CHAPITRE SEPTIEME
i/aliéné devant la vérité
Un savant qui fut, à la fois, un homme de beaucoup d'esprit, Réveillé-Parise, disait en parlant des systèmes : « Le progrès implique l'idée d'un mouvement régulier et » continu, sans déviations brusques, ni secousses vives, » vers un point fixe, ou vers plusieurs points successive- » ment déterminés. — Il ne faut pas toujours voir le » progrès dans le mouvement ; quelquefois même , ce » mouvement est rétrograde quand il se manifeste par » cette impétuosité étourdie qui pousse sans cesse à gé- » néraliser, par cette témérité d'induction qui veut aller » d'un trait aux plus hautes sources de la vérité. — Les » hommes pensant ainsi s'écartent des utopistes audacieux » qui recrutent facilement les médiocrités et la foule , » mais qui, malheureusement aussi, attirent dans leur
» tourbillon des esprits d'élite séduits par les idées nou- » velles et l'espérance d'une nouvelle carrière. — Fort » éloignés d'adopter, sur l'apparence, specie veri, telle » doctrine, ils attendent et jugent. — Leurs avertisse- » ments sont d'abord méprisés ; ils crient dans le désert : » arrêtez-vous donc, le vrai n'est pas là. — Quoi qu'il en » soit, ayant pour eux le temps, les faits et la raison, ils » finissent toujours par l'emporter. — Le réformateur a » beau dire : ma doctrine est l'alpha et l'oméga de la » science, il ne faut jamais prendre les paroles pour de » l'argent comptant (1). — Le bon sens inaliénable des » praticiens, c'est-à-dire de ceux qui voient et qui font, » le redoutable contrôle d'un scepticisme rationnel, finis— » sent toujours par démontrer que la vérité n'est dans les » systèmes que dans des proportions relatives, quelquefois » minimes, souvent nulles. — D'où il résulte deux choses » importantes : la première, de rattacher l'état présent » de la science à son passé; la seconde, de reconnaître » les défectuosités du principe absolu systématique. — » L'expérience, autrement dit la science mise en pratique, » détruit les échafaudages de ce principe parce que c'est » le seul moyen de parvenir à la vérité (2). »
(1) Montesquieu a dit : « Lorsque Dieu créa les cervelles humaines, il ne s'est pas obligé à la garantie. »
(2) Réveillé-Parise. Comment finissent les Systèmes. Paris,
Qu'on examine, en effet, depuis les temps les plus reculés, le sort qui a été réservé aux idées exclusives, soit en économie, soit en science directe. — Voyez tous les systèmes, émanant parfois d'hommes immenses, qu'en est-il advenu?
Pour ce qui nous occupe, depuis plusieurs années des modes d'assistance hospitalière à l'égard des aliénés sont proposés comme radiation de l'état actuel dont l'insuffisance ne m'est nullement démontrée (1).
On a préconisé la colonie agricole et le système familial, sans compter la théorie de ceux qui, enflammés de l'esprit du bien , veulent qu'on laisse totalement les fous en liberté.
Qu'entend-on par colonie agricole? — On entend fournir aux aliénés de vastes terrains qui les mettent à même de s'occuper fructueusement pour eux-mêmes, et on ne voudrait plus de l'enclave de l'asile. — Le « fruclueuse- » ment pour eux-mêmes » finirait par dépasser les bornes et exploiterait l'individu en ne faisant pas toujours rapporter la terre qui, toute Cérés qu'elle est, ne comble-
(1) Dans les discussions qui ont eu lieu au sein de la Société médico-psychologique, si l'on excepte la dialectique de MM. Motet, Limier, Parchappe...., quelle transition ou quel accord trouve-ton avec le passé? — Rien, que l'espérance bien hasardeuse de l'avenir. (Ann. médico-psych., 1863, 1864, 1865.)
rait les annuités départementales ni dans les bonnes ni dans les mauvaises années; encore moins, dans ce dernier cas (1). — J'ai déjà dit que Gheel était épuisé au point de vue agricole et familial, et les autres colonies sont, purement et simplement de vastes chantiers de travail que, par pudeur, je ne veux pas qualifier. — Une partie seulement de la population d'un asile peut s'occuper aux ouvrages matériels, et on l'occupe; on n'a pas attendu les systèmes nouveaux qui ne sont enduits que de personnalité outrée ou d'intérêt financier (2), pour utiliser les ouvrages matériels, et autant que possible au grand air, dans l'intérêt des aliénés; et, on utilise. — On n'a pas attendu les systèmes nouveaux pour acquérir des propriétés et demander l'acquisition d'autres, quand les besoins s'en font sentir. — Les travaux de maraicherie, d'agri-
(1) Pour me bien faire comprendre, je dois dire que, si j'atta^ que amèrement l'utopie systématique ou intéressée, je n'entends pas faire le procès d'hommes doués de la plus grande sincérité qui croient fermement à leur idée, et sont possédés de la vraie foi. — Ces hommes, je les respecte. — Ainsi, j'ai pour M. Belloc (d'Alençon) la plus grande estime; je suis son adversaire et son critique, mais je reconnais la droiture de ses sentiments.
(2) Qu'on demande à certains établissements privés qui ont patroné et introduit chez eux Vagricolisme de renoncer à la subvention départementale; j'engage même les départements, à cause de tous les résultats obtenus, à rogner le prix de journée. — Il est même un établissement qui a presque osé dire que la fameuse pellagre des aliénés reconnaissait pour principe un trop faible prix de journée qui ne permettait pas de donner assez à manger; et nunc erudimini, qui judicalis terrain.
culture, de terrassement, de corvéage même...., industriels etc., ont toujours fourni la base du traitement et
de la réglementation d'existence. — On a dit que, par la colonie agricole, les aliénés auraient un plus grand semblant de liberté. Le raisonnement est très-spécieux parce que la surveillance doit toujours être la même et nécessite, en outre, un plus grand personnel; je ne saurais l'admettre; mais, il est à remarquer ici, comme dans toutes les exagérations, que le personnel est plus restreint; or, plus il est restreint dans le système colonial, plus il est brutal. — Le bénéfice est tout pour la bourse et la peine est pour le malade. - Ce malade n'est pas seulement un intéressé; il représente une dime.
