. Le duel, l'antagonisme de l'esprit et de la chair n'est vrai qu'au point de vue de la morale ; à ceux de la physiologie ou de la psychologie, ce n'est qu'un dualisme harmonieux. Toute modification de notre corps appelle une modification correspondante et sympathique de notre âme, plus ou moins nettement aperçue de la conscience. C'est en cela que consiste l'influence du physique sur le moral, qui comprend bien d'autres faits que les sensations provoquées dans l'âme par les appareils spéciaux des organes des sens. Tout état de notre âme, tout phénomène de l'ordre moral, pensée, sentiment, volonté, est réciproque-
ment représenté dans le corps par une modification organique visible ou secrète, normale ou morbide. C'est en cela que consiste Tinfluence du moral sur le physique , qui comprend aussi bien d'autres faits que les mouvements volontaires ou involontaires d'un certain nombre d'organes corporels. Yoilà le fait indubitable, débarrassé de toute interprétation arbitraire, dont le comment ou le modiis fiendi comme dit Leibnitz, nous échappera toujours. C'est à ce fait général et incontestable qu'il faut nous en tenir; tout inexpliqué qu'il demeure, il est plus clair et plus compréhensible que les hypothèses gratuites où l'on étend le domaine de la volonté jusqu'à comprendre dans les limites de sa puissance directe tous les organes et toutes les fonctions du corps, où Ton attribue à la sensibilité une influence sur les organes que l'on refuse à la pensée.
L'influence du moral sur le physique est générale, elle appartient à l'âme tout entière et dans tous ses états, aux sentiments comme aux pensées, aux pensées comme aux volontés ; elle appartient à chacun parce que chacun est au même titre un état de l'âme; elle n'appartient à aucun parce qu'il est sentiment plutôt que pensée , volonté plutôt que sentiment. Entre tous ces états de l'âme, celui-là seulement a plus d'influence sur l'état des organes , qui est un état plus violent de l'âme. Or c'est là le seul privilège des passions qu'on n'appelle de ce nom que quand l'émotion de l'âme dépasse la mesure commune : toute passion est un état violent. Les passions exercent une plus puissante in-
fliience sur Torganisme , parce qu'elles sont violentes et non parce qu'elles sont passions. Une volonté énergique peut aussi, tout comme une passion, influer sur des organes qui échappent à la puissance locomotrice ; mais ce n'est point parce qu'elle est volonté qu'elle acquiert à un moment donné un pouvoir qu'elle n'a pas continuellement , c'est parce qu'elle est énergique, parce qu'elle est, tout comme une passion, un état violent de notre âme. C'est parce que je veux, parce que je fais un acte spécial de volonté que mon bras est mù ou tout mon corps soulevé ; ce n'est pas parce que je veux librement, mais parce que le fait d'une volonté ferme, tout comme le travail de la pensée ou l'émotion de la colère, est une tension de l'âme et un violent effort, que mon regard brille, que mon visage s'anime ou se contracte, que mon sang bat mes artères avec force. Et l'on peut dire, sans jouer sur les mots, que c'est involontairement que la volonté agit sur les organes et les fonctions de la vie. Une pensée même, si elle est profonde et opiniâtre, est capable de semblables effets, car une telle pensée est , aussi bien qu'une volonté ou qu'une passion , un effort violent de l'esprit qui a son retentissement dans le corps.
Quand on parle de la puissance de l'imagination sur les organes et les fonctions de la vie , on ne doit pas entendre et, sans que l'on s'en rende bien compte, on n'entend pas autre chose que cette corrélation constante des états de l'âme et du corps qui n'est point l'œuvre de la volonté libre et locomotrice. Aucun mot
de la langue vulgaire ou philosophique n'est plus mal défini que le mot imagination et ne désigne un plus grand nombre de puissances ou d'effets plus divers. Mais sous les formes les plus différentes ce qui constitue le fond et l'essence de l'imagination, c'est cette puissance qu'a l'âme de faire participer le corps à tous ses états, de provoquer dans les organes des modifications sympathiques à ses sentiments, à ses idées , aux efforts de sa Toloiité. C'est par cette même puissance générale que l'esprit qui se souvient du passé l'évoque et le voit encore comme s'il était là présent et visible, que le malade imaginaire ressent en effet l'atteinte de tous les maux qu'il redoute ou dont il entend parler , que les conceptions de l'artiste ou du poëte prennent une forme sensible qu'il traduit pour nous avec des couleurs ou des sons. Attribuer à l'imagination l'influence du moral sur le physique, c'est moins en trouver la cause que remplacer un mot par un mot synonyme.
