‹ L'aliéné devant lui-même, l'appréciation légale, la législation, les systèmes, la société et la familleChapitre 4 sur 100 · CHAPITRE TROISIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIEME

l'aliéné devant l'état mental

Beaucoup de théories se sont produites depuis plusieurs années à la suite de l'effectif croissant de la population des asiles, et à la suite de suspicions mal fondées ou d'erreurs volontaires. — J'en dirai plus tard un mot. — Auparavant, je crois utile d'examiner l'économie mentale de l'aliéné qu'on tendrait à laisser vaquer totalement ou partiellement en liberté, ou bien qu'on livrerait aux chances aléatoires d'un système familial pratiquement impossible et à l'exploitation de nourriciers cupides. — Je passe sous silence les dangers inhérents à la seule situation de l'individu. Ils ressortiront de l'examen auquel je vais me livrer.

« Il semblerait démontré, dit M. Brierre de Boismont,

» par l'énumération rapide des principaux cas de folie » qui exigent une séquestration immédiate, que l'esprit ne » doit plus conserver d'incertitude sur cette nécessité; » mais, les adversaires de la loi ont un argument d'une » bien autre force à opposer à ces faits précis, c'est l'er- » reur dans laquelle sont tombés médecins et légistes; les » premiers croyant à l'infaillibité de leur système (l'isole- » ment), et les seconds croyant sur parole au système des » médecins. La preuve de l'erreur des médecins, ou plutôt » de leur ignorance, est dans leur impossibilité de définir » la folie et de la distinguer de la raison. Mais, cette im- » possibilité de définir se reproduit à chaque instant; elle » a lieu pour la raison elle-même qui varie selon les » temps, les hommes et les pays, ce qui ne l'empêche pas » d'être. Les obstacles sont les mêmes pour les limites de » la santé et de la maladie, du passage de la veille au » sommeil, du bien et du mal, du juste et de l'in- » juste..., etc., toutes choses cependant dont on ne peut » méconnaître la réalité. ■ — Lorsqu'on conduit un aliéné » dans un asile, il ne s'agit pas d'ailleurs de savoir où » s'arrête la raison, où commence la folie; mais il s'agit » de connaître l'évidence du mal qui, dans presque tous » les cas, n'offre pas la moindre incertitude. — L'objec- » tion de la difficulté de distinguer la folie de la raison » n'est, en réalité, qu'un argument de cabinet que nous » sommes néanmoins forcés de discuter parce qu'on a » cherché à en faire un épouvantait, mais qui ne soutient >> pas le plus léger examen, démenti qu'il est par l'obser- » vation quotidienne. »

Les aliénés sont dénués, sinon entièrement des facultés, au moins du fonctionnement. — Dans les asiles, les formes chroniques remplissent à peu près les cadres de la statistique et, à peu de chose près encore, nous ne recevons plus que ces formes. Or, qu'y trouve-t-on? — Si parfois il existe encore un peu de virtualité, elle se trouve placée à côté de lésions profondes de perception et, par contre, du jugement; lorsque, chez des sujets, on a pu constater des restes d'intelligence, on sait qu'il y a beaucoup d'instabilité, un profond dérangement dans l'usage qui peut même être tout à fait anéanti. L'expérience montre en outre qu'on aurait étrangement tort de compter sur l'inoffensivité.

Dans un livre (1) qui fit un certain bruit pour un moment, et qui fut le premier réquisitoire contre les maisons d'aliénés, M. H. de Castelneau posait en théorie la conservation des facultés affectives et de l'intelligence dans l'aliénation mentale au début. — C'est déjà un aveu implicite que la chronicité ne laisse plus rien après elle comme qualité fonctionnante. — 11 a cru à cette intégrité et, passionné pour la liberté individuelle, il ne demandait pas mieux que les fous courussent en grande partie les champs et dirigeassent eux-mêmes leurs opérations d'intérêt. — « Sous sa plume élégante, dit M. Casimir Pinel, ses propositions revêtent la couleur de l'idylle; au point de vue

(1) De l'Interdiction des Aliénés; Paris, 1860.

d'une observation sévère, elles sont simplement paradoxales. »

Dire qu'il n'y a pas d'altérations de sentiment dans l'aliénation mentale au début, développer les idées les plus conjecturales pour s'opposer à l'isolement des aliénés, c'est ne pas se rappeler les crimes commis par des individus dont on n'avait point su, dès le principe, saisir la perversion morbide. — On a regretté, mais trop tard, de ne pas avoir renfermé l'être dont, par incapacité, on ne se méfiait pas.

.Nimiùm longa properanti mora est.

Qu'on continue à méconnaître la diversité des troubles de l'intelligence et du sentiment; que, dans un esprit louable, mais se dirigeant de côté, on crie haro sur la séquestration ; qu'on n'enseigne pas partout l'aliénation; que, devant les tribunaux, les avocats plaident la folie quand elle n'a pas lieu et soient postérieurement cause, dans un cas réel, de l'idée de négation; alors on continuera à voir dans les prisons des fous criminels, on ne verra pas diminuer la série d'actes dangereux qu'on lit quotidiennement dans les faits divers des gazettes, actes indéniables par l'homme du monde lui-même et dont il ne reconnaît l'authenticité folle que lorsque le mal est fait. — A Dieu ne plaise qu'à cause de conceptions malheureuses j'aie voulu incriminer l'honorabilité d'un auteur; mais, tout excès est dangereux; nimia omnia nimium exhibent negotium. — Je trouve trop osées des appréciations qui

me semblent de nature à léser l'intérêt public si on les adoptait ; je trouve qu'elles se précipitent dans les extrêmes et qu'elles ont une tendance à faire considérer la science mentale comme une abstraction vide. — Pour moi, je suis assez d'avis qu'il faut perfectionner et non détruire.

On observe rarement le début des maladies mentales ; les renseignements sont incomplets ou nuls; mais enfin, quand on a le bonheur d'être éclairé sur Yinitium de l'affection, on ne remarque rien de ce qu'a avancé M. H. de Castelneau. — Je ne m'appesantirai donc pas sur le début et, en passant rapidement en vue les diverses formes mentales, ce que je dirai pour l'état bien développé s'appliquera, de toute nécessité, à la première période. — Le délire intellectuel, partiel ou généralisé, présente des altérations de sentiment qu'une attention longue et soutenue ne permet pas de nier, de même que le délire moral s'accompagne de lésions de l'intelligence. — Cette dernière peut quelquefois sembler conservée ; mais, comme l'a fort justement dit M. l'Inspecteur général Parchappe, il ne faut pas confondre la possession des facultés intellectuelles avec l'usage. — Sans se rapporter à ce qu'avaient dit Pinel et Esquirol, en ouvrant, les leçons de MM. Baillarger et Falret, le livre de M. Michéa, la remarquable monographie de M. Billod sur les lésions de la volonté, la savante dissertation de M. Parchappe sur la symptomatologie de la folie...., et en profilant de son expérience propre, on

ne pourra révoquer en doute l'influence réciproque de l'entendement et du moral. — Dans un fort bon écrit sur le délire des affections, mon excellent confrère le docteur Auzouy écrit : « Les troubles affectifs que l'état de folie offre à la constatation sont signalés par des altérations de qualité ou de quantité; en effet, l'activité peut conserver son intégrité ou être pervertie ; elle peut aussi subir dans son intensité de l'augmentation ou de la diminution ; elle peut enfin être abolie; l'observation la plus superficielle démontre l'existence de ces cinq alternatives dans les sentiments affectifs; mais, leur intégrité qui est la règle chez les personnes qui jouissent de la plénitude de leur raison devient l'exception chez les aliénés, et cette exception se réduit à de minimes proportions. »

Parcourons les divers classements; mais, qu'il soit bien entendu d'avance, que, loin d'entreprendre un traité dogmatique, je ne fais qu'esquisser de la façon la plus en rapport avec le sujet en litige.

La manie aiguë n'offre à notre observation qu'un résultat négatif. — Les malades sont d'un dévergondage excessif d'idées et d'actes ; rien d'affectif, non pas parce que cela n'arrivera plus, mais parce qu'il n'y a point possibilité. — La privation de liberté n'est l'objet d'aucun souci. — Quand la maladie incline vers la guérison, on voit reparaître peu à peu ce que la lésion avait obscurci. — La convalescence est difficile et demande de grands mé-

nagemenls que l'isolement peut seul procurer ; on est souvent embarrassé pour choisir le moment de l'exeat, etc. — Si, au dehors, la guérison se maintient, c'est que les malades ont rencontré dans leurs familles celte sollicitude, si rare de leur part, exigée par un état digne des plus grands ménagements. — Si elle ne se maintient pas (et le cas est fréquent), la récidive est due particulièrement à la négligence des parents, à la répulsion de la société qui n'ont pas voulu, d'une part, comprendre que la convalescence de la folie mérite autant d'égards hygiéniques et moraux que celle d'une affection ordinaire ; et, d'autre part, qu'un aliéné convalescent n'est pas un galérien contre lequel il faille forcément se mettre en arrêt.

Dans la manie chronique (1), la perte plus ou moins avancée de l'intelligence est la règle bien qu'il existe encore un peu de virtualité; le jugement, sur quoi que ce soit, manque toujours, et la volonté est profondément altérée ; le sentiment affectif, quand il n'est pas entièrement aboli, est bien près du néant. — On voit des aliénés, mais c'est l'exception, réclamer à outrance leur sortie; mais, tantôt l'incohérence avec agitation multiforme, tantôt la véhémence et la saleté du langage pendant des journées

(1) J. Franck nomme les manies, des maladies qui consistent dans la privation de la raison stir un ou plusieurs objets, qui empêchent les malades de remplir leurs devoirs de citoyens, et qui les excluent momentanément ou tout à fait de la société des autres hommes.

entières, la dissimulation à la suite de laquelle les mauvais instincts se révèlent, font que, sans crainte pour la sécurité générale, on ne pourrait provoquer et ordonner l'élargissement et que, dans l'intérêt des malades, on doit les tenir avec une sévérité tempérée par la douceur (1). — Jamais chez eux on ne rencontre un peu de ce genre particulier de tristesse qui dénote si bien l'être souffrant de ne pouvoir aller et venir librement. L'internement ne les affecte pas comme cela aurait lieu pour un malade ordinaire ou comme chez un homme jouissant de la faculté de penser et d'agir avec la pertinence que nous concevons normalement.