Dans nos asiles, par le peu d'élévation des murs, par le laisser aller des aliénés dans l'intérieur de la maison pour un motif ou pour un autre, par les travaux dans l'intérieur ou à l'extérieur des enclos sous la surveillance et la direction de gardiens suffisants, on remplit — pourvu que la police soit bien faite — toutes les conditions de non-restreint, de traitement et d'hygiène voulues.
Quant au semblant de liberté, n'équivoquons pas. Il faut toujours, d'une façon ou d'une autre, que l'aliéné, sous le rapport individuel et social, en soit privé. Que la restriction soit plus ou moins grande, il y a toujours privation; on ne sortira pas de ce dilemme. — Autrement on donne un leurre à l'opinion publique.
II n'est pas nécessaire — et, je considérerais cela
comme une chose détestable, eu égard à l'exploitation de l'aliéné et à une subvention ultérieure ruineuse des départements — il n'est pas ^nécessaire qu'il y ait pour les habitants des asiles plus de terrains que n'exige l'institution.
— Pour l'individu, et pour les éléments économiques, il faut la quantité d'hectares de terre justement utile, mais il ne faut pas dépasser le but sous peine de se tromper soimême ou de frauder la confiance du monde ambiant (1).
— D'une bonne chose il ne faut pas faire une mauvaise; in medio stat virlus. — Si on donne à un établissement une trop grande quantité de terrains, il en résulte fatalement que les aliénés sont créés pour l'établissement, et non pas l'établissement pour les aliénés; on tombe dans le vice exploiteur; on est porté, malgré soi, à faire de l'administration par l'aliéné et non pas de la science mentale par l'administration. Le rôle scientifique et social est abdiqué, et l'on ne devient plus qu'un patron occupé sans cesse à calculer ses rendements agricoles ; les aliénés ne sont plus que des valets de ferme dont on tire le plus qu'on peut et dont on est bénéficiaire.
(1) C'est ainsi que pensait M. l'Inspecteur général Lunier qui, à la Société médico-psychologique (Ann. médico-psych., 1865; n°de septembre), a dit avec beaucoup de vérité qu'on ne doit pas agir avec mesquinerie envers les a"siles mais que si, d'un côté, des palais ne sont pas nécessaires, on se trouve, d'un autre côté, pour un établissement de 500 malades, dans d'excellentes conditions quand on possède de 40 à 50 hectares de terres. — Et assurément, c'est un véritable maximum; ce chiffre comprend plus tût trop que pas assez.
Dans nos asiles, au contraire, les aliénés ont, par l'hôpital et l'hospice en même temps, l'Assistance de traitement et de refuge et, dans les terrains qui sont annexés, les éléments satisfaisants d'occupations pour leur guérison future, leur hygiène et la régularisation de la vie sans que les limites commandées par le régime d'Assistance soient dépassées ; ils prennent du travail en raison directe de leurs forces. — Ils ont déjà trouvé, dans ce travail, un intérêt personnel, et le produit est équitablement réparti pour l'intérêt commun. — Dans nos organisations les règles de la prudence économique sont donc parfaitement alliées aux règles individuelles.
« Un asile, dit Renaudin, doit avoir une surface de ter- » rain proportionnelle aux forces qu'il emploie et au re- » venu nécessaire pour atténuer certaines dépenses. La » constitution d'Une ferme-annexe, la classification des » travailleurs dans cette ferme ou dans l'asile sont des » mesures éminemment utiles. 11 y a déjà un remède à » l'encombrement (1). Cette tendance dont l'initiative ap- » partient à Ferrus s'est généralisée (2). »
« Mais, dit M. Parchappe, la valeur du travail ne saurait
(1) Mais, en définitive, ce n'est jamais qu'une dépendance de l'asile; et la théorie de cette institution ne peut jamais être, dans aucun cas, détournée de son acception et ouvrir une voie vers Y agricolisme .
(2) Elle est, par certains hommes, faussée actuellement, et dans son esprit et dans son but.
» dépasser une certaine limite sans entrer dans le domaine » de l'utopie. Sous prétexte de fondation de colonies d'a- » liénés se décidera-t-on à substituer de véritables en- » treprises d'industrie agricole à l'application savante et » bienfaisante du travail industriel et du travail agricole » au traitement curatif et palliatif de la folie dans les ate- » liers et la ferme de nos asiles ? Et sera-t-il possible de se « laisser faire illusion par ces promesses d'exonération des » charges départementales si fécondes en déceptions ? » Mais, répète-t-on toujours, par la colonie agricole on arriverait à supprimer la subvention départementale. — L'application des principes d'hospitalité constitue, il est vrai, une lourde charge à l'Assistance publique dans les départements et les communes. — « Nous en convenons » volontiers, dit Renaudin ; mais, la question d'argent ne » saurait entraîner à méconnaître la saine appréciation » des faits. Aussi, ne pouvons-nous accepter l'opinion de » notre confrère, le docteur Girard de Cailleux qui voit » dans l'extension de l'Assistance « une atteinte funeste » aux principes constitutifs de la société, à l'esprit de » famille et de commune. » — ■ En émettant cette pensée, » notre éminent confrère confondait la question d'argent » avec la question de principe, et sacrifiait la seconde à » la première en restreignant le nombre des admissions » indigènes pour conserver plus de places aux admissions » étrangères plus rémunératrices et, par conséquent, plus » propres à créer un boni. C'est du reste ce que met en » évidence le spécimen de budget publié, il y a quelques
»> années, par l'ancien directeur de l'asile d'Auxerre (1).» — Cette pensée a été également combattue comme dénuée de base solide par M. Parchappe (*2) qui dit qu'il est impossible de réaliser une composition de la population d'un asile telle que les indigents n'en forment qu'un peu plus de moitié, et que les autres aliénés soient des pensionnaires entretenus au compte des familles.
