‹ L'aliéné devant lui-même, l'appréciation légale, la législation, les systèmes, la société et la familleChapitre 93 sur 100 · RAPPORT MÉDICO-LÉGAL · texte numérisé non relu

RAPPORT MÉDICO-LÉGAL

Folie raisonnante.

Monsieur le Procureur impérial,

Le.... octobre 186..., je reçus communication de la lettre suivante émanant de votre Parquet :

« Les époux T..., de J..., ont adressé à S. Exe. le » Garde des sceaux une requête dans laquelle ils se plai- » gnent que le sieur L..., autrefois rentier à M..., et » condamné politique, serait arbitrairement séquestré dans

» l'asile de depuis plus de quatre années. T. ajoute

» qu'il est d'autant mieux convaincu de la séquestration » illégale de L... qu'il a servi comme domestique et » comme baigneur dans votre asile pendant dix-huit mois, » et qu'il a toujours été à même d'apprécier la complète » droiture et l'intégrité des facultés intellectuelles de L...

» Selon lui, ce serait par suite d'une haine de famille que » l'arrestation et la détention de ce dernier auraient été » obtenues. Je vous prie, Monsieur le Directeur, de m'é- » difier très-promptement sur la sincérité de cette plainte, » en me transmettant une note détaillée sur l'état de santé » présent et passé de L..., sur les motifs qui ont nécessité » sa séquestration à l'asile, ainsi qu'un avis sur sa gué- » rison possible. »

Je crois tout d'abord nécessaire, Monsieur le Procureur impérial, de vous parler de deux circonstances antérieures à l'envoi de la lettre du sieur T..., au Garde des sceaux :

1° Environ trois semaines auparavant, je reçus de lui une lettre que j'ai gardée et dans laquelle il m'invitait à mettre de suite l'aliéné L... en liberté, faute de quoi, il aviserait à mon égard et saurait me contraindre. Je ne répondis pas, et ne fis rien pour provoquer une relaxation.

2° Huit jours après, un homme fort honorable," ancien sous-préfet et candidat de l'opposition pour l'une des dernières élections à la députation, vint à l'asile, accompagné d'un avocat et demanda à voir L... qu'il n'avait jamais connu. Bien que ces messieurs n'eussent pas de lien de parenté, et ne fussent revêtus d'aucun caractère officiel, je ne crus pas devoir m'opposer, loin de là, à une entrevue que je laissai fort longue afin d'éviter toute suspicion venant à la suite d'une hostilité préconçue contre l'asile. ■ — Ces messieurs me parlèrent ensuite et me déclarèrent

leur opinion à laquelle je répondis que les articles 4 et 29 de la loi du 30 juin 1838 sauvegardaient amplement la liberté individuelle et qu'ils pouvaient s'abriter derrière, puis je coupai court à tout interloque. C'était le... septembre 186....

Dans la lettre qui m'a été communiquée de votre part, permettez-moi tout d'abord, Monsieur le Procureur impérial, de vous faire remarquer une chose assez frappante et qui dénote d'emblée l'animosité et, à coup sur, la mauvaise foi. Pourquoi, dans la requête à S. Exe. le Garde des sceaux y a-t-il plainte des époux T...? — En supposant (chose inadmissible en l'espèce) que M. T..., ancien infirmier, ait cru honorablement et humanitairement devoir prendre la protection d'un aliéné, pourquoi madame T... qui ne l'a jamais vu ajoute-t-elle sa signature à la requête? Je laisse à votre sagesse, Monsieur le Procureur impérial, le soin de répondre.

Dans la requête, je vois que le sieur T... se plaint que c'est par suite de haine de famille que L... aurait subi son internement. Vous verrez, en lisant les motifs de sa séquestration, qui est la deuxième, où est la vérité!

