OBSERVATION XLIV
Manie instinctive. — Alcoolisme. — Délire religieux. — Conceptions de persécution et de réforme. — Abrutissement moral. — Propulsion homicide; meurtre. — Calme dans le délire par suite de l'isolement. — Netteté apparente de langage. — Transformation du délire général en lypémanie raisonnante.
A l'âge de 19 ans, C... s'est engagé volontairement; les motils de son engagement ont été des discussions de famille. Il rentre
dans ses foyers avec un certificat de bonne conduite. — Il fut nommé cantonnier. — En 1848, le suffrage des habitants de sa commune l'appela aux fonctions de commandant de la garde nationale. Dans la même année, il forme le projet de se marier; il éprouve des contrariétés, se met à boire et commet des extravagances délirantes qui le font, pour la première fois, conduire à l'asile de... — A ce moment, dit son dossier, il offrait un trouble intellectuel non équivoque ; ce trouble affectait le type intermittent. — L'état mental de C... était loin de présenter alors la perversion avancée d'aujourd'hui. Sans être très-expansif, il adressait la parole; il était on ne peut mieux soumis à la règle de la maison; il travaillait. Il finit par reconquérir toute la netteté des opérations intellectuelles et morales. — On le fit sortir, et il reprit ses fonctions de cantonnier. — Parfaitement paisible tout d'abord et se conduisant normalement, il change subitement vers la fin de 1848. Il fréquente les cabarets, semble dévoré par une soif insolite. Malgré les énormes quantités d'eau-de-vie qu'il absorbe , il s'enivre difficilement; mais, en revanche, il devient irascible, querelleur, même à jeun, et bientôt il est considéré par les habitants de sa commune comme aliéné. — Il ne tarde pas à être affecté d'une céphalalgie presque continuelle; on voit apparaître également un intense érésypèle de la face et du cuir chevelu, accompagné d'épistaxis répétés et d'écoulement de sang par les oreilles; cet érésypèle fut suivi d'une chute complète des cheveux. — Alors déjà, le moral de C... était changé. Souvent, dans sa demeure, il marchait avec agitation, son visage s'empourprait , ses yeux s'injectaient, et il avait des mouvements convulsifs.— A cette époque , il rechercha en mariage une jeune fille, qu'on lui refusa parce qu'on le considérait comme fou; un jour, on le trouva couché dans le lit de cette fille; une autre fois, il fut rudement éconduit d'un grenier où il s'était rendu pour mettre le feu ; il menaçait de tuer sa mère et d'autres personnes, et on trouva, sous le chevet de son lit, une arme qu'il
y avait placée dans l'intention de frapper quelqu'un. Bientôt, il montre une exaltation religieuse très-grande ; il laisse croître ses cheveux et sa barbe pour ressembler à Notre Seigneur; il ne manquait pas un office, y restait immobile à genoux, même quand tout le monde changeait d'attitude.— A ce moment, il cessa totalement de boire; loin de là, il jeûnait, et il fit rigoureusement tout le carême de l'année... — On s'étonnait que sa santé ne fût pas ébranlée par les privations qu'il s'imposait. Il soutenait que les prêtres étaient trop tolérants à propos du travail du dimanche. Pour lui, il préparait ses aliments le samedi, voulant, disait-il, imiter les Juifs et faire le Sabbat.— Pendant cette période, il ne s'est cependant confessé que deux fois et n'a communié qu'une. 11 dit, dans une lettre au curé de sa paroisse: « Vous êtes un lâche de m'avoir donné l'absolution après les choses que je vous ai dites. » — La messe de Noël de l'année... vit la clôture de sa dévotion. - Le lendemain, il faisait une orgie , se coupait la barbe et sa longue chevelure. Tout ce qui pouvait représenter le culte lui était odieux. Lui qui, précédemment, ne sortait pas des églises, dont les sentiments religieux allaient jusqu'au délire, ne trouve plus assez d'injures vis-à-vis des choses sacrées. — Un autre ordre d'idées vient fournir un aliment à la suractivité mentale. C..., qui ne s'était jamais occupé de politique , se signale par l'exaltation de ses opinions et cherche à propager les plus déplorables doctrines. « Les pauvres, » disait-il, ont toujours été sous le joug des riches; ce sont » ceux-ci qui s'entendent avec les prêtres pour faire passer le » blé à l'étranger, pour affamer le pauvre peuple..., etc. « — Il devient obsédé par des convictions de persécution et des hallucinations intenses, et il en arrive à résumer les haines qui le dominent sur un malheureux enfant qu'il égorge dans des circonstances atroces. Après ce meurtre affreux, il ne témoigne aucun remords. — Conduit en prison, il manifeste de temps à autre des accidents de fureur; on dut le renfermer dans un ca-
