CHAPITRE DEUXIEME
l'aliéné devant l'appréciation légale
C'est seulement depuis le commencement de ce siècle avec Pinel et Esquirol que le champ de la médecine mentale a commencé à se débrouiller de l'épais chaos qui l'enveloppait; avec ces hommes de génie la science et l'humanité bienfaisante reconquirent leur place; une justice mieux raisonnée apparut pour les aliénés. — Mais, s'ils ont établi les vrais et impérissables fondements de la psychologie médicale et de sa pratique; s'ils ont posé des jalons sur l'emplacement desquels d'autres aliénistes éminents ont établi des œuvres belles et durables, ils n'ont rempli qu'une partie de leur tache et en ont laissé une grande à leurs descendants.
Sans doute l'élude du dynanisme intellectuel et moral n'est pas telle qu'on puisse l'entrevoir de prime-saut; sans
doute, il y a une variabilité si grande dans l'étendue des forces de la raison qu'il est souvent malaisé de trouver un point de repère; sans doute, on éprouve beaucoup de peine à placer la borne qui doit marquer la limite de cette raison et celle des différents désordres psychiques; mais enfin on y arrive, et plus la difficulté est ardue, plus on a dû et plus on doit essayer de la vaincre. — Qui se serait douté, au siècle dernier, quand les aliénés étaient entassés et enchaînés comme des bètes féroces et immondes, qui se serait douté que les divers genres de lésions mentales concourraient à former une science heureuse, si elle ne peut toujours guérir, d'alléger au moins, au nom de la charité, le fardeau d'insanité que supportent tant de membres de la société.
Il ne faut pas, dans l'examen de la folie, S'en tenir à une appréciation reposant sur des données entièrement subjectives. — Au milieu de la pérégrination d'idées des malades et même, au milieu d'idées qui, de prime abord, peuvent paraître uniques, il faut savoir reconnaître chaque particule de l'entendement et du moral, apprécier et relier les actes entre eux, procéder par une analyse méticuleuse, si l'on veut asseoir un jugement exact. — « Je » voudrais, a ditLeibnitz, qu'on ne bornât point l'analyse. » — Quand on veut de suite synthétiser, on se leurre étrangement car il ne faut pas, par tel procédé d'esprit, voir une chose que la dissection démontrerait fausse ; on serait alors forcé de revenir au point de départ. — Lorsqu'on aliénation on veut se faire d'emblée généralisateur, on risque fort, nouveau Sisyphe, de n'aboutir à rien.
Quand on est par trop contemplatif, on n'observe guères que la passivité due aux divers états morbides, et l'on ne distingue pas les éléments intellectuels et moraux qui jouissent beaucoup, ou par moments seulement, d'une certaine conception active. C'est par l'examen attentif et raisonné des faits, l'enchaînement — difficile parfois — qu'on leur trouve, par la méditation raisonnée qui en est le résultat, qu'on arrive à leur donner une filiation; on peut ensuite poser une base à un ordre scientifique entrevu et édifier dessus. — Il en est là du reste, comme en toute méthodologie médicale, c'est-à-dire que, si l'on est plutôt partisan de Bacon, il ne faut pas non plus oublier Descartes. — Autrement, il ne faut pas être exclusif, et l'on doit profiter de tout.
L'ensemb*le de l'altération mentale est multiple et, par cette multiplicité, devient quelque chose de collectif qu'il est urgent d'attaquer par tous les points pour le bien saisir. — Il est donc fatalement nécessaire, en psychologie morbide, de suivre le cours des choses qui se présentent à nous et de ne faire fi d'un incident, même le plus futile. Cet ordre, que nos sens avertis ne peuvent manquer d'atteindre, constitue les faits, et, c'est en utilisant leur rigoureuse précision, qu'on finit par se reconnaitre dans un dédale où, sans cela, il serait impossible à toute appréciation scientifique d'exister. — Je sais qu'on ne peut pas inventer le galvanomètre de l'intelligence; mais, la place n'en reste pas moins libre à toutes les impressions que peut fournir l'entendement humain, à tous les jugements qu'on pourra établir par comparaison.
C'était l'idée du grand Pinel, notre maitre à tous. — « Ne faut-il pas, dit-il, considérer d'abord les objets par- » ticuliers, rassembler ensuite un grand nombre de faits » observés, et les distribuer en plusieurs faisceaux, sui- » vant leurs points multipliés de conformité et des analo- » gies frappantes. » — C'est une route contraire dans laquelle est engagée l'opinion du public non aliéniste; sinon, elle en est encore aux fausses appréciations de Locke et de Condillac (1), fatalistes d'Hegel, aux vues idéales de Kant, aux erreurs et variations de la plupart des philosophes ; on fait rouler sa pensée autour de trois ou quatre doctrines et l'on s'en fait une, fausse ou non. On a vu l'homme sain, et l'on croit connaître l'homme malade. « 11 ne faudrait pas, dit M. Flourens, que l'étude de la » folie fit oublier celle de la raison. » — Cela est vrai; mais il ne faudrait pas non plus que l'étude de la raison fit oublier celle de la folie. — C'est malheureusement ce qui arrive sans cesse, et c'est ce qui faisait dire à Georget : « Les personnes qui parlent de l'aliénation avec le plus » d'assurance sont précisément celles qui sont étrangères » à la médecine » ; on n'a pas lu, on n'a pas observé et l'on veut savoir. On ne raisonne pourtant que dans le vide, et l'on devient nécessairement sophiste et radoteur dès qu'on veut dépasser dans le raisonnement les bornes de l'expérience.
(1) Et pourtant Locke s'appesantit sur les causes extérieures, et Condillac a continué l'analyse philosophique.
Le monde s'imagine — et cela, bien à tort — qu'il suffit d'un grain de connaissances philosophiques , ou même du gros bon sens, pour juger la folie. — Avec ce principe uni à certaines dispositions atrabilaires, la psychologie peut-elle recouvrer, surtout en médecine légale, la place qui lui convient. — Le magistrat — triste à dire — très-opposé malgré lui, mais par état, à l'aliénation, demande qu'on la lui explique avec beaucoup de netteté ; on voit néanmoins surgir des controverses qui n'aboutissent qu'à l'aridité, et un jury se trouve souvent trèsembarrassé devant des opinions et discussions contradictoires d'hommes de sens, d'instruction et d'expérience, même quand l'avis de l'un d'eux devrait, en raison de son état et de son habitude journalière, passer pour plus valable et faire pencher la balance.
