OBSERVATION XLI
Folle raisonnante.
Ambition déçue. — Exagération de l'estime personnelle. — Premier et court séjour à l'asile. — Récidive au hout d'un mois.
— Délire partiel lypémaniaque. — Orgueil illimité. — Agitation et gaieté extrêmes alternant avec la morosité. — Idées de persécution incoercibles. — Perversité. — Raisonnements dangereux. — Intervention de deux experts nommés par le tribunal.
— Discussion médico-légale sur ce sujet concernant l'art. 29 de la loi du 30 juin 1838.
Le nomme H... entra pour la première fois à l'asile de..., en 1851. Le certificat médical d'entrée est insignifiant et ne donne aucuns renseignements. Plus tard, la famille fit brièvement connaître les antécédents suivants. Il n'y a pas d'hérédité ; H..., ancien inspecteur des écoles primaires, a toujours été d'un mauvais caractère et d'une humeur acariâtre; disposé à chaque instant et en tout à la contradiction, bavard, médisant, calomniateur, il s'attira un grand nombre d'ennemis. Trouvant enfin beaucoup de froideur dans ses relations avec le monde , et repoussé de divers endroits, il devint très-irritable, et son irritabilité s'accrut par suite d'habitude de boissons alcooliques qu'il contracta; toute sociabilité s'éteignit; il rendait sa femme trèsmalheureuse et se plaignait encore de son manque d'égards et
(1) Voir au chapitre III, ce que j'ai dit de la dypsomanie et do l'ivresse.
du peu de tolérance qu'elle avait envers lui quand il rentrait à son domicile, sale, débraillé, ivre, proférant des menaces contre le gouvernement et la société. Le sommeil ne le calmait pas. H... devint insupportable à tout le monde ; dès lors il se regarda comme un homme incompris, persécuté par ses semblables. Il se conduisait dans les affaires de son état avec une légèreté, une imprudence, une inexactitude, une incurie, une affectation, un orgueil et une insolence que le monde environnant regardait comme de la folie. Il arrivait à l'âge de la retraite avec un temps de service à peu près réglementaire; la retraite lui fut donnée, et, en même temps, comme il devenait de plus en plus irritable, déraisonnait sans cesse tout en raisonnant, et paraissait inquiétant pour le repos public, comme il administrait ses affaires en dépit du bon sens et ne répondait que par la colère aux observations des siens, l'internement dans un asile fut jugé nécessaire.
Assez excitable dans les premiers temps de son séjour à l'asile de..., tenant beaucoup de propos incohérents, ayant une exagération de son mérite poussée à un point illimité, manquant totalement de jugement et offrant une perversion notable des sentiments affectifs, il se plia cependant à la discipline de la maison, écouta sérieusement les conseils qui lui furent offerts et parut déplorer la fâcheuse position où il se trouvait; tranquille, doux, fort convenable, il sembla, au bout de deux mois d'isolement, qu'on pouvait lui rendre la liberté. Mais H..., à l'instar de beaucoup d'aliénés, avait dissimulé. A peine rentré chez lui, il se livra à une foule de récriminations à l'égard de sa femme, de ses enfants, de ses voisins et do ses amis. Chacun le persécutait, personne ne voulait reconnaître en lui l'homme au-dessus de son siècle et appelé à régénérer la société; il ne restait jamais à la maison et parcourait la ville et les campagnes en discourant sans cesse d'une façon dogmatique, et cherchant, sans raison, à exciter chacun contre son -voisin, contre le gou-
verncment, contre la société ; abandonnant les premiers instincts, il se faisait rencontrer dans l'état de malpropreté le plus dégoûtant, et trouvait fort extraordinaire qu'on lui donnât le plus léger conseil pour le faire rentrer dans une voie plus rationnelle. Toujours préoccupé de réformations sociales, scientifiques, littéraires, industrielles; n'admettant pas pouvoir se tromper; ne concevant pas comment on n'admet pas ses bavardages ; insolent en même temps, et trouvant absurde qu'on lui fasse une remarque sur son manque de sociabilité; trouvant, en outre, partout des gens haineux, persécuteurs; menaçant de sa colère les individus qu'il rencontrait, il devint un objet de crainte. Les représentations les plus amicales de sa femme, qui l'aimait beaucoup, n'aboutirent à rien. Un beau jour, il quitta sa demeure et on le retrouva, quelque temps après, blotti dans une grange, couvert de vermine, sans qu'on pût parvenir à avoir quelques renseignements sur l'emploi de son temps et sur les motifs qui l'avaient décidé, à l'insu d'un cultivateur, à chercher un refuge dans cette grange. Sa femme réclama de nouveau son internement à l'asile de,...
