OBSERVATION XXVI
Faiblesse intellectuelle. — Bonne nature , à condition d'être dirigée. — Manque total de jugement. — Vol. — Condamnation.
R... est une pauvre fille de dix-huit ans, fort déshéritée de la nature; elle est petite, un peu hoiteuse, un peu contournée; son intelligence n'est pas plus droite ; à peine sait-elle distinguer le tien d'avec le mien. — Mais , telle qu'elle est, on ne dira pas qu'elle a le vice d'ingratitude, et on va voir qu'elle pousse la reconnaissance au delà de l'héroïsme. Elle était servante chez une directrice des postes de la banlieue de Paris ; par deux foiselle a dérobé à sa maîtresse des sommes relativement importantes. A raison de ces faits , elle comparait devant le tribunal correctionnel.
La maîtresse est appelée à la barre et dépose : « Le tribunal a
■ pu remarquer que cette pauvre fille est faible d'esprit. C'est
■ parce qu'elle m'avait inspiré une vive pitié et que tout le » monde la repoussait, que je l'ai prise à mon service, et, sous » beaucoup de rapports, je n'ai pas eu à m'en repentir. Elle est » laborieuse , do bonne conduite , obéissante , épiant toutes les » occasions de faire plaisir, et très sensible aux reproches qu'elle » donne fort rarement l'occasion de lui adresser. Ce n'est pas » moi qui me suis aperçue qu'à différentes fois elle m'avait sous- • trait diverses sommes; c'est une jeune fille qui me remplace
• dans la direction de mon bureau et à qui R... avait dérobé » également une somme de 50 francs, qui m'en a instruite et
• qui a fait la plainte chez le commissaire de police. Quant à » moi, je n'aurais rien dit, persuadée que je suis que la pauvre » idiote n'a pas la conscience de ce qu'elle fait. » il. le Président. Quel est le montant des sommes qu'elle vous a soustraites? — Le témoin. J'eslime que le tout peut s'élever à 300 francs. — il. le Président. Savez-vous l'emploi qu'elle a fait de sommes si considérables, eu égard à sa position? — Le témoin. Oui, Monsieur ; elle nous l'a dit et nous en avons eu la preuve ; ■ l'emploi qu'elle a fait de cet argent prouve évidemment ce que j'ai dit, c'est-à-dire qu'elle n'a pas conscience de sa mauvaise action. La majeure partie de cette somme, elle l'a envoyée au curé de son village, en reconnaissance, a-t-elle dit, des soins qu'il avait pris d'elle pour lui faire faire sa première communion. — Toujours guidée par le même motif, elle avait commandé, chez une fruitière, pour 95 francs de fruits, de volaille, de gibier, qu'elle destinait en présents à diverses personnes de qui elle disait avoir reçu des témoignages d'amitié.
Le tribunal, sur les conclusions conformes du ministère public, et usant d'indulgence, l'a condamnée à deux mois de prison.
Remarques. — R... était évidemment une imbécile et irresponsable. Elle est encore un exemple du manque de charité qu'a le public envers les aliénés; ils sont repoussés de partout. — Elle a nonobstant pu trouver une personne de cœur qui lui a témoigné une bienveillance d'autant plus grande qu'elle l'a vue plus longtemps un objet de répulsion. — Malgré toute son attention et toute sa bienveillance, la maîtresse de R... n'a pu arrêter certains
écarts d'actes de cette malheureuse fille qui ne péchait que par un défaut de libre-arbitre ; elle est la première à reconnaître que cette imbécile n'a pas la conscience de ce qu'elle fait et à réclamer un peu de longanimité à son égard. — On est heureux de trouver des personnes d'un jugement droit et d'un cœur aussi bon que celui de la directrice des postes dont il est ici question, et un juste tribut d'éloges doit lui être sincèrement accordé.
Je trouve au moins bizarre que le tribunal correctionnel ait condamné à deux mois de prison une accusée dont il ne pouvait s'empêcher de reconnaître l'absence de liberté dans la volonté. 11 a usé d'indulgence, en agissant ainsi; je ne puis m'empècher de le croire; mais, -n'y a-t-il dans la loi une ressource quelconque qui permette aux juges d'user d'un pouvoir discrétionnaire pour interner dans un asile ?
Cette jeune fille est condamnée à la prison. Or, en sortant, que fera-t-elle? N'ayant pas de refuge, pas de famille qui s'occupe d'elle, ne pouvant se diriger ellemême raisonnablement, repoussée de tout le monde surtout depuis qu'elle aura fait de la prison, elle vagabondera. — La condamnera-t-on de nouveau? Et, dans ce dernier cas, où sera l'avance pour la personne et la société ?
L'asile finira par devenir une utilité formelle. — On finira par où on aurait dû commencer.