‹ L'aliéné devant lui-même, l'appréciation légale, la législation, les systèmes, la société et la familleChapitre 50 sur 100 · CHAPITRE SIXIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SIXIEME

l'aliéné devant l'erreur systématique (1)

Répétons une dernière fois que le trouble de la raison chez l'aliéné l'assimile aux malades ordinaires et lui donne droit aux conditions de traitement;

Que l'aliéné indigent et incurable, qui n'aurait pu subsister que par le produit de son travail et qui ne peut rien attendre de l'extérieur, en constituant même souvent un embarras, réclame le bénéfice de la dette hospitalière qu'on a contractée envers les infirmes ou des malades d'espèce diverse ;

Que la cure de l'aliénation comporte des raisons exceptionnelles parfaitement saisies par la législation de tous les pays ;

Que l'intérêt social et la garantie individuelle réclament

(1) Tout ce qui a trait à l'organisation du travail et à l'ai mentation sort d'une œuvre inédite de Renaudin.

l'intervention de la loi et des établissements sauvegarde, ainsi que la subvention par les deniers publics ;

Que ce serait porter atteinte à l'affectivité et au droit d'action (1) si on voulait empêcher les personnes aisées d'avoir recours aux maisons spéciales pour le traitement curatif ou l'assistance envers les membres de leur famille, et si on voulait leur imposer un mode de conduite autre que celui qui leur inspire confiance. — Il en est ici comme pour un malade ordinaire qui veut être soigné par un allopathe; lui imposerez- vous, bon gré mal gré l'homœopathie?

« Des critiques souvent peu mesurées, dit M. l'Inspec- » teur général Parchappe (2), n'ont manqué ni à la légis- » lation elle-même au moment où la loi a été discutée, ni » à ses applications depuis qu'elle a été mise en vigueur. » — On s'est fréquemment attaché à la représenter » comme insuffisante ou abusive dans ses principes et ses

(1) Cette idée avait été comprise à la Chambre des Pairs, en 1838, lors de la discussion sur la création immédiate d'un asile par chaque département. — « On ne pouvait, disait-on, léser des droits antérieurs acquis, détruire ce qui existait, forcer àdes rachats onéreux, imposer l'obligation seule d'asiles publics et renier l'initiative privée en portant atteinte à la liberté des familles.

(2) Parchappe. — Dictionnaire encyclopédique des sciences méd. t. III.

» prescriptions, au double point de vue de là liberté indivi- » duelle et du traitement des aliénés. — L'expérience de » la loi a été faite sur une large échelle : 8,000 aliénés » en moyenne sont admis chaque année dans les établisse- » ments publics et privés de France. Sur 200,000 admis- » sions d'aliénés qui ont eu lieu depuis vingt-cinq ans, » comptez, je vous prie, les cas d'abus; consultez les an- » nales de la justice, et même les publications quoti- » diennes de la presse, vous n'y trouverez pas une infir- » mation à ce que je suis en position et en droit d'affirmer; » c'est que, sous le régime de la loi de 1838, en France, » il n'y a rien de plus rare qu'une séquestration non >> motivée par un état réel d'aliénation mentale si ce n'est » une prolongation de séquestration non justifiée par la » persistance de l'état de maladie. » — Et j'ajoute, cette prolongation a parfois son caractère essentiel d'utilité visà-vis de l'intérêt individuel et de l'intérêt social ; quand elle a lieu, elle est dictée par la prudence, est encadrée dans des limites, et repose sur la bonne foi et l'honorabilité professionnelles qui, malgré tout, ne sont jamais distraites de contrôle et d'enquête.

Un toile systématique s'étend depuis quelque temps sur les asiles, leurs représentants et l'administration. J'espère que cela ne durera qu'un moment ; mais il est toujours triste de voir des hommes d'un certain mérite prendre, quand ils pourraient mieux occuper leurs mo-

ments pour servir le progrès, le masque de ce dernier pour émotionner les populations.

Quoi qu'il en soit, la fable duflambeau de Prométhée doit toujours avoir son expression philosophique, et la vérité qui ne demande qu'à exister ne peut jamais manquer de lumière.

A Dieu ne plaise que son critérium ait disparu. Il faut toujours, à un moment donné, choisir entre le to be or not lo be, et la science et l'économie sociale ne paraissent que plus belles quand elles sont parvenues à se débarrasser des personnalités. La vérité est une, et le raisonnement et l'expérimentation finissent par réunir en faisceau les esprits justes et ceux que l'utopie avait fractionnés; il ne reste plus alors qu'une franche agrégation contre laquelle le mal ne prévaut pas. — Quoi qu'on fasse, si l'idée-mère est saine et qu'elle ait reçu la consécration du temps, elle est indélébile; il faut marcher d'après elle.

Lorsqu'on se sépare d'hommes tels que Daquin, Pinel, Fodéré, Esquirol, et de toute la pléiade enfantée par ces gloires du monde savant, on ne peut qu'entrer dans une route bourbeuse; on quitte la voie de la sagesse pour suivre celle de l'individualisme ; on veut faire du bruit autour de son nom, et ce nom ne parvient jamais qu'à mal se poser parce qu'on a voulu faire cession de la science et de la pratique acquises au profit de l'intérêt personnel, au profit d'une opposition toujours disposée à mettre le bien

en coupe réglée, au profit enfin de la finesse des spéculateurs et de la préconception des systématiques.

C'est à faux qu'au nom de la liberté individuelle, du bien-être et de la satisfaction des masses, viennent s'ériger en vertus antiques le système familial et la colonisation agricole ; cette dernière, en particulier, serait appelée à procurer l'âge d'or financier.

Mais, s'il y a oppression envers les aliénés, s'il y a chez eux désir effréné de liberté et, surtout, de liberté bien sentie, où sont donc pour les duellistes forcés des régénérations les chaînes qui empêchent la délivrance? — Où sont donc le fort de Joux, Sainte-Marguerite ou la Bastille, les impossibilités d'évasion, les geôliers gagnés par les flatteries du séquestré ou par l'argent des familles..., les défauts de protection légale, toute la merveilleuse hidcur enfin des jours infortunés des siècles précédents dont le correctif est tout puissant à cette heure. — En sophistiquant le véritable sens de la liberté individuelle, en ne voyant dans la législation que de la législation de police ou de bon plaisir, croit-on faire de la science humanitaire et de l'économie? — Mais, les choses se passent actuellement de telle sorte que les rapsodies les plus hybrides inondent le public parce qu'on veut inventer quand même ou qu'on est jaloux de son voisin l'utopiste. — Loin de s'attacher à suivre et à perfectionner la vieille école, on vise à la destruction en cherchant à innover des généralités dont on n'a même pas pensé à scruter les chances

viables. — Il y a certainement ingratitude à ne pas reconnaître les progrès accomplis et à ne pas voir sous les différences de forme qui tiennent à la différence des temps la même unité de principes qui avaient remporté, il y a soixante ans, leur première et éclatante victoire et dont, quoi qu'on fasse, la fin de notre siècle achèvera le triomphe.

La croisade commencée par M. de Castelnau (1) fut continuée par le docteur Lisle qui, dans ses articles du journal le Siècle, s'est complu dans les plus déplorables errements et dans des accusations regrettables. — Personne, et on a eu raison, n'a cru devoir répondre aux diatribes de l'Aristarque. On a compris que les flèches de M. Lisle ne pouvaient blesser; or, nous savons tous que, de toutes les passions qu'engendre la violence, l'envie est la pire. Naissant de chimères, elle associe habilement les poisons pour s'en repaître et repaître l'opinion publique. — Mais, malgré la juste colère que l'indignité fait éprouver, on ne peut s'empêcher de plaindre l'homme qui s'est donné tant de labeur pour trouver le mal et pour le répandre. — Après s'être ardemment élevé contre les asiles et leur mode d'assistance, M. Lisle n'a cependant pas dédaigné de trouver à se placer à la tète d'un service important qu'il qualifiait naguères de fabrique d'incurables.

(I) De l'Interdiction des Aliénés. Paris, 18G0.

— Il est vrai qu'il n'a pas encore publié les transformations qu'une excellente pratique a du faire naître de ses théories.

Plus tard, une nommée Aline Lemaire, infirmière que ses services à l'asile de Chàlons auraient dû rendre humble et modeste, a fait acte de vie en enfourchant le cheval du héros de Cervantes ; elle a mis la lance en arrêt et le résultat de ses veilles et de son expérience à la disposition des faiseurs de tapage (1) — « Il faut se méfier, dit justement » M. Auzouy, de ces fruits secs ou congédiés des établis- » sements, révélateurs tardifs de prétendues illégitimités » trouvées par eux très-légitimes lorsqu'ils étaient en » fonctions, mais prenant le caractère de monstruosités » dès qu'on a pu se passer de leurs services. » — Mais la presse périodique par les organes du Journal des Villes cl des Campagnes, du Siècle, de Y Opinion Nationale... etc., a pensé qu'il fallait marcher sur les traces de la femme courageuse, tendre violette qui se cachait jadis sous l'herbe; de là, scandale et réprobation vis-à-vis de la science entière, de la loi et de l'administration. Aussi, M. Casimir Pinel a-t-il vigoureusement redressé (2) ceux qui acceptent si légèrement des calomnies pour bâtir dessus de fausses théories sociales.

Les hostilités ne devaient pas s'arrêter là, et les lau-

(1) Voir la pétition au Sénat. — Journal, de médecine mentale 1863.

(2) Casimir Pinel. — Journal de médecine mentale, 1863-1864.

riers du docteur Lisle el d'Aline Lemaire, « l'humble infirmière, dit le Siècle, qui a eu le courage de dénoncer les abus », ont empêché ou détruit le sommeil du docteur X... directeur de l'asile de... — Tout le monde n'a pas une belle pensée à sa disposition ; il est même beaucoup de gens qui n'en n'ont pas une médiocre ; aussi, les deux lettres du docteur X... qu'on retrouve aux Annales médico-psychologiques et au Journal de Médecine mentale (1864) résument-elles le code du désenchantement scientifique et social. — Tant de travail pour si peu! Nascitur ridiculus mus.