Quelle contrainte impose-t-on à la volonté des malades? Celle qui est justement nécessaire au délire de leurs paroles et de leurs actes. C'est justement parce qu'ils ne peuvent s'y livrer à loisir qu'ils réclament — et ce n'est pas fréquent — à grands cris leur sortie et, Dieu le sait, avec quelle façon délirante souvent! — 11 est donc urgent pour eux de sentir une autorité qui, bien entendue du reste et charitable, les maintient et les protège physiquement et moralement contre eux-mêmes en même temps que l'ad-

(1) Il ne faut pas toujours— bien que ce soit à peu près la règle — regarder les manies chroniques invétérées comme incurables. — Souvent, au grand étonnement, au bout de cinq ou six ans et plus même, une notable amélioration ou une guérison s'opère.

ministration prémunit la sûreté et la morale publiques. — Les infortunés dont je parle ne peuvent pas être au sein de la société et de la famille; mais, cette dernière pourrait et devrait s'en informer et montrer que ses pauvres membres ont droit à la religion du souvenir. — La plupart du temps, quand on les a déposés à l'asile, on les oublie. — Parfois viennent quelques visiteurs attentionnés ; c'est l'exception. — Autrement, dans les moments de courtes et rares visites, un observateur peut deviner que l'attachement est faible et qu'une autre cause, désir de se promener quand le temps est beau, désir de voir la mort apparaître, ou motifs se rattachant à l'intérêt financier, se cache sous le manteau d'une affection fugitive. — Assurément, je suis le premier à admirer les exceptions. — Si on est éloigné, c'est à de longs intervalles qu'on écrit pour demander des nouvelles, et cela très-sèchement, très-brièvement. — C'est pour connaître, dit-on, l'état de santé du malade; en réalité, c'est pour savoir s'il ne va pas bientôt mourir. — Au bout de cinq ou de six ans, un fils se souvient qu'il a un père ou une mère ; il s'en informe parce qu'il a besoin de consentement à un mariage. — On s'inquiète avant ou pendant une interdiction ; on délaisse après. — Un père fatigué de recevoir des lettres de son enfant finit par répondre; il déclare qu'il est dans la misère, point qui est loin d'être toujours vrai et qui, en tout cas, n'empêche jamais de se servir de la poste pour demander un renseignement — Je n'en finirais pas si je voulais exposer

tout ce qu'on sait par la visite des parents ou par les

lettres qu'on reçoit. Les dossiers renferment de trèscurieuses particularités sur le soi-disant attachement des familles. Je reviendrai du reste sur cette question.

Les manies chroniques rémittentes, et même intermittentes, sont de celles qui pourraient tromper un œil non exercé. — Les moments d'agitation sont quelquefois peu éloignés, et l'intervalle est marqué par un calme et une bonne conduite qui tromperaient si on ne se rappelait l'antériorité du mal. Mais, en examinant l'esprit avec attention sur une large variété de points, on voit que, s'il y a encore •de l'intelligence, l'usage manque. Quant aux sentiments affectifs, ils sont grandement émoussés, pervertis, si toutefois ils n'ont pas éprouvé la destruction. La question des intervalles — dilucicla inlervalla — a, depuis longtemps, préoccupé en médecine légale. — « A la rigueur, dit Fodéré, on pourrait se servir de la règle suivante qui consiste à mesurer la quantité de raison par la longueur de l'intervalle lucide; qu'ainsi, par exemple, les délits commis dans l'intervalle qui dure un mois pourraient être censés avoir appartenu à un ordre de connaissances supérieur à celui qu'on peut avoir dans un intervalle qui ne dure que huit jours, et ainsi jusqu'au cas où il se manifeste un accès par jour.» — Je respecte beaucoup Fodéré, mais je ne saurais adopter ce raisonnement mathématique dont les points de contact existent avec la responsabilité partielle que je ne puis admettre : 1° parce qu'on est fou ou on ne l'est pas ; T parce que le médecin légiste n'a que droit

d'avis, et n'a que le droit de se renfermer dans les questions qui lui sont posées sans se faire, par une dialectique qu'on ne lui demande pas, accusateur ou avocat. — Il est vrai que, dans les intervalles, certains malades peuvent être doux, dociles, travailleurs, raisonnant parfois avec une justesse qui, néanmoins, est peu stable. Mais, si un individu commet un crime dans un moment d'intermittence ou de rémission, on ne serait pas fondé à dire qu'il y a lucidité et à conclure à la liberté d'action ; j'avoue que je ne serais pas assez osé pour cela. — Quelles que soient l'intermittence et la rémission , il n'y a jamais lucidité complète, et les facultés intellectuelles et morales sont toujours entachées d'erreur. — D'un autre côté, les maladies mentales comme les maladies ordinaires, ne peuvent être enchaînées à des règles fixes. La longueur du temps des rémissions n'est pas toujours la même ; les accès n'ont pas toujours non plus égale intensité; des accès fugitifs peuvent passer inaperçus; il serait donc imprudent de résoudre la culpabilité quand on connaît d'ailleurs l'état ordinaire de folie. — Ces considérations s'appliquent aussi à la simple séquestration. 11 est très-malaisé, après un intervalle très-long et qui peut faire supposer une guérison, de décider s'il faut élargir. — Que le public — nouveau Dens ex machina — ne s'empresse donc pas de trancher, sans douter de rien, des questions de l'ordre le plus supérieur quand les hommes de science, d'expérience, et de conscience n'agissent qu'avec la plus grande circonspection et ne veulent pas d'emblée parler ex cathedra.

Le délire partiel est une affection très-délicate à observer pour bien s'en rendre compte. — Déviée, l'intelligence n'a cependant pas perdu toute activité. — Les malades sont souvent très-dangereux, principalement quand ils sont en proie à des hallucinations ; il en est qui donnent un mal extrême à ceux qui les soignent, qui sont tourmentants au possible avec leurs compagnons d'infortune et mettent le désordre où des individus dont l'entendement et le moral sont plus altérés présentent moins de crainte. — Au dehors, on ne se méfie pas toujours de certains d'entre eux, et même de mauvais esprits les entretiennent dans leurs conceptions folles. — Qu'on suivebeaucoup de ces aliénés dans leurs actes, on les voit à la merci d'idées qui ne sont en définitive, que les principes qui les font agir. — Diverses maximes les plus bizarres les font dévoyer du droit chemin; ils semblent quelquefois avoir de la raison, sont fort raisonnables, et un esprit des plus profonds disait que la vraie distinction à établir entre les sages et les fous c'est que les sages ont des mauvais moments et que les fous en ont de bons. — Les premiers, en effet, peuvent s'égarer; les autres, par instants plus ou moins longs, peuvent parler et agir raisonnablement ; ce ne sont que des accidents de passage qui n'impliquent rien pour l'état. — Sous l'empire du délire qui tyrannise ses idées, notre fou voit se déranger le frêle édifice de son organisation physique et morale ; il voudrait voir son entourage participer de ses pensées ; dans le temps même qu'il semble jouir de la raison, la plus faible influence vient l'en priver malgré lui

et le fait troubler l'ordre de la société qui l'environne ; il est sans cesse ramené aux absurdités qui font le siège en règle de son cerveau; il ne peut se désabuser, bien que, par instants, il sache déguiser la folie. Aussi, ne peut-on se dispenser de prendre des mesures précautionnelles lorsque de nombreux excès pour lui-même, de graves dangers pour la société sont la conséquence de sa maladie; les déplorables exemples qu'on a quotidiennement sous les yeux doivent apprendre à se garer quand on en a les moyens. — Qui non vetat peccare cùmpossit, jubet; ne point empêcher le mal, c'est l'ordonner.

Dans la série du délire partiel existent tant et plus de ces individus que, par un judicieux paradoxe, Esquirol a spirituellement nommés des fous raisonnables , et qui allient de l'intelligence et des facultés morales à des lésions de perception et de sentiment ou — ce qui est plus grave et devient plus pernicieux — à des troubles maladifs résidant surtout dans les actes. — Ce sont des cas, je le sais, d'un diagnostic très-délicat; on se trouve en face d'éléments intermédiaires, de difficultés très-grandes pour juger si un individu doit ou ne doit pas être séquestré, doit ou ne doit pas être entaché de criminalité (1). — Des

(1) Je ne saurais partager l'idée d'Hoffbauër qui opine que, dans les délires partiels, il doit y avoir validité en droit civil, culpabilité en droit criminel pour les actions en dehors de l'idée exclusive. — Beaucoup de magistrats ont enfin pensé que la folie générale peut seule arrêter la condamnation d'un accusé.

intervalles plus ou moins lucides, plus ou moins éloignés, sous des formes diverses, passagères, variant d'intensité, mais où on remarque des changements dans le caractère, les habitudes, les sentiments moraux de jadis; un cachet de bizarrerie, des impressions à part; à côté, des expressions phénoménales paraissant en rapport avec l'état sain ; tout cela demande une étude attentive, une réflexion prolongée; mais, on finit par trancher le nœud gordien.

11 ne faut pas se laisser emporter par sa philanthropie au point de passer outre sur les puissantes considérations de protection générale; or, la législation a prévu l'arbitraire en imposant une grave responsabilité aux chefs de maison. — Devra-t-on attendre, en se servant des termes trop interprétatifs de la loi, qu'il y ait péril imminent (1), soit sous le rapport civil, soit sous le rapport crimi-

C'est une erreur formelle; l'article 64 du Gode pénal disant « qu'il n'y a crime ni délit lorsque le prévenu était en démence au moment de l'action » n'a voulu parler que d'un cas quelconque d'aliénation mentale entraînant la perte de la liberté de vouloir. Or, comme je l'ai déjà dit, on est fou ou on ne l'est pas; il n'y a pas de moyen terme. — C'est surtout vrai dans les circonstances où les irrésistibilités de la volonté subjuguent, étranglent tout un être , etc.

(1) Ce n'est jamais que, lorsque des actes regrettables ont été commis, qu'il arrive à l'esprit des autorités communales de comprendre la signification de péril imminent. — Quand on devrait avoir la prévision, on préfère attendre la réalité. — J'ai entendu un Préfet de l'un des départements du Midi dire, à propos d'un lypémaniaque avec idées intenses de persécution ut dont les hallucinations étaient de très-mauvaise nature :

nel, pour interner? Telles personnes n'auraient pas été victimes si une séquestration — dura obligalio, scd obligatio — était venue à temps ; tels accusés n'auraient pas été condamnés (1) en laissant peser sur leurs familles la honte et son déplorable cortège de conséquences hideuses si l'utilité et la charité de l'isolement avaient été mieux comprises.

Morbis omnibus modus est, a dit Hippocrate; et la folie partielle réclame son individualité. Chez elle les phénomènes de conscience, de raisonnement et de raison peuvent paraître s'exercer librement sur certains points et même être pervertis sur d'autres; mais, les conceptions délirantes, soit simples, soit mêlées d'illusions et d'hallucinations, tiennent perpétuellement l'imagination tendue, et sans cesse on doit se méfier des actes. — Si, dans

« mais, cet homme n'a encore tué personne » ; ainsi, il aurait fallu attendre un meurtre pour que la séquestration fût indiquée.