A son entrée, il était très-agité; le délire était devenu général, avec prédominance d'idées de persécution. La loquacité était invincible. Le malade présentait des alternatives de prostration et devenait indifférent à toute chose. Il arriva ensuite à un état d'irritabilité que rien ne pouvait vaincre et qui prenait sa source dans les persécutions imaginaires exercées soit au dedans, soit au dehors, à son égard ; sale, il n'admet pas qu'on lui fasse aucune observation sur la propreté, et l'on devient son tourmenteur. Possédé d'une manie paperassière des plus fortes, il ramasse tous les bouts de papier qu'il trouve pour faire des vers très-mauvais qu'il croit sublimes et qui renferment, la plupart du temps, les récriminations les plus divagatoires. Parfois il semble bien raisonner; dans d'autres moments, poursuivi p;ir des regrets ambitieux, il est concentré et mélancolique à l'excès.
Il accuse et dénigre sans cesse ceux qui l'entourent d égards et de soins exceptionnels dont il ne peut apprécier la portée. Plein de méchantes dispositions, il monte inconsidérément la tète à certains malades, ft cette circonstance, fatigante pour le service, nuit aux divers traitements en même temps qu'elle suscite des dangers. Il déchire ses vêtements pour se poser en victime et faire voir qu'il n'a que des guenilles faute de soins. Du calme parut cependant; il devint plus raisonnable et sortit une seconde fois. Dehors il fut tranquille pendant quelques mois, puis délira comme jadis en paroles et en actes.
On le ramène dans un grand état de dégradation physique et morale; il était presque nu et grelottant sous des lambeaux de vêtements, couvert de vermine, exténué de fatigue, de faim et de froid. 11 se plaignait énergiquement de persécutions imaginaires qui l'avaient, dit-il, réduit à sa dernière heure. Son caractère est capricieux, fantasque, bizarre, et son esprit s'ingénie à rechercher des apparences de preuves des tourments dont il est l'objet ; il se plaint d'avoir à supporter mille horreurs, de subir toutes sortes de flétrissures, d'être en proie à la cruauté de geôliers aussi stupides que barbares A force de tourmenter les autorités, il parvint à se faire sortir de l'asile à titre d'essai, et fut transféré à l'hôpital de...; un mois après on le réintégrait. Il se répand toujours en invectives contre diverses personnes du dehors et du dedans, et il prétend, en refusant la nourriture qu'on veut lui donner, que sa santé lui prescrit impérieusement l'usage exclusif de laitage, légumes frais , etc. Plein d'idées tristes, très-hypocondriaque, il s'imagine être constamment l'objet de trames et de complots ourdis contre sa personne et surtout contre sa fortune et sajiberté. Se fondant sur ce qu'il a été inspecteur des écoles primaires, il pousse si loin ses exigences qu'il se rend le plus fâcheux de tous les malades; on ne peut lui faire la moindre observation qu'il ne l'accepte avec colère, interrompant continuellement celui qui lui parle pour
entrer dans un système de défense des plus extravagants sur ceux qui l'outragent et s'acharnent contre lui. Il a la prétention d'être un grand poète, et les quelques vers qu'il nous montre commencent toujours par une idée plus ou moins bonne et finissent par un décousu des plus complets ; au point de vue prosodique, la versification est très-tronquée et l'expression est, le plus souvent, dénuée de sens. Pour un homme qui a été bien élevé et a occupé une position des plus honorables, il offre une perversion instinctive très-grande ; sa saleté est prodigieuse; si l'on ne soignait pas II..., elle irait aux dernières limites; quand on lui fait un reproche à ce sujet, on devient son bourreau. Son visage reflète une grande exaltation ; son habitude entière montre suffisamment l'agitation qui le subjugue. Il est fastidieux au dernier degré par sa loquacité intarissable et pétrie d'incohérence; il est d'un orgueil illimité et indomptable. Si on veut lui faire comprendre qu'il ne faut pas, quelque estime qu'on ait de son propre mérite, se croire supérieur à tout le monde, et que c'est un tort d'établir journellement, comme il le fait, une comparaison entre lui et certains grands hommes, ses invectices deviennent intolérables, et il se pose en Jésus- Christ tourmenté par les Juifs. Il est parfois d'une véhémence de gestes telle qu'on croirait avoir devant soi un fou furieux. Par un contraste étrange avec ses conceptions lypémaniaques, il est, par moments, d'une excessive gaieté et cherche à égayer par des chansons ses compagnons d'infortune; mais, le plus souvent , il les excite au mal et devient une plaie pour eux. Son esprit médisant et calomniateur ne reconnaît aucun frein ; il est inaccessible à tout: douceur, bons conseils, répression.