En lisant la première lettre, la surprise fit place à un sentiment de confusion pour l'auteur qui ne pouvait gagner à être examiné de près; c'est ainsi que jugea le docteur Auzouy dont l'argumentation serrée n'a rien laissé du directeur de.... — Une seconde épistole, Minerve tout armée, sortant du cerveau de Jupiter, vint de. nouveau étonner sans éblouir. Le. commencement passe sans laisser de traces sensibles ; on y reconnaît cependant que l'ennemi acharné des asiles et de la loi d'exception ne connaît pas la lettre et l'esprit de cette dernière puisqu'il ne sait pas faire la disjonction fort importante, et que le législateur a si bien sentie de l'omnipotence médicale et du droit pur et simple d'avis. — Quand on veut pondérer un pouvoir, il me semblerait assez élémentaire de voir administrativement et légalement quelles sont les conditions de vie de ce pouvoir ; cela est fort égal au docteur X... qui ne s'arrête pas, dit-il, aux moyens qu'il a

conseillés pour prévenir les abus. — Pourquoi les conseille-t-il, alors? C'est peu logique, et c'est encore moins logique de se faire l'instrument d'abus sous la garantie de l'administration. — Il ajoute que l'aliénation mentale n'est pas incompatible avec la liberté, et que l'opinion de Renaudin, à savoir que tous les aliénés sont dangereux n'est partagée que par de rares disciples. D'abord, Renaudin n'a pas dit cela; il a, à l'instar des hommes réfléchis et prudents, tenu compte de l'appui qui empêche le danger de venir; l'appui manquant, tout aliéné est à craindre. — Pour un moment, le docteur X... nous comparait à des geôliers et sa sollicitude s'arrêtait sur le régime des bagnes au détriment de celui de nos asiles. Or, avec un savant distingué, M. Albert Lemoine, je dirai: « Nous » ne sommes pas de ceux qui affectent plus de pitié » pour les assassins que pour les victimes, pour les for- » çats que pour les innocents misérables...; nous pensons » au contraire que le sort des malheureux est plus digne » d'amélioration. » — Toutefois, le docteur X... finit par ne plus demander qu'on mette les aliénés délictueux ou criminels en prison ou sur l'échafaud, ce qui serait trèshonorable pour leurs familles et pour les descendants. Non ; sans se préoccuper des idées fatales qu'il émet, et laissant toute latitude aux reliefs de son génie, il se réserve pour une grande conclusion. — Mais, va-t-il toujours de soi-même qu'on possède toutes les qualités avec leurs nuances quand on se présente au public? Le spectateur le mieux disposé voit sa bienveillance disparaître devant un

dénouement comme celui-ci : « l'aliénation Mentale non dangereuse peut-elle moliveï la séquestration dans un asile quand elle nesl pas réclamée par les malades. » — Dans cet axiome On retrouve le monstrum horrendum dont Apulée aurait dit :

Quem tremit ipse Jovis, quo numina terrificantur, Fluminaque horrescunt, et Stygiœ tenebrœ.

Mais, voici la bonne et vraie justice conseillée par le docteur X... — Pour empêcher la liberté individuelle d'être étouffée, il faut une commission pour examiner l'aliéné à son entrée, commission renouvelable, composée de notables ou autres... etc. Or, pour conserver une juste part d'influence aux aliénés, on les appelle à donner leur avis. Dès lors, il est virtuellement nécessaire qu'ils discutent avec la Commission. Je me demande s'ils auront voix consultative ou délibérative ; je me demande aussi, dans le cas où les aliénés auraient une opinion négative, quelle sera la voix prépondérante ; il est hors de doute qu'en cas de désaccord, sous peine de blesser l'équité, elle doit appartenir à l'aliéné. Donc, ce malade — ajoutons incurable, si le docteur X... y tient — rentrera dans la société pour lui procurer le bonheur et les bénéfices de sa présence, sera électeur et éligible, pourra se marier sans danger, vendre et aliéner ses biens..., se livrer à des actes repréhensibles... etc. Il ne faut pas de franchises à demi. — Je ne crois certes pas être mauvais envers les

aliénés, et j'affirme leur porter un grand intérêt; mais, j'avoue humblement que mes égards ne vont pas jusqu'à les voir dans la vie s'asseoir à mon foyer et diriger l'éducation de mes enfants.

Dans les sociétés neuves et mal assises, les doctrines du docteur X... émises avec sincérité auraient droit de cité ; j'ignore si elles plairont aux grands économistes de nos jours. — Quoi qu'il en soit, comme, jusqu'à ce jour, la loi de 1838, les ordonnances, arrêtés, décisions diverses... me tracent des limites de justice, de compétence, de sauvegarde, je resterai dans l'étendue de ma sphère d'action sans vouloir arbitrairement ébranler une bonne expérience par une vue théorique. — Jusques là, je resterai sous une influence directrice qui, basée sur de saines dispositions, ne me parait pas dévier de son but et qui, loin d'être disposée à vieillir par routine, ne demande pas mieux, s'il y a lieu, que de subir la vérité du progrès et des conditions de l'époque pourvu qu'on ne s'éloigne pas des principes généraux et pourvu que les axiomes essentiels soient un fondement indélébile. — Jusqu'ici la somme des attributions est, pour les aliénistes, bien nettement établie; la somme de compétence et de responsabilité l'est également, et l'honnêteté est réservée intégrale dans la loi d'exception. — Que voulez-vous de plus? — Supprimer le tout? Oh? pour cela, non ; modifiez ce qui ne vous semble pas en rapport avec le courant actuel, si la chose est faisable, mais ne détruisez pas des assises solides. Vous trouvez que la mesure de vos obligations charge

votre conscience. Qui donc oblige le docteur X... à y adhérer et à trembler devant lui-même ?

Après le docteur X... arrive le docteur Turck qui, après avoir appelé l'attention du Conseil général des Vosges sur les conditions pitoyables dans lesquelles se trouvent actuellement les aliénés, s'adresse au Sénat, lui soumet d'épouvantables horreurs qui se passent dans l'Assistance hospitalière, et réclame à grands cris la réforme. — 11 n'est cependant pas très-fort de son propre bagage, et il donne un libre cours à son imagination, car il s'appuie sur des statistiques fort récusables et qu'il n'a pas raisonnées ; puis, il se repose entièrement sur les affirmations et appréciations d'un homme important qui, dans un rapport de 1861, a représenté à M. le Sénateur Préfet de la Seine les asiles de province comme une véritable plaie.

Pendant longtemps, on crut devoir se taire et ne pas relever les erreurs que j'oserai dire volontaires de l'Inspecteur général des aliénés de la Seine; mais, comme il y a de plus en plus blessure faite à l'opinion publique, à l'administration de l'intérieur et à l'honorabilité de l'École aliéniste française, la vérité doit se produire.

M. Turck n'a donc pas d'idées à lui, et la générosité de ses sentiments s'est trop émue à la lecture d'écrits erro nés. — Toutefois, occupant une position des plus sérieuses, il n'aurait pas dû se présenter devant le premier corps de

l'Empire sans se rendre un compte exact de ses documents; de plus, il aurait dû visiter les asiles dont les portes lui auraient été gracieusement ouvertes, et s'enquérir des us et coutumes ainsi que du rouage médicoadministratif. — N'est-ce pas ainsi qu'il y a vingt-cinq ans procédait la Chambre des Pairs dans l'intervalle du premier et du second rapport de M. de Barthélémy? — M. Turck semble l'ignorer et pense qu'il suffit de se renfermer dans son cabinet avec deux ou trois ouvrages, d'en extraire ce qui flatte l'idée première qu'on s'est gratuitement créée, puis d'agir. — Est-ce faire de l'économie scientifique, et peut-on espérer d'être écouté? — Et, je ne m'avance pas en disant cela ; car, il cite des passages d'œuvres de M. Morel et de M. Jules Falret dont l'honnêteté scientifique bien connue n'avait pas besoin d'être intercalée au milieu d'utopies. — 11 est fort commode, en suivant une pensée quelconque, de piller des lambeaux de phrases dans les auteurs recommandables, et de s'appuyer dessus pour préconiser des préconceplions ; mais, ce qui était avant et ce qui était après ces lambeaux de phrases, serait-il en accord avec ce qu'on écrit? — Ainsi procède M. Turck qui n'a pas fait de statistique spéciale par lui-même, qui ne s'est pas informé à la source du régime des asiles, qui ne connaît qu'imaginativement les fous et la manière de se conduire avec eux (1), et cons-

(1) Turck. — De l'Isolement des Aliénés. — Paris, J. B. Bailler e.

(mit tout un échafuudnge de diatribes. — Est-ce véritablement la peine que le créateur fasse blanchir les cheveux d'un homme pour qu'il ne mette pas à profit l'expérience de la vie et qu'il ignore combien il est mauvais d'exciter légèrement l'opinion publique?

Je ne m'arrêterai pas sur les résultats statistiques que M. Turck donne au sujet de la mortalité et des guérisons ; je passerai rapidement parce que les chiffres appartiennent à un aliéniste d'une certaine valeur qui a délaissé, un instant, les sentiers battus pour se faire original sans que le besoin s'en fasse sentir. Nous y reviendrons.

L'épigraphe de l'opuscule de M. Turck renseigne tout d'abord sur les connaissances de l'auteur en psychologie morbide : « Renfermer dans un asile un homme atteint » d'une folie légère, c'est le mettre dans des conditions » semblables à celle d'un homme ayant une fièvre éphé- » mère que l'on place dans un hôpital où règne une fièvre » pestilentielle... etc. » — Cela souffre-t-il la discussion? El nunc erudimini, qui judicalis terrain.

Qu'est-ce qu'une folie légère pour M. Turck? Garantitil les conséquences de sa folie légère?

« Les aliénés, dit-il, sont plus à plaindre aujourd'hui » qu'avant la réforme de Pinel. » — Cela ne fait pas honneur à Esquirol et à ses élèves, à Ferrus, aux Inspecteurs généraux, aux Directeurs et Médecins en chef divers, et au Ministère de l'Intérieur qui s'est toujours occupé avec le plus grand zèle de la question des asiles. — Il est vrai qu'Esquirol, la grande pierre angulaire, s'est donné un

grand mal pour propager la science et les premiers principes d'assistance, parfaitement secondé en cela par la génération qui l'a suivi. — Mais, M. Turck, Deus ex machina, qui a jeté les bases d'un traitement bien supérieur à ceux actuels — qu'il n'indique pas cependant — s'inquiète peu de cela, et il ne paraît pas se souvenir des cabanons de jadis, de l'enchaînement continu, du couchage sur l'aire dans des cachots infects, de la vermine, de la privation de toute hygiène première. — Où trouver actuellement ces horreurs? — L'enfer du Dante n'existe que sous la plume d'un homme important que je ne veux pas nommer. — Passez le seuil d'un asile, et vous serez frappé, en face de l'ordre, de la propreté, de la bonne vestition, des services économiques réglementés et qu'on ne peut frauder sous l'œil vigilant de l'administration, de la surveillance incessante, des soins thérapeutiques et diététiques continus, et de la plus extrême sévérité devant un entraînement brutal. — Assurément, je ne suis pas de la force des philanthropes idéologues et je n'offrirai pas aux aliénés le paradis sur la terre ; mais, à défaut des conditions mentales qu'on ne peut toujours rendre, on s'engage à donner toutes les nécessités morales et physiques ; la protection est, dans tous les cas, une règle d'accomplissement immédiat.

N'est-ce pas M. Turck — je n'ose l'affirmer — qui conseillait de mettre les aliénés quatre-vingts et même cent heures de suite dans un bain? — 11 vante à outrance ce qu'on a nommé, je ne sais pourquoi, système familial, et

il ignore que l'expérience de nos asiles nous apprend chaque jour, le relâchement et la destruction qui se font si vivement sentir dans les liens d'affection. 11 veut que l'on confie, à l'extérieur, les aliénés à des patrons divers; mais, qui donc, à moins que ce ne soient des exploiteurs, consentirait à accepter leur tutelle, et cela pour une multitude de raisons dictées par le simple bon sens? — M. Turck, qui semble vouloir revêtir des couleurs de l'idylle la tendresse des parents envers l'aliéné, possèdet-il en son cœur les sentiments qu'il développe? Je ne veux pas violer le secret médical; mais, quand il sonne la cloche d'alarme et jette à la face de la société l'inhumanité des asiles et l'incurie coupable de leurs chefs, il pourrait se faire dire des choses dures.