« Si vous aviez, disait un Président de Cour d'assises à » un aliéniste déposant à titre d'expert, plus l'habitude » des tribunaux, vous verriez de la perversité où vous ne » voyez que de l'aliénation. » — Le respect qu'on doit à la justice et à ses représentants force à s'incliner devant cette observation. Quelle distance toutefois entre la perversité de l'homme doué de l'usage de ses facultés et la perversion morbide ! — Sans même parler des fous , combien ne voit-on pas de semi-imbéciles, pétris d'instincts pervers et chez lesquels il y a, de toute certitude, inanité de liberté d'action. — Que si l'on vient à condamner, il ne faut pas s'en prendre à l'injustice de la justice, mais à son défaut de connaissances sur certains sujets, à
son tort de ne pas s'être assez reposée sur l'opinion de ceux auxquels l'expérience faisait dire : « fiât, lux. » — Forcé, d'un autre côté, d'accepter telle qu'elle est la déclaration d'un jury souvent incapable, le juge est dans la nécessité fort triste parfois d'appliquer la loi; or, res judicata pro verilate habetur. — Aussi, faut-il que les hommes auxquels l'Administration a confié l'intérêt des aliénés continuent à se maintenir à la hauteur de leur mission ; que leur esprit, stimulé par l'exemple du passé, tende à la restauration de l'avenir; que leur pensée soit entraînée par une impulsion énergique vers ce qui doit être un progrès du siècle, progrès — j'en suis certain — que la justice ne peut voir qu'avec bonheur, et qui a pour conséquence l'empêchement de l'erreur judiciaire.
Les médecins — et surtout les spécialistes — sont seuls aptes à bien connaître la folie parce qu'ils vivent souvent ou toujours avec elle; parce qu'ils connaissent l'organisme, ses variations et ses défaillances ; parce qu'ils ont relevé la méthode d'observation mise au jour, il y a bien longtemps, par Anaxagore et Empédocle, si bien préconisée par Aristote, et négligée trop souvent par l'abstraction de tous les philosophes.
« Il est temps, dit M. Daily, de voir l'étude des fonc- » tions de l'entendement arrachées aux mains impuissantes » de la Sorbonne, et restituée aux médecins qui sont seuls » en mesure de la féconder. La psychologie n'est autre » chose que l'élude dynamique du cerveau, de même que
» la physiologie est l'étude dynamique des organes in- » férieurs. »
« L'intelligence est asservie par les organes, disait » Galien. »
« Tout ce qui est relatif à l'entendement, écrit Bichat, » appartient à la vie animale ; tout ce qui est relatif aux » passions appartient à la vie organique. »
« Toute manifestation morale, dit M. Baillarger, ins- » tinctive ou purement intellectuelle, comprend, dans sa » production, au moins deux éléments : une force et un » organe. La première, considérée seule et indépendam- » ment des conditions extérieures, fait partie du domaine » de la métaphysique ; le second a presque toujours été » abandonné à l'étude des anatomistes et des physiolo- » gistes. De ce partage irrationnel surgirent des difficultés » sans nombre qui entravèrent l'étude de la science de » l'homme. Aussi, les grands philosophes modernes, sen- » tant le vice de cette méthode, se sont élevés de toutes » leurs forces contre elle, et ils ont proclamé la nécessité » de réunir ce que les psychologues avaient disjoint; ils » ont compris qu'il était indispensable de porter, par cette » union, l'ordre et l'harmonie au milieu du chaos scienti- » fique. »
On sait quel rôle, dans l'article sixième de ses Recherches sur la vie et la mort, Bichat fait jouer à l'entendement et aux passions. Sans nier l'essence intangible qui constitue cette force inconnue et insaisissable que les philosophes nomment l'âme, et qui n'est que la réunion de
l'entendement et du moral, il la soumet aux lois physiques et ne semble pas en vouloir comme individualité ne relevant que d'elle seule. — En effet, l'entendement et le moral ne peuvent se séparer de l'organisme; ils sont entièrement subordonnés à son fonctionnement; il y a unité formelle entre les trois ordres, et l'homo duplexn est qu'une erreur spéculative qui n'a pas sa raison d'être. - Sans entrer dans le règne de la folie, je n'ai pas besoin d'énumérer la quantité de maladies accompagnées ou suivies de désordres de l'esprit, de bizarreries, de changement de caractère...., etc., pour appuyer cette idée que je ne reprends du reste qu'en sous-œuvre. — La plupart des aliénistes modernes en établissant un lien étroit entre ' l'organisme, l'affectivité et l'intelligence, se trouvent parfaitement en accord avec la physiologie pathologique que représente Bichat, et avec la philosophie d'observation.
L'organe est donc, pour moi, la cheville ouvrière, l'élément sine quo non; mais, il faut être assez juste pour laisser à l'âme un peu du rôle actif que la nature lui a décerné. En tout les concessions sont utiles, et c'est ainsi qu'ont pensé quelques esprits supérieurs.
Leibnitz sut distinguer dans l'homme les lois qui relèvent de la physique générale, celles qui sont du domaine de la physiologie, et enfin ce qui regarde les philosophes. — « L'univers entier, dit M. Cousin, ne m'atteint qu'à travers l'organisme. » — « S'il est permis de perfection- » ner l'espèce humaine, c'est dans la médecine qu'il faut
» en chercher les moyens, écrivait Descartes. » — Évidemment, le philosophe devait avoir la pensée que nul plus que le médecin n'est à même d'envisager les écarts de la raison qui ne sont le plus souvent, a dit Fodéré, que le résultat d'une maladie réelle. 11 le sentait et, malgré cela, il n'a pas assez nettement défini le sentir et le vouloir si importants en psychologie médicale. — C'est sur eux que s'arrêta principalement l'esprit de Maine de Birau qui devait battre en brèche les psychologistes purs, en leur opposant de nouveau l'expérience. Royer-Collard lui reproche néanmoins quelques obscurités.
