‹ L'aliéné devant la philosophie, la morale et la sociétéChapitre 7 sur 25 · PREMIÈRES CONCLUSIONS · texte numérisé non relu

PREMIÈRES CONCLUSIONS

et définir exactement la folie. Or, si, à ne les considérer que médicalement, Terreur, le délire, la stupidité ne sont que des symptômes et ne constituent pas tout le mal qu'il faut attaquer et guérir, à juger la folie du point de vue psychologique, moral et social, ces symptômes prennent des proportions énormes et constituent seuls la folie. De quelque façon que Ton envisage les choses, il sera toujours faux de faire du délire, de la folie, une maladie propre et, comme on dit, idiopathique de Fesprit; cette foKe ou ce délire devra toujours être immédiatement rapporté à un état morbide des organes et rangé parmi les affections sympathiques ou consécutives. Mais cela n'empêche pas que l'erreur, le délire, la stupeur intellectuelle ne soient la chose capitale pour le psychologue, le morahste et la société, qu'ils ne soient même toute la folie, et cela, aux yeux et au dire du médecin lui-même, quand il s'agit de constater l'état du fou et non de le guérir. La preuve en est dans le mot même aliénation mentale cher aux médecins de nos jours, et qui ne désigne que le désordre de l'esprit, sans la moindre mention du trouble organique qui le provoque.

Un homme qui voit des objets imaginaires, qui entend des paroles qu'aucune bouche ne prononce, mais qui n'est pas dupe de cette sensation mensongère, qui corrige à l'instant son erreur, bien mieux, qui ne s'est pas laissé tromper un seul moment par ce jeu de ses organes fatigués ou malades, est-il fou? Personne ne s'avisera de lui donner un nom pareil; il pourra le

deveDir , mais il ne l'est pas encore , car il pourra se tromper et délirer, mais il ne se trompe ni ne délire. Il n'est pas fon, il n'est pas même halluciné, si pour l'être il faut prendre pour une réalité l'objet de l'hallucination. Il est certain pourtant que , quoique sain d'esprit, cet homme est dans un état particulier de trouble nerveux, cérébral ou organique. De telle sorte que l'erreur, le délire, la stupeur de l'intelligence, le désordre de l'esprit, quel qu'il soit, n'est pas à coup sur toute la maladie; mais il est l'essence de la folie. Le malade enfermé dans un asile ne cesse pas d'être malade de la maladie organique qui a le délire ou quelque autre désordre mental pour effet et pour symptôme, quand il cesse momentanément de délirer, mais il cesse pour le moment d'être fou. Il ne l'est pas encore, bien qu'il soit déjà malade de la maladie cjui amènera le délire, tant qu'il ne délire pas encore. En un mot, supprimez par la pensée ou par le fait, si cela est possible, le trouble intellectuel ou moral, vous ne supprimez pas pour cela le mal organique qu'il faut guérir et dont la guérison amènerait le complet retour à la raison; mais vous supprimiez la folie , car vous faites disparaître la seule chose pour laquelle un homme est considéré comme im fou, et l'est en réalité.

C'est que le point de vue médical est autre que le point de vue psychologique, sans que les façons dont on voit les choses soient pour cela contradictoires; c'est que, de toutes les maladies, la fohe est la seule qu'il faille 5 pour la bien définir, envisager sous ce double

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aspect. L'éternument, la toux, sont des symptômes et des effets du coryza ou de la bronchite ; parce que je cesse de tousser ou d'éternuer, le rhume n'est point guéri, il demeure; éterniier ou tousser n'est pour personne et à aucun point de Yue la chose capitale et qui constitue le rhume. Mais si toute maladie n'est pas guérie quand le délire ou Terreur du fou a cessé , le malade du moins cesse d'être fou. Partout ailleurs le symptôme n'a guère qu'une valeur indicative, à moins qu'il ne soit capable de produire lui-même des effets nouveaux qui altéreront davantage la santé du malade; mais, dans la foHe, l'erreur, le déhre, le désordre intellectuel est une chose capitale, à tel point que s'il n'y a pas erreur ou désordre de l'esprit, il n'y a pas folie, mais maladie quelconque, au jugement de la morale et de la médecine elle-même. Si le délire, le désordre intellectuel n'était à tous les points de vue qu'un symptôme, on pourrait, avec plus ou moins d'infaillibilité, juger de la gravité du mal organique par la gravité du symptôme, de la gravité de la lésion cérébrale ou nerveuse qui fait que le malade délire par la gravité même de son délire. Or c'est une vérité reconnue, que le plus violent délire n'est pas le signe de la maladie organique la plus grave et la plus difficile à guérir; le furieux qui déhre sur tous les points a plus de chances de guérison, est moins gravement malade que le monomaniaque qui paraît ne se tromper que sur quelques objets; cependant le premier est, à coup sûr, plus fou que le second.