M. Turck prétend que les aliénistes sont heureux de l'accroissement des morbidités mentales et qu'ils voudraient doubler la population des asiles? — Je ne sais pourquoi les aliénistes auraient cette malencontreuse idée ; loin de désirer une augmentation, ils feraient tout leur possible, si cela dépendait d'eux, pour la diminuer. Mais, pourquoi donc voudrions-nous autant d'aliénés autour de nous? J'avoue que je ne saurais où en trouver la raison. Les aliénistes réclament purement et simplement un isolement hàtif et, autant que faire se peut, au début de la maladie. — Si les affections du ressort de la médecine ordinaire veulent être prises ab ovo pour comprendre plus de chances favorables, le même principe existe pour les névroses mentales. — Quand nous demandons de

bonne heure l'entrée d'un aliéné, c'est que l'espoir est plus grand de le rendre à la santé, c'est qu'alors l'effectif des établissements aurait des chances de s'amoindrir. — M. Turck parle de la mortalité désastreuse pendant la première ou la deuxième année qui succèdent à leur admission; elle n'est pas désastreuse; toutefois, elle est plus fréquente. — M. Turck s'est-il rendu compte de la raison? Non; il ne voit que le chiffre, et il ne le discute pas; sa conclusion cependant est que cela tient aux asiles et aux médecins aliénistes. — Or, nous ne recevons à peu près que des incurables, des cachectiques divers retenus trop longtemps à l'extérieur ou placés dans des dépôts temporaires, et nous ne pouvons les guérir; notre rôle se borne à régulariser le désordre des actes et à assurer les éléments d'hygiène. — Ces malades, comme le dit fort bien M. l'Inspecteur général Parchappe, ont droit à l'assistance par le refuge. — Est-ce donc notre faute et celle de nos maisons si l'organisme était délabré lors de l'admission, et que devient alors pour les esprits sages un chiffre expliqué comme nous le faisons?

Si la mortalité se présente davantage au commencement du séjour d'un malade, il est bon de faire observer aussi que c'est au commencement qu'ont lieu les guérisons. Cela tient — et, les dossiers en font foi — à ce que ces guérisons se rapportent à des individus récemment atteints d'une compromission intellectuelle quelconque et qu'on a isolés dès le début; si le chiffre en" est fort mince, on ne peut que l'attribuer à la rareté des cas récents, et les

dossiers en font encore foi. — M. Turck rapporte les insuccès en gémissant, mais il ne les explique pas; il suit son idée avec une légèreté coupable, et son enthousiasme pseudo-philanthropique ne peut qu'alarmer mal à propos, en même temps qu'il déconsidère sans profit les hommes et les choses.

On dirait vraiment, à entendre certaines individualités, que nous voulons avoir des aliénés malgré tout le monde et que nous chercherions même à les garder. Ne serait-il pas plus agréable pour nous, à tous égards, d'avoir un plus fort contingent de sorties.

N'aurions-nous pas moins d'occupation, moins de surveillance et plus de satisfaction scientifique avec une population moins débile? — Quel intérêt, dans les asiles publics, aurait-on à laisser ignorer l'opportunité d'une sortie, sans compter les conséquences légales? — 11 faudrait avoir perdu le sens commun, toute honorabilité professionnelle, tout respect de soi-même, et que retirerait-on de là ! — Les asiles privés qu'on a le plus attaqués sont tout aussi indemnes de suspicion. Croira-t-on de bonne foi que des hommes qui s'appellent Baillarger, Falret,

Voisin, Brierre de Boismont Délaye, Desmaisons

iront, de gaieté de cœur, soit pour se plaire à eux-mêmes, soit pour plaire à un parent intéressé, se rendre passibles de la fermeture de leur établissement et compromettront, par une vile pratique, une réputation justement et péniblement acquise; et puis, je suis parfaitement sûr qu'ils tiennent à leur honorabilité. — Depuis le commencement

du siècle, une seule plainte véritablement l'ondée s'est-elle produite? S'il en existe, la communauté serait-elle responsable de la félonie d'un seul?

D'après M. Turck, Pinel et Esquirol qui ont indiqué comme indispensable cet isolement dont la philosophie a été si bien comprise par les législateurs de 1838 sont parfaitement en désaccord avec eux-mêmes. — Pinel recommande d'isoler les aliénés en traitement, et de les réunir dans les maisons pour les soigner et les guérir; je ne vois pas où est la contradiction signalée. — Esquirol, d'autre part, dit que ce serait un danger de mort pour certains aliénés d'être isolés. — Esquirol, dans ce cas, est peut-être allé loin; nonobstant, qui dit certains ne fait qu'une exception à une loi médicale dont la valeur subsiste. 11 en est là comme pour quelques sorties qu'il est bon d'opérer pendant l'amélioration et qui se trouveraient compromises si l'on voulait attendre la guérison complète; mais, le phénomène inverse est le plus souvent la règle.

M. Turck se plaint que l'internement amène les folies par imitation, et il cite comme exemples les belles relations du savant et modeste M. Calmeil sur les folies du Moyen Age, des extraits de travaux de M. Morel qui doit être fort mécontent d'être ainsi sophistiqué, et l'épidémie d'hystéro-démonolalrie de Morzines. — Le seul inconvénient pour M. Turck, c'est de prendre toutes les imitations auprès des personnes qui séjournent à l'extérieur et, en combattant l'isolement, il s'en fait involontairement le sou-

tien. Qui ne sait donc que, si la surveillance du XIXe siècle s'était fait sentir, il n'y aurait eu que peu de crises au cimetière des Innocents; et, à propos de Morzines, que la vigilance exercée en Savoie — espèce d'isolement modifié, si on veut me permettre d'ainsi parler, — vienne à cesser, la folie par imitation durera longtemps parce que les causes ne seront pas éloignées. — Pour ce qui concerne l'intérieur de nos asiles, on connaît fort bien qu'il ne s'y développe pas de folies par imitation ; les formes mentales sont trop diverses de l'une à l'autre pour qu'il en soit de même. S'il en était ainsi, nous serions, comme conséquence fatale, en état continuel d'endémo-épidémie psychique; or, il est élémentaire, en épidémiologie , que l'entité morbide est de force majeure. Puis, on sait que les aliénés sont très-personnels ; ils ne s'occupent guères de leur voisin ; ils ne se font point part de leurs conceptions délirantes, et se renferment dans eux-mêmes.

Les aliénés, dit M. Turck, réclament à grands cris leur liberté, et il s'appuie, selon sa méthode ordinaire d'employer à sa guise les citations, sur M. Jules Falret. Or, je lis ceci dans un ouvrage de cet éminent aliéniste (1) : « Lorsqu'on visite un asile d'aliénés, on est frappé a pre- » mière vue du grand nombre de malades qui réclament » leur liberté. Mais, nous pensons qu'ici, comme en beau- » coup d'autres choses, on est induit en erreur par les » apparences; le bruit fait par les aliénés qui réclament

(1) Ann. médico-psychoîoqiques , 1862.

» leur sortie fait illusion sur le nombre réel des malades » qui la désirent véritablement. On ne tarde pas à se » convaincre que beaucoup d'entre eux vivent concentrés » dans leur monde intérieur, sans s'inquiéter d'une ma- » nière sérieuse du lieu où ils se trouvent, et qu'ils sont » infiniment plus préoccupés de l'objet de leur délire que » du désir de leur sortie. Ils sont dans l'asile ce qu'ils » seraient au dehors; sortez-les de l'asile pour les trans- » porter à Gheel, ils n'y seront ni plus heureux ni plus » malheureux. » — L'aliéné en grande voie d'amélioration, ou guéri, ne réclame rien, ou ne se livre pas à cette exubérance de récriminations qu'on trouve chez quelques fous : il reconnaît sa position, écoute paisiblement les conseils qu'on lui donne et attend sans impatience le moment que, dans son intérêt, on croira le plus avantageux à sa sortie; on trouve en cela un élément puissant du diagnostic. — Il est des déments qui demandent sans cesse, sans aucune excitation, leur liberté; on la leur promet, et ils oublient aussi vite ce qu'on vient de leur dire, et ils retournent avec leur automatisme habituel et leur manque d'initiative à leurs travaux journaliers; le lendemain, c'est de même, et toujours on trouvera le même automatisme et la même indifférence.

M. Turck conclut en demandant la suppression des asiles, l'adoption du système de Gheel ( Belgique ) et la création d'un jury chargé d'examiner l'état mental de l'individu imputé de folie. — Ce jury, dont j'ai déjà parlé dans le chapitre précédent et au commencement de celui-

ci, n'a pas sa raison d'être. — Pour Gheel, la Société médico-psychologique, ayant envoyé une Commission pour étudier le système, il est résulté du rapport de M. Jules Falret (1) que ce système est usé; de sa première organisation, il ne reste plus rien que de mauvais; tout tend à la transformation sous la sérieuse et prudente direction du docteur Bulkens, et la colonie revient peu à peu aux éléments de l'asile ordinaire. — Pourquoi Gheel a-t-il été longtemps possible? Uniquement parce qu'il date du XIIIe siècle et qu'il y avait force d'habitude et de routine. Mais, tout suit la loi des années et les indications de la pratique; l'invocation de Sainte Dymphne ne suffit plus pour guérir ou pour se placer dans des conditions d'hygiène et de sécurité désirables et, peu à peu, les mœurs se modifiant, des volontés capricieuses ou des abus de la part des nourriciers nécessitent que les malades soient enlevés à leur initiative. — Et d'ailleurs, l'internement existe virtuellement à Gheel ; je trouve qu'on est tout aussi bien privé de sa liberté quand on ne peut pas sortir d'un certain rayon que dans nos asiles enclavés. Le règlement de Gheel dit encore formellement que tout aliéné qui s'évade sera sous le coup de la poursuite de la force publique.

Vouloir mettre les aliénés chez les paysans à raison de tant par an ne me semble pas une heureuse idée, et jamais je ne croirai que ces derniers se transforment en premiers

(I) Ann. médico-psychologiques, 1862.

pasteurs de l'Église chrétienne pour, avec une insigne abnégation, dispenser à l'aliéné tous les soins qu'il exige. — On se souvient que ce système proposé par un préfet, M. de M..., et mis à l'essai pour les mendiants et les vagabonds n'a pas donné les résultats qu'on en attendait. — Au surplus, pourquoi les initiateurs ne prendraient-ils pas eux-mêmes des aliénés en pension au lieu de les imposer à d'autres? Quand on théorise, on devrait payer d'exemple, lin définitive, je désire de grand cœur que toutes les conceptions du docteur Turck aient le sort des ordonnances du fameux Sancho. — Je partage pleinement les sages idées développées par le docteur Motet à la Société médico-psychologique (1) et qui peuvent se résumer dans cette phrase de M. l'Inspecteur général Lunicr : « Kien ne peut remplacer un bon asile. »

J'arrive maintenant à certains passages d'un rapport à M. le Sénateur-Préfet de la Seine cités d'une façon si intempestive par M. Turck. — Il est à regretter qu'un homme de valeur, M. Girard de Cailleux, qui depuis longtemps avait donné des gages sérieux de savoir et d'expérience, soit allé si loin (2), et ait déversé sur tous ses

(1) Ann Médico-psychologiques, 180J.

(?) Gaz. hebdom., 1861; p. 101, 103 et suivantes.

collègues et sur les asiles de province un discrédit qu'on ne peut comprendre.