De même il faut renoncer à l'espoir de l'exonération départementale par la colonie. agricole pour les motifs succints que j'ai émis plus haut et aux détails desquels je dois renoncer après l'argumentation si judicieuse de M. Parchappe (3). — 11 y 'a une grande distance entre un rationalisme de bon aloi que l'expérience confirme chaque jour et une désastreuse utopie.
Quant au système familial, il y a deux façons de l'envisager. Peut-on mettre les aliénés chez les paysans? Peuton les laisser dans leurs familles ?
Le premier point n'est pas susceptible d'être pris en considération ; j'en ai déjà dit quelques mots. — Dans
(1) Renaudin. — Commentaires médico-administratifs sur le service des aliénés, p. 49. Paris, J. B. Baillère. ■
(2) Parchappe. — Dict. encycl. des Sciences médicales, t. III, p. 90.
(3) Parchappe. — Ouvr. cité, p. 89 et suivantes. Projets de colonies.
quelques asiles on a déjà essayé de prêter pour certains ouvrages, et principalement lors des grands travaux de la saison, des aliénés aux paysans qui y trouvaient un grand bénéfice, quand on veut se reporter au prix actuel des ouvriers de la campagne. — Eh bien ! ces paysans les nourrissaient mal, retiraient du travail le plus qu'ils pouvaient et ne donnaient pas un sou à l'aliéné; puis, ils finissaient par considérer que l'aliéné leur était dû et considéraient comme un droit obligatoire ce qui n'était qu'une bienveillance en même temps qu'un essai vis-à-vis du malade. — La radiation de cet essai, vu les inconvénients, a été précisée dans l'ordonnance réglementaire du 20 mars
Dans ces circonstances, la théorie de la mise en demeure des aliénés chez les paysans dévoilant, en pratique, des abus honteux, devient par le fait insoutenable. — On a voulu faire rentrer cette théorie dans les secours à domicile, et ce n'est nullement le cas ; on transgresse ainsi les bornes d'un élément d'Assistance qui demande les plus grandes réserves et qui comporte des raisons bien déterminées.
Pour qui connait le caractère des paysans, voici ce qui se passerait : — les uns prendront l'argent, ne veilleront pas sur la personne, et la laisseront s'étioler dans une grange ; la plupart refuseront. — Raisonnons en effet terre à terre : avant tout, le paysan est intéressé et a assez de jugement pour se contenter de ses embarras sans s'en créer d'autres ; vous aurez beau exciter toutes les fibres
de son âme, vous ne réussirez pas ; sa bucolique à lui est de travailler, travailler péniblement sans que personne vienne le troubler, pour pouvoir ensuite récolter le fruit de son dur labeur ; ne vous adressez pas à sa générosité si cela peut froisser ses intérêts matériels ou financiers. — Toute considération, père, mère, famille, s'efface pour le paysan devant l'intérêt ; vous lui proposerez une certaine somme pour se charger d'un aliéné ; il aura bien vite fait de saisir avec la plus grande justesse la somme des recettes, des frais, des ennuis, de la responsabilité et des dommages qu'il éprouverait; et il a cent fois raison. — Le paysan travaille et, s'il ne met pas toujours de côté, il se suffit ; c'est pour cela qu'il y a fort peu de pauvres dans les campagnes. — Que si vous trouviez parmi eux des individus se chargeant de vos aliénés, ce ne seraient que les rebuts des villages, comme il en existe malheureusement partout; l'argent sera pris par eux, mais... le malade? Je laisse au bon sens à répondre.
Pour ce qui s'agit des familles, la question est extrêmement difficile à résoudre.
Certains aliénés, des déments, des imbécilles pourraient rester au dehors. — Mais, la solution de cette proposition exige une grande réserve unie à une excessive prudence. Avant tout, il faut l'appui; là est le point délicat, et là aussi est le point d'arrêt.
Pour n'avoir pas à subir l'internement, il serait obligatoire que certains aliénés susceptibles de se conformer à l'appui extérieur pussent compter sur une protection se soutenant toujours également et distraite des entraves du monde. C'est ce qui n'a pas lieu. — Si donc l'internement doit exister, et dans presque tous les cas, à qui la faute? — Elle ne doit certes pas incomber aux législateurs qui ont pensé , dans la fondation et la réglementation des asiles, agir dans l'intérêt de leurs habitants comme dans celui de la société. — L'absence d'affection de la majorité la plus nombreuse des parents pour ceux qui éprouvent des altérations psychiques, la négligence, l'indifférence, l'amour-propre mal placé, l'avidité, la misère font que les créatures déshéritées en tout ou en partie par la nature se trouveront dans l'abandon. — La charité hospitalière, prenant en fin de compte leur cause en main, les tient sous sa sauvegarde.
A moins de force majeure, la loi n'oblige pas les familles à se priver de leurs membres, et souvent ce sont elles qui cherchent tous les moyens pour s'en débarrasser et ne s'en occupent plus guères ensuite. — 11 existe pourtant des aliénés qui sont une grande gène pour les parents; mais, viennent-ils à être internés, la dose de commisération qui les suit et s'arrête sur leur infortune morale est trop minime pour mériter une sérieuse considération.
Les asiles sont destinés à recevoir les pauvres d'esprit, à quelqu'ordre psychique qu'ils appartiennent, et qu'on a génériquement désignés sous le nom d'aliénés. — La législation de l'an XI ainsi que celle de 1838 ont voulu assurer l'ordre public contre ceux qui, privés de raison, peuvent lui nuire, en même temps qu'elles ont cherché à donner la tranquillité à la société, à prendre l'intérêt des aliénés en les protégeant contre eux-mêmes et en se chargeant de leurs besoins puisqu'ils sont incapables de se conduire sans qu'on pense pour eux.
