‹ L'aliéné devant lui-même, l'appréciation légale, la législation, les systèmes, la société et la familleChapitre 97 sur 100 · OBSERVATION XL VI · texte numérisé non relu

OBSERVATION XL VI

Délire partiel rémittent. — Malade demandant son entrée. — Satyriasisme. — Délire subaigu; hallucinations; suicide; guérison. — Séjour de 15 ans à l'extérieur. — Folie raisonnante ambitieuse ; idées de persécution ; tendances homicides. — Chronicité incoercible.

Le nommé Joseph H..., garde général des forêts en disponibilité , actuellement âgé de 42 ans, entra, pour la première fois en 1845, à l'asile de...; il n'avait alors que 27 ans. Il demanda lui-même spontanément son entrée. Les déclarations qu'il fit sur les diverses circonstances qui caractérisèrent le début de sa maladie furent corroborées par des renseignements venus d'ailleurs qui justifièrent son admission. L'année précédente, cet individu, livré à quelques excès de régime et à l'abus de bois-

sons fermentées , paraissait avoir éprouvé un certain affaiblissement des facultés intellectuelles. Il sentait bien, disait-il, qu'il s'opérait en lui un certain dérangement. Ainsi, ce serait sous l'influence de cette cause prédisposante et des lésions de la sensibilité qui en ont été le résultat que , dans les premiers jours du mois de janvier 1845, se déclara un accès de manie. On le conduisit dans sa famille. Là, le malade parait avoir eu quelques intervalles lucides; mais, dit-il, lorsque la fièvre de tête le prenait, il ne savait plus ce qu'il faisait et se trouvait, comme à son insu, emporté par un penchant irrésistible. L'accès passé, il avait bien conscience que quelque chose d'extraordinaire s'était passé en lui, mais il ne conservait aucun souvenir de sa situation pendant l'accès. C'est sous l'influence de cette excitation qu'il a quitté brusquement la maison de son père, domicilié à..., a voyagé à pied toute la nuit et est venu instamment demander son admission à l'asile. — H... avait fait, dans les premiers mois de 1844, la connaissance d'une femme aux passions très-vives, connue par le peu d'attachement à ses devoirs, mariée à un homme âgé qu'elle trompe, soit pour satisfaire des désirs trop ardents, soit au point de vue d'intérêts que sauvegarderait la naissance d'un enfant. Elle n'eut pas de peine à inspirer à II... une passion violente, qui le subjugua entièrement et devait aboutir à un délire. — Dès le mois d'août, H... sent lui-même que sa tête n'est pas libre ; au mois de novembre, son travail de bureau dénote un dérangement intellectuel. Il se livre à des excès de boisson; ses désirs se développent jusqu'au satyriasis. Il s'en prend à toutes les femmes, et, quoique sa passion première fût toujours très-vive, quoiqu'il se préoccupât vivement d'une prochaine paternité, la vue seule de n'importe quelle femme exerce sur lui une grande influence ; enfin ; cette impulsion le domine complètement; H... ne sait plus ce qu'il fait, et le délire éclate. Ce délire n'est pas continu; mais les rémissions sont loin d'être complètes. La veille du jour où il entra de lui-même à

l'asile, il était dans un accès de manie et préoccupé par l'idée d'aller enlever l'enfant de sa maîtresse. Le soir, un accès analogue se déclare ; l'agitation était multiforme ; on dut le camisoler. Sous l'influence de l'isolement, de bons conseils et de dérivatifs puissants , le malade parut avoir abandonné une à une toutes ses conceptions délirantes. Au bout d'un mois , toute trace de délire cessa ; H... put être renvoyé.

Ainsi , dans ce premier et court séjour à l'asile de..., H... a eu évidemment plusieurs accès de manie, dont les causes prédisposantes doivent être trouvées dans l'abus des boissons et dans une passion poussée jusqu'à l'exaltation , et dont la cause déterminante a été enfin une sorte de satyriasis ayant pour résultat définitif un désordre général de la sensibilité.

