OBSERVATION XXV
Folie religieuse. — Excès mystiques amenant un nervosisme poussé au délire. — Hallucinations. — Idées de suicide pour plaire à Dieu et sauver son âme. — Tendances homicides pour sauver ses semblables. — Bénéfice de l'isolement. — Grande amélioration.
La nommée D... entre à l'asile de... en... — Cette fille, naturellement impressionnable, a été confiée de bonne heure à des religieuses qui, en fait de religion, ne surent pas suffisamment la guider et rélevèrent dans des principes trop austères. — Elle fut très-vivement frappée des redoutables vérités du dogme catholique. — Revenue chez son père à l'âge de quinze ans, elle montra le plus profond dédain pour les travaux de la campagne auxquels on voulait l'occuper. — A. son sens, ce n'était pas la chose importante. Prier, faire des pèlerinages, voilà ce qui lui semblait digne d'occuper sa vie; des scrupules excessifs se glissèrent dans son âme; elle s'imaginait sans cesse avoir fait du mal à Dieu , et, pour l'expier, fit plusieurs tentatives de suicide.
On fut forcé de l'interner. — Elle fait un séjour d'un an , et sort dans un grand état d'amélioration, inoffensive pour elle-même et pour les autres.
Six mois après, elle se dégoûta du travail , devint triste , taciturne, concentrée, et reprit avec la plus grande ardeur ses exercices religieux; elle disparaissait soudain et s'en allait sans ressources en pèlerinage; deux fois, elle a essayé de s'ûter la vie, d'abord avec un rasoir, qu'on put lui arracher des mains, puis en se jetant dans un ruisseau qui présentait heureusement peu de profondeur. — Elle offre des hallucinations de la vue et de l'ouïe;>elle voit et entend souvent la Sainte Vierge, avec qui elle converse; il faut la contraindre pour qu'elle prenne les aliments nécessaires à sa subsistance.
A l'asile, elle se concentre dans une mélancolie extrême; elle est d'abord rebelle à toute direction, incapable de travailler. Toujours pleine de l'idée d'avoir fait du mal à Dieu, elle cherche à s'en punir en se frappant la tête contre les murs..., à terre... — Elle épie toutes les occasions de pouvoir échapper à la surveillance , afin de se donner la mort ; elle est couverte de meurtrissures qu'elle s'est faites; elle refuse toute nourriture, et on est forcément obligé d'employer le catéthérisme œsophagien pour qu'elle ne succombe pas d'inanition. — Quelles que soient les représentations, les conseils qu'on lui donne, elle se renferme dans un mutisme complet. — Trois mois après son entrée , on s'aperçut que la fille D... avait non-seulement des idées de suicide, mais encore des penchants à l'homicide; elle saisit violemment les malades à la gorge , et, sans le secours des gardiennes , elle en étranglerait. Cette tendance était presque continuelle, et, pour un instant, on se vit forcé de la camisoler constamment. — Ne pouvant plus saisir à la gorge les femmes qui l'entouraient , elle les mordait avec fureur; lui demandait-on pourquoi elle agissait ainsi, c'est parce que, disait-elle, il était nécessaire qu'elle les fit mourir pour gagner le salut éternel.
La fille D... est restée longtemps dans la même situation, ayant les mêmes desseins de mort contre elle-même et ceux qui l'entouraient. — Sa santé physique s'affaiblissait ; les règles avaient disparu sans qu'on puisse les rappeler; on désespérait de la guérison. — Peu à peu , cependant , la malade cessa d'être aussi concentrée; les sentiments affectifs se réveillèrent; elle demandait des nouvelles de ses parents; on put la distraire en l'employant alternativement à la couture et à des travaux de jardinage — Elle commença à reconnaître la fausseté de ses conceptions , ne sembla plus avoir d'idées de suicide. — Sa constitution physique s'améliora, procédant concurremment avec l'état mental.
Remarques. — Après un mauvais pronostic on a pu constater une heureuse amélioration, et telle que la guérison apparaîtra. — La valeur de l'internement et de son profit ne peut se contester ici. — Comme il y a eu des tendances homicides bien accusées et que le caractère de cette folie religieuse est fort redoutable, il n'y aura lieu de rendre la malade à la liberté qu'après l'avoir tenue longtemps en observation. — Que si elle rentrait dans sa famille, il serait urgent, dans le cas où de nouveaux scrupules se présenteraient, qu'elle fût interné immédiatement pour éviter la perpétration d'un crime ; l'autorité communale devrait constamment être édifiée sur son compte.
A propos du temps qu'on doit mettre à observer les malades avant de provoquer leur sortie, on ne peut établir des règles fixes. — S'il est des individus améliorés ou guéris qu'on peut renvoyer aisément de suite, le plus souvent il faut attendre et la durée du laps d'observation
découle de l'idyosyncrastie de la personne, de la nature du délire avec les conditions variées de danger qui en ressortent, et du milieu extérieur où le malade va se trouver.