Pour la plupart, les asiles sont fondés. — Ils doivent contenir ou ont la possibilité de contenir tout ce qui rentre dans le cercle des maladies mentales. — Lors donc que, d'après un certificat médical toujours passible d'enquête, il est constaté, sinon constant, qu'un individu est atteint de troubles intellectuels et moraux, la famille et d'autres même ont le droit de demander l'admission; l'autorité, dans les cas qui lui sont réservés et dont elle est appelée à connaître (1), a le pouvoir de placer officiellement.
Si on reconnaît, dans les délais fixés par la loi et qu'on peut du reste prolonger quand l'opinion n'est pas formée, que la personne est incapable d'agir dans la vie et d'y pen-
(1) Pour qui a pu voir agir l'autorité préfectorale, il est nettement établi que la sévérité la plus méticuleuse préside aux placements. — On comprendra d'autant mieux la sûreté accordée à la liberté individuelle que les finances du département sont engagées.
— 338 ' — ser aux nécessités les plus usuelles par suite de telle lésion mentale ; si on s'aperçoit qu'elle peut être dangereuse, on se voit forcé de la garder quand bien même elle serait inoffensive, et l'on déplore trop souvent le manque d'intérêt qui l'accompagne et que les administrations déplorent elles-mêmes.
On peut s'étonner de me voir accoupler les mots « dangereux et inoffensif. » — J'explique ma pensée : certains aliénés dangereux sont inoffensifs quand ils ont un soutien. — Complètement inoffensifs à l'asile, ils peuvent être dangereux dehors si l'appui leur manque. — Le mot dangereux comporte du reste une acception des plus étendues et que comprennent tous les aliénistes.
Que faire à ce que je dis? — Rien, car on tourne dans un cercle vicieux. — Le malade est entouré de soins dans l'asile, et on veille sur lui avec sollicitude ; il serait extrè mement malheureux à son domicile antérieur où on le considérait comme un grand embarras . Les égards physiques et moraux lui sont dus à son entrée ; il se trouve protégé contre le manque d'attentions qu'il aurait essuyé au dehors et, à défaut de la famille qui s'y refuse et de laquelle on éprouve fréquemment la plus passive incoercibilité, la loi s'oblige à penser pour lui et à le couvrir d'une vigilante protection de chaque jour et de chaque heure.
Ceux qui ont pu examiner avec attention les maisons départementales ont dû être frappés du délaissement profond dont les aliénés étaient l'objet de la part de leurs
proches. On s'occupe à peine de 10 sur 500 d'une façon véritablement affective. — Qu'on fasse alors le calcul de la population fournie par les 89 départements, et l'on verra nettement, par le nombre de malheureux dont les parents se réjouissent d'être séparés, un des vices les plus immoraux du monde, un des vices au portrait le plus hideux puisqu'il émane de la famille.
A ce point de vue, les asiles ont donc leur indispensabilité, et la séquestration devient un bienfait tout aussi sérieux que lorsqu'elle est pratiquée en faveur de l'ordre social. — L'esprit de famille diminuant, les rapports étant mauvais ou nuls, l'intérêt et l'avidité prenant des formes grossissantes, la charité légale n'est donc pas un vain mot, et elle fait voir qu'il n'y a rien de plus utile à l'homme lorsqu'elle est bien dispensée.
Dans la séquestration des aliénés on a pensé, et on doit toujours penser aux premiers articles de charité sociale, à savoir que leur internement et les soins qui leur sont don nés se trouvent répartis et employés dans l'intérêt individuel comme dans l'intérêt commun. On cherche les rapports naturels qu'il y a dans les deux cas ; des lois qui les régissent viennent à la suite, et il en résulte nécessairement une harmonie philosophique.
Or, parmi les impérieux besoins que l'homme réclame, les aliénés trouvent-ils à l'extérieur ce qui leur serait obligatoire pour diriger leur existence d'une façon légèrement équitable? Non. — Quand ils sortent des maisons de
traitement et de refuge, des asiles, s'ils n'ont pas à compter sur la protection de leurs proches, de leurs amis ou de quelques rares membres de la société, la vie extérieure devient bientôt impossible pour eux.
Et pourtant, quels sont ces impérieux besoins? — Ce sont : habitation, nourriture, vestition. — Pour parvenir à ce but et éviter les souffrances et les inconvénients qui se présentent avec leur déplorable cortège, que leur faudrait-il? La famille et ses soins multipliés; une continuité ^éducation sur les principes de moralité qui leur restent ou qu'on leur a inculqués depuis ; la charité que doivent leur procurer et cette famille, et leurs co-hommes; la sécurité reposant sur la protection que chacun devrait se faire une loi de donner; X habitude du travail — quand les aliénés sont susceptibles de s'y livrer — régie par une surveillance attentive et précautionnelle.
Au lieu de cela, qu'ont-ils à espérer du monde? Rien. — De quoi ont-ils à souffrir? De l'égoïsme, du manque de charité, de la cupidité, du défaut de moralité. — Ils n'ont pas même, proh pudor ! à compter chez eux sur les règles les plus élémentaires de l'hygiène.
Assurément, si les parents voulaient se charger de quelques malades, en leur imprimant une bonne direction, en ne les perdant pas de vue, leur témoignant des égards, ils en retireraient quelques services; mais, ils ne leur accordent pas le nécessaire ou ne le peuvent pas, les maltraitent ou les laissent maltraiter, et l'asile devient une
nécessité. — Et puis, la peur de l'aliéné empêche les soins judicieux de se faire sentir. 11 est urgent, en outre que l'aliéné dépende d'une autorité qui, bien entendue du reste, le protège physiquement et moralement contre luimême.
En définitive, le véritable soutien n'est pas au dehors. Tous les aliénés sont donc dangereux, car les conditions de danger sont multiformes. On ne peut avoir confiance dans aucun, même en celui qu'une expérience déjà longue a pu faire croire inoffensif.
