‹ L'aliéné devant lui-même, l'appréciation légale, la législation, les systèmes, la société et la familleChapitre 96 sur 100 · OBSERVATION XLV · texte numérisé non relu

OBSERVATION XLV

délire des actes. — Éducation viciée. — Jugement nul. — Incoercibilité extrême. — Perversion affective. — Forme raisonnante.

La nommée K... est entrée, pour la première fois, à l'asile de..., en 1858. — Elle a été excessivement gâtée dans son enfance et jusques à son mariage par ses parents. — Continuellement tyrannique à l'égard de son père, de sa mère et des personnes qui l'entouraient, elle n'a jamais su s'habituer à comprendre d'une façon raisonnable les choses les plus ordinaires et les plus simples de la vie. — Avant d'être mariée, elle s'était déjà fait remarquer par beaucoup d'extravagances et d'excentricités; ses parents les mettaient sur le compte de son caractère despotique et des trop grandes faiblesses qu'ils avaient eues pour elle ; ils pensaient que le temps devrait être un grand remède. — Elle a épousé, jeune encore, un homme excessivement bon mais faible; très-amoureux d'elle; il la laissa faire tous ses caprices qui devinrent trop nombreux et marqués au cachet de la déraison; il n'eut pas la force de gourmander et d'essayer une rectification quelconque dans les erreurs de jugement. — Les choses allèrent de pis en pis et le ménage devint un enfer; tous les actes de madame K... étaient d'une tyrannie qui n'avait pas le plus petit fondement, et souvent elle agissait sous l'em-

pire d'idées romanesques les plus extravagantes et les plus absurdes qu'elle puisait seulement dans son imagination.

Cette jeune femme a eu plusieurs enfants et les liens qui, de cette sorte, auraient dû la rattacher à son mari, n'ont rien changé à ses habitudes de despotisme, de dépenses exagérées et dénuées de sens, de raisonnements les plus faux sur les choses les plus rudimentaires de la vie, et en particulier sur l'éducation de ses enfants, d'entêtements continuels à propos d'un rien et incoercibles. La vie en commun devint insupportable à M...; cependant il chercha encore par la douceur, les bons soins, des attentions multipliées, à opérer un changement. — M.... se décida à envoyer sa femme auprès de sa mère à la campagne, mais elle ne voulut pas demeurer avec celle-ci ; on eut la bonté de lui louer un logement confortable qui fut meublé, fourni de linge et, en général, de tout ce qui est nécessaire à un intérieur; en outre, on lui donna 200 francs par mois pour ses dépenses journalières. Seule alors, elle s'abandonna entièrement à toutes ses "extravagances, dérangeant tout sans motif et laissant tout dans le désordre le plus complet, lacérant du linge neuf pour en faire des torchons, détériorant ses meubles, déchirant des robes et des châles nouvellement achetés pour en faire des jupons ou autres pièces qu'elle décousait ensuite et jetait loin d'elle, allant Chez tous les marchands faire des empiètes à tort et à travers, faisant venir des ouvriers pour des ouvrages inutiles dont elle ordonnait la destruction le lendemain.... etc. ; elle ne mangeait que des fruits et des légumes pour — contraste étrange! — faire des économies, et elle imposait la même chose à ses enfants dont l'un, dit la grand'mère, dépérissait faute de soins et d'alimentation ; elle se relevait la nuit afin de les réveiller pour s'assurer s'ils n'étaient pas malades, les habillait et les déshabillait comme des poupées, puis les recouchait; elle était pour eux d'une exaltation de sentiments affectifs tout à fait maladive et, en voulant trop les

soigner, elle leur nuisait beaucoup. — Elle avait fait un règlement pour sa bonne et chaque heure de la journée avait une désignation d'emploi ; le lendemain, elle l'invalidait, et ainsi de suite chaque jour ; elle n'a pu garder aucune servante. — Tous les actes de sa vie étaient enfin, même les plus simples, marqués au coin de l'extravagance la plus déraisonnable; l'expérience et les affectueux conseils de sa mère n'ont eu aucune bonne influence; les dépenses absurdes et privées de toute mesure continuant, sa mère lui demanda un jour de lui confler 400 fr. que venait d'envoyer le mari, en lui promettant de lui donner peu à peu pour ses besoins ; elle se vit outragée d'une façon scandaleuse et madame K... lacéra de colère les quatre billets de banque qu'en définitive elle aurait pu garder; elle proférait des menaces d'incendie ; on se plaignait dans la ville ; et la famille, à bout de moyens, opéra un placement volontaire.