« Il n'appartient, avance Diderot, qu'à celui qui a pra- » tiqué la médecine d'écrire sur la métaphysique ; lui » seul à vu la machine tranquille ou furieuse, saine ou «brisée, délirante et réglée, successivement imbécile, » éclairée, stupide, bruyante, léthargique ou morte. »
« Pour anéantir la sorcellerie, disait d'Aguesseau, il » suffit de n'en plus parler et de remettre les prétendus » sorciers entre les mains des médecins. »
« On brûle, écrit Malbranche, comme des sorciers, les » fous et les visionnaires dont l'imagination a été déréglée. » Qu'on cesse de les punir, qu'on les traite comme des » fous, et l'on verra qu'avec le temps ils ne seront plus » sorciers. »
Ainsi, ces belles tètes philosophiques ont sagement et loyalement concédé à la médecine la part qui lui revient fatalement.
Telle fut jadis l'opinion du grand Zacchias; telle est, de
nos jours, parmi les magistrats, celle de l'honorable conseiller Lacaze. — Tel aurait été, j'en suis sûr, l'avis de l'illustre Bacon qui a dit que la connaissance du monde sans la connaissance des sciences c'est la statue de Polyphème à laquelle on a arraché l'œil. — Mais, on ne se rend pas facilement à l'évidence :
Video meliora probaque
Détériora sequor.
Ce sont pourtant des médecins — presque jamais d'autres — qui ont protesté contre le sort injuste créé aux aliénés. On connaît, entre autres, le fait de Pigray qui, ayant à prononcer sur des démoniaques, affirma hautement qu'il leur fallait un médecin et non pas des bourreaux.
Cardon, Wier, Pigray, Mead... devraient avoir leur nom en relief au livre d'or de la philanthropie médico-psychologique. — Ils tentaient de faire une bonne action et, dit Sterne, « c'est en faire une que d'essayer. »
Mettez en regard Urbain Coste , le docteur Belloc , M. Elias Regnault, M. Dupin et tant de jurisconsultes qui se sont élevés contre les médecins « moins aptes, ont-ils dit, que les Facultés de philosophie de juger l'aliénation mentale parce qu'ils sont trop imbus des préventions de l'Ecole », et l'on se demandera quelle raison a pu décider à choisir des médecins et non d'autres pour la direction médicale et administrative des asiles. Pourquoi garder une phalange d'hommes qu'on a recrutés et formés péniblement?
Si le simple bon sens, comme a si fort insisté M. Elias Regnault, dont les paradoxes ont été savamment réfutés par M. Albert Lemoine (1), suffit pour toujours bien juger, pourquoi les juristes ne résolvent-ils pas eux-mêmes les graves questions d'épilepsie, d'hystérie, d'états cataleptiformes, d'extase. . ., d'errements et de délires de femmes enceintes...? — Lorsque, pour ne citer qu'un exemple vulgaire, la fièvre typhoïde a laissé après elle quelque chose de pathologique du côté de l'intelligence et du moral; que l'individu, sous une influence qui n'aurait pas agi probablement comme cause déterminante sans l'état antérieur, vienne à commettre un acte dont la justice s'empare, doit-il purement et simplement être considéré comme criminel, si l'acte a un caractère véritable de criminalité? Voilà une question fort délicate et que le sens commun est impuissant à trancher sans le concours de la physiologie pathologique et de l'observation pratique. — Pourquoi les aliénations mensongères sont-elles reconnues par les médecins et non par d'autres? — Aux détracteurs de la spécialité, je dirai : nous ne vous demandons pas de reconnaître qu'un homme est fou, bien que la délimitation ne soit pas toujours aisée, mais nous vous demandons de reconnaître qu'il ne l'est pas et d'expliquer vos raisons. — « Ce ne sont pas, a dit Esquirol, les signes d'aliénation
(1) Albert Lemoine : l'Aliéné devant la Société. Paris, Didier, p. 520 et suiv.
» qui manquent, ce sont les observateurs. » — La doctrine du simple bon sens a été déjà victorieusement combattue par plusieurs auteurs, Georget entre autres, Falret et Aubanel. Si elle n'est pas encore morte, sa vie ne tient plus qu'aux lambeaux de l'utopie, du mensonge et de l'ignorance, et chaque jour avance sa fin.
« Lés personnes qui n'ont pas fait d'études, dit M. Fal- » ret, voient la folie où elle n'est pas et — plus fréquem- » ment — ne la voient pas lorsqu'elle existe. »
« A chaque moment, dans la pratique, ajoute M. Boileau de Castelneau, nous avons recours à des hommes spéciaux pour conserver nos intérêts, pour faire valoir nos droits. La justice, l'administration, implorent leur aide pour arriver à une découverte du ressort de leurs études spéciales. — Les hommes voués à une étude ne veulent exercer de pression sur la conscience de personne, mais ils veulent l'éclairer. La doctrine des aliénistes n'a rien de dangereux : le danger réside dans le refus de voir les faits qui sont de nature à nous fournir les moyens d'éviter les malheurs qui menacent les familles les plus honorables. »
Le médecin est seul compétent, dit M. Albert Lemoine, pour bien juger de la folie (1). — « Sans doute, ajoutet-il, dans un grand nombre de cas, quand la folie se manifeste par la fureur ou un délire extravagant, le premier
(1) Ouv. cité. p. 534 et suiv. — Je ne peux que vivement engager à lire les pages si bien senties de M. Albert Lemoine dont la sagesse et la netteté de dialectique méritent les éloges de tous les hommes sérieux.
venu saura la reconnaître. Mais, quand elle ne se révèle pas par des symptômes éclatants, quand elle ne se trahit que par des indices légers et mêmes équivoques, alors on peut demander sérieusement si le bon sens suffit à les découvrir et à les apprécier justement, s'il ne faut pas un œil plus exercé que celui d'un juré ou d'un magistrat, s'il ne faut pas avoir vécu avec les fous, connaître leurs habitudes et leurs différents caractères pour apercevoir ces symptômes et en estimer la valeur, à moins que l'on ne déclare que la médecine ne sait absolument rien de la folie et que l'on ne soit prêt à appliquer cet aphorisme barbare : « dans le doute, condamner sans remords. »
Une chose m'a toujours étonné, et bien que toute récrimination soit arrêtée chez moi par le respect, m'étonne encore : il est des ministères publics qui, quand ils nous voient, en médecine ordinaire, donner aux expertises des conclusions telles qu'elles contribuent puissamment à la condamnation d'un accusé, ne protestent pas contre notre jugement et ne s'élèvent pas contre l'incapacité de l'homme de l'art. — Lorsqu'en médecine mentale nous défendons un malheureux que l'observation nous fait voir irresponsable, ils tombent à bras raccourcis sur notre pauvre science qui n'en peut mais; nous sommes des novateurs; on nous traite de doctrinaires. — Est-ce bien logique? — « Justitia est perpétua et constans volunlas jus suwn cuique tribueiidi. » (1) — Or, la justice ne
(1) Ulpien, cité dans le Digesle.