Bien souvent les parents gardent longtemps un malade chez eux quand ce serait leur devoir de demander son admission dans un asile. — Pourquoi le font-ils? Parce que cela les contrarie vivement de débourser un prix de journée; si le département voulait les dégrever, ce serait différent; ce n'est que, lorsque la folie du malade les y force complètement, qu'ils font interner. S'ils avaient plus de prévision, les malades auraient eu de grandes chances de curabilité et seraient sortis, dans un temps peu long, grandement améliorés ou guéris. — Ayant attendu pour le placement, ne plaçant que lorsqu'ils s'y voient forcés, ils font admettre fatalement des incurables. — Cause d'accroissement.
Parfois, les aliénés arrivent dans un moment opportun à l'asile, et leurs parents payent la pension (Je suppose ce cas). — Au bout d'un certain temps, on trouve de l'amélioration ; on pense néanmoins qu'elle n'est pas assez
forte pour qu'on soit d'avis de la sortie, et on engage les parents à ne pas reprendre ces convalescents, les prévenant que la consolidation du mieux exige un plus long internement. — Les parents ne veulent pas admettre le langage de la raison et réclament Xexeat; le plus souvent, cela tient à ce qu'ils ne veulent plus payer, et ils préfèrent laisser le malade aux conditions aléatoires de son affection en ne s'occupant que très-imparfaitement de lui et laissant le public exposé aux éventualités de danger en même temps que la sub-acuité étreint la susceptibilité maladive de l'individu. — Qu'arrive-t-il? Une rechute et-, le plus souvent, une rechute d'incurabilité. — Cause d'accroissement.
11 n'est pas rare de voir un pensionnaire, que les parents ont brusquement fait sortir, rentrer peu de temps après avec dégrèvement ou par placement officiel complet. Il y a là vis-à-vis du budget départemental une rouerie sur laquelle, à tous égards, doit se fixer l'attention de l'autorité supérieure. — En effet, tant qu'on paie pour le malade, on vient le visiter et on lui porte un grand intérêt; quand on a obtenu un dégrèvement, l'intérêt diminue en raison directe; du jour où on est dégrevé tout à fait, on ne vient plus voir le malade. — Cause d'accroissement.
On est embarrassé quelquefois pour rendre à la liberté un malade qu'on suppose fort amélioré ou guéri parce que les parents ne sont pas disposés à le recevoir, surtout quand les départements payent le prix de journée. — Évidemment, on me dira : « Suivez la loi. » — Je répon-
drai : « C'est ce que je fais. » Mais, qu'arrive-t-il? Le vagabondage, le défaut de moyen d'existence, le manque d'appui, l'instabilité dans la façon de se diriger (1), seront cause qu'un individu guéri rechutera inévitablement sous peu de temps. — Encore une cause d'accroissement par suite de circonstances qu'on ne peut vaincre, et cependant on essaye de le faire. — « L'individu qui sort calme, » guéri, dit M. Brierre de Boismont, n'a pas encore l'é- » nergie nécessaire pour se conduire lui-même; il prend, » quitte la place qu'on lui procure, et il ne peut se fixer ; » la faiblesse de son esprit lui ôte toute résolution. Aussi, » est-il ordinairement sans ressources, sans emploi, » errant. » — La pratique est irréfutable. — Sachant cela, la médecine psychologiste n'a pas seulement pour but de s'attacher à saisir les principes qui se sont développés dans les profondeurs du cerveau et qui se transmettent toujours au dehors par des attributs appréciables. Elle n'a pas seulement pour but de chercher à modifier l'état morbide de tel ou tel malade. — En dehors des individus , elle doit s'inquiéter des préoccupations amicales que doit suggérer leur malheureux état. Cela devient de la plus haute importance quand il s'agit de rendre à la liberté un aliéné guéri ou en
(1) Je n'ose croire que les défenseurs exagérés de la liberté individuelle pensent qu'il suffit qu'un individu mette le pied hors d'un asile pour qu'il reprenne immédiatement ses facultés avec leur usage.
voie d'amélioration. — Dans les deux cas, et surtout dans le dernier, il aura besoin de soins assidus qu'il obtiendra rarement à l'extérieur. — A cet égard, je ne chercherai pas à ne pas me répéter. Bien au contraire; et je déclare formellement que les rechutes, bien que la folie soit une affection — et cependant, tout dépend de la cause — sujette à récidiver, seraient beaucoup moins nombreuses si les malades pouvaient, à leur sortie, trouver auprès de leurs familles et de leurs semblables le même refuge moral qu'à l'asile. — Mais, les parents ont trop souvent, en fait d'affection, l'orgueil de la forme plutôt que le fond. Ils devraient, dans cette nacelle fragile qui va de nouveau porter un pauvre convalescent sur l'Océan de la vie, être des pilotes généreux destinés à garantir des écueils. Loin de là, toujours! — J'ai déjà dit qu'ils ne donnent pas les soins physiques nécessaires, et trop fréquemment ils refusent le pain du cœur. « Pourtant, a dit Jouffroy, le but de la vie est aussi moral qu'animal; mais, lorsqu'un brouillard épais s'est condensé sur la tendresse, elle est bien près de son déclin si elle n'est déjà morte. » — La conséquence fâcheuse de tout cela est facile à déduire : « Vulgus amicilias utililale probat, » a dit Ovide. — Pour nous, en comprenant l'obole de la charité, nous
crierons bien haut avec Térence : « Ut quimus ut
volumus non licel. »
Lorsque les parents sont parvenus à se faire dégrever, ils ne s'inquiètent plus des malades. — Mais il arrive,
comme pendant, qu'un aliéné qui a des ressources satisfaisantes, ne les voit pas toujours employées à son usage ; cet aliéné qui parfois, par suite de sa forme mentale, pourrait rester auprès de ses parents si ceux-ci voulaient le veiller, est considérablement exploité car on trouve plus économique de le mettre à une modique pension où tous ses besoins sont satisfaits par l'établissement, et parents et tuteurs font la boule de neige avec ses deniers. — Quelle serait la situation de l'individu à l'extérieur? — Cause d'accroissement.