Il n'est pas un état de l'âme qui ne se reflète dans le corps et ne s'y traduise par quelque modification organique. Les plus violents de ces états provoquent naturellement dans les organes les modifications les plus visibles ou les plus profondes et jusqu'à de véritables révolutions. Telles sont précisément les passions ; une passion est pour l'âme elle-même un désordre et un état malsain; il n'y a rien d'étonnant que les passions turbulentes soient plus capables que tout autre état de l'âme de causer le trouble et la maladie dans les organes. Si énergique que puisse être la volonté, sa force
iê2 DES CAUSES DE LA FOLIE.
est plus calme que celle de la passion, son influence sur le physique est moindre et moins propre à provoquer le désordre organique qu'à le réparer , car vouloir est pour Fâme un effort salutaire, un développement régulier, un exercice fortifiant de son énergie. Penser est aussi un état calme, un usage légitime des forces de l'esprit, qui n'a point sur les organes la puissance impétueuse et maligne de la passion. C'est seulement lorsque la volonté se bute et s'obstine à poursuivre des chimères , lorsque la pensée s'occupe opiniâtrément d'un objet exclusif ou se nourrit complaisamment d'idées ridicules et contradictoires, lorsqu'elles deviennent ainsi un abus des forces de l'âme, lorsqu'elles fatiguent sans profit ni trêve le ressort fragile de l'organisme, c'est alors seulement qu'elles peuvent acquérir la force malfaisante et atteindre aux effets de la passion.
11 n'en est pas autrement de l'influence spéciale des divers états de l'âme sur la production du mal organique de la folie , que de l'influence générale du moral sur le physique. C'est suivant les mêmes lois, dans les mêmes conditions, dans les mêmes proportions que la passion, la pensée, la volonté sont capables de produire dans le cerveau l'altération secrète qui est le premier élément de la folie. Toute commotion subite et violente de l'âme, douleur ou joie, toute passion sourde et persistante, envie ou tristesse, capable de briser brusquement le ressort de la vie ou d'en tarir lentement la source, ou de porter le désordre dans ses fonctions, est capable aussi de jeter le trouble dans l'organe central
d'où rayonnent tous les autres. Tout abus de la pensée ou de la volonté,, effort extraordinaire ou extraordinairemenl prolongé, rêves chimériques, utopies décevantes caressées avec amour, qui prennent peu à peu la place de la réalité et excitent plus vivement les sens que les images décolorées des objets extérieurs, peut faire détonner l'organe cérébral et déterminer la folie.
Ce n'est donc pas la volonté, ce n'est donc pas la pensée, ce n'est pas même la passion qui est, à parler rigoureusement, cause de la folie parce qu'elle est, celle-ci la passion, celle-là la pensée ou la volonté; c'est l'état violent de l'âme , qu'il consiste dans la tension excessive de l'énergie volontaire ou intellectuelle, ou dans les émotions immodérées de la sensibilité. Mais, parce que c'est la passion qui dépasse le plus facilement ces bornes indéterminables qui sont comme la santé de l'âme, ce sont les passions qui provoquent le plus souvent par leur violence les désordres organiques de toute espèce et peuvent être considérées à ce titre comme les causes morales de la folie les plus communes et les plus puissantes.