Cet aliéné est susceptible d'une grande dissimulation. En effet, si par hasard un étranger entre dans la salle , il l'abordera avec beaucoup de politesse, sera calme, posé, raisonnera assez bien et l'on sera porté à croire à l'arbitraire à son égard.
J'ai toujours vu, pendant quatre ans, II... dans le môme état sans aucune modification avantageuse.
— 47-2 — Agé de soixante-cinq ans, il a vu enfin sa constitution s'affaiblir; il fut mis à l'infirmerie où, peu de temps après son entrée, on constata une cyrrhose compliquée de péricardite avec épanchement, diagnostic que l'autopsie vint plus tard confirmer. Au bout de deux mois il mourut. Pendant tout le temps de sa maladie, son état mental ne changea pas; même méchanceté. S'il était malade, c'est parce qu'on l'avait maltraité, qu'il s'était trouvé mal vêtu, mal nourri, etc.; même quand il souffrait le plus, il refusait tout médicament dans la crainte d'être empoisonné.
Remarques. — Combien ne voit-on pas de manies sans délire, comme l'avait reconnu Pinel, de monomaniaques raisonnants, comme les appelle Esquirol, chez lesquels on voit des actes incorrigibles à côté de l'expression de bons sentiments; mais les facultés affectives perverties par suite de leur exaltation se trouvent en face d'un jugement affaibli ou faussé, d'une raison qui succombe; la liberté morale se trouve entravée. « Il est, dit Esquirol, des mono- » maniaques dont les discours suivis sont souvent vifs et » spirituels ; mais les actions de ces malades sont con- » traires à leurs affections, à leurs intérêts, aux usages » sociaux; elles sont déraisonnables en ce sens qu'elles » sont en opposition avec leurs habitudes et celles des » personnes avec qui ils vivent.. Quelque désordonnées » que soient leurs actions, ces monomaniaques ont tou- » jours des motifs plus ou moins plausibles pour se jus— >» tifler, en sorte qu'on peut dire d'eux que ce sont des » fous raisonnables. » — Le paradoxe ne peut être plus judicieux.
L'aliéné qui nous occupe présente un grand exemple
de folie raisonnante. Quand il était dans sa famille, il délirait autant en paroles qu'en actes, et l'irrésistibilité se faisait parfois sentir. 11 devint incapable de rester à l'extérieur malgré l'appui que lui donnait sa famille, appui qui ne pouvait du reste qu'être insuffisant. A l'asile, il est forcément obligé de se soumettre ù la réglementation qu'on établit sur ses actions, et c'est plus par ces paroles qu'il est redoutable; ayant reçu de l'instruction, parlant avec facilité, il en abuse pour mener très-loin l'irritation qu'il imprime à ses malheureux camarades et est cause d'une rigueur dont autrement on n'userait pas à leur égard. A la piste de la moindre chose qu'il interprète toujours de la façon la plus erronée, il cherche à monter la tète aux infirmiers, de même qu'il voudrait exciter ceux-ci contre les premiers ; il écrit au Préfet, au Procureur impérial, des lettres renfermant les assertions les plus mensongères, où le raisonnement est parfois assez suivi pour laisser croire à une détention arbitraire et fixer l'attention de la justice. Celle-ci s'émeut un jour, et l'aliéné H... parvient à se faire élargir par décision du tribunal et se faire transférer à l'hôpital de... à titre d'essai. Cet essai ne fut pas long ; quinze jours après, la réintégration était déclarée urgente. II aurait semblé que la justice qui avait tenu lu maison en suspicion médicale devait se trouver suffisamment éclairée. Nullement. L'aliéné avait compris que son transfert à l'hôpital de... était une satisfaction donnée à ses exigences; il devint plus ardent, plus tumultueux; sa perversité et sa médisance ne connurent plus de bornes;
il devenait une véritable plaie pour la maison, et des hostilités incessantes survenaient à cause de lui. Le pouvoir judiciaire intervint de nouveau sur ses récriminations ; le juge de paix et un médecin furent désignés par le tribunal pour s'enquérir ; ils visitèrent une première fois ensemble l'aliéné H...; la seconde fois, un seul des délégués, le juge de paix, se présenta. Je donne le texte d'une décision que ce magistrat crut devoir prendre et qui fut transcrite, avec plus ou moins de droit, sur un des registres tenus conformément à l'article 12 de la loi. Cette pièce me parait rendre assez bien compte de l'élasticité interprétative qu'on peut donner au droit de visite mentionné dans l'article 4 ; d'un autre côté, l'intérêt professionnel y trouvera ample matière à réflexion :
