OBSERVATION XXIII
Lypêmanie. — Idées de persécution. — Hallucinations amenant des déterminations homicides. — Accidents de fureur. — Expertise médico-légale. — Rémiltence. — Comparution en cour d'assises. — Condamnation.
Le nommé G... est amené à l'asile de... sous la conduite de la gendarmerie. — Il est mis en observation par le parquet. — Cet
homme a donné un coup de couteau à une jeune fille qui voulait s'interposer quand il se précipitait sur sa mère pour la tuer.
Au moment de l'entrée, il est dans un état de calme et de lucidité qui lui permettent de répondre clairement aux questions qui lui sont adressées. — Cet homme rend exactement compte des mobiles qui l'ont porté à commettre l'action coupable pour laquelle il est séquestré, et dont il ne se repent nullement, ditil; au contraire, il est tout prêt à recommencer aussitôt que les circonstances lui permettraient de le faire. — Ainsi, il a juré une haine éternelle à sa mère et à tous les membres de sa famille, qu'il tuera à la première occasion qui lui sera offerte. — Cette exaspération, cette exagération dans la haine, que rien de sérieux ne semble motiver, paraissant véritablement maladive, on incline fortement à admettre que cet individu est réellement atteint d'aliénation mentale , caractérisée par un délire partiel lypémaniaque, d'autant plus qu'il ressort évidemment de la conversation qu'il a été en proie, à une époque plus éloignée, à des hallucinations de la vue et de l'ouïe, dont il rend très-nettement compte.
Le diagnostic s'est confirmé. Après un calme de peu de durée, où la lypémanie était évidente et où on pouvait voir de la dissimulation — chose plus commune qu'on ne croit chez les aliénés — G... présente des accidents répétés de fureur que rien ne peut apaiser. Lorsqu'on lui parle de la tentative d'assassinat sur sa mère et de coups de couteau portés à une jeune fille assez courageuse pour s'interposer, lorsqu'on lui parle de la gravité de son affaire, de l'odieux de sa conduite et des conséquences qui, en justice, peuvent en être la suite, il ne veut rien entendre; si on lui fait observer combien il est triste de le voir persévérer dans ses mauvais penchants , on devient alors son ennemi ; il se redresse comme une bète fauve; ses yeux regardent avec une expression de méchanceté avide , sauvage et même féroce ; la menace survient, menace vengeresse, qu'il exécuterait, dit-il,
d'une manière terrible s'il le pouvait. — Les sentiments affectifs sont nuls chez lui; sa famille est l'objet de sa haine la plus violente, sans qu'il y ait, pour cela, le plus léger motif autre que celui provenant d'un bouleversement d'esprit qui reconnaît pour point de départ des hallucinations. — Sa mère, dit-il, lui mettait continuellement les choses les plus sales dans ses aliments. Quand on le prie de préciser, il s'emporte , et l'on devient son bourreau comme sa mère et ses parents l'ont été. — Depuis qu'il est à l'asile, bien qu'il ait une nourriture bonne et substantielle, la même que celle des autres malades, qui ne se plaignent pas, on continue à empester ses aliments, et cela — dit-il— spécialement pour le tourmenter. Veut-on essayer de lui démontrer - le plus amicalement possible — qu'il se trompe , on revoit alors comme une bête fauve , qui ne demanderait pas mieux que de se jeter sur vous s'il n'était retenu par des gardiens.—Il n'est pas jusqu'au tabac, qu'on lui donne en paquets de la régie — et tel qu'il est cacheté — qu'il ne trouve empesté d'ordures , et il entre dans une fureur intense. Il constate aussi des saletés qu'on a mis dans l'air ambiant.
On a essayé plusieurs fois de le faire travailler et de" lui donner la vie en commun. Il veut rester en cellule, où il se complaît mieux pour songer seul à ce que lui dictent ses perversions sensorielles. — La douceur la plus grande est déployée à son égard ; on va même jusqu'à lui permettre de rester couché toute la journée , si cela lui plaît. — Lui fait-on remarquer que, bien que ce soit malheureux pour lui d'être ainsi séquestré, ce serait horrible d'aller aux galères, et qu'une condamnation entraînerait le déshonneur sur sa famille, cette idée n'arrive pas jusqu'à lui ; son cerveau n'est plus que le miroir de sensations perverses. — Les avis les meilleurs ne prévalent pas ; il les écoute un instant, en silence; puis, la fureur éclate, la figure devient vultueuse, les veines du cou se gorgent, et on se voit forcé de le quitter pour que le silence le rende plus calme.
Pendant trois mois d'observation , le même état est constaté. En résumé, G... était atteint de lypémanie, reconnaissant pour point de départ des hallucinations. — Le délire amène la fureur et des tendances homicides.
Remarques. — L'expertise faile, G... fut remis entre les mains du Parquet. — Ici se passe quelque chose qui n'arrive que bien rarement et qui fut une coïncidence des plus malheureuses. — A peine G... avait-il franchi les murs de l'asile qu'une brusque rémittence eut lieu; et, ce fait est l'analogue de celui qui se produit quelquefois chez un aliéné guéri qui, au sortir des murs de l'établissement, est de nouveau subjugué subitement par la folie. — Cette rémittence se maintint en prison et aux débals des assises; mais, pour un spécialiste bien habitué, l'expression de la physionomie de l'individu révélait une concentration mentale de mauvaise nature, de la dissimulation en même temps, un état raisonnant larvé. — Quoi qu'il en soit, il
y eut netteté de réponses — Mais aussi, on penchait
vers un moyen terme et, malgré mon grand désir de donner mes appréciations, je dois les garder et ne puis dire qu'une chose c'est que la question de coups et blessures fut subsidiairement posée. — Réponse négative du jury sur les premières questions; affirmative sur la dernière, et condamnation. — L'attermoiement était-il admissible? Je n'ai rien à répondre : Res judicata pro veritate habelur.
Mais , pourquoi employer de si longues heures des experts et les écouler si peu? — On me répondra :
vous êtes experts, on vous écoute et on juge d'après
cela. — Je répondrai : je le sais bien....; puis je me
tais. — Cependant, puisque d'abord, sans avoir consulté personne, le parquet doute; pourquoi, une fois renseigné, ne tient-il plus compte de Ver al hic locus?