— 50G — chot.— Mis en observation à l'asile de..., il commence à se livrer aux outrages les plus révoltants et cherche à commettre des violences ; puis il entre dans un calme contenu , où la fureur se laisse tangiblement deviner. — Le lendemain, même état; il ne répond que par des injures et montre un désordre d'actes qui nécessite l'usage de moyens contentifs. On profite d'un moment de tranquillité pour commencer à converser avec lui, s'il y a moyen; l'expression de sa figure féroce et le cynisme de son langage sont hideusement repoussants. — « Ce que j'ai fait, je l'ai bien fait, dit-il; il fallait en finyr; si on vous avait fait souffrir ce que j'ai souffert, vous auriez bien vu ! ■ — On démêle à grand'peine, dans la nature de ses souffrances, qu'il les rapporte à des aliments empoisonnés. — Si on lui fait remarquer qu'il n'est pas admissible qu'une pauvre toute jeune fille ait pu le persécuter et qu'il est incroyable qu'il ait assouvi sur elle sa fureur, qu'il doit avoir des remords. « Des remords! dit-il, des remords ! • — Et sa figure devient vultueusement féroce. — « Il fallait, ajoute-t-il, me laisser tranquille; d'ailleurs, je ne suis pas fou, qu'on fasse de moi ce qu'on voudra. • — Mais, lui faiton observer, vous serez condamné à mort, votre famille sera déshonorée : • Tant mieux, dit-il; » il est inaccessible à tout sentiment. Rien en dehors du cycle de l'évolution morbide ne peut le toucher. — 11 mange parfaitement, dort de même; ses fonctions organiques s'exécutent bien; il vit dans la taciturnité sans jamais manifester le moindre regret, sans exprimer ou laisser entrevoir d'inquiétude pour lui-même; on voit qu'il est uniquement astreint à la sphère de ses convictions délirantes. — Un jour il raconte que, si la magogie et la question l'avaient laissé tranquille, il n'aurait pas tué la petite fille, puis il rentre dans un mutisme incoercible. Il arrive cependant à expliquer (parce qu'on essaie d'entrer dans ses vues) , que la magogie est une réunion de puissances occultes qui trouvent moyen d'empoisonner les aliments et de lui faire éprouver les tourments qu'il
ressent; la question est une réunion d'individus qui ont le pouvoir de dénaturer la pensée et d'empêcher d'agir comme on veut. — Si, lui objecte-t-on , vous aviez la vie en dégoût par suite de vos souffrances, pourquoi tuer un pauvre petit être qui ne vous a rien fait et ne pas vous tuer vous-même? — « Elle venait , répond-il , derrière moi sur la route et m'envoyait des poisons. Quant à me tuer, c'est différent ; ce n'est pas moi qui me faisais du mal , ce sont les autres. » — En dehors des accidents de fureur, qui proviennent de redoublement d'intensité dans les convictions, l'état mental ne varie pas du tout. On empoisonne également ses aliments ici, et il endure les mêmes souffrances chimériques qu'à l'extérieur. Il demande la plus grande surveillance et la plus grande sévérité disciplinaire; il est tout prêt à entreprendre une série de meurtres. Il proteste vivement contre l'idée qu'on puisse le croire aliéné et demande qu'on le remette entre les mains de la justice ou qu'on le laisse aller chez lui cultiver son petit bien; pour rien au monde, il ne veut passer pour aliéné; il préfère lechafaud.
Peu à peu, sous l'influence de l'isolement, de la discipline, d'un changement de régime, G... devient tout à fait calme, et le délire, naguères général, se restreint. — On dut peut-être l'attribuer à une atténuation mentale dans la morbidité nerveuse produite par l'alcoolisme. — Ses actes se régularisèrent; il travaillait avec activité et intelligence. — Les souffrances imaginaires parurent diminuer un moment; mais elles ont repris leur cours. —Il est actuellement tranquille; son attention est fort nette; il converse avec pertinence sur certaines choses; mais il est étreint par ses convictions principales. Il ne parle à personne que pour raisonner les idées qui forment la base de la compromission mentale. 11 réclame à outrance la liberté. — 11 est prudent de le laisser parler et de ne point le suivre dans le développement de ses récriminations; on évite ainsi de heurter un individu chez lequel il n'y a plus de ressources et chez lequel
on provoquerait gratuitement de l'agitation. — En résumé, C..., après avoir offert tous les phénomènes ci-dessus relatés, est, pour l'instant, atteint de Lypémanie raisonnante, avec hallucinations , tendances homicides qu'un rien développerait, irritabilité extrême , susceptibilité telle qu'on peut à peine lui dire un mot. — On a reconnu d'une utilité formelle de ne plus l'envoyer au travail ; des inconvénients graves pourraient en résulter, contre lesquels il est bon de se prémunir.
Remarques. — On retrouve dans cette observation les fâcheuses conséquences du retard apporté dans la séquestration. — C... interné une première fois et guéri rapidement avait d'abord mené une conduite paisible et analogue à celle du commun des hommes; puis, il se met à boire et s'intoxique; de là, des excentricités d'abord; l'alcoolisme ensuite se traduit par des phénomènes men- .taux d'une gravité peu rassurante. On le considère comme fou, et cependant on ne l'interne pas. L'occlusion morale se dessine de plus en plus, et la résultante de tous les symptômes morbides est le meurtre que la famille ou l'autorité communale auraient pu prévenir en entravant, au moyen de l'asile, la liberté d'action. — C'était bien le cas de recourir aux lettres de la loi sur le péril imminent.
Un étranger, qui ne connaîtrait rien de l'histoire du malade et qui causerait avec lui, serait tout d'abord saisi en face d'une certaine netteté intellectuelle et de l'association des idées en dehors des éléments de perversion fondamentaux. — C... réclame à outrance sa liberté et je ne
serais nullement étonné qu'il dissimulât profondément son délire à la personne sur l'influence de laquelle il compterait pour sortir de l'établissement.