(1) Ann. médico-psychol., 1849, aff. Moulinard. — Contrairement aux conclusions d'un brillant et judicieux rapport, l'accusé fut condamné aux travaux forcés à perpétuité. Aubanel avait averti que l'individu ne resterait pas longtemps en prison. — Les prévisions se réalisèrent; deux mois après la condamnation, Moulinard fut transféré de prison dans un asile. — Cet homme avait tué, mais il était atteint de folie homicide. — Son histoire si savamment détaillée et discutée par Aubanel donne le droit de conclure qu'on aurait pu l'enfermer plus tût. Qu'en est-il résulté ? Une erreur judiciaire avec ses conséquences pour la famille.

beaucoup de cas, on trouve l'internement arbitraire, il en résulte forcément qu'en dehors de l'idée prédominante et de certaines erreurs de perception et de jugement l'homme qui est atteint de folie partielle doit avoir sa liberté morale. — C'est ce qui est déjà arrivé pour la folie homicide en particulier ; on a respecté la liberté individuelle et on n'a pas voulu enfermer; puis, un meurtre a été commis; on juge ensuite que l'acte nuisible a eu sa perpétration en dehors de la sphère des convictions délirantes et on conclut à la culpabilité. Pourquoi? parce qu'on estime que les facultés restées saines ne sont pas entravées par l'idée malade et qu'au contraire, étant supérieures en nombre, elles ont le pouvoir d'arrêter l'effet d'une volition lésée. C'est une opinion exactement contraire qu'il faut avoir.

« S'il existait en France, dit M. l'Inspecteur général » Lunier, des endroits spéciaux pour les fous criminels, » les jurés n'auraient pas à regretter la sévérité de la » peine appliquée à un accusé plutôt malheureux que » coupable. » — « L'accusation et même la condamnation «judiciaires, écrit M. l'Inspecteur général Parchappe, » peuvent frapper des individus qui étaient atteints d'alié- » nation mentale au moment où ont été commis les délit » ou crime qui leur sont imputés. »

Le savant aliéniste Brierre de Boismont demande qu'il soit créé des asiles spéciaux pour les auteurs d'actes qualifiés crimes ou délits. — Aubanel, et je suis de son avis, voulait qu'on renfermât pour toujours les fous homicides. En effet, l'intensité variée et variable de leur genre

d'aliénation mentale, la modalité protéiforme de la manifestation ne permettent pas d'enclaver dans une fixe délimitation l'instant où un crime peut être commis. On sait — et voilà tout — qu'un acte coupable est susceptible d'avoir lieu d'un moment à l'autre ; l'expérience l'a prouvé et le prouve; la sagesse commande de se prémunir et d'avertir non-seulement la société, mais surtout — et principalement — ceux qui ont mission de veiller sur son repos.

La loi belge du 18 juin 1850 a prévu les cas dont je m'occupe, et nos voisins d'outre-mer en avaient prévu l'importance puisqu'à Bedlam un quartier est spécialement destiné aux fous, auteurs d'actes criminels.

Peut-être les opinions auraient-elles été mieux fixées sur les lésions de l'entendement, sur ce qu'est l'empire d'une saine volonté, sur le compte qu'un individu doit rendre de ses actes, si l'invention de la monomanie n'avait pas eu lieu. Du reste, Esquirol n'était pas aussi formel que plusieurs de ses disciples ; néanmoins, son mot a fait du chemin et il est profondément enraciné selon la lettre dans les masses qui le comprennent à leur manière au grand préjudice de l'intérêt collectif et individuel ainsi que de la jurisprudence.

Certaines facultés intellectuelles ou morales qui, à priori, semblent devoir être étrangères à la maladie sont souvent atteintes concurremment, d'autres fois, par une

sorte de voisinage, par une espèce de contagion, elles subissent graduellement l'impression morbide et réclament un examen des plus attentifs; d'autres fois encore, elles s'altèrent visiblement en même temps que la folie partielle passe à l'état chronique et, quand l'imagination parait conserver son intégrité sur plusieurs points, que l'esprit raisonne passablement mais que la mémoire s'affaiblit, il n'est pas rare de voir succéder la démence. — L'idée ou les idées prédominantes exercent donc une influence morbide sur l'entendement en général. — L'importance de cette doctrine confirmée par l'expérience se fait surtout sentir au point de vue judiciaire sous lequel je repousse formellement la dénomination de monomanie qui n'est que genre dans le délire partiel et qui, le plus souvent, n'est qu'une expression principale de ce délire. — « Les associations vicieuses d'idées, avait, dès 1812, écrit Fodéré, sont très-contagieuses, et une folie partielle devient par le laps de temps très-souvent générale. » — « 11 est constant, a dit, il y a une trentaine d'années, M. Falret que, lorsqu'une idée fausse a envahi l'intelligence, elle exerce sa puissance contagieuse sur les autres en sorte qu'on voit, sous un délire prépondérant, s'établir des délires secondaires qui en dérivent. » — Par cette proposition le respectable savant battit en brèche la monomanie pure qui, après avoir rendu pour l'époque des services à la science, commençait à lui devenir fatale. — Toutefois, Esquirol n'est pas l'inventeur de la doctrine puisqu'elle remonte à Fernel, à Zacchias et même à Boerhave.

Prenant pour point de départ l'unité des facultés intellectuelles, et ne" pensant pas qu'une juste pondération puisse exister quand l'une d'elles est altérée, MM. Foville, Brierre de Boismont, Morel et d'autres... etc., ont tendu depuis longtemps la main à M. Falret; ils nient le délire exclusivement borné à une idée fausse comme entité en psychologie morbide. Cette opinion n'est, en définitive, qu'une scholie de celle de Condillac avec cette différence avantageuse que l'observation prête son concours à l'analyse spéculative. — En établissant les pseudo-monomanies, genre tenant le milieu entre les délires généraux ou partiels, M. Delasiauve a, de son côté, sapé les anciennes idées et, comme M. Falret, il a rendu un très-grand service à la médecine légale ; à l'exemple de Zacchias, il repousse l'imputabilité quand le délire est formel ou, lorsqu'étant limité, il est l'inilium de l'acte repréhensible. — Pour ma part, plus j'avance dans l'étude des lésions mentales, moins je conçois les facultés intellectuelles non solidaires l'une de l'autre et plus je les trouve intimement liées aux facultés morales, et en particulier à la volonté; là en effet est la clef de cette grande question sociale, la responsabilité.

Doit-on nier d'une façon absolue la monomanie? Non; mais, elle est si rare qu'il ne faut pas l'universaliser. — 11 y a, très-exceptionnellement, des individus purement monomanes qui possèdent l'attention, la réflexion, un jugement assez sain sur tous les points ne participant pas

de l'idée fixe ; ils gèrent leurs affaires, sont convenables dans leurs relations, montrent des sentiments affectifs. Bien plus, ils peuvent avoir la conscience qu'ils se trompent, faire des essais pour se débarrasser de la conviction qui les étreint... — Le pourraient-ils toujours? — La faculté de choisir, selon l'expression de St Thomas, n'est pas toute altérée ; mais, jusqu'à quel point, par un effort de leurs facultés restées saines, pourront-ils, dans certains cas, se commander? Jusqu'à quel point, en auraient-ils le libre arbitre? — Ici vient se placer d'ellemême l'objection de M. Baillarger qui dit que, si les monomanies franches paraissent rares à quelques individus, c'est qu'on ne les a pas observées au début. — Cela est fort possible ; il n'en résulterait cependant pas que les délires partiels sont fatalement précédés d'une monomanie ; mais, en supposant que la monomanie soit une identité, il n'est pas moins vrai que l'effet de sympathie ne tardera pas à se faire sentir, et cet effet hâtif dépendra de causes complexes, de l'hérédité, du caractère, des passions, des idiosyncralies diverses, de la même manière que la contagion pourra s'exercer d'emblée. — En admettant donc qu'il y ait, dans le délire partiel, monomanie pure au début, ce ne serait que passager, et conserver la monomanie dans le langage psychologique, c'est laisser le champ libre aux interprétations juridiques qui diront que le ressort de toutes les facultés admises comme saines peut influer avantageusement sur une idée pervertie et amener la liberté dans le vouloir sans qu'il y ait besoin

de la guérison de la conception prépondérante , de ce raisonnement à l'imputabilité la distance est courte, et la culpabilité ne tarde pas à apparaître. — Sérum est cavendi tempus in mediis malis. — Donc, appliquer le mot monomanie à la médecine légale c'est dire trop et trop peu ; c'est ne pas avoir la prévision des conséquences fâcheuses que ce mot peut entraîner à sa suite. — M. Brierre de Boismont a bien songé à cela en écrivant : « La doctrine de l'unité de l'esprit et de la solidarité des facultés intellectuelles a pour conséquence importante de démontrer aux magistrats que le désordre des facultés intellectuelles et morales est rarement aussi circonscrit qu'on l'avait cru, et que la conception délirante plane toujours sur la tête du monomane. »

11 existe deux classes d'individus à propos de qui on a souvent invoqué la séquestration arbitraire et qui sont la plaie de nos maisons ; ce sont les fous raisonnants et les dypsomanes entre lesquels a lieu, du reste, la plus grande corrélation. — Je devrai plus tard rn'appesantir sur les premiers dans des observations assez curieuses. — Quant aux seconds, ils font notre désespoir tant par leur accroissement que par les réclamations et embarras qu'ils suscitent à tous égards. — Cette série de personnages est la plus ennuyeuse de toutes parce qu'ils sont incurables dès le principe par suite de paralysie générale ou de symptômes névropathiques protéiformes ou bien parce

que, étant curables et guérissant, ils retombent rapidement dans les écarts de conduite qui ont fait sombrer leur intelligence et reviennent sans cesse à l'asile pour y trouver définitivement, au bout d'un certain temps, un lieu d'élection.

Examinons un instant cette dernière proposition :

L'organisme chez le dypsomane (1), sous un nouveau régime, dans un nouveau milieu, reprend ses droits. — L'intoxication toutefois ne quitte pas pleinement l'individu ; mais il se trouve, par le fait de l'isolement, dans des conditions avantageuses. — En dehors de l'asile subira-t-il les mêmes tendances que jadis? — Oui, dans l'immense majorité des cas; et je n'oserais pas toujours, dans le cas où un acte incriminable lui serait imputé ou reproché, le déclarer responsable.

Ici, je crois devoir placer succinctement plusieurs considérations importantes.

Qu'est-ce que l'ivresse? Qu'est-ce que la dypsomanie? Où est la délimitation ?

L'ivresse est l'ensemble des phénomènes qu'amène l'abus de la boisson, excitations partielles ou générales auxquelles succèdent l'incohérence, la suppression de la volonté, une obnubilation suivie encore, si l'excitation continue et même sans qu'il en soit besoin, d'un délire intense précurseur parfois de la mort. L'ivresse est une expression symptomatique accidentelle.