Autant que nous pouvons suivre L..., dans son existence antérieure, nous découvrons qu'il a dû servir en 1833 ou à peu près. Dans quel régiment? Pour en être sur, nous n'avons que l'interrogation de l'individu, et nous ne pouvons y attacher toute la créance valable. 11 dit que c'est dans la cavalerie, sans vouloir spécifier. En d'autres moments, il prétend que c'est dans l'infanterie, et qu'il a

passé sous-officier au bataillon d'Afrique. J'ai enfin, à grand'peine, fini par acquérir la certitude qu'il a été envoyé dans les compagnies de discipline à la suite de faits qu'on ne pourrait connaître entièrement qu'en voyant son dossier militaire. A quel moment a-t-il quitté l'armée? Qu'a-t-il fait jusqu'à l'époque de son premier internement à ....? Je n'ai à ce sujet, Monsieur le Procureur impérial, aucuns renseignements propres à éclairer votre religion. Le 14 juillet 1 852, sur la demande de M. le commissaire de police de N..., M. le préfet prit contre L... un arrêté

de placement à Dans le certificat d'entrée, M. le

docteur M..., alors médecin en chef, déclare que L... est atteint de manie périodique. Plus tard, il représentait le dénommé comme le type du maniaque instinctif chez lequel l'excitation avait pris naissance dans des passions démoralisatrices ayant amené un état spécial se caractérisant ainsi : « Passion de la boisson arrivée à un état qui constitue déjà une maladie. Sous cette influence, il arrive à une excitation maniaque qui se traduit par l'incohérence des paroles et l'irrégularité des actes. L... a fait de la prison, il a insulté les magistrats et il se dit victime de la police. L'autorité a pensé avec raison que L... était destiné à être un candidat des maisons d'aliénés. » Sur une demande particulière de M. le préfet de..., M. le docteur M... envoya, le 7 août 1852, la note suivante: « L..., entré à .... le 4 juillet 1852, a déjà eu une atteinte d'aliénation il y a quelques années. Il s'est présenté à nous cette fois, atteint d'un délire général avec trouble et agitation. Après quelques

jours, ces phénomènes perturbateurs ont cédé à une médication appropriée, et nous nous sommes trouvé en face d'un malade plus calme, plus tranquille en apparence, mais renfermant virtuellement tous les éléments de la manie propre aux individus dominés par une passion irrésistible à la boisson. L... a l'œil brillant et hagard, la parole saccadée et légèrement embarrassée. Il n'apprécie pas sa position et ne sait pas pourquoi on l'a. mis ici. Il convient avoir fait de la prison, mais pour ce qui regarde son placement dans un asile, c'est autre chose. On a eu raison de le mettre en prison et on a tort de le mettre dans un asile puisqu'il est déshonoré; c'est la police qui lui en veut; c'est pour avoir trahi les secrets de la police.., etc. » — Ainsi, comme on le voit, il relie ce qui lui arrive à des idées de persécution. Il est lésé, non pas seulement dans la manifestation de son intelligence, mais dans l'appréciation des actes moraux. L'ivrognerie n'est pas pour lui un vice, c'est une habitude invétérée, irrésistible. C'est instinctivement, pour ainsi dire, qu'il se livre à ces funestes excès. L... perd la raison, non-seulement momentanément, mais les lésions de son système nerveux avaient amené une disposition délirante spéciale, phénomène dont on ne pouvait se garer que par l'isolement et un changement radical dans les habitudes du malade.

A la suite d'une réclamation écrite de L..., réclamation transmise par l'administration de l'asile, conformément à la lettre de la loi, un rapport, dans le courant du même mois d'août 1852, fut demandé par M. le Procureur gé-

néral, et, à la date du 23, fut envoyé par M. de docteur M... La conclusion était que L... se trouvait dans un état meilleur ne permettant plus de le considérer comme aliéné, tout en admettant qu'il a tout ce qu'il faut pour le redevenir.

Le 11 septembre 1852, M. le préfet de rendit un

arrêté ainsi conçu : « Vu le certificat délivré par le médecin en chef constatant l'état actuel du nommé L... qui ne le rend plus dangereux pour la sûreté des personnes, mais qu'il a besoin d'être surveillé...; vu la lettre en date du 9 septembre par laquelle M. le Procureur impérial émet l'avis qu'il y a lieu d'autoriser la sortie de L... dudit asile, en prescrivant toutefois qu'il sera reconduit à M... sous l'escorte de la gendarmerie... Arrête : Le nommé L... sera immédiatement mis en liberté..., etc.