Je ne m'arrêterai pas sur cette question de jurisprudence administrative : « Un département qui a traité pour ses aliénés avec l'asile d'un département voisin a-t-il le droit de contrôle et d'inspection en dehors de la participation de ce dernier département et de celle de l'administration de l'intérieur? » — Mais, le rapport officiel n'ayant pas été laissé dans les cartons de la préfecture de la Seine et étant devenu un document du domaine public par l'impression dans un journal de médecine (1), la religion des aliénistes à dû s'alarmer, et la critique a tous ses droits valables.

D'après le rapport cité par M. Turck, la mortalité avait été à Paris, de 1853 à 1859, dans la Salpétrière et Bicètre, de 1 sur 3,42; en province de 1 sur 2,30; soit 43 pour 100 de 1844 à 1858. — Il est un fait avéré, c'est que les mortalités sont, dans les asiles, à peu près les mêmes partout, et il en est pareillement des guérisons ; les rapports annuels de chaque établissement, que tout le monde peut consulter, en font foi.

Plusieurs méthodes d'opérer existent en statistique : ou bien on tient à trouver ce qu'on veut, ou bien on cherche à se rapprocher le plus près possible de la vérité en complémentant le chiffre par le raisonnement philosophique.

(1) Gaz. hebdom., 18G1 ; p. 101, etc.

— J'ai sous les yeux le mouvement des Vosges pendant dix ans; si, par exemple, j'additionne les effectifs à la fin de chaque année et que je divise par le nombre de décès, je trouve 1 sur 2; mais, j'ai là des individualités répétées.

— Si, pour agir d'une façon plus prochaine, je prends le premier effectif, en y joignant les entrées successives, je ne suis pas encore dans le vrai, et cependant j'ai déjà 1 sur 3. — Mais, si je prends la moyenne de chaque année, que j'additionne les moyennes et que je divise par le nombre 10, j'aurai 1 sur 10, chiffre bien autrement avantageux que ceux invoqués à l'appui d'une thèse devenue un besoin. Encore faut-il dire, parce que cela court les rues, que tous les aliénés envoyés par la Seine, comme par les Vosges, sont des incurables ; et la majeure partie de ces incurables est un caput mortuum sous peu de temps après le transfert. — Tous ces cas chroniques n'ont plus alors droit qu'à la réglementation de la vie, aux soins hygiéniques de l'assistance hospitalière qui ne peuvent lutter qu'imparfaitement contre un délabrement organique datant du premier séjour à Paris ou même des conditions antérieures à l'entrée à la Salpétrière ou à Bicètre. — J'ai vu, à l'asile de Fains, pendant cinq ans, ICO aliénés de la Seine; à Maréville, il y en avait près de 100. — A combien se montait la mortalité? Non pas à 43 pour 100, comme dit le Rapport au Préfet de la Seine, mais à 1 3 pour 1 00 ; la différence est assez tranchée pour que les choses demandent à être rétablies, et cela d'autant plus que, du moment qu'on agit sur une population fon-

cièrement invalide lors de l'admission, le chiffre est fort avantageux et milite en faveur des soins de diverse nature dispensés par les administrations départementales.

Quant aux guérisons, elles forment à peu près zéro au quotient, et il n'y a pas lieu de s'en étonner puisque Paris ne déverse que les éléments sur lesquels il ne peut plus compter. Encore moins y a-t-il lieu d'établir une tenue comparative avec les guérisons de la Salpétrière et de Bicètre, en prétendant que c'est l'éloignement du grand centre civilisateur, les mauvais soins, l'exploitation de l'aliéné et l'impossibilité de rapports avec les familles qui sont cause de l'insuccès; le terme comparatif n'est pas acceptable puisqu'aux asiles de province l'administration de la Seine ne fournit que des non-valeurs. — Quelquefois, mais très-rarement, on obtient des guérisons. Qu'on consulte les dossiers et les décomptes, on n'aura affaire qu'à des chronicités qui, heureusement, ont bien abouti, et à des journées de présence nombreuses. — Aurait-on mieux réussi à Paris? Paris ne fera pas mieux que nous et ne forcera pas telle ou telle forme mentale à guérir quand elle ne veut pas, ou ne hâtera pas l'époque de sa terminaison favorable.

« Les aliénés de la Seine, dit le Rapport, devinrent l'ob- » jet d'un véritable lucre et de soins insuffisants... — En » général, les vêtements des malades laissent beaucoup à » désirer, quand ils ne sont pas insuffisants, déchirés ou » malpropres. Je pourrais citer des asiles où j'ai trouvé » des aliénés étendus et fixés sur la paille au moyen du

» liens attachés à des entraves, aux manches de leurs » camisoles et au sommet du dos, rappelant ainsi sous » une autre forme, les tortures de Procuste. — Le ré- » gime alimentaire pèche par un défaut d'alimentation ani- » maie et par une exagération de substances végétales ; » la mortalité, par suite d'affections abdominales, est une » des conséquences de cette vicieuse nourriture. — La » surveillance est souvent insuffisante. — Les directeurs » s'occupent plutôt à profiter des labeurs, le plus souvent » industriels (1) des aliénés valides, qu'à appliquer à ces » travaux ceux dont le produit n'est pas en rapport avec » les efforts qu'ils exigent. — D'un autre côlé, on impose » à ceux dont on peut tirer bon parti une continuilé d'ef- » forts qui dépassent souvent les limites d'une sage me- » sure...; d'autres, quoiqu'à peu près ou même guéris, » séjournent indéfiniment dans les asiles, soit parce que » le médecin redoute de compromettre sa réputation scien- » tifique en cas de rechute, soit parce que l'asile est inter- » rcssé à conserver un travailleur qui, outre les bénéfices » qu'il rend, procure encore des bénéfices par le prix » élevé de sa pension, et dont le départ occasionnerait de » nouveaux frais par la remise du pécule... (2) » — En-

(1) « Le plus souvent industriels » est la plus grande fausseté volontaire qu'on puisse donner à la publicité.

('.') Quoi qu'ait pu dire M. Girard de Cailleux devant l'honorable interpellation de M. l'Inspecteur général Lunier, il restera toujours acquis que la lettre et l'esprit de son rapport sont identiques (Ann. médico-psych. 1865).

fin, le rapport apprend qu'on l'ait coucher les fous a 6 heures lr2 pour les faire se lever à 7 heures du matin et que cet alitement prolongé pour des hommes encore pleins de vigueur amène les inconvénients les plus graves. On éprouve la plus grande peine en lisant ces allégations si erronées et en dehors de toute possibilité. Comment le Rapport a-t-il pu consentir à descendre à un pareil réquisitoire? — Au point de vue de la vérité, vis-à-vis de l'élément professionnel, et en regard des phénomènes administratifs de chaque jour si aisés à produire, on l'ignore ; mais, cela s'explique. — Ce Rapport forme le pendant d'un fameux spécimen de budget d'un asile d'aliénés dans lequel les dépenses annuelles d'un départetement se trouvent dégrevées; c'était, à l'époque, un besoin de production nécessaire au gain d'une cause ; on prétendait aussi que le fruit de longues veilles servirait, au début de la carrière, aux jeunes médecins aliénistes ; ceux-ci n'auront jamais rien de plus pressé que de laisser de côté une chimère calculée. — De même, la création d'asiles conformes aux besoins et aux progrès du siècle se faisait sentir dans la Seine; en cela, je suis grandement de cet avis ; mais, le Rapport ne manquait pas de raisons à donner sans venir jeter la honte sur des administrateurs et des médecins honorables, ainsi que sur des établissements, forcés, en dehors des obligations qu'impose le devoir médical, de marcher selon les règlements administratifs rédigés avec tant de sagesse, et que chacun peut se procurer. — On ne doit pourtant pas ignorer que, pour

leur accommodation, les asiles peuvent aller de pair avec n'importe quelle maison de bienfaisance, et souvent primer ; on ne doit pas ignorer quel allégement l'assistance publique de Paris a éprouvé par suite des traités avec la province, et la gratitude m'eût semblé de meilleur aloi qu'une condamnation interressée.

« Les aliénés de la Seine devinrent l'objet d'un véritable lucre. » — Le prix de journée, il est vrai, a toujours été plus élevé pour les malades de la Seine ; mais, il est assez juste, du moment qu'on soulage énormément son voisin, qu'il en advienne un petit bénéfice. — Or, à quoi sont employés les bonis, sinon à opérer des modifications avantageuses d'appropriation intérieure et de régime, quand la situation est satisfaisante. — 11 est élémentaire, en bonne administration, qu'on ne doit pas seulement avoir pour but de coudre les deux bouts ensemble ou d'être, faute de prévision, dans une gène qui ne permettrait, jamais la satisfaction d'aspirations légitimes. — Les bonis constituent, l'excédant des recettes sur les dépenses qui sert au bien commun comme à l'intérêt particulier ; c'est par eux qu'on arrive aux améliorations d'urgence, ou qui doivent se faire à tel moment, selon les opportunités.

L'aliéniste qui a créé l'asile d'A... de toutes pièces sait fort bien qu'un asile devant, comme les administrations communales, suffire par lui-même à toutes les exigences de l'institution, réclame un prix de journée supérieur au prix de revient ; cela est indispensable pour parer aux nécessités de réforme, aux travaux divers ; et, au point de

vue de la comptabilité financière, cela permet le fonds de roulement qu'exige l'attente des rentrées ; et puis, en dehors de tout, le plus petit ménage a toujours besoin d'avoir des économies placées, et une administration n'est, en fin de compte, qu'un grand ménage. — Le Rapport cité prétend que le prix de journée des aliénés de la Seine, s'élevant à 1 fr. 25, sert à réduire de plus de moitié (CO centimes) le prix de journée des aliénés, et c'est totalement inexact. — Agissons en effet comparativement : L'asile de Maréville contient cinq départements dont quatre payent 1 fr. 15; la Meurthe paye 0,80; il est nettement prouvé, par des chiffres irréfutables, que l'asile de la Meurthe perdrait, à la rigueur minimum, sur les aliénés de ce département, 0,10 centimes par individu, si les prix voisins n'étaient supérieurs ; la différence entre ces derniers et le prix de revient ne porterait donc pas sur 1 fr. 15 et 0,80, mais entre 1,15 et 0,90; et l'on ne se place ici que dans les conditions les plus heureuses. Sous le rapport du prix des denrées et des opérations diverses d'économat. — Quand nous avions des aliénés de la Seine, leur prix de journée était de 1 fr. 15. Or, quand il faut satisfaire à toutes les nécessités de vestition, de couchage, d'alimentation..., je cherche vainement le lucre qui a tant émotionné le Rapport. — L'auteur me dira peut-être qu'il ne parle que pour 1 fr. 25; je lui parlerai alors de 1 fr. 35, chiffre qu'il demandait pour l'asile d'A..., et il connaîtra la personne à laquelle il pourra adresser le reproche d'exploitation. — 11

— 5.93 — est assez juste, quand on rend service, d'en retirer un petit avantage, pourvu qu'il soit équitablement réglé ; or, l'administration de la Seine a été heureuse de trouver la province, et le Rapport qui lui a été adressé aurait pu ne pas nous traiter d'exploiteurs et ne pas dire que nous donnons des soins insuffisants aux malades.