(lj II. Bonnet. — Rapport médical de 1864. — Maréville.

La dypsomanie est l'état physique et mental où se trouve un individu qui, par suite de l'usage immodéré et continu des liquides fermentes, a subi une véritable intoxication, l'alcoolisme. — Celle affection fut décrite convenablement pour la première fois par Magnus Huss ; elle se caractérise par des bizarreries du goût, des variations ou le manque total d'appétit avec propension en même temps à absorber de plus en plus les boissons ; l'entendement et le moral deviennent lourds, puis inactifs ; le sommeil est sans cesse agité ou disparait ; des symptômes différents de ceux du délirium tremens se manifestent, tremblements fibrillaires généraux ou partiels ayant plutôt leur siège dans les avant-bras, les mains, les muscles du visage et, en particulier, l'orbiculaire des lèvres ; de l'empâtement de la langue, surtout le matin ; la parole saccadée et bredouillante plutôt qu'hésitante et interrompue, ce qui différencie d'avec la paralysie générale ; vacillation des membres inférieurs ; asthénie locale ou partielle; émoussement de la sensibilité; irritabilité d'humeur; craintivité ; accès intermittents de délire ; impulsions insolites par suite de la lésion volontaire ; hallucinations ; vertiges épileptiformes ; accidents de fureur consécutifs aux convictions chimériques ou simplement ne reconnaissant pour cause que l'entraînement subit et irrésistible. — Quand l'effet d'intoxication persiste, la raison devient tout à fait impuissante, l'organisme s'épuise de plus en plus, et le malade succombe soit d'analdie simple, soit emporté par le délirium tremens, par une congestion épilepti-

forme, par des accès d'épilepsie coup sur coup, ou par une des expressions phénoménales de la paralysie générale. — Ce qui caractérise essentiellement le dypsomane, c'est la lésion de la volonté ; il y a chez lui besoin irrésistible de boire et d'ingurgiter même des liquides fermentes sans qu'il puisse s'en empêcher. Il a d'abord conscience de sa faute ; mais, l'impulsion est tellement forte que la volonté est impuissante à la dominer ; rien ne l'arrête que la sidération de l'ivresse ou l'intervention d'un entourage qui met fin à ses écarts et à leurs conséquences par l'isolement. Les motifs les plus graves, les meilleures résolutions deviennent pour lui une lettre morte. — Parfois, il semble que les mauvaises tendances ont disparu ; on le voit redevenir calme, sobre et — chose bizarre, mais qui n'est qu'un symptôme d'alcoolisme — il éprouve momentanément de la répulsion pour les boissons fermentées ; puis, quand il se sent à un état quasi-normal, il se replonge instinctivement, et avec opiniâtreté, dans sa dépravation jusqu'à ce qu'un délire d'excitation ou dépressif rende impossible tout effort de redressement et que des transitions de fureur viennent compromettre , par des actes regrettables ou des menaces dont l'exécution est prochaine, la sécurité de la famille et celle de la société. D'après ce que nous venons de dire, il y a une différence essentielle entre la manie ébrieuse durable ou seulement transitoire et l'ivresse proprement dite résultant de la simple passion ou d'un vicieux entraînement et qui ne constitue pas une affaire d'habitude amenant une mo-

dalité névropathique. — On constate de la similitude dans les accidents, mais non de l'équation. — L'organisme du dypsomane a subi une modification puissante par le fait de l'imbibition et de la transformation moléculaire des tissus ; il est loin d'en être de même pour l'homme en état d'ivresse accidentellement. Chez le premier il y a nécessité de boire, entraînement incoercible; l'autre au contraire peut se surmonter et, sachant que son ivresse est de mauvaise nature, il a la liberté et le pouvoir de résister. Chez le premier — ce qui est un grand signe d'excitation — une faible quantité de boissons suffit pour faire sombrer les facultés, causer du délire et de l'agitation ; l'ivresse une fois passée laisse à sa suite une compromission mentale. Les choses ont lieu contrairement chez le second qui pourra absorber une grande quantité de liqueurs quelconques et qui, l'ivresse disparue, reprend ses conditions physiques et morales.

Plusieurs auteurs, Royer-Collard entre autres, n'ont point paru disposés à reconnaître la folie ébrieuse. Laissant bien loin derrière eux Spurzheim et Cabanis, ils étaient prêts, comme les gens du monde, à ne ressentir que du dégoût devant l'enivration, et n'appesantissaient pas assez leur esprit sur les rapports de l'organisme avec l'activité fonctionnelle de l'entendement et du moral. — Les choses se passent actuellement d'une façon toute différente. — On s'est trouvé frappé des diverses morbidités nerveuses que produisait l'enivrement. Magnus Huss décrivit le premier l'alcoolisme; mais, son cadre fut res-

treint ; il insistait davantage sur les effets produits par les spiritueux sur les gens des pays froids.

Une extension plus large fut donnée depuis. Quelques monographies allemandes, mais dans un style nébuleux, reproduisent l'idée pathologique. — L'Angleterre, où l'ivresse proprement dite, soit dypsomaniaque, est portée à son comble, s'en empara sans apporter de contingent notable. Dans ces derniers temps, enfin, diverses appréciations d'une haute importance se sont produites et, en particulier, les travaux des docteurs Racle, Motet, Legrand du Saulle, Marcé, Aug. Voisin, demandent à être consultés.

Si, d'un côté, la science a fixé son attention sur l'atteinte multiforme que cause à l'organisme l'abus des boissons, l'administration lui donne gain de cause puisque les statistiques hospitalières avouent une proportionnalité désastreuse. — Dans les asiles surtout on est saisi en face de l'admission progressive des paralysies générales par suite d'alcoolisme, en face des délires d'excitation ou des formes dépressives consécutives à ce genre d'affection et qui augmentent singulièrement la population des établissements sans qu'on puisse établir de barrière à l'envahissement.

Sans dresser, comme Ogton, une table des accidents de l'ivresse qui regarde alors plus spécialement l'économiste ou le magistrat, notre esprit médical ne doit s'arrêter que sur la morbidité acquise et qui enraye les droits de la volonté.

Lorsque le dypsomane a subi un traitement et qu'il va mieux, on le trouve soucieux, pusillanime, en arrêt devant l'interrogation. Il sent sa position, comprend, dissimule, mais possède mal la propriété de dissimulation, parce que la réceptivité cérébrale, tout en lui permettant l'idée, est encore trop lourde pour avoir la force active nécessaire à un rendement exact. — La réaction affective est émoussée. — L'absorption a imprégné sur chaque molécule du système nerveux le principe enivrant, renouvelant ainsi l'expérience que Magendie faisait sur les animaux, et amené l'excitation qui ne disparait que lentement en laissant à sa suite une certaine obtusion. — Peu à peu l'isolement, c'est-à-dire la soustraction aux habitudes antérieures, reproduit concurremment avec un traitement spécial une situation normale. — Sublatâ causa lollilur effectus. — Mais, la séquestration n'existant plus, les tendances réapparaissent presque invariablement par le fait du désir longtemps enchaîné et du milieu qui renaît.

Où est la limite médico-légale? 11 est certainement malaisé de la tracer. Dans l'espèce je ne saurais rigoureusement la produire. On ne peut juger que d'après les circonstances du momertt entées sur les conditions que j'ai décrites et rapprochées de la date de sortie du malade et des habitudes reprises.

Le Code se tait sur l'ivresse ; mais, la jurisprudence rend responsable. — La Cour de Cassation a décidé que l'ivresse doit être considérée comme un acte volontaire,

qu'en droit on ne peut être admis à l'excuse, qu'il y a liberté d'action dans le fait de s'enivrer et que, par conséquent, on est repréhensible. — Une différence essentielle doit pourtant exister entre cet état fugace de délire qui constitue l'ivresse et le trouble qu'apporte dans les fonctions psychiques l'intoxication du dypsomane qui ne peut , tout en le voulant, résister à la boisson. L'imputabilité des actes ne saurait être la même dans l'un et l'autre cas.

L'ancienne Grèce, comme la jurisprudence actuelle, n'admettait pas d'excuse à fivresse. — L'ancienne loi romaine était de même. — Plus tard, toutefois, des juges fuyant un peu la lettre et s'attachant davantage à l'esprit, pensèrent, comme jugèrent ensuite Montesquieu et d'Aguesseau, qu'on devait attacher une grande importance à l'intention, à la volonté.

Sans doute l'ivresse ne doit pas, dans beaucoup de cas, détruire ou diminuer la responsabilité parce qu'on sait d'avance ses résultats et qu'on peut se récuser devant eux. Toute autre chose est de la dypsomanie qui met l'homme dans une situation opposée au libre arbitre. — Si le délire n'est pas toujours confirmé, il est toujours larvé, et la plus faible influence peut déterminer de grands dangers. Le caractère légal des actions est changé par le fait.

L'ivrognerie est un vice punissable ; la dypsomanie est pathologique. Dans le premier cas on est son maître; dans le second l'irresponsabilité réclame ses droits.

Dans l'une et l'autre forme il y a intention ; il y a volonté; mais le caractère est-il adeqital? — Non, puisque

l'homme, d'un côté, est libre et se donne à lui-même la puissance de faire ou de ne pas faire, tandis que, de l'autre, la volonté est constamment surprise et enchaînée par la condition morbide.

Ces considérations succinctes montrent le désordre produit sur l'organisme par l'abus des boissons, l'effet sur l'état mental, et enfin la conséquence légale qui pourrait parfois ressortir si une distinction sociologique et médicale n'était obligatoire.

Bien que, comme je l'ai dit plus haut, les dypsomanes soient la plaie des asiles et celle du monde ambiant, il faut pourtant en faire quelque chose. — Malgré l'ennui de les posséder, malgré les criailleries d'un philanthropisme absurde vis-à-vis de la liberté individuelle, malgré des réclamations de toute sorte..., l'homme de science et de conscience doit être inébranlable dans son avis et ne ja mais se départir de cette proposition que l'asile est pour le dypsomane un lieu de traitement de même qu'il est un lieu de protection pour la société.

Les folies partielles sont les plus dangereuses ; il ne faut pas de retard dans la séquestration et, dans le doute non pas sur le diagnostic mais sur le danger afférent, il vaut encore mieux un isolement de quelque temps qui ne peut être que favorable à l'individu ou au monde extérieur plutôt que de courir les risques d'actes nuisibles si souvent regrettables. — En dehors de la loi qui a pris sous

sa tutelle les droits du citoyen, en dehors de la surveillance administrative et judiciaire dont l'impromptu est de rigueur, la conscience et l'honorabilité du médecin sont des garanties énormes contre les séquestrations arbitraires; il y a solidarité entre la science et la législation. — Depuis soixante ans, a-t-on pu citer un seul exemple de violation des droits de l'homme par un aliéniste ?