Quelle fut la conduite du dénommé? — Quinze jours après sa sortie, il passait en police correctionnelle et se trouvait emprisonné. A peine avait-il mis le pied hors de l'asile qu'il avait recommencé, sans pouvoir résister à ses tendances, sa vie crapuleuse. A peine sorti de prison, il se replonge de plus en plus dans la boisson et les débauches de tout genre qui amènent chez lui des exaltations multiformes de paroles et d'actes.

Trois mois après, la police correctionnelle le revoit encore et la prison le possède de nouveau. Une fois élargi, il reprend ses anciennes habitudes et rien ne peut l'arrêter, ni les conseils des magistrats, ni ceux de sa famille ou de quelques amis qui déplorent sa dépravation. Plus il boit,

plus il fréquente les mauvais lieux et les gens tarés de toute sorte, et plus il crie, quand on lui fait des reproches, à la persécution. 11 devient alors un homme incompris; le gouvernement n'apprécie pas ses grandes qualités; la société se conduit indignement envers lui en ne reconnaissant pas sa supériorité. Incapable, malgré des dons naturels et des aptitudes acquises, de se livrer au travail, il essaye de faire des écritures à divers endroits ; il ne peut y parvenir. Sa mobilité, son caractère irritable, son humeur acariâtre, l'orgueil qui le subjugue et lui fait tout trouver mauvais, son irrésistibilité pour la boisson, une dépravation éhontée, l'empêchent de jamais tenir en place. De plus en plus exalté, il pérore à chaque instant contre tout et contre tous, et l'on se trouve dans l'impossibilité de le ramener à la raison. Convaincu de son immense supériorité, il enfante théories sur théories pour prouver le besoin d'une rénovation politique et sociale; lui seul est capable de donner des conseils à son pays, et on ne l'aperçoit jamais que dans les tripots, ou se traînant misérablement dans les rues de M... avec ses vêtements souillés, et en compagnie de la tourbe populaire la plus vile. Pervers à l'extrême, ayant à son service une parole assez facile, et employant au profit de sa méchanceté les éléments de son instruction première, il excite chacun l'un contre l'autre et ne se trouve heureux que lorsqu'il a semé partout la discorde. Traduit très-souvent en police correctionnelle pour mauvais propos, calomnies, scandales divers, outrages aux mœurs et au gouvernement, rien ne

le corrige. A peine est-il sorti de la prison de M... ou de C... qu'il s'engouffre avec une opiniâtreté instinctive dans l'ivrognerie, des débauches de différente nature, et, furieux qu'on ne sente pas aussi bien que lui son mérite personnel, se croit persécuté par tout le monde, veut en même temps donner sa protection à chacun, se mêle de la moindre chose qu'il interprète toujours de façon à exciter ses semblables les uns contre les autres, pousse l'effronterie jusqu'à aller trouver le préfet de M... en cherchant à l'irriter contre la magistrature de la ville, et tenant d'un autre côté à celle-ci des propos calomnieux contre le préfet, devient possédé d'une manie processive et harcèle à tout propos, sans motif, et seulement d'après le dévergondage de son esprit, commissaire, juge de paix, magistrat de tout ordre. Repoussé par les membres de sa famille, par les gens qui lui portaient naguère un peu d'intérêt, haï par d'autres à cause de sa méchanceté, objet de dégoût pour ceux-ci, d'extrême crainte pour ceux-là, menant une conduite scandaleuse et passant les trois quarts de sa vie en prison, il ne peut retourner à une vie meilleure; le jugement est entièrement dévoyé; sa volonté est totalement impuissante à arrêter les écarts des actes.