Quand Leuret écrivait qu'un fou, c'est un homme qui se trompe, il donnait de la folie une définition erronée et pleine de dangereuses conséquences, parce qu'il entendait par ces mots que la folie est un mal de l'esprit lui-même, parce qu'il prétendait donner de la folie une définition médicale et complète et niait expressément que le trouble de l'intelligence eut pour cause immédiate et nécessaire celui des organes. Mais s'il n'avait prétendu que donner une définition psychologique et morale de la fohe et constater que ce n'est pas la maladie organique, mais le désordre intellectuel qui signale la folie aux yeux des hommes, à ceux de la morale et à ceux mêmes de la médecine, sans qu'on ait à s'enquérir de la cause immédiate de ce désordre intellectuel, sa définition, sans être parfaite, eut renfermé une bonne part de vérité, elle eût été défectueuse mais non pas erronée ; car il n'y a pas de folie sans erreur, sans déUre, sans trouble de l'intelligence ou de la sensibilité. S'il ne suffit pas de dire qu'un fou est un homme qui se trompe, parce qu'il y a bien des façons de se tromper qui n'ont rien à voir avec la folie, du moins se tromper, délirer, ne plus faire preuve que d'une intel- Hgence hébétée, d'une sensibilité émoussée ou pervertie, est la condition essentielle de la folie, sans laquelle, dans quelque état de maladie que soient les organes, même le cerveau et les nerfs, la folie n'existe point.

On ne doit donc pas se contenter de se placer à un seul point de vue pour considérer l'état du fou, sous peine d'en donner une définition incomplète et inexacte,

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môme dans sa généralité. Dire^ par exemple, que la folie est une maladie corporelle, cérébrale, nerveuse, apyrétique^ ou toute autre chose semblable, c'est déterminer d'une façon générale la cause prochaine de la foUe et le siège de cette cause, mais non la folie elle-même. Ajouter que cette maladie, cérébrale ou nerveuse, ou affectant tout autre organe, apyrétique ou accompagnée de fièvre, est caractérisée par le déUre, le trouble, Taffaiblissement des facultés mentales qui en sont les effets ou les symptômes, c'est encore donner de la folie une idée défectueuse et laisser croire que le délire ou le trouble intellectuel n'a qu'une valeur symptomatique, ce qui peut être plus ou moins vrai au point de vue médical et thérapeutique, mais ne Test pas du tout à tout autre point de vue; car ce symptôme est la seule chose ou du moins la chose principale pour laquelle le fou soit appelé fou, interdit comme tel, au lieu de jouir de tous ses droits, enfermé dans un asile au heu d'être traité dans un hospice ordinaire comme un malade de la paralysie ou d'une fièvre cérébrale , pour laquelle il soit considéré com^me aliéné et irresponsable de ses actes. La cause immédiate du trouble mental, le siège organique du mal qui le provoque sont nécessaires à déterminer au moins d'une façon générale pour qui veut connaître l'histoire du mal et l'attaquer dans son principe; mais, quelle que soit cette cause, où qu'elle réside, l'état intellectuel qui en est l'effet est un état spécial qui a sa valeur propre, qu'on ne peut mentionner légèrement comme un symptôme dans une défini-

lion complète et exacte. Une bonne définition , même générale, doit plutôt énoncer Terreur, le délire, le désordre intellectuel comme le point capital de la folie, et le rapporter à une maladie organique comme FelFet à sa cause prochaine ; car, encore une fois, si le meilleur moyen pour attaquer et vaincre la folie est de la combattre dans son foyer organique, si Ton ne peut faire disparaître le symptôme d'une manière durable qu'en supprimant le désordre physique qu'il révèle et dont il résulte, c'est le symptôme lui-m.ême qui est, cette fois, non la maladie, m.ais la folie ; c'est le symptôme, et non le mal physique, qui sépare le fou des autres hommes sensés, bien portants ou malades ; c'est le symptôme qui change complètement la situation de Fahéné par rapport à la société, à la morale, à la vérité. Si le foyer primitif de la folie est un mal physique, si ce mal a son siège dans le corps, dans le cerveau ou dans tout autre organCj la folie elle-même réside dans l'esprit.