Parfois les parents font sortir un malade; puis, quand ils ont obtenu de lui une signature et que, d'une façon ou d'une autre, il a été exploité — chose qui n'était pas possible à l'asile — on le réintègre, et les visiteurs disparaissent.
Il est à remarquer que les malades ne sont visités — un tiers au plus — que pendant la première année de leur admission; la seconde année, moins; la troisième, peu ; puis, pas du tout. — La courbe de décroissance est facile à établir.
On voit encore, de la forme la plus claire, le désir ardent que la mort surprenne un malade. Les motifs sont très-nombreux; c'est une femme, un mari qui voudraient se marier....; c'est un frère ou une sœur auxquels l'héritage sera fructueux....; je n'en finirais pas si je voulais narrer tout ce qu'on sait par la visite et la correspondance de la plupart des parents. — Les dossiers des asiles renferment à ce sujet de fort curieuses particularités.
A Dieu ne plaise que je veuille me laisser entacher de scepticisme quand même ou d'exagération préconçue. — Il est de bonnes et nobles exceptions à ce que j'écris, et je les admire.
L'interdiction est souvent une cause de désaffection, d'impossibilité pour les malades tranquilles de sortir, et de rechute s'ils sortent. — Si elle est loin d'avoir toujours sa raison d'être parce qu'un administrateur provisoire conviendrait beaucoup mieux, elle peut revêtir parfois un caractère des plus nuisibles. — L'individu intéressé, et ceux qui le touchent de près, ont besoin de sauvegarde, il est vrai; mais aujourd'hui, l'interné ne profite pas ou peu, et les parents abusent de l'application légale sans pourtant devenir justiciables. Trop sévère pour l'un, la législation manque de prévoyance et n'est pas assez coercitive en ce qui concerne les autres. — Les intérêts divers du premier demandent une protection, et l'interdiction n'est pas une garantie (1).
On peut me reprocher de n'être pas conséquent avec moi-même quand je dis que l'internement est indispensable pour tous les aliénés et quand je prétends, d'un autre
(1) Voir, à propos de l'interdiction . Renaudin, Éludes médico-psychologiques; Brierre de Boismont, Ann. médico psych., 2° série, t. IV; de Castelneau, de l'Interdiction, Paris, 1860 ; Souëf, procureur général à Golmar, Circul. aux membres du Parquet, 3 décembre 1851.
côté, que les familles pourraient se charger de plusieurs d'entre eux. —Sans doute, si ces familles voulaient apporter la surveillance légitime et moralement obligatoire, elles pourraient veiller sur quelques-uns; mais leur négligence est coupable. — Elles consulteront longtemps la pesanteur de la charge qu'elles ont à subir avant de soigner elles-mêmes de pauvres insensés. En second lieu, elles ne se soucient nullement de reprendre des incurables qui peuvent être dociles sous l'influence d'un maintien et qui rendraient, si on avait pour eux les mêmes soins que pour l'enfant mineur, des services par leur façon de s'occuper. — Du moment que cela ne se peut pas faire, il en résulte que toute la population d'un asile est dangereuse, et que l'asile est, comme je l'ai déjà dit d'après M. l'Inspecteur général Parchappe, un lieu d'assistance par le refuge.
Comment arriver, en étudiant scrupuleusement les dernières considérations que j'ai émises, à en limiter les effets par une restriction quelconque sans négliger pour cela l'intérêt de l'individu et celui de la société? — Je laisse la recherche à des économistes plus expérimentés que moi.
Par cette pente nous arrivons naturellement tout droit à l'accroissement notable qui se fait sentir partout dans la
population des asiles (1). — Cela tient à plusieurs causes : 1° La charité légale est mieux dispensée; 2° 11 n'y a peutêtre pas plus de conditions étiologiques de folie que jadis, mais il y a plus de conditions d'accessibilité par suite du modus vivendi; 3° Les familles, répétons-le, ne se soucient nullement de reprendre près d'elles ou de garder un individu, inoffensif en raison de la surveillance établie sur lui, et qui, abandonné à lui-même est nuisible d'une façon quelconque ; 4° La crainte de concourir à l'entretien des malades ou de déplaire à quelqu'un sera un motif, pour certaines administrations communales, de s'abstenir de signaler à l'autorité supérieure la présence d'un aliéné qui, d'un moment à l'autre, peut compromettre la sécurité publique. 11 en résulte pour l'avenir une collection d'incurables.
Il y a une tendance depuis quelques années à mettre les vieillards dans les asiles. Cela me parait un tort, soit en se plaçant au point de vue médico-psychologique, soit au point de vue de l'économie sociale. — Dans un de mes rapports annuels adressé au Préfet de la Meurthe, je disais : « Doit-on attribuer la qualification de Démence sènile à l'état mental de certains vieillards? — Un vieillard est-il un fou quand ses facultés intellectuelles ont subi la loi du temps, c'est-à-dire les phénomènes de
(t) Parchappe, Dict. encycl. des sciences médic, t. III; Morel, Y a-t-il plus de fous aujourd'hui qu'autrefois, broch. in-8°; Nancy, 1853.