Sorti de à la fin de 1852, L... y rentre au mois de

septembre 1859, et pendant ce laps de temps, il n'a fait que passer sa vie dans de mauvais lieux, devant la police correctionnelle et en prison. En fin de compte, il s'est érigé l'avocat de tous, enchevêtre tout ce qu'il peut,

obsède chacun et est devenu pour les magistrats de M... un objet d'ennui perpétuel en même temps que de crainte parce que L... ne peut rester un instant sans médire, calomnier, récriminer, porter des plaintes chimériques et qu'il devient, par le colportage incessant de ses méchancetés, extrêmement nuisible à la société.

Le 13 septembre 1859 intervient un arrêté de M. le

préfet de qui ordonne le placement de L... à

Cet arrêté est pris sur le rapport de MM. les docteurs D... et M..., médecins requis par l'autorité judiciaire. Il est constaté que L... commet des actes de nature à compromettre l'ordre public et la sûreté des personnes, et qu'il y a urgence de le faire transférer dans un asile d'aliénés.

Ainsi, c'est l'autorité judiciaire qui a demandé le placement, et ce n'est pas, comme le disent les époux T..., dans leur requête au Garde des sceaux, la haine de famille.., etc., qui a fait incarcérer L...

Dans le certificat de vingt-quatre heures, M. le docteur A..., alors médecin en chef à l'asile, s'exprime ainsi :

« L... a déjà fait, il y a sept ans, un premier séjour à

A cette époque, il avait déjà eu plusieurs accès d'aliénation mentale. Il a dissipé la majeure partie de son patrimoine dans les folles dépenses d'une existence orageuse. 11 a puisé dans quelques études de droit le goût des procès et de la chicane. 11 cherche encore aujourd'hui dans le Code le moyen de susciter des embarras judiciaires aux personnes qu'il a prises en aversion. 11 s'est, dès longtemps

livré tout entier, sans mesure et sans frein, à la merci de ses passions, et rien ne lui a coûté pour les satisfaire. Son penchant pour la boisson a pris peu à peu les proportions les plus exagérées et a dégénéré en une véritable manie ébrieuse. Depuis son premier internement, il a mené une vie des plus tourmentées; il a subi des condamnations pour des délits qui sont ou des dénonciations ou des outrages publics envers les magistrats. Au moment où il arrive, sa parole est brève, saccadée, l'œil brillant et hagard; il gesticule avec une grande vivacité d'allures et ne tient pas en place. Il présente à l'observation un type bien caractérisé de manie. »

Au 1er octobre 1859, le même médecin déclare que le pronostic ne saurait être favorable et que l'opportunité de la séquestration est démontrée. Ainsi, la teneur des certificats du docteur A... s'accorde entièrement avec les détails que j'ai donnés plus haut et puisés par moi à d'autres sources. Ce médecin, comme son prédécesseur, regardait L... comme un être très-dangereux.

Le G décembre 1859, M. le Procureur impérial près le

tribunal de adressait une lettre à M. le directeur de

pour s'enquérir si, conformément aux articles 31 et

33 de la loi du 30 juin, un administrateur provisoire était nommé et voulait se charger de représenter e'n justice L... 11 finissait ainsi sa missive : « Veuillez, Monsieur, ne point entretenir de ces circonstances L..., que le souvenir de L... son ancien antagoniste, met toujours dans une grande exaltation et qui ne manquerait pas de nous assail-

lir, vous et moi, d'une multitude de réclamations et de mémoires inutiles à l'appréciation de son affaire. »• Cette lettre vaut à elle seule tout un rapport médico-légal et montre clairement que L... était connu et redouté sur la place.

Pendant trois ans, aucune modification avantageuse ne se montre dans l'état du malade, qui est toujours noté comme atteint de manie rémittente avec prédominance d'idées de chicane. Il se fait l'avocat et le secrétaire des autres aliénés et les pousse au mécontentement et à l'évasion quand même.