doit pas ignorer qu'il lui faut diriger ses pas vers ceux qui ont le plus besoin de son appui, et qu'il lui faut être prudente, parce qu'elle frappe. — Notre mission d'expert est des plus difficiles et des plus ingrates et nous mériterions une longanimité toute exceptionnelle, d'autant plus que notre rôle est tout officieux ; nous ne sommes pas forcés d'obéir aux réquisitions, et l'article 475 du Code pénal ne nous est pas applicable ; nous ne deviendrions passibles de l'article 355 qu'après un refus, une fois l'expertise acceptée. — Nous avons donc droit à cette mansuétude qui nous mette à même de parler avec sérénité, dans tout le calme de notre conscience; si nous n'avons pas la prétention d'imposer l'adoption de nos opinions, nous avons celle d'aspirer à la déférence.
Un avocat au Parlement de Toulouse disait, en 1739 : « La satire affecte de confondre le fou avec le sage; mais, malgré les vains discours qu'elle sacrifie à la raillerie, ils sont séparés par des distinctions bien sensibles et des caractères frappants. — La folie du fou entre dans toutes les actions de sa vie et en dérange toute l'économie ; il y veut accommoder la société qui vit avec lui, dont il trouble l'ordre dans le temps même qu'il jouit des rayons de la raison, ou plutôt semble en jouir ; sa folie vient l'en priver malgré lui. En un mot, c'est une tyrannie des objets sur son imagination qui décide de son sort, règle ses pensées, le constitue dans la classe des fous, et le ramène toujours à ses idées absurdes qui l'obsèdent. On laisse à penser, après cela, si, malgré les beaux intervalles, on peut s'em-
pécher de le placer dans la démence, dont il a les excès, étant capable de causer de si grands désordres dans la société civile, de se nuire à lui-même et de se perdre entièrement. ( — Dès que la folie est dominante, qu'elle ramène tout à son sujet, qu'elle règne sur les actions de la ■vie, c'est celle-là qui imprime l'interdiction à celui qui en est saisi. »
Pourquoi, de nos jours, ne pas ainsi séparer en droit la folie de la raison? — Pourquoi vouloir, quand la médecine mentale s'est donné tant de mal, ne pas profiler de ses progrès? — Esquirol et les aliénistes actuels se rencontrent exactement avec certains observateurs des siècles passés ; la pratique parle pour eux, et l'on ne veut pas croire ! Oculos habenl et non videbunt.
On a dit que les actes commis par des aliénés — les motifs n'existant pas — reposaient sur la bizarrerie, l'inégalité d'humeur, des accès de misanthropie, de l'inimtié contre les hommes. Orfila s'étonne— non sans raison — qu'on admette, un meurtre étant commis et l'auteur convaincu, que la justice n'a pas besoin de rechercher la cause de l'événement et en sait assez pour déterminer le caractère moral de l'acte imputé. — Cette doctrine a été émise sérieusement, mais elle n'a pas été heureuse, et l'esprit consciencieux de la magistrature en France ne peut s'y appesantir désormais. Summum jus, summa injuria. — Cela n'empêche pas que, dans un procès célèbre, un avocat général signalait les fâcheuses conséquences d'un système qu'il qualifiait de désorganisateur, et cela en présence d'un
— GO — homme aussi considérable qu'EsquiroI, et cela parce qu'Esquirol trouvait dans la monomanie les éléments pratiques nécessaires pour défendre un accusé. — C'est à ce propos que M. Dupin, un homme sérieux pourtant, s'écriait : « La monomanie est une ressource moderne; elle serait trop commode tantôt pour arracher les coupables à la juste sévérité des lois, tantôt pour priver arbitrairement un citoyen de la liberté. Quand on ne pourrait pas dire : « il est coupable, » on dirait : « il est fou ; » et bientôt on verrait Charenton remplacer la Bastille. » — Georget s'écrie, dans son indignation : « En vérité, on serait tenté de rire en entendant des hommes instruits débiter de pareilles absurdités s'il s'agissait d'un sujet moins grave. » Absurdités, oui; mais ces absurdités prennent droit de cité au Palais quand elles émanent d'un homme supérieur. — Scientifiquement, je ne suis certes pas partisan de la monomanie ; en fin de compte, qu'importe le mot si l'on s'entend sur l'interprétation de la chose, et si cette interprétation est susceptible de rendre des services à la philosophie sociale?
Les systèmes désorganisateurs ne viennent pas des aliénistes, mais de ceux qui ne pensent pas devoir différencier la perversité d'avec certaines insanités. — Que penser de la logique de cet avocat général qui, dans une question de folie homicide, résolue affirmativement par les experts, s'exprime ainsi : « L'esprit de l'homme, dit le grand orateur romain, est composé de deux parties dont l'une consiste dans des appétits déréglés qui s'agitent sans
cesse, et l'autre dans une riche parcelle de la divinité; cette parcelle est la raison à laquelle l'homme doit obéir, comme le fils à son père, le soldat à son capitaine. S'il désobéit, s'il commet des crimes, il doit en subir la peine, car il a cédé à sa volonté. » — Ce passage n'était en rien applicable dans un procès où l'aliénation mentale se trouvait en jeu, où il y avait dispute sur son existence. L'orateur romain n'a voulu, dans les paroles citées, que parler de l'honnêteté et du vice appartenant à des êtres doués de raison. — Peut-on comprendre comment, en plein dix-neuvième siècle, quand l'observation pratique aide à en démontrer les caractères différentiels, on confonde la perversion avec la perversité? — Le fait existe nonobstant, et cela prouve clairement que les meilleures connaissances théoriques en philosophie, le meilleur sens commun n'impliquent pas la science des lésions mentales qui ne s'acquiert que par une pratique journalière pour laquelle la médecine est indispensable.