Quelles sont à propos du couchage, les tortures de Procuste? — Maréville, Fains, St-Dizier, Blois... ont possédé plus de 000 malades de la Seine. — La lingerie de ces asiles est splendide, et le linge se renouvelle chaque fois qu'il est besoin. — Le couchage se compose d'une paillasse, d'un excellent matelas recardé quand il faut, de draps, de deux couvertures en hiver plus un édredon, d'un gros traversin et d'un oreiller; les gâteux ont leur paillot du milieu réglementaire, et leur paille est remplacée chaque matin par de la neuve ; ils ont le reste du couchage comme plus haut. — Les lits sont éventés et faits avant chaque visite du matin, et les dortoirs appropriés à fond; les fenêtres sont ouvertes, toute la journée, pour l'aération ; les dortoirs de gâteux sont chauffés en hiver.

Les malades fixés sur la paille par les pieds, les bras et le dos se réduisent uniquement à quelques malades (quelques femmes, fort rarement des hommes) auxquels, à certains moments de la nuit, on est obligé de mettre la camisole pour les protéger contre eux-mêmes en raison de l'exubérance de leur désordre d'actes et pour régulariser le sommeil des autres ; c'est exceptionnel toutefois à cause de l'habitude de la discipline à laquelle finissent,

dans l'intérieur de l'asile, par se plier les aliénés et à cause de l'exactitude des veilles de nuit avec leurs obligations inhérentes. — Ce que le Rapport exagère au plus haut point et ce qu'il représente comme de la barbarie provenant nécessairement de l'ignorance et de l'incurie des directeurs et médecins en chef d'asile, je l'appelle ordre et charité quand c'est borné à certaines limites.

« Le régime alimentaire pèche par un défaut d'alimentation animale, et par une exagération de substances végétales...; la mortalité par suite d'affections abdominales est une des conséquences de cette vicieuse nourriture. »

— C'est le Rapport qui parle. — Les règlements du régime alimentaire ont toujours été soumis au contrôle de l'autorité, et même sont partis d'elle ; il y a donc un point général d'origine. — Je ne sais si, pendant vingt ans, on a donné à l'asile d'A... qu'on s'est évertué à représenter comme un type, du rôti matin et soir ; ce que je sais, c'est que les aliénés de la Seine sont parfaitement traités ailleurs. — Ils ont, à peu près, de 700 à 750 grammes de pain par jour, sans compter — chose dont il faut tenir compte en administration — que ce qui n'est pas mangé par les uns est mangé par les aulres. — Ils ont la soupe, le plus souvent, trois fois par jour et beaucoup de travailleurs ont, le matin, à la main, du pain de supplément.

— Je donnerai plus loin un détail d'alimentation.

Pour les travailleurs qui sont si exploités, il est bon de dire que le travail qui est si utile pour eux n'est guères

utile à l'administration qu'au bout d'un temps très-long, et il est reconnu que le travail de 100 aliénés n'équivaudrait pas, par exemple, à celui de 20 bons terrassiers.

Pour apprécier le travail des aliénés dans un asile on ne peut pas partir des mêmes données que dans un atelier ordinaire. Les malades sont loin d'être des unités homogènes comme aptitude, comme intensité et, quand on examine le résultat, on ne saurait en déduire qu'une moyenne se rapprochant le plus possible de la vérité. En effet, si nous occupons d'une manière permanente le plus de malades que nous pouvons, les éléments sont très-variables en raison d'une foule de particularités individuelles, et le nombre des journées recensées représente par conséquent un nombre supérieur de malades. Les journées recensées ont été, en 1865, à Maréville, de 9205G pour les hommes et de 83972 pour les femmes, ce qui fait un total de 17G028 journées pendant lesquelles les aliénés ont été appliqués au travail.

La journée de travail est habituellement de 7 heures, ce qui représente 123220 journées de 10 heures et, en évaluant l'intensité moyenne au tiers d'un ouvrier ordinaire, nous arriverions à 41073 journées qui, pour 300 jours aboutiraient à une moyenne de 137 travailleurs ordinaires. — Nous sommes donc loin de compte avec les idées d'exploitation qui ont été émises. — Les vrais principes émis depuis longtemps sur l'utilité de l'organisation du travail dans un asile sont donc appliqués, et on ne néglige rien pour que cette application soit profitable aux

malades en même temps qu'à l'établissement. Pour y parvenir, on fait en sorte que le petit monde reproduise le grand et, sans s'arrêter à la monotonie de certains travaux grossiers , on s'efforcera de favoriser l'exercice des professions utiles.

L'organisation du travail pour les malades serait stérile si les ateliers industriels n'étaient pas placés sous la direction d'ouvriers spéciaux qui s'ajoutent, il est vrai, au personnel, mais qui sont indispensables pour l'impulsion à donner aux malades, et dont la dépense constitue une véritable économie sur les crédits d'où ressortent les travaux exécutés dans l'asile. — Ainsi, à tous les points de vue, le travail producteur entraine à un personnel producteur; d'un côté, il y a plutôt déplacement de la dépense que création d'une dépense nouvelle, et ce déplacement aboutit à une économie ; d'un autre côté, la surveillance et la garde des malades présentent dans ce système des difficultés qu'il faut aplanir par un accroisse ment du nombre des préposés qui en sont chargés. C'est une nécessité inhérente à l'activité des malades et à la liberté dont on les fait jouir. — Mais aussi, nous devons nous rappeler que l'asile est une maison de traitement et non une renfermerie, et les administrations tiennent à honneur de ne jamais avoir oublié que leurs administrés sont des malades qu'on ne peut pas toujours guérir, il est vrai, mais qu'on peut toujours améliorer quand on s'en occupe avec zèle et intelligence. Accroître l'élément producteur, c'est donc favoriser le développe-

ment d'une bonne organisation, c'est compléter un élément essentiel du traitement, c'est modifier avantageusement le milieu, c'est rapprocher l'existence de l'aliéné de celle avec laquelle il a rompu par suite de sa maladie, c'est donner à l'isolement sa véritable signification morale ; en un mot, c'est enlever à l'asile d'aliénés ce cachet spécial qui inspirait autrefois une juste répulsion, et c'est travailler efficacement à détruire des préjugés fondés sur un état de choses qui n'existe plus heureusement que dans les souvenirs. — D'un autre côté, si la discipline et le travail substitués à une coercition brutale ont enlevé à la maladie quelques-unes de ses manifestations extrêmes, c'est encore au profit de l'observation médicale quand, au lieu de se borner à un examen superficiel de ces signes accessoires, elle entre plus avant dans l'étude de la maladie elle-même et y voit autre chose qu'un calme apparent ou des actes plus ou moins bizarres. Qu'un malade soit plus ou moins calme, doux et inoffensif, cela importe peu au véritable diagnostic d'une affection dont les conséquences varient suivant le milieu, mais dont le traitement n'est pas moins urgent dans l'un comme dans l'autre cas.

En dehors de l'indication thérapeutique que fournit le travail, on a dû, pour se conformer à une grande équité, donner du pain de supplément, 0,20 centilitres de plus en vin sans compter l'eau rougie qu'on distribue sur les chantiers, du tabac supplémentaire et un pécule qui va jusqu'à 0,1 G centimes pour les ouvriers professionnels.

Passons à un autre ordre d'idées. — D'après le rapport au Préfet de la Seine, on donne des soins insuffisants aux

malades, la nourriture est vicieuse , etc. — Or, il

serait facile de voir, depuis dix ans, aux économats divers des asiles les feuilles de régime alimentaire, et l'on jugerait de la vérité. — 11 était un asile en effet où la nourriture était loin d'être satisfaisante; aussi, quand l'éminent et regrettable Renaudin prit possession de l'asile d'Auxerre, s'empressa-t-il d'y apporter les plus grandes améliorations.

Si j'examine le relevé de la lingerie et de la vestition (1), je trouve 7 draps 2,10 par individu et 8,91 chemises. — • Rien ne se laisse en mauvais état. — On a des bas de laine l'hiver, des bas de coton l'été qui, au terme réglementaire, doivent alterner à époques fixes, mais dont la mutation ne se fait que d'après les indications climatériques. Leur quantité ne peut se fixer; elle est subordonnée aux besoins, et pas un individu ne se trouve en pénurie.

— Les vêtements et les souliers se donnent généreusement au fur et à mesure des nécessités, en tenant compte, bien entendu, des raccommodages ou refaçons s'il y a lieu.

— Le tout est tenu régulièrement avec la plus grande

(1) Je puis parler sans crainte pour les asiles publics en général. Si je prends plus particulièrement pour type celui de Maréville, c'est que j'y suis en ce moment. — Tous mes raisonnements peuvent s'appliquer à la défense de mes confrères décriés si injustement.

propreté parce que les aliénés, et principalement les gâteux, sont changés au taux des exigences.

Quelques détails sont actuellement nécessaires sur le régime alimentaire, — et je maintiens la même chose, soit plus, soit la grande approximation, pour les autres asiles.

Vin

Pain

Viande (à chaque repas.)

lrc classe.

2e classe .

3e classe .

4e classe .

Tel est le tableau général des trois grandes denrées. Voyons d'abord le pain. — Mon attention se porte principalement sur les malades du régime commun.

La quantité de pain consommée par la 4e classe en 1864 a été de 306640kil-330«r-; soit, pour 489483 journées de nourriture une consommation moyenne par journée de 0,627 grammes. — Si nous remontons à une période de 10 ans, en 1857 par exemple, cette moyenne individuelle était de 613 grammes; la nourriture en pain était donc déjà suffisante et, par l'écart en plus de 14 grammes aujourd'hui, on se trouve avoir toutes les

satisfactions désirables. — Cette moyenne qui résume toutes les vicissitudes de l'année, subit dans ce laps de temps, des variations mensuelles assez extraordinaires; on peut la voir varier de 0,G27 grammes à 0,610 et, d'un mois à l'autre, les transitions s'opèrent quelquefois brusquement et sans aucune préparation. < — Mais, si nous considérons, d'une part, qu'en général les moyennes diffèrent peu d'une année à l'autre, que cette moyenne de consommation est le résultat, non de distributions limitées, mais d'une quantité plus forte diminuée d'un reste non employé après tous les besoins satisfaits, on demeurera convaincu qu'il est convenablement pourvu à l'alimentation des malades, et on fera facilement justice d'allégations suscitées plutôt par un esprit de mauvais goût que par une saine appréciation de la situation des malades.

Quelques observations me paraissent nécessaires sur les causes qui modifient la moyenne dont je viens de parler. — La population d'un asile n'est pas toujours un tout composé d'unités telles qu'elles puissent s'adapter à un facteur commun . — La prédominance des femmes peut contribuer à faire baisser la moyenne au-dessous de ce qu'elle était quand la proportion des hommes est plus forte.

La nature des autres aliments influe sur la consommation du pain, non-seulement quand la soupe est remplacée par un autre mets, mais encore suivant le genre d'aliment qui est associé à la soupe. — On mange plus de pain avec du fromage qu'avec des légumes secs. — La quotité

de portion de ceux-ci doit être aussi prise en considération; en général, la variété dans le régime influe sur la consommation du pain.

L'état sanitaire n'est pas toujours identique et, lors même qu'il n'existe aucune influence épidémique, l'appétit varie sans qu'on puisse saisir la cause de cette variation. Mais, dans tous les cas, la moyenne prévue n'est jamais atteinte et, quand il arrive un excédant de ce côté, c'est qu'il y a diminution d'un autre. — Quand les pommes de terre remplacent la soupe, quand le riz est donné en potage, cela diminue la quantité du pain sans que, pour cela, préjudice quelconque soit porté aux malades.