C'est une personne pleine de suffisance, d'une prétention inouïe, se figurant que tout doit céder à sa parole. — On observe de nombreuses erreurs de perception et de jugement, un grand égoïsme, une indocilité qui cède à peine devant la sévérité du règlement de la maison. — Il est imposible de faire comprendre à la malade combien sa conduite a été fausse jusqu'à ce jour; son attention paraît se fixer sur ce qu'on lui dit; mais, la mobilité de son esprit l'empêche de suivre les raisonnements qu'on lui soumet; ses idées n'ont aucun rapport avec ce qu'on vient de dire. — Elle exprime parfois ses pensées avec assez de liaison ; mais, toutes ont pour point de départ des impressions intérieures ou extérieures complètement fausses, et le jugement devient des plus erron£. — Elle ne manque pas d'intelligence ; l'imagination est des plus vives, l'élocution facile et le langage choisi ; mais, toute appréciation étant radicalement fausse produit fatalement une lésion delà volonté; d'où les actes les plus inconséquents et les plus irréguliers. — Les sentiments affectifs à l'égard de son père et de sa mère sont nuls et, à l'égard de ses

enfants, d'une exagération maladive. On ne remarque ni hallucinations, ni illusions des sens, ni impulsions spéciales.

La dame K..., d'une constitution lymphatico-nerveuse, jouit d'une bonne santé ; les fonctions de la digestion, de la respiration, de la circulation s'exécutent assez bien. — Elle a beaucoup d'expression dans la physionomie et son regard a quelquefois beaucoup de charme. — Le sommeil est peu régulier et, en général, mauvais. — Elle ne peut rester un moment en place et est d'une loquacité intarissable. — Elle resta d'abord deux mois à l'asile où elle se fit remarquer par son indocilité excessive et une foule d'excentricités. — Son mari la reprit chez lui pour voir si l'internement aurait produit un bon résultat; il ne put la garder qu'un mois. Elle revient atteinte du même délire partiel se manifestant surtout dans les actes. — Cette fois, elle est très-afléctée de la séquestration, est plus docile, prête un peu plus d'attention à ce qu'on lui dit, mais on remarque toujours le même défaut d'appréciation des règles les plus élémentaires de conduite et un esprit de désordre poussé à l'excès. — Au bout de quatre mois elle sort encore ; cette fois, son mari a pu la garder près de deux ans, mais en développant une surveillance des plus attentives et souvent difficile ainsi qu'une grande sévérité ; toutefois la folie a reparu avec intensité ; refus opiniâtre d'écouter quoi que ce soit, turbulence extrême ; elle court partout sans but déterminé et à peine habillée; aucun sentiment de propreté ; elle se relève la nuit pour faire de la tisanne à son mari qui n'est pas malade et qu'elle réveille pour cela; elle oblige toutes ses bonnes à quitter la maison parce qu'elle les calomnie et ternit leur réputation ; elle met en été des habits d'hiver à ses enfants et, quand ils rentrent et qu'elle les voit en sueur, elle les déshabille pour leur jeter de l'eau froide dans le dos afin de les rafraîchir ; par contre, elle leur met des habits d'été en hiver parce qu'il fait trop chaud par exemple dans un appartement; jadis, elle les forçait à manger (pour leur santé,

disait-elle) des fruits et des légumes seulement; aujourd'hui c'est de la viande sans pain dont ils doivent faire leur alimentation , et pas de vin ; elle va une dizaine de fois par jour à leur pension pour s'enquérir d'eux, les obsède par son affection absurde et les modifications qu'elle veut, à chaque instant, opérer dans leur habitude extérieure et leur régime; elle voudrait assister à leurs repas et même les faire manger; la nuit, si on ne l'empêchait, elle sortirait pour aller s'informer d'eux..., etc. — Elle détériore de nouveau tout dans la maison, s'amuse à démonter pièce à pièce une belle montre pour la porter à raccommoder chez un horloger parce que, dit-elle, ce pauvre homme a besoin de gagner sa vie; elle court chez tous les marchands pour acheter ce qui lui passe par la tête, et le mari se voit forcé de prévenir qu'il ne paiera plus rien. — Tous ses actes, en un mot, sont des plus faux et des plus absurdes. — A bout de patience, M.... ramène sa femme. — C'est la troisième fois, et elle fait un séjour d'un an. — On n'arrive à redresser que très-faiblement les erreurs de perception et de jugement, mais on modifie en grande partie les actes ; la discipline de la maison finit par inspirer une crainte salutaire; la femme K... est plus calme, plus docile, écoute mieux ce qu'on lui dit, et on peut la faire tenir en place pour travailler. — Son mari la reprend de nouveau à titre d'essai; il faut espérer que l'isolement qui, en, dernier lieu, a été plus prolongé et a paru faire réfléchir la malade continuera, par une crainte efficace, à exercer une influence sur ses déterminations; mais, une surveillance attentive est toujours nécessaire, car elle ne peut se conduire sans gubernaculum, et il lui est impossible de diriger elle-même son ménage et ses enfants.

Remarques. — La personne qui fait le sujet de notre observation devenait entièrement incapable de rester à

l'extérieur malgré l'appui affectueux de la famille qui devenait insuffisant.

Notre malade est souvent vive, enjouée; elle a de l'intelligence, cause avec facilité; les sentiments qu'elle développe sont souvent très-naturels, mais toutes les actions sont contraires aux affections ; elle se rattache au tableau tracé par Esquirol. — L'isolement, la discipline, et un peu le travail ont modifié avantageusement ses habitudes; la restriction a été nécessaire pour faciliter à son mari, par le sentiment de la crainte, la tâche d'exercer au dehors un contrôle obligatoire sur les actes et obtenir obéissance.

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