« Le crime et la folie, dit M. Moreau (de Tours), ont plus d'un point de contact que les préjugés fondés sur la morale et la sécurité publique ont empêché de bien apprécier jusqu'ici. »
Sans doute, « laisser le crime en paix c'est s'en rendre complice » ; mais, il faut songer « qu'on n'est pas criminel toujours pour le paraître. »
Aubanel a consigné, dans les Annales medico-psychologiques, un rapport médico-légal sur le nommé Biscarrat qui se croyait poursuivi depuis longtemps par des
ennemis et tua un jour un ouvrier. — Bien avant son crime, cet individu était allé se plaindre au parquet d'Avignon des persécutions qu'on exerçait sur lui ; on y reconnut ses convictions imaginaires, et cependant on n'ordonna point son internement par application des articles 18 et 19 de la loi du 30 juin 1838. — Quel était pourtant le devoir du magistrat qui constatait le dérangement intellectuel? — Légalement, c'était d'apporter une sérieuse attention a ces articles qui ordonnent la séquestration d'office dans les cas de péril imminent ; il devait, de suite, faire opérer le placement. Son manque de connaissances sur les conséquences funestes que peut produire le genre de folie dont était atteint l'aliéné l'a fait dévoyer du droit chemin. C'est sur lui qu'incombe moralement la mort du malheureux tué par Biscarrat. — Et pourquoi, lorsqu'on ne sait pas, ne pas se faire assister par les personnes présumées, par leur art ou profession, capables d'apprécier la nature d'une chose et de prémunir contre les événements fâcheux qui peuvent en dériver. — Ne serait-ce pas le cas de faire le rappel de la demande adressée par Fodéré, dès 1812, d'une chaire de médecine légale dans les Facultés de droit (1)? — S'il en était ainsi, on n'entendrait plus des hommes graves dire gravement : cet homme est fou,
(1) Il serait aussi indispensable, à mon avis, qu'une chaire do pathologie mentale fût créée dans les Facultés de médecine. — C'est une obligation dont la nécessité s'est déjà fuit sentir et qui deviendra de plus en plus impérieuse.
et on ne peut l'interroger ; on attendra qu'il ne le soit plus pour qu'il ait à rendre compte de sa conduite. N'est-ce pas ainsi que se termina l'affaire du jeune séminariste d'Aix sur lequel Aubanel, MM. Cavalier, Bouisson et René firent de si judicieux rapports qui n'ont cependant abouti à rien de favorable pour l'accusé?
« Il faut regretter, dit Aubanel, que, malgré les progrès réalisés, la magistrature conserve toujours quelque peu envers les décisions médicales cet esprit de suspicion qui a fait tant de mal et qui, parfois, est la source de déplorables erreurs. On est peiné, de nos jours, de voir le ministère public persévérer dans cette voie d'arguments extra-scientifiques , émanés avec conviction et énergie , quoique détruite journellement par la pratique. N'est-il pas surprenant de trouver sous la plume de M. Troplong des phrases qui, sur le ton de la plaisanterie, comparent certaines assertions des aliénistes à des scènes de Molière.
« La médecine légale, dit le premier président de la Cour de cassation, n'a ajouté aucun progrès aux doctrines reçues dans la jurisprudence et ne doit en rien les modifier. » — Cette assertion me semble un peu hasardée pour un homme qui a tant de titres à la considération, et dont l'opinion se trouve presque avoir force de loi. — Je m'engagerais volontiers à mettre en présence de M. le premier président huit ou dix fous de mon asile qu'il ne trouvera pas fous; que, parmi eux, il en prenne un au hasard et le prie de passer la nuit dans sa chambre ; je réponds bien que, le lendemain, M. le premier président
ne verrait pas la lumière du jour. — Fort de sa doctrine, accepterait-il ma proposition? J'en doute, et il confesserait implicitement que, en aliénation comme en tout, la distance est grande entre la théorie et la pratique. r— Pourquoi donc rire de connaissances qui ne sont pas les siennes. Est-ce que, pour notre part, nous n'avons pas confiance dans ses lumières propres? Assurément, nous déclinons toute compétence sur le sujet de ses études et de sa longue expérience de la même façon que nous nous retirons devant un architecte ou un général d'armée en nous déclarant incapables de lutter avec eux.
Ce n'est pas ainsi que certains jurisconsultes — rari nantes in gurgite vasto — ont raisonné. — Bellard entre autres, qui pourtant n'est pas très-indulgent, a su apprécier la folie. Il dit : « On voit des fous que la nature a condamnés à la perte éternelle de la raison, et d'autres qui ne la perdent qu'instantanément par l'effet d'une grande douleur, d'une grande surprise ou de toute autre cause pareille. 11 n'est de différence entre ces deux folies que celle de la durée, et celui dont le désespoir tourne la tète pendant quelques heures ou pour quelques jours est aussi complètement foupendant son action éphémère (1) que celui qui délire pendant beaucoup d'années. — Lorsque le maniaque a causé quelque grand malheur, l'enfer-
(1) Voilà la théorie de la responsabilité partielle dont il a été tant question, il y a peu de temps, détruite en peu de mots par un magistrat.
mer c'est justice et précaution, l'envoyer à l'échafand ce serait cruauté. » — Assurément, Bellard n'aurait voulu ni la condamnation du sergent Bertrand, ni celle de Jobard, l'assassin du théâtre des Célestins. — La doctrine qu'il professe est exactement celle des aliénisles. Ils veulent la punition pour l'homme véritablement coupable d'une action criminelle et, maintes et maintes fois ils ont prêté main forte à l'inflexibilité de la justice. En revanche, ils réclament l'innocenlation pour le malheureux fou et demandent en outre des mesures administratives pour préserver les droits de la société aussi sacrés que ceux de l'individu.
« Nous espérons, dit Renaudin, ne plus trouver aujour- » d'hui, en France, un avocat général osant proclamer que » l'aliéné esl un monstre dont le glaive de la justice » doit débarrasser la société. » — Je ne pense pas non plus qu'on puisse encore rencontrer un magistrat capable de prononcer cette parole barbare : « la folie homicide esl une maladie qui se guérit en place de Grève. »
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Dans les définitions qu'ils ont données de la folie, les jurisconsultes se sont efforcés d'établir une division dans la nature des lésions de l'entendement et du moral. Ils ont voulu expliquer la valeur des termes imbécillité, fureur, démence; mais, en ne s'appuyant que sur une métaphysique des plus spéculatives, avec abstraction des faits, ils
ne se sont pas entendus sur l'imbécillité, n'ont pas compris la fureur, et n'ont pas connu la démence (1). — On est toujours resté aux mente capti et aux furiosi du droit Romain.