Le 27 février 1802, sur une réclamation de L... à M. le préfet de ...., ce magistrat demanda un renseignement spécial, et voici ce que répondait M. le docteur R... : « L..., ancien militaire, ayant subi plusieurs condamnations, après avoir eu antérieurement des accès d'aliénation, fut placé une première fois à l'asile de le

14 juillet 1852 et en sortit le 1G septembre d'après un arrêté préfectoral pris sur l'action de M. le Procureur général de N... A cette époque, il était atteint de manie consécutive aux excès alcooliques» avec prédominance d'idées de persécution portant sur les agents de police, les magistrats. Depuis que ce malade est soumis à mon observation, il est dans la même position qu'au moment de son entrée, toujours loquace et entretenant tout le monde de ses idées de chicane. 11 est sujet à des accès d'agitation qui se présentent 6 des époques irrégulières. Il se fait volontiers l'avocat des autres aliénés et les pousse

à l'insubordination. Dès qu'il a du papier à sa disposition, il rédige des suppliques, des réclamations pour son compte et pour celui des autres ; c'est pour cette raison qu'on a été obligé de le faire sortir des bureaux de l'asile où il travaillait primitivement. L... est un aliéné dangereux, même à ...., car il jette le trouble dans tous les quartiers où on le place. C'est un de ces aliénés dont les médecins ne demandent la maintenue qu'avec regret et par sentiment de devoir, car leur sortie d'office est un sujet de soulagement pour les asiles où ils sont séquestrés. »

Je ne puis qu'appuyer fortement cette observation de mon collègue. Depuis que j'ai pris possession du service, j'ai été à même de faire des observations pareilles à celles de mes collègues. L... est sournois, hypocrite, profondément dissimulé et pouvant facilement tromper ceux qui ne le connaissent pas ou qui n'ont pas l'habitude de son genre de folie. Il a de son mérite personnel l'idée la plus prétentieuse et croit être appelé à de grandes œuvres; il raisonne, mais ce qu'il dit est entièrement privé de tout jugement, bien que ce ne soit parfois pas mal exprimé; on reconnaît dans ses écrits quelles sont ses tendances et les prédominances de ses conceptions folles ; on reconnaît qu'il est persécuté par tous et a des hallucinations rémittentes de l'ouïe. J'ai été plusieurs fois obligé de sévir contre lui à cause de ses méchancetés, de le changer de division et de le recommander à la bienveillante sévérité des chefs de quartier. J'ai nettement défendu, malgré la lettre de la loi, que du papier lui soit donné pour écrire

des lettres ; parfois je lui en laisse écrire , et , si je me garde de les envoyer toutes je conserve précieusement celles que je n'envoie pas, afin de couvrir ma responsabilité. En résumé, Monsieur le Procureur impérial, je considère L... comme atteint de folie raisonnante avec dépravation instinctive. 11 appartient à cette classe d'aliénés qui, ayant parfois conscience de leurs actes, ne peuvent résister à l'impulsion primordiale et ne sont satisfaits que lorsqu'ils ont mal fait. Ourdissant les plus abominables complots, se complaisant à tout dénaturer, à s'aigrir eux-mêmes et à aigrir les autres, à médire, à calomnier, à susciter partout des querelles et, en fin de compte, se posant un beau jour en victimes lorsque leurs tristes machinations sont découvertes. « Ces aliénés, plus difficiles à reconnaître que d'autres, ne tuent pas, il est vrai, dit un de nos éminents aliénistes, M. Trélat, mais ils font mourir en détail ceux avec qui ils vivent. » Leur présence dans la société est un scandale de chaque instant; leur imagination dévergondée, leur orgueil incohérent et maussade, la perversion de leur langage unie parfois à une certaine facilité d'élocution, tendent à flétrir l'éducation de l'enfant, les joies du foyer, à détourner l'homme sage mais faible de ses devoirs de famille, à répandre dans certaines classes l'erreur voilée sous de brillantes images, et à exciter par des opinions subversives à la haine et au mépris du gouvernement et de la société. Ils ont l'esprit de discussion, de controverse qui dénote une grande habileté et peut, à priori, tromper l'homme qui n'a pas l'habitude ou ne connaît pas leurs