Je me résume et finirai par une réflexion qui me semble avoir son grand intérêt. — Dans le délire partiel il y a, comme dans le délire général, toujours excitation ou affaiblissement de l'intelligence et du moral et, par suite, perversion plus ou moins considérable dans les qualités de discernement, de comparaison, de jugement. — L'individu atteint de délire partiel ne peut saisir avec toute la pertinence ce qui concerne son intérêt et celui de la société, parce qu'il n'a pas une volonté franche, éclairée et libre ; il rapporte ses sensations à ses idées prédominantes, à ses erreurs de perception et de jugement, et il n'aura pas la conscience d'interpréter et apprécier sainement les devoirs de la vie. — Bien que ses intérêts demandent une protection, l'interdiction n'est pas une sûreté suffisante pour lui. — S'il guérit, il ne se trouvera pas tout d'abord en état de régler ses affaires comme le commun des hommes ; il aura encore besoin, pendant quelque temps, d'une attention soutenue, attention qui ne peut lui venir que de la famille; mais, trop fréquemment à la merci de parents avides, il ne trouvera pas les renseignements nécessaires,

les données utiles, l'amitié voulue pour se mettre à même de reprendre le maniement de son bien ; réclamant la levée du jugement d'interdiction, il la verra s'accompagner de lenteurs judiciaires, s'enchevêtrer d'obstacles apportés par les gens qui ont besoin de sa maintenue ; il s'excitera et redeviendra fou.

Etant malade et interdit, ses biens n'auront pas été tous — tant sien faut — employés pour son intérêt; la parenté pêche en eau trouble ou bien des combinaisons particulières font faire pour un avenir personnel la boule de neige aux finances de l'individu. — Rendu à la liberté, il ne jouira pas de ce qui lui appartient et éprouvera mille contrariétés. — Retombé malade, il pourra devenir incurable et n'obtiendra de sa fortune que le strict nécessaire ; la famille triomphe, et c'est le dernier tableau.

Si le Code civil a essayé — et, en cela, il s'est imbu des lois romaines — de s'entourer de tous les éléments indispensables pour juger sainement l'interdiction ; si, d'un autre côté, la procédure est impartialement faite avec toute la rigueur exigible, il n'est pas moins vrai que, l'interdiction une fois prononcée, la loi a cru protéger les intérêts d'une personne et n'a fait, sans le vouloir, que favoriser son dépouillement; l'article 510 est impuissant à arrêter l'exploitation.

En droit criminel, dans le délire partiel bien constaté, il doit y avoir irresponsabilité. — Si, pour l'homme de

science, il y a des degrés divers dans l'altération des facultés, néanmoins leur maladie existe et, en droit, l'attermoiement et le moyen-terme ne me paraîtraient pas conformes à l'équité. — Souvent, il n'y a même pas délire partiel chez un individu, mais simple excitation mentale unie à des dispositions morales qui impriment à la physionomie et aux allures un cachet tout particulier, soit que cette excitation constitue un véritable état maladif, soit qu'elle apparaisse comme un problème de délire. — Parfois, l'individu qui en est atteint peut être très-dangereux et, tout en ayant de l'intelligence et de la volonté dans les actes, il échappe à la liberté morale. L'internement lui devient nécessaire et n'arrive pas toujours assez tôt pour lui et pour son entourage. — D'autres fois, l'attention simple a seule sa raison d'être et, la science ayant parlé, c'est au bon sens, à l'impartialité et à la clémence à en connaître.

Parlerai-je maintenant de l'utilité de la séquestration dans la lypémanie? — Ecoutons ce qu'en dit Aubanel : « Tous les individus atteints d'un délire lypémaniaque devraient rentrer dans la classe des placements provoqués et ordonnés par l'autorité, et cela pour deux motifs : d'une part, parce qu'à un moment donné les sinistres idées dont ils sont sans cesse préoccupés peuvent les porter à verser le sang; d'autre part, parce que, dans un moment de désespoir, ils cherchent souvent à attenter à leur

vie. — S'il est nécessaire de garantir la société des violences de l'homicide, ce serait une mesure de moralité de prévenir les attentats sur soi-même, le suicide qui, à notre avis, ne reconnaît presque jamais d'autre cause qu'un dérangement intellectuel.» — La lypémanie est une affection tellement invétérée et si commune actuellement que, lorsque les malades ne sont pas renfermés à temps, elle est loin d'offrir toujours les caractères de curabilité désirables et présente un danger incessant. — L'esprit attaché à des convictions ineffaçables ou difficiles à amoindrir reste sans cesse dans le même égarement. — Déjà dans le dix-septième siècle, Zacchias disait que la mélancolie consistait en idées chimériques, et que le malade sans fièvre pense et exprime des choses absurdes : Melancholia est ea mentis alienatio, quâ laborantes cogitant et efficiunt absurda sine febre. — On a dit que Zacchias avait fait seulement consister le délire dans les idées et les paroles ; X efficiunt ne laisse aucun doute sur le délire des actes. — Apud medicos hic in eo prœcipue silus est, quod œger falsâ alicujus opinionis specie illuditur, quod tamen suo malo verum crédit. — On a un peu trop, sur certains points, délaissé le médecin d'Innocent X ; il dit, à propos du délire mélancolique que ceux qui en sont atteints ne doivent pas avoir la gestion de leurs affaires; que, délirant sur un objet, ils sont prêts, à chaque instant, à délirer sur d'autres. — Ainsi, voilà trois cents ans, que le délire partiel est découvert et, en droit, Zacchias semble attacher une très-grande importance, sinon à l'exis-

tence, du moins à la non-viabilité de la monomanie. 11 est assez probable qu'il aurait été grand partisan de l'internement.

Le cerveau des lypémaniaques est habitué aux nuances sombres; leur tendance constante est de convertir en sentiments pénibles, douloureux, en idées tristes toutes les sensations qu'ils éprouvent. — L'individu qui se croit poursuivi par des ennemis imaginaires et dont les hallucinations souvent intenses empoisonnent la vie, évite le contact des hommes, refuse des aliments; il est toujours sombre, inquiet, sur la défensive, et n'est pas loin de commettre des actions déplorables. — D'autres, se créant une foule de chimères qu'ils sont souvent impuissants à spécifier, se figurent qu'on tourne à mal tous leurs faits et gestes, ont sans cesse peur, voient de la fourberie et de la méchanceté dans le plus petit détail; ils ne sont pas supportables dans la vie privée. — Celui-ci, tout en étant mélancolique, est d'une loquacité extrême ; il est pervers, sournois, gonflé outre mesure de sa personnalité contre laquelle on dirige des embûches. — D'autres ont commis tous les crimes, veulent se suicider pour sauver leur âme et, par une bizarre conception, sont portés à tuer leurs semblables pour les faire aller au ciel. — On est vraiment frappé de la multiplicité des convictions de la lypémanie; elles sont infinies, et la loi, par les articles 18 et 19, doit être extrêmement précautionnelle. Le lypémaniaque — même celui qui, en écrits ou en paroles, parait raisonner convenablement — a besoin, bon gré

malgré du bénéfice de la séquestration. Où résiderait au dehors la continuité de l'appui et de la surveillance?

Assurément, on ne peut nier l'irresponsabilité pour les lypémaniaques, à quelqu'ordre qu'ils appartiennent. — Que si quelqu'un leur accordait la liberté morale , il commettrait la plus flagrante injustice.

La démence présente un anéantissement plus ou moins grand de l'intelligence et du sens moral. — On ne doit pas espérer que l'esprit et les sentiments affectifs aient un retour quelconque vers leur lucidité d'autrefois. — « Ceux qui sont en démence, dit Esquirol, sont sans spontanéité ; ils se laissent conduire ; ils n'ont pas assez d'énergie pour être indociles.» — 11 n'est pas toujours aisé de préciser la démence. Les diversités, les complications donnent souvent à l'oppression qu'elles exercent sur l'homme un caractère variable; mais, en comparant la tenue, les acteà du malade, en considérant les modifications survenues dans l'entendement et le moral, en constatant la momentanéité de la pensée qui disparait à peine éclose, en voyant la sérieuse crédulité unie à la puérilité, le manque de déterminatipn, l'absence de sentiment de soi-même, l'oubli de la vie antérieure, des émotions légères très-différentes

entre elles et se succédant avec rapidité , etc., on

reconnaîtra bientôt la démence. — C'est pour me servir d'une réflexion de l'éminent M. Baillarger, par là connaissance de ces symptômes que les médecins arrivent,

chaque jour, à prolonger si facilement la séquestration devenue nécessaire de malades dont l'intelligence pourrait paraître saine si on s'en tenait à un examen superficiel.

Chez le dément les facultés tournent continuellement autour d'un cercle fatal ; la routine a remplacé les élans de l'intelligence; tout raisonnement, toute appréciation nouvelle manque; la mémoire n'a que de rares moments d'action; elle aide les individus pour accomplir certains travaux qu'ils faisaient jadis, ou pour en exécuter d'autres dont on leur fait prendre la journalière habitude. C'est uniquement par un souvenir des plus simples, par une routine automatique, et non pas, comme on pourrait être tenté de le croire, par intelligence qu'ils exécutent bien certaines choses. — Quelquefois, on voit des personnes véritablement en démence parler avec une sorte de raison sur les choses dont ils ont fait leur élément ordinaire.

Que deviendraient ces infortunés si les portes des asiles ne leur étaient ouvertes? — Je le demande en bonne conscience à ceux qui ne veulent pas de l'internement. Pourraient-ils se diriger? — A-t-on besoin de penser pour eux?