L'article 64 du livre II du Code pénal dit : « l'homme qui est en démence au moment de V action,... etc. » — Or, en droit, le mot démence ne peut exprimer qu'un terme général qui renferme en lui les différentes maladies de l'esprit. Cela ne se peut comprendre autrement, et c'est ainsi — il y a bien longtemps — que Zacchias l'expliquait. 11 dit qu'il n'y a pas de preuves plus certaines de la folie d'un homme que de le voir aimer ce que les autres haïssent, haïr ce qu'ils aiment, désirer ce qu'ils rebutent, n'avoir pas de honte de ce qui est honteux. — La démence, ajoute-t-il, ne peut pas mieux se prouver que parce que ceux qu'on en accuse font tout ce que les gens de bon sens ne font pas : probalur per ea omnia quœ in hominem sanœ mentis non cadunt.
Le législateur s'est occupé de certains cas où l'homme ne peut se décider avec la raison, la sagesse et la volonté communes soit que cet homme se trouve dans un état d'imbécillité, c'est-à-dire ne puisse s'élever aux notions générales ou puisse à peine le faire, soit qu'ayant joui de la raison, il tombe dans la folie. — Mais, en dehors de cet
(1) Voy. Répertoire de Jurisprudence, art. démence.
— G7 — état d'insanité et de démence selon la loi, que d'altérations de l'intelligence et du moral, d'excitations passagères, de désirs insolites.... etc., reconnaissant pour point de départ une lésion quelconque des centres nerveux, gênent ou entravent complètement le libre arbitre et demandent, par conséquent, le bénéfice de l'irresponsabilité puisque le caractère légal des actions est changé. — Je ne saurais partager les idées de M. Molinier et de M. Ott qui veulent, dans beaucoup de folies partielles, l'application de la loi pénale ; je suis surtout très-opposé à l'honorable professeur de Toulouse si bien réfuté du reste par Renaudin.
« L'aliénation mentale, dit justement Orlila , présente » des états si différents, qu'il est à peu près impossible, eu » médecine légale, de la faire connaître par une définition » nette et précise. » — Les symptômes sont si complexes, si divers, surtout pour les folies non généralisées, présentent des caractères de durée et d'intensité si variables que leur appréciation doit passer au creuset de l'examen le plus rigoureux. — La limite qui sépare la criminalité de la perversion morbide n'est pas toujours aisée à saisir, et l'on ne peut se défendre d'une certaine hésitation en face de naturels vicieux qui ne semblent présenter aucune trace de délire, en face d'individus qu'on pense, a priori, devoir raisonner comme tout le monde; mais, la différence bien tranchée de l'état actuel avec des antécédents tout autres, les éléments d'un délire qui ne se manifeste qu'à intervalles variés et difficilement appréciables, ou bien qui
se renferme dans une profonde dissimulation,... elc, de nombreuses erreurs de perception et de jugement, de fausses associations de sentiment, feront bientôt assigner un caractère précis à la lésion qu'on entrevoyait et qui se cachait, non pas peut-être sous une forme inaccoutumée , mais sous une forme peu tangible que la patience, l'expérience et le temps pouvaient seulement mettre au jour. — Il existe des aliénés qui, paraissant intelligents et assez raisonnables, malgré quelques errements, sont considérés comme inoffensifs. Pendant un certain temps, il y a innocuité complète dans leurs actes. Tout à coup, sous l'influence d'une fausse logique qui ne leur permet pas de juger la moralité des faits et contre laquelle la volonté est impuissante à lutter, ils se livrent à des actes regrettables. On a vu de ces aliénés sur lesquels l'attention de la famille et du public n'était pas assez fixée être en liberté pendant de longues années ; on ne considérait leurs écarts que purement et simplement comme des bizarreries ; mais, un crime vient à être commis, et l'on se souvient alors des extravagances auxquelles on n'avait pas attaché toute l'importance voulue; on réfléchit qu'il pourrait bien y avoir eu aliénation, et l'on regrette de ne pas avoir séquestré. Il est bientôt temps ! — Sérum est cavendi in mediis malis. — Jamais il ne faut prendre trop de précautions contre les dangers qui nous menacent à chaque heure.
Les perversions d'espèce morbide sont donc un écueil contre lequel se briseront toute l'expérience et la sagesse du magistrat sans l'assistance du spécialiste.
Je laisse un instant de côté les folies partielles sur lesquelles je reviendrai dans le prochain chapitre pour jeter un coup d'œil sur une classe difficile à examiner en médecine légale, la semi-imbécillité si bien décrite par Ferrus. On y trouve tout d'abord deux grandes catégories : Tune se compose d'individus appartenant à la haute sphère de la société et qui, le plus souvent, sont la dupe de leurs familles et du monde qui les environne. — L'autre renferme des êtres plus bas dans l'échelle sociale. — Dans toutes les deux les semi-imbéciles s'élèvent difficilement jusqu'à la médiocrité des devoirs généraux; une intelligence faible, un moral inactif ne leur permettent pas de procéder aisément dans la vie sans gubernacuhm. Ils pourront apprendre à lire, à écrire, à compter; mais, tout sera une lettre morte. Ils ne chercheront pas à juger, à retenir ; le peu enfin qu'ils sauront sera le produit de la routine. Ils pourront apprendre certains états qui n'exigeront pas trop d'efforts d'intelligence; encore ne les exerceront-ils que d'une façon fort imparfaite, et à condition qu'on les guide sans cesse. — Parfois, ils sont rusés; on trouve de l'intention, de la ruse, de la dissimulation dans leurs actes et on les croirait raisonnables. — Il ne faut pas cependant vouloir trouver en eux quelque chose de supérieur à la simplicité élémentaire; la perversion de l'idée, la profonde erreur dans la réflexion, la nullité du jugement font que la raison ne peut rien dominer. Dans le chaos de ces intelligences viciées, la propension au mal acquiert par instants une puissance inénarrable. A la place
du raisonnement, ces malheureux insensés ont un instinct souple, pénétrant, aiguisé pour ainsi dire, qui fourvoie les calculs de la pensée. Ils ont cette ruse lente qui fait ce que la force et la raison ne pourraient souvent accomplir. Rien ne les distrait du but convoité ; sans pudeur pour les retenir, ils ont une patience qui les fera habilement triompher des obstacles, et celte patience est raisonnée. Ils ne s'inquiéteront pas des conséquences d'actes dont ils n'apprécient pas la portée. On en voit qui guettent avec une astuce indescriptible et montrent, dans l'exécution de leur vouloir, cette profonde adresse qui rend supérieur le sauvage à l'homme civilisé. — Pour d'autres, qui ne semblent pas agités par des instincts pervers, la connaissance normale de la majeure partie des conditions morales et sociales de la vie ne dépasse jamais un certain niveau; ils ont besoin d'un protectorat continuel pour ne pas faire de faux pas.