Deux mois après , on le ramène. Depuis quelques jours, il vivait dans un état d'extrême agitation. Il fallait, disait-on, plusieurs hommes pour le contenir et l'empêcher de se livrer à des actes coupables. Tout, dans l'état où il s'offrit à l'observation, semblait de nature à confirmer les renseignements donnés. — Lors du premier internement , la maladie avait été occasionnée par une violente passion amoureuse; c'est encore la même passion qui amène une rechute. Sa présence n'étonna pas , car on avait manifesté , à plusieurs reprises , des craintes pour l'avenir. Plusieurs fois on avait déclaré, tantôt aux parents, tantôt aux amis du sieur H..., qu'un seul moyen s'offrait, en le garantissant contre l'exagération de sa passion, d'empêcher une rechute, c'était l'éloignement de la ville , afin que l'objet de son ardent amour ne fût plus pour lui qu'à l'état de souvenir et que rien, dans le milieu où il se trouverait, ne pût activer ses sensations désordonnées. Des considérations contraires prévalurent; le mal une fois passé , on ne songea plus aux causes qui l'avaient produit, et H... fut réintégré dans ses anciennes occupations. — A cette époque, il était maître d'école. — Ses anciennes idées, ses anciens désirs reparurent bien vite. Il devint plus que jamais

ardent dans ses amours ; ses idées étaient tellement enracinées qu'elles se mêlaient à toutes les autres qui convergeaient vers elles, pour aboutir au même centre. — Pendant son premier séjour à l'asile, il aimait une femme qu'il convenait ne point lui appartenir ; l'enfant dont il se disait le père n'était point le sien suivant la loi ; aujourd'hui, les choses ont changé. Il donne bien à sa maîtresse les prénoms qui lui appartiennent, mais il ne veut pas qu'on lui donne d'autres noms que le sien; si on lui objecte que le mari n'est pas mort , il s'écrie avec emphase : « C'est ma femme , vous dis-je ; » et sa colère devient extrême si on paraît douter de la réalité de ce qu'il dit. Cette femme, suivant lui , n'a jamais été la femme d'un autre ; aussi bien aux yeux de la loi que pour tout le monde, il a toujours été son mari. — L'enfant est de lui, et bien légitimement. — Dans ce changement de choses, le malade ne s'oublie pas lui-même; il y a quelques mois , il ne s'appelait qu'H...; aujourd'hui, c'est d'H..., et il ne veut pas qu'on omette jamais la particule. — Il raconte fort sérieusement que , la veille de son entrée à l'asile , il s'est promené toute la journée dans son jardin avec sa femme et son enfant. Si on lui objecte qu'il n'occupait qu'une modeste chambre garnie, il répond que cela n'est pas vrai, et que, depuis son mariage, il occupe la maison et le jardin de sa femme. Si on lui demande à quelle époque il s'est marié, il désigne celle où ont commencé ses liaisons adultérines; si on lui demande dans quelle église la cérémonie religieuse s'est accomplie, ses souvenirs se troublent , il entre fort en colère et répond : « cela. ne vous regarde pas » aux personnes à qui il vient de faire ses confidences les plus intimes. En dehors de ce cercle d'idées, on ne peut tenir aucune conversation avec lui; les souvenirs sont confus, la mémoire lui fait défaut, et si on lui dit que, depuis quelques jours il troublait, dans la ville de..., le repos de ses voisins, il répond que c'est bien possible, mais qu'il n'en sait rien. Somme toute, lors de cette seconde entrée, H... était ma-

niaque par suite d'une exagération des sentiments affectifs , exagération qui le rendait capable de commettre les plus grands désordres. — Il était très-dangereux, et pour lui-même — car il se donnerait facilement la mort s'il était livré à ses propres impulsions — et pour les autres, car il se porterait à des voies de fait graves contre ceux qui tenteraient de s'opposer à la simple manifestation de sa volonté.

Pendant les premiers temps de sa séquestration, H... était toujours obsédé de l'idée que lui seul était bien réellement le mari de la femme à laquelle il pensait; si on reportait son esprit vers d'autres idées , on pouvait remarquer aussi de nombrauses erreurs de perception et de jugement. — Lorsque, malgré ses instances, il voyait qu'il n'obtenait pas la liberté, lorsqu'il se voyait privé de toutes nouvelles de la femme qui l'avait tant occupé, plein de découragement, se renfermant dans un sombre désespoir, il disait que la mort seule pouvait le délivrer de ses souffrances. — Un moment, on changea à son égard la nature des paroles qui lui étaient adressées et le langage sévère qu'on lui avait tenu jusqu'alors dut céder la place à un langage de consolation plus propre à le calmer; en même temps, les soins redoublaient autour de lui, on épiait ses moindres actions et la surveillance était incessante. — Il essaya une fois de se suicider en se précipitant par une croisée du premier étage (30 pieds de haut); par un hasard providentiel, il ne se ht aucun mal. — Cette tentative , qui lui a si peu réussi, parut exercer une •heureuse influence sur l'état mental. — Depuis ce moment, H... fut plus calme: il ne parle plus de sa femme; il n'a plus ces hallucinations de la vue, qui la lui montraient dans le jardin avoisinant le lieu qu'il occupe, venir avec son enfant la visiter. Il travaillait utilement et avec tranquillité au bureau do l'administration. — Il sortit enfin dans un grand état d'amélioration et résolu de s'éloigner du lieu où sa maladie avait commencé.