« Le.... 18..., le juge de paix du canton de... a fait » une seconde visite. — Comme épreuve, il prescrit : » M. H... sera soumis à un régime alimentaire de végétaux » frais dans lesquels seront compris des épinards; il aura » du laitage au moins une fois ; on lui laissera choisir ses » mets dans les limites de ce que peut fournir la maison ; » il n'aura ni vin ni viande. — 11 pourra se promener li- » brement dans la maison et le jardin sous la surveillance » discrète d'un gardien. — Il est bien entendu qu'il ne » pourra pénétrer ni chez les sœurs, ni dans le service » des femmes et des pensionnaires particuliers, ni dans » les offices. On ne lui administrera ni bains ni douches. » Je prie M. le médecin en chef d'éviter de se rencontrer » avec lui ; on lui permettra d'écrire à sa famille ou à ses
» amis ; on m'enverra ses lettres que je transmettrai ; on » ne lui rendra pas les réponses sans me les avoir com- » muniquées; on lui donnera une chambre particulière. » Le médecin en chef protesta contre cette prescription qui détruisait son initiative ; il parla d'empiétement, fit entrevoir de graves inconvénients : affaiblissement ultérieur de son autorité, insubordination possible des subalternes, mauvais exemple pour les malades auprès desquels son prestige serait diminué, résultat nul pour l'aliéné qui, quoi qu'on fusse pour le satisfaire, demanderait sans cesse le contraire de ce qu'on lui aurait donné, et deviendrait d'une indocilité incoercible ; aucune objection ne fut admise. L'administration, — probablement dans un esprit de paix, — se conforma. Voyons la conséquence : cinq jours après la visite du juge de paix, le nommé H... lui dépêchait la lettre suivante : « Monsieur, désespérant de » vous revoir, j'ai l'honneur de vous écrire. Les monstres » m'achèvent de la manière la plus douloureuse, l'inani- » lion. Ils m'ont mis seul dans une chambre pour dérober » leurs turpitudes et mes souffrances aux regards des » aliénés qui en gémissent. Si vous ne pouvez prendre sur » vous de venir vous convaincre de la vérité, fe n'ai plus » rien à vous écrire; vous ferez de mon élégie tel usage » qu'il vous conviendra. — Je voulais avoir des nouvelles » de mon fils, à qui je vous avais prié d'écrire; mais les » scélérats ne veulent pas que les enfants sachent com- » ment est mort leur père. » — Lecture faite de cette épitre, l'expert accourt et mentionne ce qui suit : « Le
» juge de paix soussigné remarque par la lettre de M. H... » que la prescription qu'il avait faite pour la remise des » lettres n'a pas été exécutée. 11 insiste pour que tout le » monde s'y conforme à l'avenir. » Ainsi, l'expert se basant sur la mission qui lui est confiée par le tribunal de prendre des renseignements sur l'état mental et de soumettre le malade à telles épreuves qu'il jugera convenable, s'est érigé en maître suprême; il donne des ordres au pouvoir constitué par l'administration supérieure, et prend droit de remontrance sans même en référer à ceux dont il est le mandataire. — Or, que ressortait-il de la lettre de l'aliéné H... à lui adressée? Que si l'expert l'avait sous les yeux, c'est qu'on ne pensait pas devoir la lui celer; que, celle-là n'étant pas soustraite, aucun motif ne devait donner lieu à porter un jugement certain sur la disparition d'autres missives, d'autant plus que, dans la lettre ci-dessus, une plainte nette et formelle n'existait pas et qu'on ne pouvait qu'ergoter sur un terrain ambigu. — Assurément, je regrette de faire un procès de tendance à un magistrat ; malgré moi, je ne puis me défendre de lui attribuer une disposition préventive. — L'expert fait une observation désobligeante sur ce qu'il croit être et qu'aucun mot ne prouve; il substitue son individualité à la mission dont il est chargé, car il semble uniquement vexé que ses prescriptions ne soient pas exécutées; et cependant, que devait-il chercher dans la lettre? Evidemment un renseignement qui le mît à même d'éclairer sur l'état mental du nommé H... la religion du tri-