Nous avons fait remarquer déjà qu'il n'y a guère de physiologistes qui nient formellement l'influence des causes morales sur la production de la folie, mais qu'il y en a beaucoup qui les relèguent volontiers au nombre de ces causes purement accidentelles à propos desquelles éclate la folie préparée de longue main par une cause plus profonde et plus efficace , le tempérament original ou héréditaire du malade ou quelque autre cause
de Tordre physique. Nous avons montré qu'une telle interprétation de Tinfluence des causes morales n'est acceptable qu'autant que la victime de la folie a donné des signes visibles d'une prédisposition innée ou héréditaire au mal auquel elle succombe, qu'autant que les causes morales qui semblent à uq observateur superficiel avoir déterminé la fohe sont hors de proportion avec l'effet qu'on leur attribue , qu'autant enfin que les différents états de l'âme , si violents cju'ils fussent , seraient absolument impuissants à produire dans les organes un désordre , une altération morbide quelconque. Nous croyons que la manière dont nous venons de présenter l'influence générale du moral sur le physique confirme et éclaire cette appréciation de la valeur des causes miorales dans la production de la fohe, et qu'en dépit de quelques partisans exclusifs des causes physiques, les causes morales doivent prendre rang à côté des premières. Si Ton meurt de douleur ou de joie, la douleur et la joie peuvent aussi déranger le cerveau; si un athlète dans un effort extraordinaire peut se briser un membre ou un vaisseau , sans avoir préalablement ni nécrose, ni anévrisrne, une tension extrême ou prolongée de la volonté ou de la pensée peut fausser aussi bien l'instrument dont Fesprit abuse, sans qu'on aille supposer gratuitement que quiconque succombe ainsi à la folie avait déjà le cerveau malade.
Il est certain cependant qu'outre les malheureux qui sont dès leur naissance vraiment prédestinés au mal de la folie, parce qu'ils en ont reçu le germe avec le sang
OU parce que la nature dont les Yoies sont impénétrables l'a déposé dans leurs organes , il est des individus d'une constitution fragile qui atteignent le terme d'une longue existence sans perdre la raison , si cette existence s'écoule paisible et sans orages , qui résistent même aux chagrins ordinaires et aux accidents moraux dont la yie commune est traversée , mais qui paraissent devoir succomber plus facilement que d'autres à quelque grande catastrophe et y laisser leur raison. Que faut-il penser de ceux-là, à quelle cause faut-il attribuer leur chute, si quelque grande douleur semble les avoir précipités dans la folie? Est-ce leur organisation plus fragile qu'il faut en rendre responsable, est-ce l'excès de la passion qu'il en faut accuser? La science est aisée, l'art est difficile; il est relativement aisé d'établir en théorie que les causes morales sont capables de produire la folie aussi bien, sinon aussi souvent que les causes physiques ; mais il est difficile de décider dans chaque cas particulier si c'est à telle cause physique ou à teUe cause morale qu'on doit attribuer la fohe.
Le mal organique de la foUe, comme toute maladie corporelle, comme tout effet possible , n'est jamais le résultat d'une cause unique et manifeste. Parmi les causes de toute nature et de toute valeur qui concourent à produire un effet, lorsqu'il en est une dont le rôle est évidemment capital, toutes les autres s'effacent devant eUe et passent avec raison pour de simples occasions, de purs accidents, des circonstances insignifiantes. Mais lorsque deux causes également puissantes
et de natures diverses paraissent se réunir pour produire un effet commun, la prudence et le respect de la vérité commandent de ne point supprimer ni diminuer l'une d'elles pour faire triompher un système et légitimer un préjugé ; il faut les reconnaître toutes deux comme elles se présentent et attribuer la folie au concours d'une cause physique et d'une cause morale sohdaires l'une de l'autre, et l'une sans l'autre également impuissantes.
Il serait à désirer sans doute que le médecin qui n'a pas seulement le souci spéculatif d'énumérer les causes générales et possibles de la folie, mais encore la tâche de guérir le mal réel que ces causes ont produit, qui n'a pas un traité à faire, mais un traitement à prescrire, pût avoir un moyen assuré de discerner en toutes circonstances à quelle cause particulière il doit attribuer l'état de chacun de ses malades ; rien ne serait plus utile à connaître pour porter remède au mal. Mais ce qui importe au praticien n'est pas ce qui intéresse le plus le psychologue et le moraliste qui n'ont à formuler ni diagnostic ni pronostic. Ils ont atteint leur but quand ils se sont convaincus et quand ils ont prouvé que certains états violents de notre âme sont capables d'altérer l'organe cérébral et de jeter le trouble dans ses fonctions, et que l'on demeurerait presque aussi éloigné de la vérité si l'on attribuait toujours la foKe à des causes physiques que si on la rapportait invariablement à des causes morales.