Quinze ans se passent. Une nuit, H... est arrêté ù Paris comme

vagabond; on le conduit à la Préfecture de police; on l'examine attentivement et on le trouve atteint d'aliénation mentale; il est dirigé sur Bicêtre; comme il n'avait pas la quantité de séjour voulue pour prendre droit de domicile à Paris, on le transfert à l'asile de..., comme le plus voisin de son ancienne résidence, et c'est ainsi qu'on le revoit pour la troisième fois.

Comme on peut le voir, l'intervalle entre sa dernière sortie et sa rentrée a été considérable. Quelle a été la vie de H... pendant ce temps? — II avait peu à peu quitté ses idées délirantes; il raisonnait l'existence avec plus de calme. Obligé de quitter sa position de maître d'école, il surmonta facilement cette déconvenue; sans ressources, sans espoir du cûté de sa famille, il ne se laissa pas décourager et sentit le besoin de se créer une position. Il s'engagea comme simple garde dans l'administration des forêts et il se mit avec ardeur au travail ; en peu d'années , il parvint au grade de garde général. — Ce fut, paraîtrait-il, dès ce moment, que des convictions délirantes d'orgueil l'assaillirent; occupant une position des plus honorables, devant faire son possible pour s'y maintenir et arriver ensuite à un grade élevé, il négligea les affaires de son état, persuadé qu'il était qu'on devait apprécier son immense valeur, qu'on ne pourrait jamais se passer de lui et que, si une fonction importante venait à vaquer, lui seul saurait la remplir ; dès-lors , il écoutait avec dédain ses supérieurs, trouvait absurdes et même coupables les plus simples remontrances; tout devait s'effacer devant sa personnalité. L'horizon lui paraît trop borné, et il se met à vouloir embrasser toutes les branches des connaissances humaines, convaincu que lui seul peut, sur toutes choses, trouver une solution. Politique, économie politique, mathématiques, astronomie , etc. , l'occupèrent à la fois ; puis il se lança à corps perdu dans les questions de philosophie les plus arides. — De son aveu, rien de supérieur à ce qu'il pense ou écrit n'a eu lieu. — Pendant ce temps, les affaires de son état étaient négligées; il

ne s'en occupait plus et se fâchait vivement quand on essayait de le faire s'apercevoir d'un tort. On dut plusieurs fois et le faire changer de résidence et le suspendre. Il écrivit un jour à M. de Forcade , directeur général des forêts , une lettre tellement insolente et incohérente, qu'on ne comprend son maintien, de la part de l'Administration , que par égard pour son travail et sa bonne conduite antérieure, qui l'avaient fait parvenir de simple garde à garde général. A partir de ce moment, il se crut persécuté indignement par tous ses chefs , sans faire aucune distinction ; ceux-ci , pourtant, lui ont toujours témoigné la plus grande longanimité; ainsi, par exemple, voyant qu'il voulait retourner dans la Meuse, son pays, on le fit passer à la résidence de..., dans l'espoir qu'il se calmerait et répondrait à la bienveillance en faisant son service comme jadis; mais il ne se conduisit pas mieux; plein d'orgueil et gonflé outre mesure de son mérite, il ne voulait admettre aucunes remontrances , pas même de simples avis ; il manquait à tout service , laissait les affaires de son état dans le plus grand désordre et trouvait fort bizarre qu'on le rémarquât; supérieurs, subalternes, personne ne pouvait l'approcher; il voyait dans chacun un persécuteur. — L'Administration déploya encore de la bonté pour lui; enfin, à bout de patience, elle le mit en non-activité. Depuis cet instant, il a voué une haine infinie au directeur général et à plusieurs autres qui méconnaissent en lui l'homme de génie. — Il est tellement convaincu de l'inimitié forcenée de certaines gens , qu'il a gardé la conviction que M. de Forcade, étant un jour à la chasse dans les bois de..., l'a fait traquer comme un gibier, sans pouvoir toutefois parvenir à le prendre.