11 existe des déments tranquilles, c'est-à-dire privés de réactions maniaques qui pourraient ne pas être séquestrés si la surveillance attentive dont ils ont besoin ne leur manquait pas du côté de la famille. — Ils appartiennent de droit à la catégorie nombreuse des infirmes que recueille la société. C'est ce qu'a sans doute prévu l'article 25 de la loi : « Les aliènes dont l'état mental ne com-

promettrait pas l'ordre public seront également admis

dans les formes, les circonstances etc. — Négligés

au dehors, ils sont dangereux et ne peuvent se suffire; et, M. Parchappe a eu raison de dire que « l'aliénation men- » taie, en tant qu'elle prive d'une manière permanente » ceux qui en sont atteints de la raison et du libre usage » de leurs facultés intellectuelles , entraine chez ces » malades l'impuissance de subvenir à leurs besoins par » le travail, l'irresponsabilité morale et légale de leurs » actions, le défaut de sécurité pour eux-mêmes »

Pour la paralysie générale, folie paralytique, affection qui peut se classer dans toutes les formes nosologiques excepté dans l'imbécillité et l'idiotie, on trouve au début un changement notable dans les affections qui sont pleines de sensiblerie et d'emphase. — Dans l'ordre d'idées qui occupe les paralysés, intermédiaires entre une puissance active et une résistance inerte, les forces de l'intelligence travaillent avec énergie; mais, bien que le courant aille sans cesse et se renouvelle de même, comme l'esprit s'est égaré en s'imposant un travail faux, le rendement a lieu en raison directe. — Lorsque les idées ambitieuses ou mélancoliques se sont accumulées dans le cerveau, elles apportent dans les habitudes et la conduite un changement qui rend les malades insupportables au dehors. — Rien ne les préoccupe que les convictions impossibles auxquelles ils se sont attachés ; rien ne leur coûte pour donner satisfaction à leurs extravagantes idées ; ils deviennent intolé-

râbles pour tout le monde. — Plus on combat leurs pensées, plus ils s'irritent, deviennent méchants; leurs émotions sont très-vives, leur volonté est des plus tenace; il est entièrement nécessaire qu'ils soient renfermés ; parfois, ils réclament avec énergie une sortie dont ils ne feraient qu'un usage des plus nuisibles et pour eux-mêmes et pour les autres. — Ils veulent la liberté pour avoir le droit de se livrer plus à leur aise à leur délire. — A un moment donné, la destruction complète de l'entendement et du moral qui est bien différente de la démence ordinaire, l'anéantissement graduel du physique avec impotence et malpropreté — état qui peut durer encore longtemps — font qu'on ne pourrait donner au dehors aux paralysés généraux les soins diététiques de chaque moment qu'exige leur position déplorable. — La brute a remplacé la créature intelligente, et la vie bestiale se comtemple dans toute sa hideuse forme ; aussi, dans un très-grand nombre de cas, les parents les délaissent-ils.

L'imbécillité et l'idiotie réclament forcément la séquestration, soit absolument, soit quand elles n'ont pas les conditions d'appui exigibles. C'est surtout d'elles qu'il y a à craindre pour la morale publique. — Là, on envisage des êtres dégénérés au physique comme au moral, sur lesquels il est impossible d'agir, sales, rebelles à tout et qui, dès la naissance jusqu'à la mort, appartiennent au domaine exclusif de l'hygiène. Assurément, l'homme ne

peut s'empêcher de considérer certains d'entre eux comme étant bien au-dessous de la bête ; mais, ils appartiennent à la même échelle zoologique que lui et, sous peine de manquer à la loi divine et à la loi sociale, il leur doit aide et assistance ; ces créatures non responsables de leur vice originel ont droit à la bienfaisance légale; elles y ont d'autant plus droit que la famille est une lettre morte et que la longanimité publique, si elle ne vient pas de la part de l'autorité, est généralement un vain mot. — « Triste, triste, triste, » aurait dit le grand poète anglais.

Sans doute il y a des imbéciles qui, dans la sphère de certains actes de la vie, peuvent avoir conscience du bien et du mal, sont susceptibles de ruse et de dissimulation raisonnée; et cependant, leur intelligence peu développée, leur attention difficile et momentanée, l'obtusion ou la nullité de conception , la volonté faible , incertaine ou négative, leurs instincts naturels atteints de perversion, leur sensibilité morale opprimée ou foncièrement viciée, les privent de ce qui peut constituer les devoirs généraux, à fortiori les enlève au libre arbitre. — Ils sont nuisibles et très-dangereux par leurs mauvaises tendances instinctives. — Du reste, il y a une diversité très-grande dans les atteintes portées aux différentes virtualités de l'imbécile et de l'idiot, arrêts physiques, lésions instinctives de conservation et de reproduction, souffrance des pouvoirs intellectuels et moraux. — Les idiots sont souvent trèsimpulsifs, et une explosion subite de déplorables penchants peut amener, sans qu'on puisse le prévoir, des consé-

quences funestes. — Quand bien même des idiots et des imbéciles seraient inoffensifs d'ailleurs, s'ils ont manifesté une fois seulement des propulsions dangereuses et si une surveillance rigide n'est pas exercée sur eux, ils rentrent dans les articles 18 et 19 de la loi.

« Il y a, dit Ferrus, entre l'idiot et le fou cette différence que l'un ne s'est jamais connu et que l'autre ne se connaît plus. » — La loi n'ayant pas établi de distinction entre les catégories d'aliénés, il est évident qu'on ne saurait, sans déroger à son esprit, exclure les idiots des mesures qu'elle a entendu appliquer à tous les insensés. — Si calmes et si inoffensifs que puissent paraître les idiots, il suffit d'une circonstance pour surexciter chez eux les instincts violents et les porter aux actes les plus compromettants pour la sécurité et l'ordre publics. Rien n'est moins rare que de voir des meurtres commis par ces malheureux, incapables de se rendre compte de ce qu'ils font. Comme la plupart possèdent la force physique et ont quelquefois assez d'intelligence pour exécuter les choses qu'on leur commande, ils deviennent souvent entre les mains de gens pervers d'aveugles instruments de dommage. Que de fois n'a-t-on pas employé leurs bras pour porter le dégât dans les propriétés d' autrui, pour allumer de vastes incendies, pour immoler et noyer de pauvres enfants sans défense"? Mais, sans même être stimulés à ces funestes actions, la plupart des idiots éprouvent quelquefois, par le seul fait d'une impulsion naturelle, des mouvements de colère et d'irritation, pendant lesquels ils sont

méchants et dangereux. On en voit qui se précipitent avec une sorte de rage sur ceux qui les entourent, les mordent et les déchirent, tandis que, l'instant d'auparavant, ils s'étaient montrés doux et serviables. Il est surtout, à leur occasion, un point qu'il importe de ne pas perdre de vue, parce qu'il a trait à des dispositions dont la manifestation est non moins fâcheuse que persévérante. Il s'agit des passions brutales. La lubricité est, chez les idiots, un phénomène caractéristique. Chacun sait avec quelle fureur ces infortunés se livrent à l'onanisme. Or, pour satisfaire ce penchant irrésistible, s'ils rencontrent quelque femme ou fille à l'écart, ils les attaquent et les rendent victimes de leurs infâmes attentats. Les idiotes ne sont pas attirées vers les hommes avec un moindre empire, et, il faut le dire à la honte de l'espèce humaine, il est des gens assez dépravés pour oser abuser de leur ignorance et de leur faiblesse. Une foule d'enfants, nés dans des conditions défavorables et devant devenir idiots eux-mêmes, sont le fruit de ces ignobles rapprochements. Certes, ce sont là des faits gravement compromettants pour l'ordre public et la sûreté des personnes, et, il faut ajouter, pour la pudeur de tous et Je repos des familles. C'est donc avec raison qu'on doit ranger les idiots dans la catégorie de ces aliénés dangereux dont la loi prescrit à l'administration de s'assurer et de prendre soin. Conséquemment, l'isolement de ces malheureux dans les asiles consacrés au traitement des aliénés ne saurait être qu'un bienfait pour la société. Il est toujours une convenance et souvent une nécessité. »

Partant de ces motifs, Son Exe. le Ministre de l'Intérieur a décidé que « les idiots et les imbéciles peuvent, selon les circonstances et le degré d'idiotisme et d'imbécillité, être rangés non-seulement dans la catégorie des aliénés, mais même dans celle des aliénés dangereux.»

Parmi les malheureux imbéciles ou idiots, il en est pour lesquels il est encore permis de faire quelque chose, auxquels on peut donner de l'éducation. — Il faut toutefois bien se pénétrer du restreint attaché à ce mot éducation. — On s'adressera aux sens qui semblent, avoir la connexion la plus étroite avec l'intelligence, on frappera grossièrement d'abord pour arriver insensiblement au progrès qu'on espère; mais, rendra-t-on ce que la nature a refusé? — Non; on développe parfois celles des facultés qui ont paru se prêter le mieux au façonnement sans cependant jamais arriver au développement d'une activité totale. D'aucuns sont très-doux, inoffensifs, obéissants, se rendant utiles parce qu'ils vaquent à des travaux qui n'exigent pas d'efforts d'entendement. Assurément, si les parents voulaient s'en charger en leur imprimant une bonne direction, ne les perdant jamais de vue, leur témoignant des égards, ils en retireraient quelques services; mais, ces parents ne leur accordent pas le nécessaire, les maltraitent même ou les laissent maltraiter, et l'asile devient une ressource obligatoire. — Qui de nous n'a pas rencontré dans les villes, les villages et sur les grandes

routes de pauvres insensés dans un état des plus pitoyable, n'ayant pas à manger, couchant où cela se trouve, couverts de vermine, objets de répulsion pour tout le monde, à la merci d'une tourbe de gamins — cet âge est sans pitié — qui s'amusent à leurs dépens et les gouaillent sans cesse. La fondation des asiles a mis une barrière à cet état de choses, et ce n'était que justice.

Une des classes de créatures internées digne de la plus grande pitié et réclamant la plus minutieuse attention est celle des Epileptiques. — Pourquoi les épileptiques sontils soumis aux asiles, ou du moins y trouvent-ils place? C'est que, quand ils ne sont encore ni imbéciles ni fous, ils sont destinés, dans un temps plus ou moins long, à avoir des lésions intellectuelles et morales. — Que ceux qui ne voudraient pas de leur internement réfléchissent que les épileptiques, lorsqu'ils sont devenus aliénés, sont généralement, le plus souvent même, très-dangereux et, lorsqu'on vient à penser que leurs accès peuvent se renouveler fréquemment en s'accompagnant avant ou après de symptômes intellectuels et moraux divers, on devra réfléchir aux sanglants inconvénients qui résulteraient pour le malade et pour le monde extérieur si une surveillance incessante était oubliée.