bunal. Une chose frappait tout d'abord *le malade avait voulu des légumes frais..., et comme indispensabilité pour sa santé, on lui en donne, et il se plaint ensuite de l'inanition à laquelle des monstres veulent le faire succomber ! 11 réclame d'être dans une chambre particulière parce que la société de ses compagnons n'est pas convenable pour lui; on acquiesce à ses désirs, et alors il accuse ses soidisant bourreaux de l'avoir mis dans une pièce séparée pour dérober aux regards les mauvais traitements qu'on lui fait subir ! — La folie ne peut pas mieux se révéler en donnant raison au médecin en chef et confirmant les détails inscrits au registre où se trouvent consignées les notes mensuelles ; mais non ! l'expert n'a pas su remarquer le contraste ; d'un autre côté, sans plus amples données, il croit d'emblée l'affirmation d'un fou ! La parole seule de ce dernier a pu lui suffire pour admonester un chef d'établissement! — En avait-il le droit? — Il dut toutefois réfléchir aux considérations qu'on lui présenta ; quinze jours après il écrivait : « Notre mission touchant à « son terme, nous n'avons aucune prescription particu- » lière à ordonner au nommé H... qui, à dater de ce jour, » rentre sous la direction absolue du médecin en chef. » Ainsi, le juge de paix laisse parfaitement voir qu'il a rempli lui-même le rôle d'aliéniste, et qu'il a forcé le médecin de l'administration à déposer ses pouvoirs entre ses mains. Jusqu'à quel point un fonctionnaire de son ordre est-il compétent en science mentale ; jusqu'à quel point sa façon de procéder est-elle plausible "? On me répondra : un
médecin lui était adjoint. Soit; dès lors, pourquoi ce médecin, nommé expert concurremment avec le juge de paix, n'apparait-il qu'au lever du rideau, reste-t-il pendant la pièce dans les coulisses et ne revient-il que pour saluer quand la toile va se baisser? C'est le juge de paix qui parle seul, prescrit seul, signe seul. Une expertise faite ainsi peut-elle avoir, à tous égards, la valeur qu'on en attendait?
Les personnes qui sont chargées de visiter un asile ou qui sont déléguées à cet effet, sont tenues de prendre tous les renseignements propres à faire connaître la position d'un interné. De là résulte virtuellement un droit d'enquête. De même que l'autorité administrative compétente a une foule de moyens à sa disposition pour connaître les abus et les réprimer, de même l'autorité judiciaire doit avoir en sa possession, pour ce qui est de son ressort, une façon de s'enquérir, mais une façon telle qu'elle ne puisse nuire à la considération de personne, — tant que rien n'est constant, — et n'apporte pas d'entraves au service. — Dans le cas qui nous occupe, le juge de paix a pensé, comme épreuve devant le renseigner, devoir faire abdiquer son rôle au médecin en chef, ordonner un régime particulier, commander d'office un gardien spécial ; prière est faite au médecin d'éviter de se rencontrer avec le malade; ordre est enjoint de faire porter les lettres au domicile de l'expert. — Voilà une épreuve au moins bizarre. Le juge de paix, je le répète, même à titre d'expert nommé par le tribunal, a-t-il le droit de dire à un méde-
cin d'asile : je vous suspends jusqu'à nouvel ordre? N'estce pas un empiétement assez cavalier? — D'un autre côté, le médecin doit-il se laisser commander par d'autres que ses chefs directs? Pour moi, la substitution de personnes n'était pas admissible en l'espèce ; elle ne pouvait l'être, tout ou plus, qu'en ce sens que l'autorité supérieure administrative voulant bien, dans un esprit de conciliation, faciliter le genre d'épreuve cru nécessaire par le juge de paix, aurait engagé son fonctionnaire (le médecin) à se prêter à la circonstance ; alors celui-ci relevait d'un chef dont il aurait compris l'intention de concorde, et tout était dit ; autrement, l'abrogation de la personnalité du médecin est une espèce de condamnation avant qu'il soit reconnu coupable.