Privé de tout, ne sachant pas comment il vivrait, il va à Paris, se présente à la direction des forêts, où, de son aveu cependant, on l'a fort bien reçu , sans écouter davantage ses récriminations. — Puis, il va frapper, mais en vain, à la porte de plusieurs hommes éminents de la presse et du monde savant,

afin de mettre au jour un grand ouvrage de philosophie sociale qui devait servir à régénérer le monde. En même temps aussi, il écrivait à l'Empereur, pour lui donner des conseils et lui reprocher, en termes outrageants, sa politique. Cette lettre, je n'oserais la transcrire , tellement elle est remplie d'insultes ; il finit en disant « un collégien n'aurait pas fait pire que vous. »

Aujourd'hui, H... ne peut souffrir aucune observation qui n'aurait pas trait à une reconnaissance nette et formelle de sa valeur; il s'emporte et dit les grossièretés les plus fortes pour répondre aux conseils les plus doux qu'on lui donne, dans le but de rectifier les erreurs de son esprit. — Quand on lui parle de l'intérêt qu'excite sa triste situation, il sourit avec ironie et tient en grande pitié son interlocuteur. Il refuse d'obtempérer aux avances les plus gracieuses qu'on lui fait, comme de le conduire promener avec soi en dehors de la maison. Un jour, cependant, il a bien voulu condescendre — encore, a-t-il fallu beaucoup lo prier — à se promener au dehors avec le directeur; mais il l'a horriblement fatigué, pendant trois heures, par une loquacité intarissable, des conceptions délirantes d'orgueil, de vanité qui se succédaient en foule et sans transition, mêlées à des idées de persécution de la part de ses anciens chefs, ainsi que de la police qui ne cesse d'avoir les yeux braqués sur lui.

Pendant quelque temps il a paru plus tranquille, plus accessible aux avis. — Ses idées de persécution semblaient vouloir le quitter; on lui avait permis de sortir dans les jardins, et on l'occupait aussi dans les bureaux de l'administration. — Il raisonnait un peu mieux sur divers points ; toutefois, son orgueil et sa personnalité étaient les mêmes. — Un beau jour, il s'évada; mais, quinze jours après on fut obligé de le réintégrer. Qu'avaitil fait pendant ce temps? Il s'était transporté dans son village auprès de parents éloignés qui sont cultivateurs et qui, par une bienveillance momentanée, voulurent bien le recueillir. — Au lieu de les aider un peu, de chercher à se rendre utile à quelque

chose, il fut intolérable par ses divagations continuelles sur son génie et par ses récriminations furibondes contre ses ennemis ; lui qui, à l'asile, disait sans cesse que, lorsqu'il sortirait, il saurait bien se rendre auprès de l'administration forestière et se faire écouter, il ne pense en rien à son ancienne position, n'opère pas la plus légère tentative pour être remis en fonctions; il ne cherche pas même à quoi il va s'occuper à l'avenir quand, pourtant, il se sait sans nulles ressources; il se plonge à corps perdu dans des rêveries d'économie politique avec lesquelles il obsède chaque personne qu'il rencontre en même temps qu'il se plaint de tous les agents forestiers qui, par jalousie et pour le persécuter sans cesse, mettent des entraves à l'apparition d'oeuvres destinées à refaire un monde nouveau sur les bases les plus solides. — Son évasion témoigne en faveur de son manque de jugement car, peu de temps avant, le conservateur des forêts s'était rendu à l'asile et avait montré une vive sollicitude pour l'état d'H...; il était disposé, s'il redevenait plus calme, à employer sa haute influence pour qu'on le plaçât dans le service sédentaire. — Aujourd'hui, quand on parle à H... de cette preuve évidente, toute cordiale de bienveillance désintéressée, il répond que c'est pour se moquer de lui et qu'il n'est pas assez niais pour se laisser prendre à des propositions trompeuses derrière lesquelles il voit nettement apparaître la police. — Une autre fois, c'est l'inspecteur des forêts qui, prenant son état en grande pitié, dépose entre les mains du directeur de l'asile un peu d'argent pour que H... se procure certaines fantaisies; assurément, c'était, un procédé fort gracieux, il accuse le directeur d'en avoir volé la moitié parce que celui-ci ne lui remettait pas tout à la fois, s'indigne que l'inspecteur le traite aussi outrageusement et le considère comme un mendiant sans oser venir discuter avec lui pour lui expliquer les motifs de son intérêt; donc, il doit se méfier. — C'est le procureur impérial qui lui montre de l'attention, et II... voit, do plus en plus, une

conspiration ourdie contre lui; mais, il triomphera de tout parce qu'il est doué d'un génie devant lequel on se verra enfin forcé de s'incliner. — On déplore qu'il soit à la pension des indigents et on lui donne une nourriture spéciale ; loin d'en être reconnaissant, il pré.tend que cela lui est dû. — Ses sentiments affectifs pour sa famille sont disparus ; son frère qui demeure à trois lieues de la maison ne veut pas le voir, dit-il, parce qu'il en est empêché par le gouvernement et que, d'accord ensemble, ils ont répandu le bruit dans le département que lui, H... revenait de Cayenne et était un homme dangereux.

