RAPPORT MEDICO-ADMINISTRATIF
Dypsomanie. — Surveillance prêcaulionnelle à exercer.
Le nommé F... entre à l'asile de..., en... — Il était atteint de dypsomanie avec fureur. — Quinze jours après, il se trouvait dans un état de lucidité et de calme parfait; mais, comme il avait été antérieurement très-excité, qu'il présentait des rémittences et que les faits motivant son internement étaient des
plus graves, l'autorité administrative voulut, concernant le susnommé, un rapport détaillé :
F... entra à l'asile, pour la première fois, en..., et fut inscrit sous le n° matricule... — Le placement fut volontaire. L'entrée du malade fut motivée par de la manie avec accès fréquents d'agitation et hallucinations do l'ouïe provoqués par l'abus presque continuel des boissons alcooliques. — Le médecin en chef de l'établissement confirma la vérité des phénomènes produits par l'alcoolisme; il déclarait en outre que les conditions intellectuelles étaient assez bien conservées pour que le malade pût apprécier sa situation et demander lui-même une maintenue pendant quelque temps, maintenue dont il sentait le besoin. — Un mois plus tard, le même médecin rendait un certificat ainsi conçu : « F... a été placé ici dans des conditions exceptionnelles. Poussé d'une manière funeste à la boisson, il en était arrivé à être dominé par sa passion et à être sous l'empire absolu de tendances qui obscurcissaient sa raison et détruisaient sa santé. Il le sentait bien lui-même, et c'est pour cela qu'il demanda à être placé à l'asile. Si l'on ajoute à ces circonstances qu'il avait conçu un chagrin profond par suite de démêlés d'intérêt avec les parents de sa femme et que, pour se consoler, il se jetait plus ôperduement dans la boisson, on aura une idée de l'ensemble de sa position. Aujourd'hui,' il sent mieux que jamais à quoi il est exposé en se, laissant aller à ses tendances, et tout fait espérer que le temps que F... a passé à l'asile suffira pour consolider son avenir. » — En conséquence, F... sortit. — On n'entendit plus parler de lui pendant neuf ans et demi, époque à laquelle il rentra en vertu d'un placement officiel motivé par des hallucinations très-dangereuses et des violences regrettables. — Très-excité d'abord, il est calme au bout de quinze jours. — Soumis à un examen attentif et prolongé, voici la situation intellectuelle et morale, qu'il présente
Il y a chez F... un peu de diminution dans l'énergie et l'acti-
vite intellectuelles; les perceptions, sans être aliénées, sont ■fugaces et l'individu, s'arrêtent peu dessus, ne les soumet pas au creuset d'un jugement exact; souvent même, il les laisse partir sans y fixer son attention. — Toutes les fois qu'on l'interroge, on ne voit pas de lenteur dans ses idées, qui n'ont subi aucune dissociation. — Le principal caractère de F... est la dissimulation. Il comprend très-bien tout ce qu'on lui dit, mais il se réserve de raisonner seul ensuite. — Une seule cbose le préoccupe, au commencement de l'examen auquel il est soumis: sortir de la position où il se trouve. Dès-lors, il croit qu'en cherchant à celer de toute façon les divers points de sa vie, il trompera son interrogateur, fera reposer l'opinion de calomnie sur les personnes qui auront demandé son placement, fixera l'intérêt sur son individualité et obtiendra sa sortie. Il raisonne faux, et peut raisonner bien; ses idées sont bien liées.
