‹ L'aliéné devant lui-même, l'appréciation légale, la législation, les systèmes, la société et la familleChapitre 81 sur 100 · OBSERVATION XXX · texte numérisé non relu

OBSERVATION XXX

Lypémanie chronique. — Idées invétérées de suicide. — Incoercibililé de la volonté. — Résistance invincible. — Dépression. — Démence. — Fndispensabilité d'isolement. -- Pas de relations de famille.

La nommée J... entre à l'asile de... — Trouble lypémaniaque assez profond; affectivité pervertie; idées de suicide. — Elle reste pendant six mois dans un grand état de prostration; puis, l'intelligence, la sensibilité se réveillent; on en profite pour la faire s'occuper au grand air. — Elle s'évade , et sa famille la garde. — Soustraite trop hâtivement à l'isolement, elle reste peu de temps dans un état satisfaisant; elle était triste, morose, concentrée, refusait de manger, de travailler; on fixait difficilement son attention. Elle montra bientôt des tendances au suicide: un jour, elle se jeta par une croisée et ne se fit heureusement ,pas de mal ; une autre fois , elle se fit une profonde entaille au bras avec un canif; elle chercha à se noyer.

Séquestrée de nouveau , l'isolement parut encore quelque temps lui être favorable; le travail était salutaire et semblait faire diversion aux idées délirantes. — Elle ne se montrait pas dangereuse; on pouvait croire, néanmoins, que, vu l'état de trouble lypémaniaque, la malade serait à craindre au dehors et compromettrait, par des actes répréhensibles , la sûreté publique; on remarquait, en effet, de l'entraînement aveugle.

Pendant plusieurs mois, elle ne donna aucune preuve d'idées de suicide. — Elle paraissait raisonner assez nettement, et la surveillance fut un peu moins stricte ; mal en prit , car, trom-

pant un jour une confiance qui semblait indiquée, elle passa la tête à traders le grillage qui entourait un poêle et l'enfonça dans le foyer; elle s'arc-boutait fortement pour qu'on ne la retirât pas de cette position. On y parvint enfin ; mais les brûlures furent larges et profondes à toute la tête, et elles s'étendaient sur le dos; elles furent très-longues à guérir; la partie antérieure du frontal et une partie de l'occipital étaient dénudées et se nécrosèrent. La malade, toutes les fois qu'on la pansait, exigeait l'emploi de quatre ou cinq filles de service, tant était profondément enraciné chez elle le désir de mourir, qui lui faisait montrer cette résistance aux soins donnés. — Malgré une brûlure si intense , les symptômes généraux ne présentèrent rien d'alarmant; la santé générale et locale se rétablit peu à peu. — On avait pensé, un instant, qu'un accident aussi grave pourrait peut-être juger la folie; il n'en fut rien. — La fille J... est devenue molle, apathique, déprimée, ayant perdu la mémoire et toute sensibilité affective; ses instincts se sont pervertis; elle gâte quelquefois. — Elle n'a plus conservé de déterminations suicides; mais, sournoise, méchante, violente, elle a besoin d'un maintien vigilant.

Remarques. — Il est évident que le calme et la docilité dont avait fait preuve l'aliénée pendant son premier séjour étaient reflet de cette grande dissimulation qu'on rencontre souvent chez les fous et qui peut en imposer ; on s'en méfiait, et le père qui tenait absolument à garder sa fille fut averti ; d'un autre côté, en supposant — chose qui pouvait être — que de l'amélioration se fit sentir, il était nécessaire que l'isolement eût une prolongation soumise au creuset d'un examen des plus attentifs ; la guérison ne pouvait se parfaire qu'à cette condition ; sa famille fut encore prévenue, mais on passa outre.

Le séjour dans la maison paternelle fut de peu de durée et le délire réapparut dans toute sa violence accompagné de déterminations funestes marquées au coin d'une volonté irrésistible. — Le second internement sembla tout d'abord offrir des espérances favorables, et la dissimulation de l'aliénée fut plus tard dirigée avec assez d'habileté pour tromper en partie. — La tentative de suicide que j'ai rapportée témoigne jusqu'à quel degré de persistance inouie monte la volonté d'un fou; on le constate encore ici comme dans une de nos précédentes observations; on comprend à peine comment la sensation douloureusement épouvantable qu'elle a dû éprouver en se plongeant la tète dans un foyer ardent n'a pu réagir sur l'instinctivité et engager la malade à retirer sa tète ; le délire a été assez puissant pour dominer toute la scène. — L'incoercibilité et la violente résistance devant tout pansement montrent assez quelle peine donnent certains aliénés à ceux qui les soignent et combien il faut être animé d'un charitable courage pour mener à bonne fin une mission difficile.

Sans l'isolement et ses bénéfices, il y aurait longtemps que la malade serait morte après avoir très-probablement causé de graves inconvénients dans sa commune. — Si on n'a pu obtenir de guérison, on a prolongé l'existence; sans doute, cette existence est triste; mais, c'est toujours la vie d'un de ses semblables à laquelle la protection de l'asile a été profitable.

La famille n'avait retiré la malade que pour se dégrever de la solde mensuelle. — Elle parvint à son but. Depuis

le premier jour du second internement, elle n'a plus donné signe de vie.

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