OBSERVATION XXXIX
Hypocondrie. — Névropathie protéiforme. — Idées de suicide. ■-■ Hallucinations. — Altération mentale avec conscience. — Hallucinations plus intenses. — Epilepsie. — Oblusion. — Relations très-éloignées de famille.
Le nommé S... entre à l'asile de..., en... — Il est le type de cette névropathie protéiforme qui a son point de départ dans l'élément hypocondriaque et se traduit par l'élément douloureux jusqu'à production non-seulement d'idées bizarres, mais d'actes dangereux pour l'individu, tels que le suicide... — En voyant cet homme, de petite taille, à la figure empreinte d'une anxiété extrême, aux sourcils contractés, on a de suite l'idée d'une organisation depuis longtemps souffrante. — Et, en effet, S... a eu plusieurs maladies, mais peu graves. Elles l'ont profondément affecté et ont amené une dépression mentale qui a produit un bouleversement total dans son caractère, ses habitudes et ses rapports sociaux. Des livres de médecine qu'il lisait ardemment, ou plutôt qu'il dévorait, ont achevé de le rendre hypocondriaque et le système nerveux en a éprouvé une atteinte qui s'est traduite par des accidents protéiformes souvent répétés. Le sommeil a été gravement lésé, les digestions sont devenues rares et pénibles ; une albuminurie s'est dévoilée. — Après avoir fait à l'asile un premier séjour de six mois qui fut trèsprofitable, S... reprit ses anciennes occupations. Mais, au bout d'un an, l'hypocondrie avec conceptions de persécution se manifestèrent. L'état mental fut supporté assez paisiblement pendant quelque temps lorsque, les chimères et hallucinations
diverses redoublant d'intensité, S... vint de lui-même se replacer à l'asile. — Il parle bien, offre beaucoup de formes et de politesse; il raconte avec la plus grande netteté les hallucinations bizarres et les souffrances qu'il endure ; il fait avec une réelle sincérité l'histoire de sa vie. Les persécutions, corollaire d'hallucinations qu'il a éprouvées depuis six mois, surtout, l'ont totalement abattu. — b La voix infernale qui me parlait, nous dit-il, mo » répétait sans cesse que je mourrais, que ma femme m'était « infidèle, qu'elle cherchait à se débarrasser de moi pour monter » une maison publique à...; que mes parents étaient des coquins » qui m'en voulaient, que je devrais me tuer...; je savais bien « que cette voix n'était que le résultat de ma maladie, et cepen- 11 dant j'étais tellement tourmenté, que, dans la crainte d'un » malheur possible, j'éloignais de ma maison mon fusil et tous .'. les instruments avec lesquels j'aurais pu faire du mal ou » attentera mes jours, car mes idées de suicide étaient quel- » quefois invincibles. Je résistais cependant, mais aujourd'hui « j'ai tellement souffert que si on m'avait donné mille francs « pour ne venir ici que demain, je n'aurais pas voulu , car un » malheur serait arrivé et je me serais tué aujourd'hui même. »
— Interrogé sur son état d'hypocondrie, S... nous affirme ne point avoir de mal , malgré ce que raconte la voix infernale : Tu es pourri , lu es scrofuleux, lu es..., etc., paroles qu'il sait imaginaires et dont la cause n'existe que dans son cerveau malade.
— L'hypocondrie ne se révèle donc pas dès le moment; mais, l'état hallucinatoire est parfaitement constaté, et, au moment même où on lui parle, S... entend une voix ayant un timbre masculin lui dire les plus grosses injures. — A peine S... a-t-il séjourné deux jours à l'asile, que les hallucinations ont offert moins d'intensité; mais, en raison inverse, l'état hypocondriaque se révèle pleinement. C'était à la tête, à h poitrine..., etc., qu'il disait souffrir. — Depuis lors, les hallucinations suivirent une marche variable, et l'hypocondrie domine toute la
scène. — On essaya le travail, les distractions, les promenades, etc., on ne put parvenir à restreindre les chimères imaginatives ; mais les attentions multipliées, les soins dispensés au gré des désirs détruisirent les tendances suicides. — S..., nous l'avons dit, avait eu antérieurement des accidents nerveux protéiformes. Un jour, une congestion épileptiforme vint le surprendre, qui laissa à sa suite des accès franchement épileptiques L'obtusion mentale fut la conséquence, et S..., aujourd'hui, vit automatiquement.
Remarques. — On ne peut se défendre d'une grande peine en face des souffrances que nous avons rapportées et qui ont excité le plus vif intérêt. — 11 est extrêmement rare de trouver la conscience si formellement accusée à côté d'hallucinations d'une profonde intensité et d'une nature si dangereuse. On assiste ici à une scène des plus remarquables, celle de la lutte entre la raison et le libre arbitre. Les deux termes vouloir et pouvoir sont nettement en présence. — Le malade, subjugué par les tourments dont il connaît pourtant l'origine, voudrait leur résister et il fait tous ses efforts ; il sent que des déterminations homicides et suicides vont se présenter; il les repousse avec horreur. Pendant quelque temps, il veut et peut tout à la fois dominer l'impulsion; puis, s'il veut encore, il ne peut plus; c'est alors que, de lui-même, parce qu'il a déjà éprouvé le bénéfice de l'asile, il y rentre; et dit-il, il était temps qu'il se plaçât sous une direction étrangère.
Il n'est pas fréquent de voir des personnes se constituer
elles-mêmes en internement; cela, toutefois, se laisse encore remarquer et donne une preuve toute naturelle et instinctive des éléments salutaires de l'Assistance spéciale. — Mais, il arrive souvent que des aliénés savent trèsbien où on les conduit et ne font aucune opposition quand, parfois, celle-ci leur serait aisée.
L'organisme profondément altéré par une névropathie protéiforme n'a point permis une amélioration. — La névrose s'est encore doublée d'épilepsie, et l'obtusion mentale n'a fait depuis que s'aggraver. Celte existence a donc besoin d'une protection continue qui ne se peut puiser que dans les leçons de l'expérience.
Pendant les premiers mois de son séjour, le malade fut visité par sa famille. — Depuis cinq ans, celle-ci l'a complètement délaissé, et les motifs ne peuvent se dire.