Enfin, la proportion des diètes et des régimes exceptionnels est éminemment variable.

On voit que les faits sont loin de justifier certaines théories. — Toute modification dans les allocations moyennes est inutile, et superflue même du moment qu'il est constaté par les résultats qu'après satisfaction donnée à tous les besoins la consommalion reste encore au-dessous des prévisions budgétaires. — Il y a même plus, c'est que si quelques malades, parmi lesquels nous remarquons surtout les arrivants, sont dans des conditions qui réclament une allocation supplémentaire, nous en rencontrons un grand nombre dont les besoins réels sont au-dessous de la moyenne et dont le régime doit être réglé avec une scrupuleuse attention ; quand les précautions sont négligées, on se trouve en face de diarrhées d'indigestion qui sont d'autant plus rebelles qu'on n'attaque pas la cause.

L'appétit, qui est loin d'être uniforme d'individu à individu, n'est pas moins variable d'un jour à l'autre chez le même sujet , et tel qui aujourd'hui dépasse sa ration, reste le lendemain au-dessous de cette allocation. — D'un autre côté, la catégorisation des malades révèle de section à section des différences assez sensibles, et pendant que, dans un quartier d'agités, la moyenne de consommation atteint 620 grammes sans les soupes, dans le quartier habité par les idiots, les imbéciles et certains déments, la consommation moyenne du pain à la main descend à 450 grammes. — Dans le même quartier, il y a souvent d'un jour à l'autre une variation de dix à quinze grammes dans la moyenne. — Enfin, si nous arrivons à l'infirmerie où, en dehors des affections aiguës, se trouvent les infirmes et les valétudinaires, on arrive à une moyenne de 400 grammes.

Le travail ne paraît pas influer sensiblement sur la consommation qui se ressent plutôt de la recrudescence des admissions. — En général, les nouveaux admis mangent beaucoup plus de pain pendant les premiers temps de leur séjour, soit en raison d'une loi assez constante d'acclimatation, soit parce qu'ils n'ont pas encore contracté l'habitude d'une alimentation variée dont ils ne subissent l'heureuse influence qu'au bout d'un certain temps de séjour. — D'un autre côté, cette insatiabilité reconnaît encore pour cause les modifications fonctionnelles propres à certaines périodes de la maladie. Tel qui, pendant la rémission, ne ressent que des besoins res-

treînts, devient insatiable en même temps que gaspilleur aussitôt que se manifestent les prodromes de l'excitation. Tel autre, au contraire, tout en montrant une voracité apparente, ne parvient pas à consommer ce qu'on lui donne. Tel se plaint qu'on ne lui donne pas assez à manger, dans les poches duquel on trouve du pain de reste; que si on vient à donner un supplément, sans s'être bien renseigné, pour satisfaire à cette réclamation, on ajoute à la réserve et non à la consommation. — La voracité du dément a un tout autre caractère ; elle repose moins sur l'incitation d'un véritable besoin que sur l'absence de perception de ce besoin. Il mange tant qu'on met quelque chose sous ses yeux, et nous le voyons, quoique repu par un repas copieux, ramasser dans un tas d'ordures des matières inertes qu'il avalerait si on n'y mettait obstacle. - Cette voracité anormale qui, chaque année, cause des accidents graves, produit ces diarrhées opiniâtres que nous observons chez un certain nombre de sujets qui succombent au marasme après avoir perdu par une superalimentation la force assimilatrice nécessaire à la nutrition. — Ce qu'ils ont dévoré en sus de leurs besoins réels a fait l'office de corps étranger et, outre qu'il est resté en dehors du travail de la nutrition, il a peu-à-peu contribué à le ralentir en finissant par le rendre impossible.

Tous les besoins sont donc prévus ; il n'y a qu'à en faire une judicieuse application. — Si, malgré cela, des nécessités se font sentir ou que des oublis se remarquent, les exigences de moment, d'individualité, générales éga-

lement, sont toujours admises, et sont, tantôt résolues de suite, tantôt résolues petit-à-petit selon la condition financière d'un établissement. — En tout cas, le manquement n'est jamais absolu; il n'est qu'éminemment relatif. Après avoir indiqué quelques-unes des circonstances qui se confondent dans le résultat final de la consommation, je dois présenter quelques observations au sujet de la quotité elle-même. — En général, la classe pauvre et la classe ouvrière mangent beaucoup de pain parce qu'elles ont peu d'autre chose et si, dans les prisons, une ration de 750 grammes de pain par exemple, est indispensable au détenu, c'est que les règlements ne lui allouent pas de vin, peu de viande, et que les légumes joints à la soupe ne s'y trouvent qu'en petite quantité. — J'ai eu plusieurs fois l'occasion de visiter des prisons et de m' enquérir des conditions et des résultats du régime alimentaire ; j'y ai remarqué qu'en général le prisonnier trouvait sa ration de pain trop forte, et qu'il en aurait volontiers abandonné une partie en échange de quelqu'autre aliment condimenté. — Les observations qu'on peut faire en outre sur les modifications survenues dans la constitution des prisonniers — en tenant compte, bien entendu, de l'idiosyncrasie — prouvent surabondamment qu'une partie du pain ne subit pas le travail de la digestion, devient corps inerte, et ne concourt pas en tout à la nutrition. — Si le pain est indispensable à l'alimentation, c'est dans une certaine mesure qu'il peut être donné seul; mais, au delà de cette limite, le pain réclame lui-même

une condimentation qu'on obtient par la préparation des soupes. — C'est ce qui doit être fait dans un asile où la population est composée de malades ; et voilà pourquoi, dans nos maisons hospitalières, si le pain à la main est fixé dans la limite des forces digestives, les soupes reçoivent le surplus dont l'assimilation est facilitée par l'accomodement.

Dans les prisons le pain dont la ration journalière est généralement fixée a 750 grammes est loin de ressembler à celui dont les malades des asiles font usage. — D'un côté, les cahiers des charges font à l'adjudicataire des obligations utilitaires dont je ne peux faire ici mention, mais que chaque asile, au besoin, prouverait aux alarmistes; d'un autre côté, l'inspection directe renseigne suffisamment sur la qualité. — Dans les asiles où il a été possible d'établir une boulangerie, les réalisations se trouvent bien meilleures. La farine contient son gruau, n'est blutée qu'à G3 ou 65 OjO au lieu de 75 et même 80 0(0 comme on l'observe en différents endroits. — Dans cette occurence, le pain, égal en apparence, au meilleur pain des boulangeries, lui est cependant préférable quant à la saveur que la dessiccation partielle ne modifie pas ; sa qualité le rend donc plus nutritif puisque, sous le même poids, se renferme une plus grande somme d'éléments assimilables.

D'un autre côté, l'alimentation de nos malades repose sur une condimentation plus variée. — La viande, les légumes, le vin entrent pour une forte proportion dans le

régime ordinaire, et la variété des préparations, en favorisant la nutrition, entretient beaucoup mieux les forces digestives que ne pourrait le faire la saturation panée qu'on trouve dans les prisons, dans une grande partie de la classe ouvrière... etc. — Observons, en effet, ce qui se passe dans les maladies ordinaires. Est-ce par le pain qu'on débute dans le retour à une alimentation plus subs tantielle? — C'est, au contraire, celui qui s'accorde en dernier lieu, et la portion entière se rattache tellement à la santé complète que la sortie se fait au moment où l'organisme se trouve dans un état tel qu'on puisse la permettre. — C'est ce qui a lieu, je crois, dans les hôpitaux de Paris où la cinquième portion n'est donnée qu'à l'extrême convalescence. — Que, pour réfuter cette observation, on vienne nous dire que l'aliénation mentale, maladie de lame, n'est pas exclusive du jeu régulier des fonctions, qu'une bonne santé se concilie très-bien avec des hallucinations ou des conceptions délirantes et qu'en un mot, les aliénés ne guérissant jamais, sont des individus pour la grande majorité desquels il n'y a rien à faire. — Ce sont là les arguments des systématiques, de ceux qui ne veulent rien entendre; mais, on ne saurait jamais les admettre comme la base d'une doctrine rationelle.

Examinons la viande. — Or, l'asile où je suis comprenant cinq départements, plus le département de la Guerre, et des pensionnaires, on pourra en conclure que l'admi-

nistration est considérable et que je puis laisser le soin de juger, en général, d'après son modus faciendi ; mais elle n'est, en définitive, que le reflet en grand d'asiles plus petits. Le système administratif est, en effet, le même partout et ce qui se passe à Maréville a lieu pour tous les asiles départementaux. — Je laisse aux maisons qui sont encore à l'entreprise, le soin de s'expliquer pour ce qui les concerne.

Il y a six jours gras par semaine.

La quotité individuelle de viande par an est pour les hommes du régime commun de :

51 k. 75 de bœuf.

9 00 de veau.

4 80 de mouton.

Total.... 65 k. 55

Soit : 300 grammes par jour.

Pour les femmes

44 k. 85 de bœuf 7 50 de veau.

4 16 de mouton.

Total 56 k. 81

En 1864, la portion moyenne de viande allouée à la quatrième classe, ou au régime commun, a été :

Pour les hommes : 201 grammes.

Soit une consommation annuelle de: 62 k. 1055pa> individu.

Pour les femmes : 182 grammes.

Soit une consommation annuelle de : 54 k. 4911 par individu.

On tient compte, nécessairement des diètes et régimes exceptionnels.

Que, si l'on vient à examiner le rendement en viande cuite, on trouvera que le bœuf a rapporté, en moyenne, 53 0[0; le veau de 60 à 65 (là existe le plus grand écart); le mouton, 53 à 54 0[0. — En dehors de ces viandes, la variation se fait par du lard sec ou du lard salé arrangés avec des légumes, choux et pommes de terre mélangés la plupart du temps. — ■ D'un autre côté, le poisson frais ou salé (harengs, sardines, maquereau, saumon salés) forment une intercession hygiénique dans les jours maigres ou d'abstinence.

Les asiles auxquels leur budget ou leur personnel permettent d'avoir une boucherie sont toujours plus avantagés pour leur viande parce que, les bestiaux rendus sur pied fournissent tous les morceaux, et qu'on peut de suite estimer la qualité de l'animal. — On est toujours sur d'avoir du bœuf; la vache en effet ne saurait être d'un bon profit (rendement de 52 à 55 0\0) qu'autant qu'elle serait un produit de la maison, et dont le service n'est plus satisfaisant. — On a toutes les issues, et le suif sert à divers usages de condimentation, quand on sait manutentionner cette dernière. — Il y a donc un profit réel. — Mais, tous les hôpitaux et asiles ne peuvent agir par eux-mêmes; et, cependant ils arrivent à d'excellents résultats pour la nourriture de leurs habitants. — En adjudication, le bou-

cher fournissant directement la viande, élèvera certaines prétentions; mais, on sait que, s'il vend en ville le filet de bœuf à 2 fr. 40 le kilogramme, muni de sa garniture, s'il vend la viande moyenne à 1 fr. 40 ou 1 fr. 50 le kilogramme, il a réalisé un bénéfice raisonnable et même souvent exagéré sur la plus belle partie ; il trouve alors un bénéfice notable dans un rabais plus apparent que réel, en ce sens que la qualité de la denrée fournie serait au-dessous du prix payé ; il aurait, de ce fait, une tendance évidente à faire prédominer, dans son apport à l'établissement, les morceaux de devant après encore en avoir retranché la viande de choix; au besoin, et souvent, il ferait prédominer la vache si l'empêchement n'existait. — Tout cela est connu; aussi, les asiles qui n'ont pas de boucherie l'ont— ils prévu et ont dans leurs cahiers de charge auxquels, je dois le dire, tout économe s'astreint diligemment, toutes les raisons de bon produit. — Un bon service se fait par une exacte spécification et une extrême sévérité se déploie vis-à-vis des fournisseurs qui se plaignent toujours, mais aux plaintes desquels il ne faut véritablement avoir égard que dans certaines années dont l'appréciation ressort du domaine commun.