Dans l'épreuve, l'Administration de l'asile devait fournir un régime alimentaire spécial désigné, et devait fournir une chambre et un gardien. Mais, si cette Administration ne veut pas, pour plusieurs motifs qu'on comprend e^ que je ne veux pas énumérer, quel recours aura-t-on contre elle pour avoir désobéi à l'ordonnance de l'expert? Aucun. L'expert veut qu'on lui porte les lettres écrites par l'aliéné; mais si l'Administration trouve que cela dérange le service, et que l'expert a. toute liberté pour communiquer avec l'aliéné et, par contre, pour recevoir ses lettres, que faire contre cette nouvelle désobéissance? Rien. D'un autre côté, l'expert tient tout un service en suspicion et, pour se renseigner, il confie ses moyens d'exécution aux employés attachés à ce service ! Cela ne me parait guère logique.
Ainsi, en s'érigeant, d'une part, en maitre absolu, et, de l'autre, en choisissant tel mode d'enquête, il peut se créer des obstacles qui l'empêcheront d'arriver à la connaissance nette et précise de l'état mental, objet de sa mission, et des mauvais traitements dont se plaint un individu. Si, comme dans le cas présent, on se soumet, de tristes conséquences surviennent : commencement de déconsidération du médecin, amoindrissement de son autorité, mauvais exemple pour les malades, aucun bénéfice pour l'individu soumis à son examen, etc. L'aliéné H... recommença ses calomnies et ses menées perfides ; bien qu'on lui marquât chaque jour un régime exceptionnel, il jetait ou donnait à ses camarades ce qu'il avait demandé la veille ; il prétentendait qu'on le laissait mourir de faim, et il mangeait en cachette ; il ne voulait écrire à aucun des siens et se 'plaignait qu'on empêchât sa correspondance ; se croyant persécuté par tous et pour tout, il fut inaccessible aux meilleurs avis et son indocilité devint incoercible.
L'expertise chargée de recueillir des preuves ou des éléments de preuves avait établi, par son mode de procéder, un fâcheux précédent et une difficulté préjudicielle impossible à aplanir sans le secours d'un pouvoir supérieur.
Le même incident se produisait pour un autre malade, et le médecin en chef se trouva de nouveau désarmé devant l'omnipotence du juge de paix. Voici l'histoire. Chez un abbé séquestré à l'asile de...., on constatait une tristesse et une mélancolie habituelles, des hallucinations presque
continues, de l'insomnie. Le malade entendait tantôt audessus, tantôt au-dessous de sa chambre, le bruit d'orgies, de voix de femmes le provoquant ; il croyait à une conspiration contre sa personne et accusait chaque être qu'il voyait d'être complice de ses ennemis. Son corps était d'une malpropreté insigne et ses vêtements pareillement. Il profitait du court séjour quotidien qu'on l'autorisait à faire dans sa chambre particulière pour la remplir d'ordures. L'abbé croyait avoir trouvé le moyen de conjurer ses apparitions imaginaires par les mauvaises odeurs, et, dans ce but, distribuait des excréments sur divers points de sa chambre. On pensait que l'isolement dans cette chambre, même momentané, pouvait être funeste; on préféra pour le malade l'isolement en commun et la promenade sous la surveillance constante des gardiens. On considérait l'abbé comme un de ces lypémaniaques hallucinés dont les erreurs pouvaient, d'un instant à l'autre, offrir des dangers. L'abbé C... écrivit à l'autorité judiciaire pour se plaindre des persécutions exercées à son égard. La lettre parut assez raisonnable pour qu'on déléguât un expert chargé de se renseigner. Ce fut le même juge de paix . dont j'ai parlé ; il agit comme précédemment. Voici sa nouvelle mention : « Je soussigné, juge de paix du can-- » ton de.... commis par jugement du tribunal civil en » date du..., pour constater l'état mental du nommé C... » et le soumettre à telles épreuves que je jugerai conve- » nables, après avoir visité l'abbé C..., suis d'avis qu'il y » a lien de suivre le régime prescrit par le médecin en