décaissement ? — Sans cloute, l'atteinte qu'elles ont subie se rattache nosologiquement au genre Démence; mais, celte démence n'est pas vraie en l'espèce. Qui dit : « Démence » entend un état morbide qui succède à un délire quelconque; ce délire a été précurseur avant que n'arrive la destruction intellectuelle et morale plus ou moins complète. — Dans le cas qui nous occupe, les conditions psychiques ont éprouvé la succession de l'usure organique à laquelle nous sommes tous astreints ; il en est du fonctionnement cérébral et de ses lois de sympalhisme ou épiphénoménales comme du reste de l'organisme ; l'insénescence n'est donnée qu'à bien peu de gens. — En admettant dans un asile les vieillards en décrépitude mentale, je ne crois pas qu'on soit tout à fait dans le vrai du côté de la science et qu'au point de vue de lu législation on soit dans le droit. — Je sais bien que le défaut de rendement psychologique de certains vieillards est en partie le même que la destruction plus ou moins complète de l'entendement et du moral qu'on a qualiliée de démence ; mais, je le répète, la démence véritable succède au délire, l'autre est d'emblée, tout en se développant successivement, mais il y a un organe qui s'use par le progrès de l'âge et, n'ayant plus son ressort physiologico-psychologique, ne peut plus rencontrer la normale fixée par la nature. *-n Pour moi, dans les conditions ordinaires, un vieillard n'est pas un fou ; il a droit à l'hospice et non pas à l'asile d'aliénés. — Le vieillard n'est pas non plus, comme on l'a répété trop souvent, en enfance. Qu'a donc
de comparable l'altération progressive matérielle et mentale d'un individu que la vie quittera bientôt avec les charmants progrès intellectuels d'un jeune être chez lequel *,haque jour nous offre quelque chose de nouveau comme accroissement. Le vieillard et l'enfant demandent à être guidés ; mais , est-ce la même conduite qui doit être tenue?
Sous le rapport social, il peut y avoir des inconvénients à la station d'un vieillard dans un asile d'aliénés. — Ainsi, pour un mariage par exemple, on ne se souciera pas à cause de craintes quelconques d'avenir et de conséquences héréditaires, d'allier son fils ou sa fille à la fille ou au fils d'un homme qu'on saura avoir été dans un de nos établissements ; et cependant , cet homme n'avait laissé aucun germe à sa progéniture. — On me dira qu'il est des vieillards si insupportables qu'on ne peut les garder. Je répondrai qu'à ce compte les enfants sont mille fois plus désagréables et qu'on les supporte, parce qu'on aime à les voir grandir et à suivre leurs progrès; l'affection descend, mais remonte peu; on n'aime pas le vieillard comme le vieillard vous a aimé, et il finit par gêner. — Que si les ressources pécuniaires, des occupations réelles empêchent virtuellement de lui donner des soins, je pense que les hospices auraient une raison de convenance plus grande que les asiles. — L'admission de ces invalides tend à faire dévoyer le but de l'institution. D'un autre côté, cette population d'incurables que la mort seule peut enlever devient une cause d'encombrement fâcheuse et un mauvais élément pour les finances départementales.
Le retard apporté dans la séquestration est très-nuisible pour la plupart des fous qui, au cas contraire, pourraient compter, dans beaucoup d'occurences, sur une amélioration notable ou une guérison ; le même raisonnement est applicable à quelques imbéciles ou semi-imbéciles dont on pourrait faire quelque chose par la disciplinisation et que leurs parents pourraient ensuite utiliser. — Il résulte de là que, en statistique où on ne raisonne le plus souvent que d'après les chiffres sans tenir compte de l'incidence qui a donné lieu à tel résultat, on obtient plus d'insuccès. — De là résulte encore cette déclaration erronée que le petit nombre de guérisons ne prouve pas en faveur du traifement ou des soins donnés aux malades. On oublie — ce qui a été dit depuis longtemps — que, plus un malade sera admis vile dans un asile, plus il a de chances de ne pas tomber dans l'incurabililé. — Il résulte encore, comme conséquence du retard apporté dans la séquestration, de la négligence qu'on observe au dehors, envers les aliénés, de la mauvaise ou de la non-interprétation de l'article de la loi sur l'imminence du danger (1), que les fous ne sont renfermés que lorsqu'un malheur ou un crime ont eu lieu, ou bien parce qu'on est littéralement contraint par suite
(1) A mon avis, les maires devraient profiter plus souvent du bénéfice autoritaire que leur confère la loi. — J'ai la conviction, et plus j'avance dans la pratique plus je crois fermement, que la santé des malades et les finances départementales et communales gagneraient à cette mesure.
de tous les ennuis inhérents à la situation de l'aliéné. — 11 y a donc fatalité d'incurables. — Or, en calculant les guérisons, ce n'est pas d'après la population totale qu'on arrivera à une conclusion vraie; on devrait, autant que possible (mais, on ne peut y arriver .d'une manière absolue), établir la base d'opération par la distinction des curables et des incurables. — La conséquence encore est que, quand on fait la statistique des guérisons, une quantité considérable d'incurables dès le principe s'ajoute aux curables pour former le dividende; alors, si le quotient se trouve numériquement vrai, il est faux philosophiquement.
« L'administration intelligente des villes, dit M. Fusier, et les mesures de police qu'on y prend, rendent nécessaire le placement d'un aliéné qui, dans la campagne, demeurera longtemps livré au vagabondage; ce sera l'accomplissement de quelque meurtre qui obligera d'aviser à pourvoir à sa situation. Alors, se présentent les conditions d'incurabilité et les charges indéfiniment onéreuses pour les deniers publics. »
L'accroissement se manifestant d'année en année a été cause que, principalement sous le rapport financier, on a pensé à établir une classification d'aliénés dangereux et non dangereux; cette distinction qui, du reste, est en accord avec l'esprit de la loi, ne saurait être admissible que si l'aliéné est envisagé comme ayant droit à l'hôpital
ou à l'hospice. — Tous les aliénés, en effet, ont un caractère quelconque d'offensivité; on ne peut avoir confiance dans aucun, et la société a toujours besoin de se protéger elle-même ou de les protéger. — 11 n'existe que des aliénés dangereux, dans le sens propre du mot; car, tout individu, qui a une déviation quelconque de l'entendement et du moral, est à redouter même quand il n'a jamais fait de mal. -- L'appui n'existe pas, ou n'existe que très-rarement et, comme on ne peut le forcer d'apparaître, il faut garder les aliénés. — Une autre proposition est purement fictive.