F... a épousé une femme des plus convenables, d'une intelligence plus qu'ordinaire et dont la vie conjugale, maternelle et sociale est irréprochable sous tous les rapports. Cette dame a subi pendant longtemps avec calme et avec une résignation extrême les débordements de son mari. Celui-ci n'a jamais pu, ou plutôt n'a jamais voulu se rendre compte de la mansuétude et de la longanimité de sa femme. Par sa conduite honteuse, comme époux et père , il a fini par briser son affection et par la réduire à demander un second internement. — Très-peu de temps après son entrée à l'asile, F... a recommencé à comprendre, comme neuf ans auparavant, qu'il est des existences tellement impossibles, tellement offensives envers la société, que celle-ci doit s'armer de ses droits. Il apprécie cela; toutefois, il ne l'avoue que passagèrement, et avec restrictions nombreuses sur son honorabilité, ses bons sentiments, son habileté comme ouvrier professionnel, etc. Il voudrait donner le change, et, bien qu'on lui cite des faits accablants à sa charge , qui auraient pu le conduire devant la justice, qu'on cherche à démontrer le côté
favorable pour lui de la franchise sincère, il se renferme dans une résistance passive et recule sans cesse devant l'aveu. — Ce n'est pas la honte., qui le fait taire, c'est toujours cette erreur de jugement qui le porte à croire qu'on finira par prendre parti pour lui et à révoquer en doute les articulations de la voix commune. — Sa conduite à l'asile est en rapport avec ses pensées et son langage. Il est d'une docilité exemplaire , prêt à tout faire, allant au devant des désirs, excellent ouvrier, et montrant nettement qu'il pourrait gagner au dehors sa vie et celle de sa famille. Il voudrait prouver qu'on a eu tort d'en arriver avec lui à des mesures rigoureuses, et le fait est que, s'il avait toujours été aussi laborieux et régulier, il aurait pu faire le bonheur des siens. — Quand on s'étonne de voir un homme habile et ponctuel au travail s'être adonné à une boisson démesurée qui occasionnait la perversion morale avec entraînement insolite dans les actes, quand on lui cite la textualité des faits incriminés, il répond qu'il buvait peu et qu'on le calomnie. Toutefois, en insistant , il avoue s'être trouvé en différentes circonstances dans un état d'ivresse , mais il refuse formellement un acquiescement aux faits qu'on lui reproche. Il promet de ne plus s'enivrer, rejette sur la société et ses camarades le vice de toute sa vie et assure que désormais on trouvera en lui un homme rangé.
On voit — car un isolement de deux mois a calmé les incitations — que la raison a fait apprécier à F... les mauvais éléments de son existence. Nonobstant, l'examen attentif de sa physionomie, l'analyse de toutes ses réponses entrecoupées et dont la pensée est dissimulée, font évidemment remarquer que son seul but, par quelques aveux, est de provoquer la sortie. Or, on ne peut fonder aucune, confiance sur la sincérité de sa vie future convenable, et cela, d'autant plus que c'est une idée individuelle seulement qui le domine et que ses sentiments affectifs à l'égard de sa femme sont fort maigres, en même temps que son amour paternel ne semble pas éveillé par les excitations
qu'on cherche à soulever en lui. — Je ne crois apercevoir chez F... que le sentiment de la personnalité, que le désir — fort compréhensible, du reste— de liberté. — Cette liberté sera-t-elle chez lui réglementée par une activité volontaire et libre? Oui, s'il ne boit pas; mais il ne peut y avoir que probabilité dans l'exécution des bonnes intentions qu'on lui fait développer; il n'y aura jamais certitude. Une fois rendu à la vie privée, il est à craindre que F... ne se maintienne que quelque temps dans de bonnes conditions, et cela, par peur de revenir à l'asile. — Il y a eu chez lui intoxication alcoolique, et, bien qu'il y ait amélioration , on peut croire que l'organisme nerveux a subi une modalité telle que, malgré le calme larvé d'à présent, les impulsions réapparaîtront avec épiphénomùnes des mêmes actes que précédemment. — Or, il buvait avec frénésie. Le matin , en se levant, il ingurgitait de l'eau-de-vie. Sortant pour se rendre à son ouvrage, il s'arrêtait dans divers cabarets et ne pouvait résister au désir de boire encore; l'ivresse arrivait rapidement, et la journée se passait sans aucun travail. Plus il absorbait , et plus il voulait absorber encore. Dès-lors, il était subjugué par des conceptions délirantes avec prédominances d'idées de persécution et entrait dans des fureurs qui ont manqué plusieurs fois d'amener des actes regrettables. Il y avait de la rémittence en certains jours; mais le caractère était irritable, l'humeur maussade; un rien amenait l'excitation. — Parfois, il sentait la justesse des conseils de sa femme et de plusieurs personnes raisonnables qui cherchaient à le faire rentrer dans une meilleure voie. Il ne pouvait pas les suivre, tout en essayant de le vouloir; l'intoxication était venue, et l'impulsion était plus forte que la volonté. — En dernier lieu, l'abus des boissons était excessif, et cependant, peu de liquide suffisait pour faire dérailler complètement l'intelligence et le moral. Une lueur de raison l'engageait peut-être encore ;i attendre un peu de calme pour rentrer dans son ménage, mais ce calme était factice. Il se mettait au