La folie épileptique est une des maladies les plus incurables qui affligent l'espèce humaine, et les gens qui en sont atteints sont très-difficiles à traiter. — Quand la lésion

mentale n'est pas encore grande, que les attaques sont distantes, et que les épileptiques sont dans un moment de rémission, ils ont — quelques-uns — la conscience de leur état; mais, ont-ils beaucoup de sensibilité vraie, de sentiments affectifs sur lesquels on puisse compter? — J'avoue qu'avec la meilleure volonté je n'ai jamais pu rencontrer que de la sensiblerie, de l'égoïsme, de la sournoiserie, de la bassesse et de mauvaises dispositions pour ce qui n'est pas eux-mêmes. — Entre eux, les épileptiques sont affectionneux ; ils participent volontiers de leur nature et s'entr'aident mutuellement dans leurs crises; autrement, ils sont fourbes, irritables, disposés à profiter du plus léger manque de surveillance. 11 faut se méfier d'eux au possible. — Le souvenir existe chez quelquesuns qui ne sont pas encore obtus. — Parfois, ils réclament à outrance la liberté, mais ils sont excessivement nuisibles, et elle doit être radicalement négative pour eux. — Que si, du reste, on la leur donnait, la famille profiterait de la première attaque pour les ramener, et d'ailleurs on sait qu'elle ne les entourerait d'aucuns soins, qu'elle n'aurait pour eux aucune bienveillance, ne surveillerait pas leurs habitudes ; il lui faudrait, pour cela, une dépense d'affection ou de simple charité qu'elle n'a pas. — Enfermés, elle ne s'en informe pas, ou à peu près. Que ferait-elle s'ils étaient libres? — Bien qu'ils soient (peu d'entre eux en définitive) profondément affectés de ne l'être pas quand une rémission leur permet de le concevoir, il vaut mieux que ce soit ainsi pour leur bien-être,

d'autant plus qu'ils n'ont de joug à subir que celui qui est commandé par leur humeur intraitable et qu'ils ont, en outre, des soins appropriés. — Ceux qui sont épileptiques (sans lésion appréciable — en dehors des accès — des facultés mentales) sont assurément très-infortunés, et à cause de leur mal en lui-même, et parce qu'ils sont repoussés partout dans la société. — Le plus qu'on peut, en raison directe des accès, on tache de ne pas leur faire sentir la pesanteur d'une discipline. — Si, en dehors de toute prévision, une amélioration se présente, ils éprouvent ennuis sur ennuis à l'extérieur ; le public sera fort peu charitable envers ces pauvres gens qui n'ont d'autre tort que ceux que la nature a été assez ingrate pour leur donner ; la famille qui serait très-aise de les pas avoir ne les protège pas, n'entoure pas leur état des soins empressés qu'il mérite ; bientôt, elle isolera de nouveau, se réservant ultérieurement de ne plus s'en occuper, un de ses membres auquel un bon intérêt, une charitable amitié, une douce compassion, auraient apporté, sinon une guérison, peut-être un allégement ou une sorte d'immobilité du mal ou — au moins — un recul ou une atténuation dans la compromission mentale. — Qu'arrive-t-il ? 11 arrive certainement, en dehors de l'élément matériel — bien entendu — que l'ennui, le chagrin, l'exaspération venant se joindre à l'état morbide apportent une augmentation dans le nombre et l'intensité des accès et font arriver plus rapidement une lésion mentale qui ne se serait offerte que plus tard. 11 en est d'eux, au reste, comme pour les

autres aliénés, et la famille se trouve tout d'abord, ou au bout d'un certain temps très-court, remplacée généralement par l'autorité sociale.

M. l'Inspecteur général Parchappe réclame avec instance en faveur des épileptiques une large extension de l'assistance, soit parce que les accès sont toujours précédés ou suivis d'un trouble intellectuel très-marqué, soit parce que la maladie, dans sa forme la plus simple, les, met dans l'impossibilité de pourvoir à leur existence, soit enfin parce que le délire transitoire de leurs accès peut être une cause de danger pour eux-mêmes et pour les autres. — L'utilité, dit-il, d'isoler les épileptiques, ne saurait être contestée (1). — Cette réflexion semble avoir été comprise, en dehors de la sphère des hommes spéciaux, par quelques hommes de valeur; on peut s'en assurer en lisant les paroles éloquentes prononcées par le R. P. Félix dans l'église Notre-Dame de Paris (2).

J'ai parlé d'épileptiques non aliénés ; entendons-nous. — Je ne puis m'empècher de croire que, dans l'extrême majorité des cas, la différence est plus apparente que réelle; car, si on va bien au fond des choses, en exami-

(1) Des Principes à suivre dans la fondation des asiles, — Paris, 1853.

(2) Appel fait à la charité en faveur des épileptiques. (Suite de la conférence sur le progrès moral par la destruction de le-

nant avec scrupule l'état mental avant et après l'attaque, on arrive à diminuer singulièrement le nombre des épileptiques auxquels on octroie l'intégralité de l'intelligence. — Si les névroses en général exercent une influence non contestée sur les manifestations intellectuelles ou morales, l'épilepsie se trouve au premier rang, et l'aliénation est une des conséquences naturelles du mal caduc de même qu'elle peut — plus rarement — lui servir d'origine.

Les épileptiques sont des êtres nuisibles, et il ne faut jamais perdre de vue que, disposés à la colère, à la violence, aux emportements de toute nature, aux impulsions aveugles plus ou moins irrésistibles contrastant souvent avec une humeur paisible et des habitudes douces, leur histoire se trouve intimement liée à celle des déterminations dangereuses par suite de convictions perséculives, à celle delà folie homicide, de la klephtomanie... etc., et je pense qu'il est difficile d'accorder aux épileptiques le plein exercice de la liberté morale.

Une grande question se présente tout d'abord en médecine légale des épileptiques non encore reconnus aliénés : Où commence, et où finit l'accès d'épilepsie?

Pathologiquement et absolument parlant, il devrait commencer au vertige et finir après la période de ronflement. S'il est constant que des phénomènes psychiques ont lieu après l'accès, continuent un certain temps, cèdent plus ou moins rapidement de leur intensité selon les sujets, il

n'est pas toujours aussi facile de déclarer les symptômes maladifs qui peuvent, auparavant, enchaîner l'entendement et le moral. Certains individus diront parfaitement à l'avance — plusieurs jours parfois — que leur attaque approche; alors, diverses irrégularités intellectuelles ou morales ont lieu, changement d'humeur, colère, bizarrerie, affaissement, semi-stupeur, incitations délirantes précédant généralement le délire. — Un acte regrettable venant à être commis dans ces moments, dira-t-on qu'il y a réellement liberté de vouloir? — Après l'accès, l'organisme ne revient pas sur lui-même aussi rapidement qu'on se l'imagine ; c'est par graduation, dans un temps trèsvariable et qu'on ne peut jamais préciser, proportionnellement à la force et à la durée de la crise, que les diverses fonctions recouvrent leur modalité respective. Ici encore, le libre arbitre est difficile à accorder car — il ne faut pas l'oublier — si les perceptions se trouvent d'abord reconquises, la volonté ne l'est pas. — Chez d'autres épileptiques ce n'est que peu de temps avant qu'on aura bien caractérisé les phénomènes organiques protéiformes annonçant l'attaque.

Il peut se faire aussi que l'attaque arrive d'emblée sans aura quelconque. Dans ce cas, comme dans le précédent, les symptômes mentaux peuvent passer inaperçus. Si, alors, un délit ou un crime a eu lieu antérieurement à la crise épileptique, quel est le libre arbitre? — Si on veut objecter fallacieusement que c'est la faute commise qui, en amenant une perturbation dans l'état moral, a déter-

miné la crise et qu'il ne pouvait pas y avoir morbidité dans le rendement psychique, que répondra-t-on ? — Je le répète donc : où commence en droit la crise épileptique, où finit-elle ? Où commencent et finissent la responsabilité ou l'atténuation? — On ne peut résoudre de prime-saut la question ; il faut s'en rapporter aux cas individuels et à leurs circonstances ambiantes sur lesquels, dans tous les détails, vient planer la rigide observation. — 11 y a, en tous cas, une étude fort sérieuse à faire sur ce sujet, et déjà le docteur Morel et le docteur Dumesnil (ce dernier dans une remarquable brochure imprimée à Rouen) ont ouvert, en parlant de l'épilepsie larvée, un large champ à l'investigation.

En laissant de côté les états névropathiques variés et rattachables toujours aux diverses formes de la classification d'Esquirol, je ne peux appeler trop l'attention sur l'épidémie hystéro-démonolatrique de Morzines (Savoie) si bien comprise par M. l'Inspecteur général Constans (1) et qui dénote péremptoirement la fatale indispensabilité de mesures promptes, sévères, inflexibles, et de diverse nature, de répression, de coercition... etc., mesures qui découlent toujours du même grand principe général : l'isolement. — L'honorable savant, lors de sa délicate mis-

(1) De V Epidémie [lijsléro-démonolalrique de Morzines. Paris, Ad. Do la Haye, 1862.

sion devant une névrose multiforme et devant la bâtardise des mœurs ainsi que les idées de Moyen Age d'un clergé peu éclairé résistant même à son Evèque, a su allier la plus sage prudence avec la fermeté inébranlable du devoir. Le pays non encore apaisé lui sera redevable de la santé d'abord et — chose précieuse également — d'un changement radical dans l'économie morale et religieuse. Chose précieuse aussi , les conditions préventives dans lesquelles il aura placé les populations éloigneront la dégénérescence anthropologique. — Pourquoi donc certains grands journaux politiques que je ne puis m'empècher de trouver à la recherche du scandale à propos de pétitions adressées au premier corps de l'Etat, pétitions dont ils ont trop vu la lettre, sans en chercher les motifs, pourquoi donc certains journaux ne donnent-ils pas l'éloge à qui de droit et ne placent-ils pas devant l'opinion publique l'homme dont la science et la modeste loyauté ont si droit a la reconnaissance, surtout parce qu'il s'est trouvé en face de la liberté individuelle à combattre et à étreindre ?

Cette affaire de Morzines nous amène directement à l'influence de l'hérédité sur la mauvaise perpétuation des races. — A quoi rapporter actuellement la diminution des crétins, des goitreux? A l'éloignement des mariages consanguins et par conséquent aux croisements, à l'éloignements de certaines espèces de telles ou telles localités, à l'adoption de nouvelles mœurs et aux changements d'ha-

bitudes physiques d'alimentation et d'hygiène générale, au renfermement d'idiots, d'imbéciles dont la lubricité procrée des êtres dégénérés. — Cette première pensée a frappé tout particulièrement l'Empereur lorsqu'il a ordonné la création de cent places pour les crétins à l'asile de Bassens (Savoie). Par une telle distribution hospitalière l'individu se trouve favorisé et on arrête la procréation d'un pursang vicieux.

M. de Castelnau a pensé qu'il n'y a pas d'inconvénient à ce que les aliénés cherchent dans les pures consolations du mariage un adoucissement à leurs maux. — J'ose penser qu'en fait il ne serait pas aussi exclusif, et je ne vois pas le bonheur ou les avantages qui naîtraient de l'union d'un fou avec une personne saine. — Je trouve fort naturel et très-moral qu'un père ou un tuteur refusent l'autorisation nécessaire pour un hymen, surtout quand il y a hérédité; j'approuve ceux ou celles qui ne s'allieront pas avec des rejetons d'aliénés; je suis d'avis qu'il est profondément inutile d'étendre plus avant les racines de l'hérédité morbide. — Si une mère venait consulter un médecin pour savoir si elle doit accorder sa fille à un homme n'ayant pas encore présenté de troubles mentaux, • mais dont le père est mort fou, je pense que son devoir serait de ne pas toujours — car, il y a aussi des réserves

— donner un conseil affirmatif. La question cependant est fort délicate ; le doute peut avoir sa part et « dans le doute abstiens-loi »; mais, Pascal a dit aussi : « peu de gens parlent du doute en doutant », et le médecin, si le cas qui nous occupe lui était personnel, agirait négativement.