Les pauvres gens dont je parle sont donc dans un état plus pitoyable que les enfants au-dessous de seize ans dont la loi prend la quantité ou le manque de discernement en considération, et que les vieillards qui n'iront pas sur l'échafaud. — Ils sont congénitalement faibles et ne gagneront pas au contact de la société qui les repousse et les tient en dérision; loin de là! — Que s'ils sont sans guide et sans discipline, s'ils ne sont pas soumis à des soins moraux dictés par une compassion bien sentie, et qu'ils viennent à commettre des actes de nature incriminable, ils peuvent être condamnés, en supposant parfois
qu'on baserait son opinion sur la logique des réponses, sur l'intention et sur le fait accompli. Leur infligeriez-vous la même peine pour un délit ou un crime qu'aux vrais coupables qui savent, eux, se décider pour le bien ou pour le mal, qui ont la conscience? — A ces semi-imbéciles la nature a refusé la portée de sens nécessaire pour se diriger ; ils ne sont pas l'objet de l'attention du public et de la famille; au contraire, ils en sont la risée. L'entourage les rend acariâtres, change leur caractère, et une plus grande perversion morbide en est souvent une conséquence fatale. — Si, par suite du manque de surveillance et d'amitié, ils contractent des défauts, l'ivrognerie entre autres, pourront-ils s'en déshabituer? Ces défauts troubleront de plus en plus l'entendement et le moral qui seront bientôt tout à fait subjugués. — La responsabilité devra-t-elle donc être légalement la même que pour le compos sui? — Appliquera-t-on la loi pénale à ces malheureux? — 11 faut modifier quand les crimes ne sont pas commis au lieu de vouloir, après la perpétration d'incendies, de viols..., etc., agir par punition sur des hommes qui ne sont pas susceptibles de changement. — Ils sont coupables, dites-vous; dès lors il faut les atteindre et, par la répression, imposer aux niasses. — Vous ne corrigerez rien du tout et, quoique vous fassiez, vous n'empêcherez pas les semi-imbéciles d'exister. C'est l'esprit de famille, l'égoïsme de la société environnante que vous devriez épurer. Cherchez un moyen pour moraliser, mais n'épuisez pas les ressources de votre talent pour obtenir un
remède impossible dans un système pénitentiaire quelconque.
Je repousse complètement l'opinion du grand justicier Milord Haie qui pense que les imbéciles, ainsi que ceux qui commettent un crime dans un intervalle lucide doivent être considérés comme coupables; en cela, je me rencontre avec d'Aguesseau. — Sans doute il est difficile d'établir la limite qui sépare la demi-imbécillité de la raison. En termes généraux, on ne le peut pas, car les caractères sont protéiformes; il faut s'en tenir à chaque cas particulier et aux circonstances de moment. A cette condition seule, et en se fiant à l'habitude et aux connaissances du spécialiste, on peut distinguer. — « Qu'on ne laisse point en liberté, dit M. l'Inspecteur général Lunier, de pauvres insensés qui, tôt ou tard, pourraient compromettre la sécurité publique ; il n'est personne, assurément, à qui leur séquestration puisse paraître illégale ; mais, qu'on ne les assimile pas à des voleurs. A quoi donc sont destinés les asiles? » — Cette réflexion venait à la suite d'une condamnation pour des faits de kleptomanie ayant entraîné une condamnation après deux acquittements successifs pour la même cause. — « La tâche des experts, dans des cas douteux, dit le savant et modeste M. Gérard Marchand, est d'autant plus difficile qu'ils ont pour mission d'éclairer des magistrats prévenus contre une science qu'ils taxent d'invention moderne, tendant à arracher les criminels à la justice. » — Ces magistrats ne scrutent peut-être pas assez les qualités formulées par le Digeste :
sanam mentem , perfcclutn judicium , integrilatem mentis.
L'article 295 (titre ii, chajp. i, Sect. 4) du Code pénal est ainsi conçu : « L'homicide commis volontairement est qualifié meurtre. » — Certains aliénés déploient une ruse extraordinaire pour arriver à leurs fins ; la somme de ressources qu'ils dépensent est quelquefois énorme ; on ne se doute pas jusqu'où peut aller la volonté d'un aliéné. — L'article 319 dit : « Quiconque aura, par maladresse, commis involontairement un homicide ou en aura été la cause involontairement sera puni de..., etc. — Des aliénés peuvent se trouver dans ce cas, n'avoir pas la conscience de ce qu'ils ont fait ou fait faire et, cependant, répondre avec une précision qui laissera à l'esprit d'un observateur ordinaire l'idée entièrement fausse de la criminalité.
Comme on le voit, la législation française, fidèle aux principes de Montesquieu et de d'Aguesseau, veut qu'on tienne compte des passions et de toutes les circonstances qui, dans la vie, ont pu influer sur la conduite d'un individu imputé coupable; elle se sert des mots volontairement, involontairement. Néanmoins, le jurisconsulte me parait trop souvent s'éloigner, à tort ou à raison, de l'interprétation scientifique qui milite en faveur d'un homme. L'article 295 est bien simple et exprime toute la pensée du législateur; il ne s'agit plus que de s'entendre, à l'occasion, sur la valeur du mot, et de savoir s'enquérir des manifestations graduées qui donnent lieu à des différences
d'intensité et de gravité ; or, la peine édictée par l'article 304 étant la peine de mort, je la trouve assez sévère pour qu'on se renseigne avec toute la rigueur désirable sur la qualité du mot volontairement. Quand il s'agit de rayer son semblable du registre des humains, on ne saurait prendre trop de précautions ; mais :
Nous ne croyons le mal que quand il est venu.