lit, ne pouvait dormir ou bien se relevait brusquement, frappait sa femme , tirait subitement ses enfants du lit en les brutalisant, et se livrait à des violences multiformes envers les personnes et les cboses. — Souvent, il se figurait qu'on parlait de lui dans la rue, où pourtant régnait le silence, s'emparait de son fusil, ouvrait la fenêtre et visait des êtres imaginaires. — Il ne mangeait plus; l'appétit lui manquait; il était d'une extrême difficulté (signe d'alcoolisme) sur le choix des aliments et querellait sans cesse sa femme , qui pourtant s'évertuait à trouver chaque jour quelque chose à son goût et redoutait le moment où son mari apparaîtrait pour prendre son repas. — Il était, en tout, d'une imprévoyance excessive, et l'esprit d'appréciation disparaissait. — Le sentiment affectif paternel n'éveillait plus chez lui de conscience morale, et, devant ses enfants, il s'oubliait en proférant souvent des obscénités. — Diverses idées de persécution prédominèrent enfin dans son délire. Tout le monde lui en voulait, on lui prenait ses affaires...; sa femme elle-même était une ennemie, et, plusieurs fois, il l'a mise en joue avec son fusil. Un jour, entre autres, il dirigea ce fusil vers elle pendant qu'elle tenait son enfant dans ses bras. — Ses camarades de travail complotaient contre lui; divers affiliés tramaient les machinations les plus pernicieuses; il en était arrivé à vouloir décidément tuer, et il possédait, à cette intention, des armes continuellement chargées.
Pour moi, F... est un ivrogne qui est devenu dypsomane. Soustrait à ses habitudes, il n'est plus aliéné. Par le fait de l'isolement, il se trouve dans des conditions avantageuses. — En dehors de l'asile, subirait-il les mêmes tendances que jadis? Je le crois , et je n'oserais pas , dans le cas où un acte incriminable lui serait imputé, le déclarer de prime-saut responsable. — F... est, depuis son isolement, soucieux, pusillanime, craintif, en arrêt devant l'interrogation , parce qu'il présente une lenteur de conception visible. Il sent sa position, comprend, mais dis-
— 4G6 — simule. — L'intelligence et les aptitudes acquises persistent, mais elles exigent de la direction et de la contrainte morale.
Immédiatement en sortant de la maison, F... ne serait pas irresponsable; mais, en tout cas, il y aurait chez lui pour moi une grande atténuation. Où est la limite médico-légale? Il est certainement malaisé de la tracer. Dans l'espèce, je ne saurais la produire; on ne peut juger que d'après les circonstances de moment entées sur les conditions antérieures que j'ai décrites et rapprochées de la date de sortie du malade, ainsi que des habitudes reprises. — En résumé : 1° F... n'a présenté, depuis une époque remontant à 15 jours après son entrée, aucun signe d'aliénation mentale; 2° Il offre un caractère sournois, dissimulé; 3° La réceptivité cérébrale est lente chez lui; il est lourd, et je crains fort qu'il ne cherche de nouveau à réveiller, par les boissons, son activité mentale; 4° La sensibilité affective est trèsémoussée; la personnalité prédomine beaucoup chez lui; 5° Sa femme, qui lui porte un vif intérêt, surtout en considération de ses enfants, veut bien se charger de lui; dès-lors , je laisse à la sagesse de M. le Préfet le soin de décider sur l'opportunité de la maintenue pendant quelque temps encore ou de la sortie ; 6» Dans le cas où F... viendrait à être relaxé, je pense qu'il serait urgent de le recommander à l'autorité locale. S'il s'adonnait de nouveau à la boisson, je considérerais, vu les antécédents [hallucinations susceptibles d'occasionner un homicide) , comme absolument nécessaire que le maire de son endroit prît , conformément à l'article 19 de la loi du 30 juin 1838, une instance immédiate de séquestration, avec réserve d'en référer à M. le Préfet dans les 24 heures.
Remarques. — Cette observation montre clairement le soin minutieux que l'autorité administrative ainsi que l'a-
sile mettent à observer et à peser les côtés individuel et social (1).
Je considère comme fort important, dans des cas déterminés, de prier, lors de la sortie d'un malade, qu'il soit recommandé spécialement à l'autorité communale.