Je tiens maintenant, après avoir donné succintement quelques détails économiques nécessaires à la fixation des idées sur la façon distributive d'alimentation, à présenter le menu pendant huit jours, à deux saisons différentes, pour le régime commun.

Matin

.. . (Veau en ragoût.

10 janv.! , &

J (Choux.

11 janv,

12 janv.

13 janv

M janv

18 janv.

16 janv

Soupe au lard.

Lard sec et choucroute.

(Ragoût de mouton. (Pommes de terre.

rSoupe au lard.

(Gras-double. — Fromage.

i Ragoût de veau.

Choucroute.

(Morue à la sauce.

(Orge perlée au maigre.

(Bœuf sauce.

(Pommes de terre

Soir (Soupe grasse.

(Bœuf. — Fromage.

(Soupe grasse.

(Bœuf, sauce.

(Soupe grasse.

(Bœuf et choux.

(Soupe grasse.

(Bœuf. — Pommes de terre.

(Soupe grasse. — Bœuf. — (Carottes et pommes de terre-

i Soupe maigre.

Haricots. — Fromage.

I Soupe maigre.

(Bœuf mode. — Riz au gras.

17 janv.

(Soupe maigre. — Haricots (Soupe au riz.

( au vin. — Fromage.

lOjuill.j

(Veau braisé.

Fromage.

, . ... (OEufs.

11 juill.j„ , , .

(Semoules au lait.

12 juill

Bœuf mode.

Orge perlée au gras.

( Pommes de terre.

(Soupe grasse.

(Bœuf.

Î Pommes de terre au vin.

Soupe maigre.

/Soupe maigre.

(Bœuf. — Fromage.

(Soupe au lard.

•" '(Lard. — Choucroute.

! Soupe maigre.

Ragoût de veau.

Salade.

■Soupe grasse. — Bœuf. (Soupe maigre. (Pommes de terre et carolles.iBœuf aux navets.

15 juill.

16 juill.

17 jui

Mouton en ragoût.

Petites carottes.

/Soupe grasse. — Bœuf.

(Pommes de terre.

(Soupe maigre.

(OEufs. — Fromage.

(Se (0

Soupe maigre.

rge perlée au gras. Salade.

(Soupe maigre.

(Bœuf sauce.

/Soupe maigre.

(Riz au lait. — Salade.

On voit, par cette nomenclature exacte, que la pratique des asiles est toute autre que celle énoncée ; et, si on examine bien le menu ci-dessus, on peut dire — pour ce qui regarde Maréville — qu'on serait plutôt en-dessus qu'au dessous du règlement (1). — Mais, il faut comprendre l'esprit de ce dernier qui ne demande pas mieux, pourvu qu'on le maintienne dans les tarifs, et qu'on ne dépasse pas les lois budgétaires, que l'alimentation soit plus succulente et plus variée. — En dehors de ce régime commun que nous avons indiqué, on trouve encore les mets de remplacement (2) du régime des pensionnaires qui deviennent une appréciation médicale, et des rations de vins de Bourgogne ou de Bordeaux sont données aux nécessiteux.

11 y a donc loin des considérations que nous développons à celles du docteur Turck sur les aliénés de la Lorraine et à celles du Bapport à M. le Préfet de la Seine (3). — Si l'auteur de ce dernier venait me dire que je parle

(1) Après avoir été dans plusieurs asiles et avoir, de la façon la plus consciencieuse, pris connaissance de ce qui passe dans ceux soumis au régime départemental (Asiles publics départementaux), je peux dire qu'on s'efforce partout d'accommoder le régime alimentaire à toutes les satisfactions hygiéniques et thérapeuthiques.

(2) S'il veut se tenir dans de sages limites, le médecin en chef ne doit en faire usage que dans les cas que sa conscienee lui détermine. — Sinon, quand la nourriture est bonne, il susciterait des embarras à l'administration.

(3) Gas.hebd. - 1862.

pour 1864 et que je ne me reporte pas en arrière, je répondrais d'abord que j'ai déjà donné une moyenne qui se reporte à il y a dix ans; puis, je le renverrais avec le lecteur, sur la bienveillante équité duquel je me repose, aux feuilles alimentaires des économats qui seront toujours gracieusement mises à sa disposition ; je ne doute pas que Maréville, Avignon, Blois, Fains, St-Dizier... etc., ne se fassent un plaisir de les livrer.

Passons à un autre ordre d'idées qui ne s'écartera pourtant pas de l'idée principale.

Avant qu'une loi bienfaisante ait réglé le sort des aliénés, et lorsque les maisons qui les recevaient étaient, pour la plupart, gérées par entreprise, le régime des malades était naturellement proportionné au faible prix de journée alloué par les départements plus jaloux de faire des économies que d'améliorer la situation d'infortunés sur lesquels existaient alors beaucoup de préjugés et d'erreurs. — La viande était à peu près exclue de leur régime. On la donnait à peine une fois par semaine (l). — Les infirmeries seules avaient droit au régime gras dont la dispensation parcimonieuse était, avant tout, une nécessité financière qu'on subissait sans même s'inquiéter si les indications hygiéniques, thérapeuthiques même, avaient quelque

(1) Tous les documents et les personnes autorisées auxquelles je me suis adressé n'ont laissé aucun doute à mon espiit.

chose à y voir. — Telle était la situation des asiles et des maisons recevant les aliénés, en 1838. — En même temps que la réforme scientifique avait lieu, il s'opéra en faveur des malades une réaction administrative dont le régime alimentaire dut profiter. — Entreprise timidement dans certains endroits, empiriquement dans d'autres, elle finit par s'établir. — On n'aboutissait souvent pas, et même on reculait quelquefois, faute d'une langue commune pour s'entendre. — • La résistance intéressée des uns, l'amourpropre calculé des autres occasionnaient des entraves difficiles à vaincre. — Malgré tout, avec l'aide du temps, de la patience, de la raison inculquée par le raisonnement du bon sens et de l'étude, une appréciation consciencieuse et approfondie d'un bon régime permit de concilier les prescriptions de l'hygiène avec les nécessités financières ; on ne considéra plus la bonne alimentation comme un luxe inutile et onéreux. — Le bon droit eut raison de la vieillerie égoïste et cupide, et l'Administration supérieure, duement renseignée; put régler peu à peu les détails et l'ensemble de façon à satisfaire toutes les exigences médico-administratives.

Cela brièvement établi, nous envisagerons un dernier point de vue et nous dirons que l'aliéné actuel, mieux nourri que l'ouvrier de la ville, ou même que l'habitant aisé de la campagne, est dans des conditions plus favorables que le soldat dont le pain est d'aussi bonne qualité,

sous le rapport alimentaire, mais dont la ration de viande condimentée ne peut subir la comparaison et qui n'a de vin que celui dont il fait usage ou abus aux dépens de sa bourse. — La situation de l'aliéné est donc meilleure que celle de la société d'où il sort. — Elle était déjà meilleure, pour ce qui regardait les rapports affectifs et la distribution disciplinaire et thérapeutique; elle est meilleure, en face de l'hygiène, par le choix et la variété des aliments; elle est meilleure par la régularité qui préside à leur distribution, et je ne veux pour preuve que les modifications qui se produisent dans la constitution des malades qui, au moment de leur entrée sont souvent — presque toujours — dans la situation la plus déplorable par suite des mauvais égards ou des soins inintelligents qu'ils ont essuyés au dehors. — Pendant leur séjour à l'asile, ils ont même contracté de nouveaux besoins plutôt qu'ils n'ont subi de privations et, quand ils rentrent dans leurs familles, ils sont loin d'y rencontrer les mêmes habitudes. — Cette brusque transition de l'abondance à la privation est, pour quelques-uns, une cause de rechute. — Mais, ce qui est plus préjudiciable encore, c'est la transition trop marquée de la privation à l'abondance. — Au moment de son entrée dans l'asile, il importe de se renseigner exactement sur les antécédents du malade, sur les habitudes du pays d'où il vient, et d'examiner attentivement le travail de ses diverses fonctions. — Dans l'état de santé, l'acclimatement n'est certes pas un fait imaginaire ; et, dans l'état de maladie, c'est une réalité dont on ne tient pas toujours un

— 31*5 — compte suffisant. — Le régime gras surtout si favorable à la santé, quand on en a contracté l'habitude, est fatal à ceux qui y sont brusquement soumis à la suite d'une longue privation. C'est même à cette cause qu'on peut attribuer le décès de quelques nouveaux admis atteints d'une diarrhée rebelle aussitôt après leur admission. — C'est ce qu'on peut observer pour des habitants des montagnes, des idiots et des imbéciles qui n'avaient jamais fait usage de viande. — 11 faut des précautions non moins bien entendues à l'égard de certains maniaques qui nous arrivent épuisés par une longue excitation ; c'est progressivement qu'il faut relever leurs forces, et l'on s'expose à les voir périr par la diarrhée quand le régime gras est administré sans aucune transition.

Si l'on veut bien se rendre compte de ces réflexions, on verra, d'une part, que la proportion du régime gras atteint, dans les asiles, son maximum quant aux besoins réels des malades pendant leur séjour ; qu'il est suffisant, eu égard à leur état antérieur aussi bien qu'à la situation qui les attend au sortir de l'établissement; que, dans un bon nombre de circonstances, il y a nécessité, soit de le réduire, soit de lui substituer un autre régime.

Nous avons indiqué dans quelle proportion la viande entre dans le régime alimentaire des asiles. — Cette proportion dépasse celle que les économistes voudraient voir s'établir dans la masse de la population qui se nourrit trop exclusivement de certaines denrées et qui, en cas de crise alimentaire, trouve dans cet exclusivisme une cause de privations.

Mais, j'appliquerai à la viande le même raisonnement que pour le pain. — H y a des limites qu'on ne doit pas franchir. — Ce serait une grave erreur de vouloir seulement attribuer à la viande une action nutritive qui, heureusement, se trouve dans d'autres aliments à un aussi haut degré. — Ce qui active cette action, c'est la variété, non-seulement dans les mets, mais encore dans la forme. — Tous les travaux récents sur l'alimentation ont eu pour résultats de prouver comment les éléments nutritifs se combinent ou se substituent, ce qu'ils empruntent à la condimentation, ainsi que le rôle joué par les adjuvants dans l'assimilation. — Le régime gras ne s'entend pas seulement de la viande donnée sous une forme ou sous une autre ; la condimentation en gras est un complément indispensable. — Si on distribue le lard à certains repas (1), si l'on substitue la graisse au beurre pour l'accommodement de certains légumes, on constitue des éléments animaux qui ont leur valeur réelle. — La viande, ellemême, si elle était toujours distribuée sèche, ne tarderait pas à offrir une pauvre alimentation.