La science a démontré d'une façon, irréfutable qu'il y a des crimes ou délits commis avec beaucoup de volonté par des gens qui, n'ayant pas la raison, raisonnent cependant convenablement et semblent avoir une conduite aussi sensée que celle du commun des hommes. — Dans des cas de folie morale, dans l'impulsion aveugle seulement, l'individu prenant conscience de ses actes et allant même jusqu'à les regretter, il y a une volonté tellement forte qu'on se croit peut-être, en droit, fondé à ne pas la différencier de celle de l'homme doué de raison. — Devrat-on alors, sans écouter la science pratique, appliquer le mot volontairement? Sans doute, on doit toujours s'incliner avec respect devant les décisions judiciaires, mais il est toujours permis de déplorer certaines conséquences funestes dues à l'erreur d'interprétation. — De même que les nouveaux -Codes ont pris dans les anciens Droits ce qu'ils ont trouvé de bon, la législation nouvelle et la jurisprudence actuelle ne peuvent se refuser à admettre qu'on leur indique des lacunes et des desiderata. — Pour la folie morale, désignée ainsi par Pritchard, et qui nous
occupait il y a peu d'instants, folie demandant une étude souvent longue de la part des médecins-experts, croit-on que le temps d'une ou deux audiences suffit pour fixer les idées de la justice? — Non; et pourtant en entendant répondre un homme aussi bien que le commun de ses semblables, on croira de bonne foi que l'excuse de démence ne peut être admise ou prise en considération. Les jurés> tant s'en faut, ne sont pas toujours éclairés sur les questions arides de la psychologie. Le jugement d'un cabaretier — digne homme d'ailleurs — peut faire pencher la balance ; il ne tient souvent qu'à sa voix — et il se trouve en face de questions impossibles pour lui à résoudre — pour qu'un accusé porte sa tète sur l'échafaud. 11 serait donc utile, dans des affaires délicates de lésions mentales, que les ministères publics attachassent plus d'importance aux rapports que l'on soumet à leur appréciation, à leur justice et à leur bienveillance, et qu'ils montrassent une plus grande modération quand ils discutent, dans leurs réquisitoires, les conclusions médicales; il serait également utile que les avocats ne plaidassent pas la folie où elle n'est pas ; il serait urgent encore que l'autorité administrative et l'autorité judiciaire employassent des mesures énergiques pour l'exécution mieux comprise des cas de péril imminent prévus par la loi du 30 juin 1838. Ces cas sont trop nombreux, eu égard aux variétés vésaniques, au manque de surveillance et d'affection des familles, au peu de longanimité déployée par les voisinages, pour que l'idée que j'émets n'ait pas, tôt ou tard, une solution véri-
tablement pratique; les insensés et la société y gagneraient, et l'on verrait moins de fous criminels dans les prisons.
Que si un accusé n'est pas reconnu coupable de crime volontaire, et qu'il le soit de crime involontaire, il ne sera pas passible de l'article 304, mais il peut l'être d'un autre. — Or, on est fou ou on ne l'est pas; on ne doit pas transiger, on ne doit pas prendre de moyens termes et, dans la folie partielle comme dans la folie générale, je ne pense pas qu'on puisse sortir ^le l'article G4. — Si l'on pose subsidiairement, par exemple, la question de coups et blessures, c'est détourner, selon moi, le véritable sens de l'affaire, c'est agir spécieusement, c'est condamner d'avance. — Évidemment, il y a là un bon but, l'exemple pour la société; mais, d'un autre côté, c'est errer complètement, établir une jurisprudence qui peut amener d'autres erreurs et causer, à la suite d'une condamnation, le déshonneur pour une famille sans bénéfice pour l'intérêt public. — La science ne demande pas à former un quatrième pouvoir constitué; elle serait seulement heureuse si on voulait écouter ses représentants. Les médecins veulent la condamnation et le châtiment exemplaire des vrais coupables ; ils réclament l'innocuité pour celui dont ils ont la conviction que la défense doit être prise.
Au civil, si un individu est dans un état habituel de démence..., etc., la loi, sur la domande de la famille ou, à défaut de la famille, sur la demande du Procureur impérial, agit pour prononcer l'interdiction, après l'exécution
des formes indiquées par les articles 495 à 500 du Code civil. — Mais, la loi prévoit aussi le cas (art. 494) où l'individu ne serait qu'incomplètement aliéné; elle le reconnaît complètement incapable de plaider, transiger, emprunter, donner décharge... sans l'assistance d'un conseil nommé par le tribunal. — Donc, au civil, on admet les diverses formes de classification mentale établies par les aliénisles. — Que, dans les asiles, on passe une revue des dossiers où se trouvent les duplicata de jugements d'interdiction, on y verra que des excitations mentales simples, des monomanies, des délires partiels, des semi-imbécillités.., etc., ont subi l'interdiction. — Je suis à même de remarquer que les représentants de la justice admettent ces formes; la procédure a lieu, et l'interdiction suit ou d'autres mesures légales prennent leur cours.
Du moment qu'au civil on nomme un tuteur, un administrateur provisoire, on interdit..., etc., parce qu'il est constaté que l'individu n'a pas sciemment connaissance de ce qu'il fait, ne peut agir avec discernement, il me semble qu'au criminel les choses devraient se passer de même et que les motifs reçus chaque jour dans les affaires civiles ne devraient pas avoir une interprétation différente dans les affaires criminelles.
Dans le second livre du Code pénal la législation française a attaché une importance considérable à l'intention, à la connaissance qu'on a des actes. En établissant une proportionnalité de peines pour les délits ou crimes, elle a voulu régler la sévérité et elle parait ne demander, si faire se peut, qu'à excuser.
Adsit
Régula, peccatis quae pœnas irroget aequas.
On a compris — et justement — qu'on devait, au civil, admettre les divers genres de lésions mentales reconnues par la médecine et, en Cour d'assises, on dit que ce sont des utopies! Le raisonnement n'est pas heureux. — On appliquera, d'un côté, à un homme les articles 495 et suivants, et de l'autre on ne voudra pas, pour une lésion mentale exactement la même, le bénéfice de l'article 64 du Code pénal! Cela me paraît profondément illogique et dérisoire; mais, j'espère que cette distinction essentielle qui, a la longue, unirait par donner naissance à une doctrine en jurisprudence, perdra son caractère de pérennité. — En emprisonnant, on protège la société contre un être dangereux ; mais, ce n'est pas cet isolement honteux qui lui convient; il lui faut l'isolement de l'asile par lequel l'intérêt commun est sauvegardé en même temps que l'intérêt maladif n'est pas oublié.