L'accroissement a donné lieu au placement des aliénés dans les hôpitaux, les dépôts temporaires...., etc.; et, c'est entièrement contraire à l'esprit de la loi. — D'un autre côté, si on examine attentivement l'intérêt du malade et l'intérêt financier, cette mesure les attaque profondément. — Je ne peux cesser de le dire et d'y insister outre mesure. — Avec un peu d'habitude des maladies mentales il est aisé de voir que les formes chroniques envoyées, et qui augmentent le chiffre des incurables, auraient pu, à la condition d'être soignées à temps, fournir un contingent notable à la colonne des sorties. Il en serait fatalement résulté une économie budgétaire. — Mais, en perpétuant les malades dans un lieu où aucun moyen de traitement organisé n'existe (1) et ne peut exister parce que cela
(I) Je ne saurais croire que l'article '24 de la loi du 30 juin
n'aurait jamais la virtualité d'un asile, l'empêchement sera sans cesse pour les améliorations ou les guérisons ; la population se pérennisera par un nombre d'incurables, et la conséquence sera un prix de journée a vie pour chaque individu tandis que, si les aliénés étaient venus au moment opportun, la journée de présence s'amoindrirait, un mouvement régulier aurait sa raison d'être et amènerait un décompte relativement inférieur.
« Le séjour trop prolongé dans les lieux provisoires » d'isolement, les difficultés qu'entraîne après lui le mode » de contre-visite, retardent, dit Renaudin, l'application » d'un traitement rationnel et compromettent fréquemment » la santé des malades dont l'incurabilité dépend ordinai- » rement de ce qu'ils ont été placés à titre transitoire » en de mauvaises conditions. »
» Une maison spéciale d'aliénés, a dit Esquirol, est l'a- » gent thérapeutique le plus puissant contre les maladies » mentales. »
Dans la circulaire du 5 août 1839, relative aux articles 1, 25, 27, 28 de la loi du 30 juin 1838, Son Exe. le Ministre de l'Intérieur semble se prononcer contre l'ajournement de l'entrée de l'aliéné au début de la maladie sous la raison qu'il n'est pas dangereux : « 11 faut remarquer,
1838 est mal compris; cet article n'a jamais entendu dire que quelque chose d'essentiellement provisoire et de la plus courte durée.
» dit cette circulaire, que, chez une grande partie des » aliénés, la maladie soignée dans les premiers temps » cède aux efforts de l'art tandis que, plus tard, elle de- » vient incurable. — Tel aliéné qu'aurait guéri un traite- » ment de quelques mois risque, si ce traitement ne lui » est pas donné assez tôt, de devenir à jamais fou et » furieux, et par conséquent de tomber toute sa vie à la » charge de la charité publique. — Sous ce rapport en- » core, les prescriptions de la loi se trouvent d'accord » avec les vœux de l'humanité et avec les règles d'une » économie éclairée. — Des places doivent être fondées » dans les établissements aux frais des départements; » d'abord, pour tous les aliénés dangereux qu'il pourra « être nécessaire de séquestrer; en second lieu, pour » tous les aliénés qui, bien que leur état mental ne com- » promette pas l'ordre public ou la sûreté des personnes, » présentent des probabilités de guérison ; enfin , en » dernier lieu, et autant que possible, pour les aliénés » dont la position malheureuse appelle les secours pu- » blics. »
« La loi de 1838, dit M. Dagonet, a eu en vue ce dou- » ble but que, tout en cherchant à protéger la sécurité » publique, elle s'est efforcée d'entourer les malheureux » atteints d'aliénation des conditions de bien-être les plus » favorables à leur guérison. — La loi a imposé aux dé- » parlements la charge de pourvoir à l'entretien de leurs » aliénés indigents; elle a, en même temps, obligé les
» communes à concourir dans une certaine portion à cette » nouvelle dépense. Cette mesure était éminemment sage; » elle empêchait les communes, si elles n'eussent eu rien » à payer, de chercher à se débarrasser au détriment » des départements de malheureux plus ou moins aliénés. » Mais, il existe peut-être un autre inconvénient de cette » disposition financière, c'est que certaines communes » s'efforcent, par tous les moyens possibles, de se sous- » traire aux obligations que la loi leur impose. Tantôt, » elles dissimulent certains cas d'aliénation qui pourraient » devenir une charge pour elles; souvent, elles provo- » quent la sortie inopportune de malades placés dans » l'établissement départemental. »
Arrêtons nous enfin et disons encore, pour conclure, que les aliénés sont des malades; qu'ils ne doivent pas seulement être regardés comme un obstacle à la sûreté publique, et que l'asile est à la fois un lieu de traitement et de dispensation hygiénique; il est un élément pour le réveil des aptitudes et une soustraction aux vicieuses conséquences de la vie extérieure.
D'après les bases matérielles et morales qui servent à établir la rémunération des soins à donner aux aliénés, rien ne remplace la nécessité de l'isolement.
Telle est la vérité sur les aliénés devant eux-mêmes et
devant la société. — La vérité n'est d'aucun parti; elle est une. Peu à peu, confirmée par l'expérience, vires acquirit eundo.
Science et humanité! — A toutes deux chacun doit apporter sa part de dévouement. — « C'est, comme a si » bien dit M. Morel, le seul héritage impérissable que nous » ont laissé nos devanciers qui, dans la voie si pénible et » si glorieuse en même temps qu'ils ont parcourue, n'ont » jamais séparé ces deux mots sur leur drapeau : science » et humanité. »
11 est important que les hommes auxquels le sort des aliénés est confié ne se rebutent pas à la vue des misères et des difformités et, selon les paroles du P. Lacordaire, leur devoir est de partager un peu avec le; malheureux les bénéfices de sa vie, sachant qu'il faut compatir à sa peine et lui ouvrir une main indulgente.
Loin d'avoir la même opinion qu'un éminent aliénisle que je ne veux pas nommer, à savoir qu'il faut graver au frontispice des asiles le « Lascictle ogni speranza, » je juge équitablement que la médecine administrative peut avec fruit se renfermer dans \haud ignara mali miseris sîtccurrere disco. »
Et, en fin de compte, je répéterai toujours avec M. Lunier : « 11 n'y a rien de tel pour les aliénés qu'un bon asile. »