‹ L'aliéné devant lui-même, l'appréciation légale, la législation, les systèmes, la société et la familleChapitre 70 sur 100 · OBSERVATION XVIII · texte numérisé non relu

OBSERVATION XVIII

Idiotie. — Idiot vaquant en liberté. — Impossibilité de se pro léger lui-même. — Traitements barbares exercés. — Nécessité en certains cas de placement direct par le maire. — Traitements inintelligents, trop coercitifs à l'extérieur, ou dans 1rs dépôts temporaires.

Je lis dans le journal de... : » Trois individus de W... vont prochainement passer devant le tribunal correctionnel pour un fait qui est peut-être sans exemple dans les Annales de la bêtise cruelle. — Ils façonnaient du bois dans une forêt sous la surveillance d'un garde forestier. Un pauvre idiot s'était égaré dans ces parages et les regardait faire. Tout à coup il leur passa par la tête une idée de Caraïbe; ils mirent l'idiot à l'état de nature et le tinrent suspendu sur les flammes d'un feu clair et vif allumé à cet effet. — Pendant qu'ils le flambaient, les contorsions et les cris déchirants du malheureux excitaient au plus haut point la gaieté du garde forestier. Quand le corps de l'idiot fut suffisamment rubéfié, les chauffeurs le lâchèrent et l'infortunée victime de ce traitement barbare resta longtemps alitée. — Le garde-forestier a été préalablement destitué

Remarques. — Voilà, si je ne m'abuse, un flagrant exemple de perversité mis en regard de la perversion intellectuelle et morale qui empêche un individu de pouvoir se donner à lui-même une protection efficace. — Assurément, l'idiot ne pouvait pas résister comme aurait pu le faire

une personne raisonnable; le crime de ses tourmenteurs, si toutefois la comparaison est possible, n'en est que plus pitoyable. — Si ce malheureux avait été séquestré, il aurait eu droit à des égards soutenus au lieu d'être exposé, dans son village, à la brutalité d'hommes pervers.

— Peut -on ici, sans léser le philanthropisme , porter atteinte à la liberté individuelle? La réponse n'est pas douteuse. — Or, voici ce qui se sera passé : la famille de l'idiot ne lui portant aucune sollicitude l'aura sans cesse abandonné aux dangers de la vie errante, ne lui donnant qu'une maigre pitance et le faisant coucher dans quelque misérable coin. — Peut-être a-t-elle pensé à le faire interner; mais, si elle peut payer un prix de journée, elle ne le fera pas à moins d'y être forcée par les circonstances.

— De son côté, la commune, dans le cas d'impossibilité de la part de la famille, attendra jusqu'au dernier moment pour provoquer un placement.

Dans un cas comme celui dont je parle, une séquestration faite d'urgence par un maire, à charge d'en référer au Préfet, me semblerait indiquée. — Dans beaucoup de circonstances, je verrais avec plaisir les maires profiter de leur droit. Je crois qu'à tous égards il y aurait avantage.

Sans doute la législation a mis un terme aux négligences impardonnables, aux barbaries...., etc., résultant de la présence d'idiots, d'imbéciles... qui séjournent à l'extérieur et ne peuvent compter que sur une dégradation plus profonde de leur être. — Mais, on rencontre encore de

ces formes vésaniques sur lesquelles l'attention des autorités communales devrait se fixer selon l'esprit d'une loi qui a été un véritable progrès social. — Je veux bien que parfois il y ait immunité de danger de la part de l'individu ; nonobstant, quand les familles le peuvent et qu'elles ne veulent pas exercer de sollicitude, la plus grande sévérité doit s'exercer comme pression vis-à-vis d'elles. — Quand ces familles sont dans la misère, la question à trancher ne peut-être douteuse. — Dans un cas comme dans l'autre, soit défaut de sollicitude, soit misère, l'individu non surveillé devient une cause de nocuité quelconque et a droit au bénéfice de la sauvegarde légale.

11 n'est pas du reste que les imbéciles ou idiots envers lesquels l'inintelligence se fait sentir. — Beaucoup d'aliénés reçoivent de très-mauvais soins à l'extérieur. On peut en juger — et je dois appeler l'attention — sur les malades amenés chaque année dans les asiles et qui s'y présentent dépourvus de vêtements , dans un grand état d'émaciation et souvent couvert d'entraves de diverse nature que je me garderai bien d'énumérer. C'est un spectacle véritablement honteux qu'offrent quelques familles.

Pour ce qui est des dépôts temporaires, j'ai été à même de voir l'ignorance dans les soins à donner. Plusieurs fois je me suis donné la curiosité d'accompagner des infirmiers requis pour aller chercher de ces malades placés en déversoir, et, chaque fois, je les ai trouvés fortement camisoles et offrant une incoercibiiité nécessitant absolument l'usage perpétuel, disait-on, de moyens

contentifs ; chaque fois , j'ai fait défaire les objets de contension et je n'ai pas eu à m'en repentir. — Sans doute, le restraint ne peut se supprimer, mais il demande une opportune application, et il ne faut pas /en servir par un esprit de préconception reposant sur l'ignorance' ou bien parce qu'on se veut mettre à l'aise vis-à-vis de la vigilance à dispenser.

Je tiens à placer une dernière réflexion, à propos du fait barbare que j'ai rapporté. — 11 faut, en tout temps, se garer contre la prétendue naïveté du village et le primitisme affectif du paysan. — Chacun connaît ses grosses plaisanteries qui sont souvent indignes. — Le paysan est souverainement égoïste et ne prend en pitié que ses terres ou sa bourse. — Essayez donc de placer les aliénés chez lui, et vous verrez où vous conduiront vos utopies soi-disant charitables !

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