antécédents. Dans la conversation, ils peuvent même avoir un tel empire sur eux-mêmes qu'aucun mouvement de la physionomie ne dévoilera ce qui se passe dans leur intérieur; toutefois, en prolongeant longtemps l'examen, en ayant la patience, bien ennuyeuse souvent, d'interroger, en suivant bien les actes, on ne tarde pas à voir la discordance et l'on se trouve sur la trace des principales convictions délirantes. Le maniaque raisonnant n'a qu'un but, et parfois il arrive à se faire écouter, c'est d'être libre pour se donner le droit de se livrer à l'aise à l'extravagance de ses paroles et de ses actes. C'est exactement la chose contraire qu'on rencontre chez le fou qui guérit. Il aime, lui aussi, sa liberté; il la veut, il la demande, mais avec calme et il se. livre pleinement à la conscience et à la discrétion des chefs de maison auxquels on l'a confié. L'observation journalière rend ce parallèle indéniable. J'ai déjà insisté sur ce point dans le corps de cet ouvrage.

L... m'avouait un jour qu'il n'avait jamais pu, au régiment, se plier à l'obéissance envers ses chefs. 11 comprenait avoir tort, mais ne pouvait pas se raisonner. En revanche, il n'a jamais pu admettre qu'on pût avoir la pensée de ne pas lui obéir. Il appartient donc indubitablement à cette classe d'êtres dénués de vérité et de liberté qui demandent non pas à gouverner, mais à être gouvernés.

En résumé, nous avons nettement affaire à la folie raisonnante de Pinel dans laquelle, si l'on ne basait son appréciation que sur la justesse des réponses et leur pré-

cision, on pourrait accorder au jugement son intégrité. A côté, suractivité intellectuelle et exaltation, mobilité extrême, loquacité, récriminations sur tous et sur tout, colère que soulève la moindre contrariété, actes bizarres et inconvenants qu'aucune observation ne peut empêcher, raisons plausibles en apparence pour tout justifier. C'est par une étude suivie et par comparaison qu'on parvient à se créer la conviction d'une lésion du jugement et aussi de la volonté. « Par leur maintien, par leur discours, a dit Esquirol, ces malades en imposent aux médecins qui ne les connaissent pas parce qu'ils savent se contenir et se dissimuler. »

L'insociabilité, la perversion du caractère et des habitudes, l'impossibilité de comprendre leur intérêt, la méchanceté à tout propos font distinguer ces fous. Sans cesse nuisibles à eux-mêmes par leur conduite incohérente et qu'ils ne peuvent faire différemment que de tenir quand bien même ils voudraient en changer, ce sont des fléaux pour les familles, la société, pour les prisons où parfois on les rencontre et pour les établissements d'aliénés qui finissent par les posséder. Dans nos maisons, ces malades sont une véritable plaie par le désordre qu'ils cherchent à mettre en toute chose, par l'excitation qu'ils impriment à leurs malheureux camarades ; on les change alternativement de division, et parfois quand on n'y est nullement disposé, on se voit forcé de déployer la plus grande sévérité à leur égard.

J'ai l'honneur, Monsieur le Procureur impérial, de join-

dre à ce rapport une requête que j'ai dit à L... d'adresser au tribunal; j'ai pensé, en la lui demandant, pouvoir par la texture de l'écrit vous renseigner plus directement. J'y joins quelques autres de ses réclamations qu'on conserve religieusement au dossier. J'ai fait en même temps tirer sa photographie que je vous transmets pour que, sans connaître l'individu, vous puissiez vous faire déjà quelques réflexions d'après sa physionomie.

A la suite de ce rapport, L... a été maintenu. Quant au sieur T..., le dénonciateur gratuit, j'ai bien voulu ne pas l'attaquer comme menaces sous condition dans l'exercice de mes fonctions publiques, me réservant, si le même cas se renouvelait, de ne plus être si modéré. Il a été appelé au Parquet et a reçu une sévère mercuriale qui lui apprendra, j'espère, à agir avec plus de circonspection dans la vie.

Les deux longues observations que nous venons d'inscrire montrent, bien évidemment, je crois, le véritable caractère de la folie raisonnante; elles font également voir la facilité avec laquelle les aliénés peuvent communiquer au dehors et empêcher, s'il y a lieu, un internement arbitraire.

Page 1