Il ne s'ensuit pas qu'on doive considérer non plus la folie en elle-même, dans le seul esprit du fou, comme une chose en l'air, sans corps, sans cause et ne reposant sur rien; ce serait dire expressément ou laisser croire que la foKe peut naître spontanément dans l'intelligence, qu'elle a ses racines dans la seule pensée, qu'elle est une maladie essentielle de l'âme, du principe pensant; ce serait commettre une erreur bien plus grave encore et surtout bien autrement préjudiciable aux aliénés eux-mêmes. Il faut dire que la fohe est un désordre intellectuel, vérité capitale; mais, au lieu de

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laisser croire qu'elle soit une maladie intellectuelle, qu'elle puisse être engendrée spontanément dans l'esprit par le sophisme ou la passion comme toute autre erreur, il faut déclarer expressément que cet état spécial de l'esprit a sa cause immédiate dans un état morbide des organes corporels, que, si le seul état de l'esprit a les conséquences les plus graves, change presque tous les rapports intellectuels , moraux et sociaux de l'homme qui délire, s'il est, sans remonter plus haut, pour le logicien, pour le moraKste, pour le légiste, l'objet d'une étude spéciale, le psychologue lui-même ne peut le connaître et se l'expliquer même grossièrement, sans en chercher la cause dans les organes, le médecin surtout ne peut le guérir qu'en l'attaquant dans sa racine corporelle. Il faut déclarer enfin qu'on ne peut, sous peine de confondre, par exemple, l'imbécilUté avec la bêtise, le délire avec toute autre erreur, les actes les plus innocents avec les crimes les plus coupables, ne pas rapporter sans cesse la fohe à un état morbide des organes, ne pas la considérer comme un effet direct et nécessaire de cette cause. Même moralement, même psychologiquement, même logiquement, la fohe ne peut être exactement définie que par son principe organique; on ne peut s'en faire une idée vraie, quoique défectueuse, si l'on n'a pas sans cesse présent à la pensée que le siège de la folie est l'esprit du fou, mais que la cause directe de la folie siège dans les organes. Même médicalement, la maladie organique dont souffre l'insensé et qui opprime ou fait délirer son

intelligence ne peut être constatée et définie que par son symptôme moral. En un mot, on méconnaît également la nature particulière et essentielle de la folie, si l'on ne déclare pas expressément que le foyer de la folie est dans les organes, et la folie elle-même dans l'esprit.

L'état de l'esprit et celui des organes sont solidaires l'un de l'autre dans la science, comme ils le sont dans la réalité ; il faut absolument les considérer ensemble pour ne point se faire de la folie une idée incomplète et erronée. Mais il est difficile de mener de front ces deux études, d'envisager à la fois la folie et sous le point de vue médical et sous le point de vue psychologique et moral. Il en résulte que chacun, selon sa profession, selon ses penchants, selon ses préjugés, selon le but qu'il se propose, étudie la fohe sous un aspect particulier qui donne trop de relief et une importance exclusive soit à la maladie organique, soit au trouble intellectuel, et, exprimant dans une définition sa manière de voir, étabUt l'apparence de la discorde entre la vérité médicale et la vérité psychologique. Voilà pourquoi les meilleures définitions médicales de la fohe ne satisfont ni le moraliste ni le psychologue, et les meilleures définitions psychologiques ne contentent pas davantage le médecin.

De là toutes ces locutions vicieuses où Ton s'efforce en vain de réunir les deux éléments qui caractérisent l'état du fou, sans faire pencher la balance vers l'un plutôt que vers l'autre, et accorder plus d'importance à

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