Voilà sous quel point de vue il faut envisager cette dernière et la composition des moyennes que nous avons formulées.

Je ne puis, en étudiant le plus sérieusement possible le

(1) Dans diverses contrées, ce sera un autre aliment qui s'en rapproche par ses qualités nutritives.

rapport au Préfet de la Seine, m'arrèter sur la constitution du régime en ce qui regarde les légumes secs ou les légumes verts. — 11 est évident, pour tout médecin, pour tout économiste, et pour une cuisinière de bonne maison que chaque produit pousse en son temps et lieu ; qu'on mange des légumes verts entre l'été et l'automne et que pour les légumes secs, il y a là une histoire des quatre saisons qui regarde la fable de la Cigale et de la Fourmi dont M. Girard de Cailleux ne me paraît pas s'être rendu compte.

Qu'il me permette donc d'en finir sur la nourriture et d'argumenter ailleurs.

« Les malades, dit le Rapport, se couchent à C heures 1/2 » du soir et se lèvent à 7 heures 1/2 du matin. » — De là, évidemment, l'énoncé qu'on alite les malades à plaisir et qu'on occasionne des dégâts dans leur organisation. — Je regrette cet énoncé de repos au lit qui pourrait, en effet, s'il était prolongé, avoir des inconvénients. — Mais, pour rendre justice à la vérité qui se cabre toujours quand on la fraude, il est juste de dire avec les règlements ministériels que le coucher a lieu à 8 heures 1/2 en été et le lever à 5 heures, et qu'en hiver le coucher est ordonné à 8 heures et le lever à 6 heures. — Ce que je dis n'est que pour mémoire.

« Les malades, dit le Rapport, séjournent indéfiniment » dans les asiles, soit parce que le médecin redoute de

» compromettre sa réputation scientifique, soit parce que » l'asile est intéressé à conserver un travailleur qui, outre » les services qu'il rend, procure des bénéfices par le » prix de sa pension, et dont le départ occasionnerait » de nouveaux frais par la remise du pécule. »

Prenons à partie ce dernier point, car il est véritablement d'un courage par trop audacieux. — Remercions tout d'abord M. l'Inspecteur général Lunier d'avoir, à ce sujet, interpellé M. Girard de Cailleux à la Société médicopsychologique. — La réponse de M. Girard semble uniquement (1) dire qu'on n'a pas compris l'esprit de ses paroles. — Or, il n'y a pas à s'y tromper; la lettre et l'esprit ne font qu'un, et son accusation est terrible. Forcé dans ses retranchements, il a maintenu ses allégations, et le monde scientifique jugera en attendant qu'un autre monde soit détrompé.

Ainsi, on donne généralement, tous les mois, un pécule destiné aux petites jouissances de l'aliéné; on lui permet même d'en faire don à ses parents — dans les limites du complément de ce pécule — et on ne provoquerait pas la sortie d'un aliéné par un phénomène inverse, pour garder ce pécule! — C'est dérisoire. — Je sais bien que c'est une opération hors budget; mais, on est toujours comptable. — Et puis, on avouera, pour parler de la

(1) Ann. médico-psych., 1865; n° sept.

façon la plus vulgaire, que le jeu n'en vaudrait pas la chandelle. — Du reste, cela ne peut pas regarder les aliénés de la Seine puisqu'ils sont tous incurables — ceux envoyés en Province — n'ont pas de famille, ou n'ont pas de rapport avec elle.

Quant à cette pusillanimité des médecins qui n'osent pas provoquer la sortie d'un malade par crainte d'une rentrée, il est malheureux que de tels propos soient tenus, et vraiment il faut être bien élevé pour ne pas laisser échapper à sa plume une réponse blessante. — L'auteur du Rapport au Préfet de la Seine oublie trop facilement

que le dernier mot n'est pas dit sur l'asile modèle d'A

et qu'en faisant le procès de ses confrères il court de risques personnels.

« Les terrains appartenant aux asiles sont trop souvent » insuffisants, ce qui enlève aux médecins un moyen thé—

» rapeutique des plus puissants » — Depuis vingt

ans, les asiles se sont perfectionnés d'une manière visible, grâce à tout le monde. On sait que le travail est une ressource majeure, et l'initiative ne manque jamais, quand l'état financier est jugé satisfaisant par l'Administration, pour répondre aux exigences du service. — Il n'y a pas qu'à l'asile d'A... qu'on faisait et qu'on fait bien les choses, comme il n'y a pas qu'à l'asile d'A... qu'on a de la sympathie pour l'aliéné. — Mais, à quoi bon acheter des terrains si, comme à l'asile modèle d'A... le vin de la

vigne cultivée par les malades ne leur profite pas? — A quoi bon acheter des terrains quand l'instrument si commode de Pascal, la brouette, a été, pour instant, dans un établissement que je ne nommerai pas à M. Girard, remplacée par une hotte mise sur le dos des malades sous prétexte de les empêcher de se voûter.

« Les cahiers de visite ne sont pas tenus nominative- » ment. De là sont nées de graves erreurs qui ont parfois » nécessité le recours aux tribunaux pour rectifier les » actes de l'état civil. » — La tenue nominative est une appréciation purement individuelle de la part d'un chef de service; mais, j'avoue ne pas comprendre en quoi la tenue des cahiers de visite peut, par suite d'une erreur, nécessiter le recours aux tribunaux pour l'état civil. — Si le Rapport voulait parler — et encore ! — ■ des registres de notes individuelles réclamés par la loi, on pourrait entrer en communion d'idées avec lui.

« Les malades agités sont trop nombreux, dit-il; ils » sont mêlés dans les asiles »

Je ne sais comment, à un certain instant, cela se passait à l'asile modèle (l'A... — Toujours est-il qu'il me semble difficile d'empêcher, n'en déplaise à M. Girard de Cailleux, les malades d'être agités et d'être nombreux, si la chose doit se faire.

11 veut des chambres isolées avec jardins spéciaux ayant vue sur la campagne. — Je comprends la chambre d'isolement, ou cellule si on veut, à certaines heures, pourvu

qu'elle soit numériquement limitée. — Mais, je trouve regrettable, lorsque tous les directeurs et médecins renoncent au confinement prolongé et réclament, pour la veille, la liberté dans un grand espace en compagnie des autres malades et sous la surveillance de préposés, que le Rapport au Préfet de la Seine persiste dans la prison cellulaire. — Que sont donc les admirables chambres de séparation de l'asile modèle d'A..., sinon de véritables loges? — Elles sont visibles dans cet établissement, et l'homme d'expérience qui les examinera saura de suite à quoi s'en tenir : une petite cour de quelques mètres carrés avec de hautes murailles et peu d'ouvertures pour l'habitation. — Avec ce système, on peut se passer de surveillance, car la disciplinisation perd en partie ses droits; d'un autre côté, le système cellulaire engage les préposés à se donner moins d'occupation, à laisser un temps indéfini les malades en claustration; il- y a négligence et manque d'examen.

Quant aux célèbres galeries qui devaient, à l'asile modèle d'A.., être d'une si grande utilité aux malades, beaucoup d'argent a été dépensé et elles ne servent qu'aux chefs et à quelques employés. — On peut les comparer facilement avec celles d'établissements qui ont fait moins de bruit autour d'eux-mêmes et dont la bonne disposition est d'accord avec les vrais principes.

« La proportion des malpropres, dit le Rapport, est » trop élevée, et un traitement approprié à l'état du sys- » tème nerveux pourrait atténuer ou faire disparaître ce

» symptôme fâcheux. » — Je trouve actuellement à Maréville, et il en est ainsi depuis longtemps, 5 gâteux de jour et 7 de nuit sur 750 malades de ma division. — Dans les autres asiles les soins sont tout aussi efficaces et la feuille de chaque jour peut offrir la constatation au premier visiteur. — Les gâteux sont régulièrement lavés et changés toutes les fois qu'il faut. — Assurément, les reproches du Rapport sont mal fondés et, quand il avance un traitement approprié à l'état du système nerveux, il ne veut sans doute pas parler de la thérapeutique par la strychnine proposée, je crois, par M. Girard de Cailleux et qui est justement condamnée. On sait fort bien qu'on n'arrive à corriger l'état proprement dit de gâteux que par les efforts multipliés de surveillance et par la réglementation de l'individu à telles ou telles heures. — La théorie du Rapport à propos des gâteux forme le pendant de l'appréciation peu vraisemblable sur les nombreuses diarrhées qu'amène l'alimentation, alimentation sur laquelle nous avons insisté tant au point de vue économique qu'à celui des conditions où se place l'aliéné devant elle. — Mais, il existe un côté de la question qu'on pourrait vouloir rendre spécieux ; je veux parler de l'état pathologique bien connu sous le nom de diarrhée des aliénés; or, personne ne peut ignorer de bonne foi ce qu'est cette diarrhée, phénomène arrivant à la période ultime de la cachexie nerveuse et qu'à peu près toujours on se trouve dans l'impuissance d'enrayer.

J'en ai assez dit pour faire comprendre la lettre morte du « lasciate ogni speranza, » et pour faire comprendre que des allégations erronées n'avaient peut-être pas pour but de ruiner l'honneur de confrères, mais avaient celui de donner des raisons, plausibles en apparence, pour la fondation d'asiles à Paris. — Le triste en cela, c'est qu'on se fait un marche-pied du devoir professionnel; le triste, c'est que les feuilles publiques de l'opposition font scandale et (rompent l'opinion des masses en s'appuyant sur un homme important; c'est que les Conseils généraux se trouvent émotionnés par les paroles de quelques-uns de leurs membres ; c'est que le Sénat est informé d'incuries et de barbaries présumées; c'est qu'enfin la confiance envers des hommes honorables, envers l'administration supérieure et les administrations locales risque de tomber en défaillance.

Et maintenant, faut-il que tout soit en déchéance ou se perde entièrement parce que les doctrinaires ont parlé? — Quand la science et la discipline sont abandonnés aux mains d'un soi-disant progrès, tout devient confusion et chaos. — Restons donc dans le précepte hippocratique : oporlet sapienliam traducere ad medicinam et medicinam ad sapienliam. — Mais il semble, à entendre certains hommes, que toutes les richesses et l'expérience des temps passés doivent être reléguées au magasin d'ob-

jets avariés parce que les bons vieux auteurs, les savants, les législateurs n'en savaient pas davantage ; ils n'ont pas honte de mettre sur la vérité le manteau de l'injustice. — Mais, pour employer le langage de l'Écriture, il faut que les sentinelles préposées pour veiller à la garde commune s'empressent de crier ,dès qu'elles voient un malheur approcher; or, quand il s'agit de la santé et du bien-être des hommes, de la charité hospitalière en même temps que de la protection sociale, il n'est pas permis d'être indifférent ou réservé sur les fautes que commet son prochain. — Ainsi, nous sommes les sentinelles préposées à la conservation des règles de la charité légale, au maintien fidèle des grandes traditions, à l'exécution ferme et attentive des saines doctrines; nous devons les perpétuer et ne jamais faillir. Heureux celui qui trouvera une pierre solide à ajouter à l'édifice humanitaire.

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