» chef, en le laissant dans sa chambre tant qu'il le dési- » rera, avec la faculté de s'y faire servir ses repas jusqu'à » nouvel ordre. » On voit par là que l'expert reconnaissait implicitement l'état de folie. 11 approuvait la conduite du médecin, et néanmoins il a encore pris sa place. On voit tout de suite dans sa prescription une contradiction étrange ; il est d'avis que le malade suive le régime ordonné par le médecin, régime tout à l'avantage de l'abbé C..., ne pas rester seul, se promener et se distraire; cependant il commande en même temps de faire précisément le contraire. Faut-il attribuer ce non-sens à une grande précipitation en écrivant ; je ne peux pas le croire ; les motifs donnés pour justifier le refus de laisser l'aliéné dans sa chambre étaient trop palpables pour ne pas être compris par l'expert ; sa façon d'agir dégénérait en véritable tracasserie. Le médecin sentit vivement le coup qui lui était porté, et il posa ces questions : « L'autorité judi- » ciaire peut-elle déléguer des pouvoirs médicaux dans » un établissement pourvu d'un médecin en chef nommé » par l'administration ? Le droit d'expertise, de vérifica- » tion, de recueillir des plaintes, entraine-t-il celui de faire » des prescriptions en dehors de la participation du méde- » cin et à son insu ? Je laisse de côté la question de con- » venances qui aurait voulu qu'un médecin fût averti lors- » qu'on vient visiter des malades. » Je ne crois pas, dans les deux faits rapportés, que l'autorité judiciaire ait pensé à déléguer un pouvoir médical; ce n'est pas supposable. L'expert a mal interprété sa mission ; voilà tout. Son trop
grand zèle l'a fait se coiffer du bonnet de docteur (i), et il a outre-passé sa sphère d'action.
Les incidents de cette nature sont toujours à regretter parce que, dans un asile, ils produisent des conflits, et que le service en souffre prodigieusement ; ils sont vexatoires pour un chef d'établissement et nuisibles à son ascendant. — Les malades dont les facultés ne sont altérées que sur quelques points, mais dont la perversité est extrême, déploieront une énergie des plus grandes pour prouver qu'ils sont victimes. Soupçonneux, ombrageux, impressionnables à l'excès, pleins d'irritabilité, interprétant faussement l'événement le plus simple, ils se trouveront placés entre deux impulsions contraires ; celle du médecin devient nulle et restera telle. — Ce sera le résultat d'expertises comme celles dont j'ai parlé.
En fin de compte, quelle signification nette donner à l'art. 29 de la loi du 30 Juin 1838 concernant le droit de visite? S'il est vrai que la justice, — et c'est son devoir, — doit protéger la liberté individuelle, encore faut-il qu'elle ne décide pas avant d'avoir jugé et qu'elle procède avec ménagements.
On voit les déplorables misères que peuvent susciter les aliénés à ceux qui les soignent. — On voit aussi que, par ignorance de tel genre de folie, par inaptitude à juger les fous, par une présomption coupable, par le trop d'ex-
(t) Il était officier de santé; a-t-il voulu faire le docteur au petit pied?
tension donnée à une délégation, des hommes graves et sérieux peuvent se croire en droit de prendre des mesures injurieuses ; il ne serait même pas impossible qu'ils soient convaincus, — et cela, sincèrement, — d'une atteinte à la liberté d'un homme quand tout milite en faveur de la séquestration.
Tout en respectant un droit de visite indéniable parce qu'il est parfaitement légal, je pense qu'on doit s'opposer à un mode exécutoire d'enquête qui paraît revêtir tous les caractères d'un empiétement jusqu'à ce que l'autorité supérieure se soit prononcée pour ou contre la résistance sur un seul point, — le caractère de l'exécution d'expertise, — faite par un chef d'asile.
11 m'a semblé que les observations précédentes touchaient de trop près l'intérêt professionnel pour que je les passe sous silence.
L'aliéné II..., pendant tout le temps de son séjour à l'asile, avait des rapports nuls avec sa famille, qui demeurait cependant à peu de distance. Avant de mourir, il est resté près de deux mois alité Le Directeur écrivit plusieurs fois pour avertir de la gravité de l'affection et du peu d'espoir qu'il conservait de rappeler le malade à la vie; chaque fois, on répondit que des affaires sérieuses empêchaient de se transporter à l'asile; c'étaient une épouse et une fille qui ne pensaient pas devoir se déranger pour serrer la main d'un mourant.
Je suppose qu'une lettre écrite par un aliéné dans le genre de celle que j'ai relatée fut tombée entre les mains
des rédacteurs de certains grands journaux, quelle fortune pour eux ! — Quel plaisir ils auraient trouvé à émotionner gratuitement le public en foulant aux pieds l'honorabilité des médecins.