Ses erreurs de perception sont maintenant excessives ; son irritabilité connaît peu de bornes; il passe sa journée en monologues continuels, en gesticulations très-ardentes, tantôt devant un arbre, tantôt devant un mur, qui tendent à faire croire qu'H... est halluciné, sans cependant qu'on ait pu le constater jusqu'ici d'une façon directe. Ses conceptions délirantes d'orgueil sont poussées aux dernières limites, il est devenu rebelle à tout conseil ; on ne peut môme plus lui parler, tant sa loquacité est intarissable ; si on conteste — même faiblement — ses assertions sur n'importe quel sujet, il vomit les injures les plus grossières et les plus sales, prétend qu'on fait alliance contre lui a*'cc la police et qu'on le persécute pour le plaisir de le faire. — Il n'a pns abandonné sa haine contre M. de Forcade et contre l'Empereur, mails il la dissimule. — Il n'a qu'un seul but, sortir pour forcer l'administration des forêts à avouer ses torts à son égard, la mettre dans la nécessité inévitable de lui donner des fonctions importantes que lui seul peut remplir, en même temps — et surtout — que pour opérer les grandes réformes politique, philosophique, scientifique, littéraire, industrielle..., etc., dont le monde attend avec impatience l'accomplissement. — Il est délirant au point de croire qu'on va le trouver, la nuit, pour exercer des manœuvres salement honteuses sur sa personne.

En résumé, H... est atteint de manie raisonnante basée sur un

orgueil et une vanité des plus extrêmes, auxquels se joignent des conceptions lypémaniaques présentant un caractère dangereux. Il appartient à cette catégorie de malades qui, pour les gens du monde, s'expriment bien et avec aisance et ne sont pas — le plus souvent, du moins — jugés fous; mais, qu'on les contredise et qu'on leur tienne bien tête, les convictions délirantes se présentent en foule.

Remarques. — Pas n'est besoin de dire que, lors des deux premières entrées de H... la séquestration était une mesure d'urgence; elle était évidemment commandée par l'intérêt et la morale publique et par celui du malade dont le suicide a pu être évité. H... a reconnu tout d'abord que le bénéfice de l'isolement lui était nécessaire. — Cet isolement et des soins appropriés produisirent d'abord un excellent résultat puisque H... recouvra l'intégrité de sa raison au point d'entreprendre une carrière difficile et d'arriver à une position honorable. Assurément, voilà un fait remarquable qui milite en faveur d'un internement conforme aux règles d'une saine doctrine. — Ce n'est qu'au bout de quinze ans que l'excès de travail commença à altérer ses facultés; doué en outre d'une imagination des plus vives, fier d'être parvenu sans l'aide de personne, il s'est cru capable d'embrasser tout; au lieu de chercher à" se maintenir dans sa position ou à acquérir un grade supérieur, il s'est bercé des espérances les plus chimériques et a rêvé les plus hautes destinées; mais, à force de laisser courir son intelligence vers des rives inconnues et de vouloir les atteindre, il est tombé dans un délire d'or-

gueil qui le subjugue entièrement et empêche la raison de se manifester.

H... est un homme très-dangereux. — Je ne serais nullement étonné que, s'il était en liberté, il ne commit quelque grave attentat contre la personne de l'Empereur ou contre celle de l'ancien directeur général des forêts. — La séquestration est donc une chose obligatoire.

Que s'il venait à sortir, en supposant une amélioration, il est dénué de toutes ressources et ne pourrait parer aux premières nécessités de la vie. — D'un autre côté, sa famille l'a complètement délaissé; le voilà donc privé d'un soutien moral et d'un soutien physique. Ces fâcheuses conditions le feraient retomber malade, car il ne doute de rien; le désir de vaincre l'adversité (1) rallumerait un orgueil à peine éteint; les convictions délirantes reparaîtraient en foule. Je considère donc H... comme destiné infailliblement à finir ses jours dans l'asile.

(1) Désir noble en lui-même, mais venant fort mal à point chez un individu atteint du genre de folie dont j'ai parlé.

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