Que d'imbéciles et de fous proviennent de ces mariages zoologiques d'idiots, d'imbéciles, de crétins abandonnés sur la voie publique à tous les hasards de leurs instincts génésiques ! — La séquestration n'aurait-elle pas rendu un service signalé à la perpétuation anthropologique si elle avait été prévue à temps, si elle avait été comprise avec la froideur de l'expérience et du simple sens commun !

Il est vrai que l'exagération des principes médicaux sur l'hérédité peut, quand elle est poussée trop loin, amener de fâcheuses conséquences sociales, mais à la limite seulement. L'homme de l'art qui, après mûre réflexion, croit donner un bon conseil fait aussi de la science sociale. — Du reste, il n'est pas tant besoin de préconiser ou d'invalider le mariage pour les aliénés ; une très-grande partie en a usé et pourra encore en jouir — je ne dis pas sans inconvénient — et je ne puis m'imaginer que le refus fait à la portion restante (1) contribuera, comme un néo-phi-

(1) Voir, à propos de l'hérédité : Pinel et Esquirol. — Traité

lanthrope l'a avancé, à l'extinction progressive de la race humaine. — Je tiens cette constatation comme fort importante parce que l'idée d'admettre le vœu de liberté pour les aliénés, l'idée qu'ils doivent participer aux mêmes conditions sociales que tout le monde unie à une appréciation très-large, très-étendue sur la conservation des facultés affectives, de la volonté, me paraîtrait — dans le cas où elle serait acceptée — avoir les plus déplorables résultats. Elle deviendrait surtout très-pernicieuse lors de la comparution des aliénés devant 'les juridictions civile et criminelle qui doivent, je pense, appesantir aussi leur attention sur l'hérédité.

Quelques mots, donc, sur elle :

11 y a trois siècles, Montaigne, grand partisan de l'hérédité, écrivait sur ce sujet des remarques fort judicieuses et que ne pourrait dénier un médecin.

Selon Willis, la plupart des folies arrivent par transmission héréditaire. Esquirol dit que plus d'un tiers de ses aliénés avaient de l'hérédité ; il constate que cette prédisposition a le rôle le plus considérable dans la genèse de la folie, surtout lorsqu'il y a des aliénés dans les deux lignes de la parenté. — M. Foville père pense qu'elle peut

des dégénérescences; Morel. — Relevés de Desportes. — Ânn. médico-psychol. t. 3, lrc série; Baillarger. — Tableaux d'Aubanel et Thore. — De l'influence de l'hérédité sur la surexcilation; Gaussait... etc.

se manifester chez le fils avant que le père ait été atteint de folie. — « La transmission de la folie des parents à leur progéniture, dit M. Michéa, n'a plus besoin d'être prouvée.» — « Plus j'avance dans la carrière, disait Aubanel, plus » j'acquiers la conviction, tant les faits se multiplient de- » vant moi, du rôle immense que joue l'hérédité dans la » production de la folie. »

Ce n'est qu'une cause prédisposante pouvant rester larvée pendant de longues années, même pendant toute la vie; mais, cette cause est susceptible de se réveiller et de favoriser l'explosion du délire, si à un état originel vient se joindre une influence accidentelle comme celle d'une maladie quelconque, ou d'une perturbation morale de quelque puissance. 11 arrive même que cette prédisposition est si grande que la maladie éclate d'emblée, à un certain âge, à l'occasion du plus léger motif et sans l'influence d'aucune circonstance étiologique secondaire. — « L'hérédité, dit M. Moreau (de Tours), se fait sentir bien » plus encore dans l'état morbide que dans l'état sain.» — Malgré la savante critique de M. Flourens, ce principe me paraît devoir rester vrai. — En constatant toute l'influence de l'hérédité, M. Parchappe a limité son action à une influence de prédisposition, et a refusé de lui attribuer les caractères d'une cause fatalement déterminante; c'est le plus souvent vrai, mais souvent aussi l'hérédité agit seule.

Selon M. Trélat, les enfants qui sont atteints par voie de transmission, sont frappés tôt ou tard; mais, tous sont loin d'être atteints et, comme il y a deux auteurs, leurs

produits peuvent tenir de l'un ou de l'autre l'irréprochabilité ou le vice de leur organisation. 11 arrive aussi que l'individu né d'un père fou ou d'une mère folle, n'offre que des bizarreries de caractère, d'humeur, quelques passions

vives , de la faiblesse d'imagination, de l'absence de

fermeté, de l'irrésolution dans la volonté , ou état

nervosique. Mais, tout cela n'aurait pas existé si l'un de ses parents n'avait pas été malade. S'il meurt sans avoir été aliéné, ses parents seront-ils exempts? Non. — « Ce » n'est pas en effet de prime-saut, dit Renaudin, que l'a- » liénation devient le produit de l'hérédité, et souvent » deux ou trois générations passent par les modifications » protéiformes des diverses névroses, avant d'arriver à » un résultat final. »

Peut-on admettre comme doctrine certaine les idées de Leuret : « Le cervau des aliénés n'offre rien de parlicu- » lier, et la folie consiste seulement dans l'aberration des » facultés intellectuelles ; elle n'est pas, comme les maladies • ordinaires, caractérisée par des symptômes physiques; » les causes qui la produisent appartiennent le plus sou- » vent à un ordre de phénomènes complètement étranger » aux lois générales de la matière...., etc. » — Si l'on admet cela, on passera légèrement sur l'hérédité organique et sur l'organisme en général pour lequel, les premiers, les Allemands ont donné le grand branle; cependant, pour ne se placer qu'à un point de vue immatériel, on a eu souvent l'occasion de voir des descendants hériter des mêmes passions que les ascendants...., etc.

Pour bien se rendre compte de l'hérédité, il faut être surtout organicien, ce qui ne veut pas dire qu'on devra traiter dédaigneusement les affaires de l'àme ; il y a solidarité en tout, et l'exclusivisme est une absurdité. La matière est liée intimement à l'entendement et au moral qui — je l'ai déjà dit — ne peuvent existeY sans elle.

L'hérédité est surtout une cause prédisposante; elle tient à un vice quelconque procréateur qui fait éprouver à la matière une modalité spéciale ; un état morbide latent peut se révéler tôt ou tard. — Si cet état morbide apparaît sous l'influence d'une cause morale, cette cause n'a servi que d'auxiliaire; elle n'agit qu'en troublant davantage l'organisme, et c'est encore la matière qui réagit sur l'élément intellectuel et moral et produit ces aberrations. — Si cet état morbide héréditaire se déclare sous l'influence d'une maladie duement matérielle, la fièvre typhoïde par exemple, ne devra-t-on pas toujours invoquer la perturbation de la matière pour expliquer l'altération psychique.

Lorsqu'un individu sort guéri d'une maison de santé, son système nerveux encore convalescent ne se trouve pas dans un état physiologique assez normal pour être préparé à la résistance et à la lutte. Qu'il vienne à se marier dans cette condition, ne doit-on pas craindre pour le produit de la conception?

Je considère l'atteinte portée à la matière comme énorme, et à tel point que, si un individu n'ayant point eu de

fous dans sa famille, devenait accidentellement aliéné, guérissait et venait à se marier, je n'oserais pas affirmer qu'il n'engendrerait pas des êtres doués d'une vésanie, ou ayant en eux le germe d'un état pathologique mental quelconque. — Je crois que, là aussi, l'hérédité a sa raison d'être, et je serais embarrassé si on me demandait conseil pour un mariage.

Les conséquences héréditaires dans les maladies mentales sont très -variables. Contrairement à la logique absolue qui voudrait qu'un idiot fit un idiot, un épileptique un épileptique...., etc., il n'y a pas fatalement précision dans le mécanisme, un fou peut créer un idiot; un choréique peut donner naissance à un épileptique; un idiot même procréera un fou ; les formes nerveuses sont d'une telle complexité qu'on ne pourrait établir de filiation certaine et que la transmutation par le germe est très-protéïque. — En tout cas, il est extrêmement à redouter que les individus lésés mentalement ne mettent au monde, soit par eux, soit par une descendance plus ou moins rapprochée, des enfants présentant de suite une maladie, ou ayant en eux un hystologisme pathologique qui se caractérisera plus tard d'une façon variable.

Les modalités de nature diverse que subit l'organisme nerveux ne sont pas sans avoir une légitime influence sur le développement des maladies mentales. Ainsi, la copulation dans l'état d'ivresse peut vicier le produit de la conception, et ce vice peut se traduire par l'idiotie etc.

— 13G — — Voilà donc un étal congénial héréditaire, et voilà un ivrogne qui, pendant le rapprochement sexuel, a pris auprès de la folie des lettres de naturalisation pour sa progéniture. — Et, si l'on vient, d'après la statistique des asiles, à examiner de près l'étiologisme d'abus de boisson, on sera à même de faire de tristes réflexions sociologiques pour l'avenir et l'on ne pourra s'empêcher d'y reconnaître une fatalité pour la dégénérescence anthropologique.

Le vice congénial aussi peut provenir de la parenté plus souvent qu'on ne le croit; mais, faute de données suffisantes, on ne l'affirmera pas toujours parce que, dans beaucoup de cas, ce vice est propre à l'enfant seulement; il n'est pas moins vrai qu'un idiot, un imbécile...., etc., qui reconnaîtront pour père un scrofuleux, un syphilitique, laisseront le doute à mon esprit. Ces diathèses doivent parfois donner à l'état mental tout aussi bien qu'à l'état physique du sujet qui vient de naître un caractère pathologique.

Diverses maladies qui ont amené un changement dans l'état moléculaire et le. dynanisme nerveux ne peuventelles pas déterminer chez le produit de la conception un vice qui ne se serait pas traduit sans cela? — Ce vice, à un certain moment, ne peut-il être la folie?

Ces quelques considérations nous montrent, à tous les points de vue, social, individuel, pour le repos des fa-

milles quelle réserve il faut apporter vis-à-vis du

mariage. — On doit donner aux aliénés la juste charité qu'ils réclament, mais non pas au point de contribuer à ce qu'ils se perpétuent en faisant des créatures à leur image.

Ces quelques considérations montrent également combien dans l'intérêt de la race, l'isolement est nécessaire pour les aliénés, surtout pour ceux qui n'ont aucune espèce d'appui.

Je m'arrête enfin. — J'ai succinctement parcouru toutes les diverses phases morbides de l'économie mentale, et je pense qu'on pourra apprécier l'utilité d'un internement conforme aux lois de la morale, de la liberté personnelle, de la sécurité publique, de traitement ou de refuge hospitalier.

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