OBSERVATION XVII
Manie chronique. — Folie se laissant, tout d'abord , difficilement juger. — Prédominances ambitieuses. — Façonnement au travail. — Restriction apportée à V irritabilité , à la perversion instinctive. — Dressemenl à un étal professionnel. — Aucunes relations de famille.
Le nommé B .. entre à l'asile de... en... — Il offre, au moment de son admission , un désordre intellectuel difficile à déterminer. — Excepté sur sa position sociale et sa famille, il répond assez bien aux questions qu'on lui adresse; seulement, l'expression de son langage s'accompagne quelquefois de gestes excentriques; son œil est brillant, sa physionomie mobile et animée. — B..., arrêté en état de vagabondage, parut devoir être soumis à l'examen; l'autorité administrative jugea convenable de l'interner. — Il cache son véritable nom ; il travaille assez assiduement. — Ce n'est qu'au bout de deux mois que le délire se dessine nettement; il se dit prince et lié avec les plus grandes familles; malgré cela, il s'occupe volontiers à des ouvrages de terrassements et se plie aisément à la discipline ; toutefois, au bout de peu de temps, il veut se reposer, parce que, chargé d'une mission politique importante, il a besoin de réfléchir à ce sujet avant d'accomplir son mandat. — La manie chronique se dessine enfin tout à fait : incohérence, loquacité extrême, prédominances ambitieuses; excessive irritabilité, sentiments moraux nuls. — On finit par découvrir l'identité de B..., et sa famille est avertie. — L'orgueil lui défend do reconnaître le nom de son père, qui est un cultivateur ; ce n'est, pour lui, qu'un
père nourricier. — Il est dypsomane , très-gourmand et même vorace. — Sous l'influence de l'asile, il est moins bruyant dans son langage, moins turbulant dans ses actes; il devient docile; l'irritabilité, qu'on avait toujours remarquée, diminue. — Il demande à apprendre l'état de tailleur; il l'apprend assez facilement.
Tour à tour, il montre des penchants vicieux, est cupide, d'une jalousie extrême. Néanmoins , il est obéissant et assidu à son nouveau métier. — En somme, incohérence avec verbosité, défaut complet d'appréciations , inconstances et caprices multiformes dans les actes, illusions diverses, penchants vicieux, irrésistibihté parfois, alternances de calme et d'agitation, aucune conscience de son état, sentiments affectifs détruits.— B... n'est docile, travailleur qu'à la condition d'un maintien attentif. — Aucunes relations de famille.
Remarques. — Rien ne remplacerait pour R... la surveillance morale qui lui est indispensable et qui ne peut se trouver que dans un asile où règne la discipline qui maintient. — On a d'abord beaucoup de peine à préciser la folie. — On voit donc que, si un individu qu'on peut observer et faire observer à chaque instant ne se laisse pas juger de suite, que si le spécialiste attend très-prudemment pour poser en définitive la note individuelle, on ne doit pas au dehors se presser pour préciser l'existence ou la nonexistence de la folie. — C'est surtout nécessaire au civil et au criminel. — Dans le cas qui nous occupe, je suppose que l'individu, qui offrait de la rémittence ou bien dissimulait, ait commis un délit ou un crime avant son entrée ; il aurait été condamné. Quelle en eut été la raison? Il était
vagabond, circonstance qui est toujours mauvaise. — D'un autre côté, il répondait nettement; l'opinion se serait basée sur ce qu'on aurait entendu, et certes l'individu prêtait de prime-saut à la non-existence de délire. — La décision aurait été sincère, je n'en fais aucun doute; mais, lorsqu'il a fallu à un aliéniste un temps assez long pour asseoir son jugement, un homme étranger à la manipulation des vésanies peut-il se faire une conviction dans l'espace d'une ou deux courtes séances pendant lesquelles il observe un accusé? — Je ne le pense pas. — On peut me répondre : « Mais, à votre compte, il faudrait faire passer tous les accusés devant les spécialistes. » Assurément non; je ne parle que pour attirer l'attention dans beaucoup de cas vers l'état mental et pour engager, dans un instant de doute, à faire subir l'examen. — La collection des Annales médico-psychologiques est remplie de faits auxquels s'appliquent mes remarques.
L'isolement a apporté une certaine modification dans les instincts de B... — 11 est devenu soumis, plus travailleur et on a même pu le façonner à un état industriel. — Le travail le distrait de ses idées prédominantes et l'empêche de se fixer sur ses pensées perverses au point d'arriver à l'irrésistibilité. — On a donc considérablement mitigé le danger offert par le malade qu'on a rendu utile, ce qui est énorme dans un endroit où existe la vie commune.