ENQUÊTE SUR LA DISTRIBUTION DES SECOURS
de la décentralisation provinciale s'en ajoutait un second plus sérieux. Les prix atteignaient un niveau que n'avaient connu auparavant que des villes assiégées. Toute inégalité dans le rationnement causait un détriment important à celui qui était lésé. Or, avec le système de la décentralisation, le Comité National ne pouvait corriger les procédés des Comités locaux qui n'obéissaient pas aussi exactement qu'il l'eût fallu aux prescriptions de l'équité. Il ne pouvait empêcher des différences choquantes d'exister dans la condition des personnes ravitaillées, selon le Comité dont elles relevaient. Ici l'on donnait peu aux œuvres de secours pour attribuer ime part plus forte aux distributions générales, ailleurs on faisait le contraire. Certains comités remettaient aux secourus une partie de vivres sous forme d'aliments préparés, d'autres se bornaient à les leur remettre en nature, ce qui naturellement en facilitait la revente. Beaucoup de Comités, enfin, employaient dans les cantines populaires plus de produits exotiques qu'il n'eût été nécessaire s'ils avaient recouru plus largement aux produits indigènes.
Pour établir un partage équitable des produits entre les secourus et les non-secourus, pour assurer une égalité de traitement aussi grande que possible à tous les clients des oeuvres de secours, pour tirer des ressources modiques dont on disposait le meilleur parti, le moyen indiqué était de soumettre le rationnement dans le pays entier à ime règle unique. Mais les membres américains de la C. R. B., hostiles en principe à la centralisation et à l'extension des pouvoirs du Comité exécutif, montraient peu de faveur pour une réforme de ce genre. Aussi le Comité National ne put-il l'entreprendre qu'après leur départ (avril 1917) quand il eut entre les mains la direction complète de la distribution des produits en Belgique. Dans le courant du mois d'avril 1917, il ordonna une enquête auprès des Comités provinciaux pour connaître le nombre de personnes secourues par les diverses œuvres organisées dans leur ressort. Il fit procéder en même temps à une revision des cartes de ménage et des cartes de pain ou des listes de distribution du pain. Ces travaux qui exigeaient l'établissement de nombreuses statistiques eussent été longs et diflSciles même pour des administrations composées de fonctionnaires de carrière; ils offraient naturellement des difficultés
beaucoup plus grandes encore pour les Comités provinciaux et locaux qui, par la nature des choses, ne disposaient souvent pas d'iui personnel qualifié et qui, de plus, en vertu des ordres de l'autorité allemande, ne pouvaient demander le concours des administrations communales ni utiliser, par conséquent, les renseignements recueillis par les bureaux de la population.
Après plusieurs mois d'efforts les résultats obtenus, sans être complets, étaient néanmoins suffisants pour établir les bases de la réforme. Un état dressé dans le courant du mois de juin 1917 donne, sur l'importance de la population à secourir dans chaque province, les chiffres suivants :
PROVINCES
Population
Nombre
de
partiàpants
à la soupe
Pourcentage
Observations
Anvers
Brabant
Flandre occid. (nord) Flandre occid. (sud) .
Flandre orientale . . .
Liège
Limbourg
Luxembourg
Namur
Agglom. bruxelloise.
(*) Non compris réfugiés français : 27,289.
(*) Non compris réfugiés français: 43,069.
La réforme décrétée le 13 septembre 1917 fut mise à exécution au mois d'octobre suivant. Elle précise la distinction entre les rations ordinaires et les rations supplémentaires qui existait déjà auparavant. Mais son caractère essentiel est d'enlever aux provinces pour la confier au Comité National la mission de fixer le montant des rations pour les produits de grande consommation. Les Comités provinciaux ne conservèrent leurs attributions antérieures en cette matière que pour les produits d'importation irrégulière, notamment pour les vivres frais amenés de Hollande et quelques autres, tels que l'alcool, le vinaigre et la torréaline, qu'ils étaient libres de fabriquer en quantités plus ou moins fortes. Ces attributions ne tardèrent d'ailleurs pas à leur être enlevées. Par l'instruction du 11 avril 1918, la
fabrication de l'alcoo] et du vinaigre, jusqu'alors laissée aux provinces; fut centralisée et confiée au Stock général. La centralisation du rationnement s'ensuivit. Enfin l'instruction du 18 octobre 1918, qui organisa une répartition spéciale entre les provinces des céréales nécessaires à la fabrication de la torréaline, établit pour ce produit un rationnement uniforme. La centralisation du rationnement fut dès lors achevée.
B. — La ration ordinaire.
Les instructions relatives à la ration ordinaire furent données aux Comités provinciaux dans la forme suivante à la réunion de leurs délégués du 13 septembre 1917 :
En vue de régulariser dans tout le pays la distribution des marchandises principales réparties par le Comité National et d'éviter à l'avenir les critiques qui ne manquent pas de surgir dès que, dans les communes voisines appartenant à des provinces différentes, le débit de vivres a lieu sur la base d'un rationnement différent, le Comité National a décidé d'uniformiser la distribution des rations principales.
Dans ce but, il est remis aux Comités provinciaux, pour être affichés dans tous les magasins locaux, un « Avis » fixant pour la première quinzaine du mois d'octobre prochain, la ration de graisse à 200 grammes et celle des féculents à 100 grammes par personne. A cette occasion, il est fait observer que l'affichage dont il s'agit ne peut avoir Ueu que dans l'intérieur des locaux.
Pour ce qui concerne les graisses, les instructions du Comité National portent simplement le total de la ration à 200 grammes, les Comités provinciaux devant, d'après leurs disponibihtés, distribuer du saindoux ou bien du lard ou encore une ration combinée de ces deux produits.
Quant aux féculents, les Comités provinciaux ont également la latitude de composer la ration au moyen des denrées qu'ils possèdent à ce moment, soit une partie de riz, de haricots, de céréaUne, etc., soit d'un ou de deux de ces articles seulement, mais de manière à atteindre le taux de rationnement prescrit.
Povur la ration de féculents, il est stipulé que celle-ci peut être remplacée par 25 grammes de cacao. Nous croyons que semblable disposition n'est pratiquement réaHsable que dans les grands centres. Il appartient donc aux Comités provinciaux de biffer la mention relative à cette denrée lorsqu'il s'agit de certains Comités locaux ne se trouvant pas dans les conditions visées.
Enfin, la vente de levure sèche, torréaline, vinaigre, étant simplement prévue, ces produits sont mentionnés sur l'affiche sans autre indication.
Les Comités locaux devront donc, suivant leurs disponibilités, porter en regard de ces articles le rationnement et le prix de chacun d'eux de la même façon que pour les denrées de consommation générale, à moins que la distribution de la levure, de la torréaUne ou du vinaigre, comme celle d'autres produits dont la désignation ne figure pas sur l'afiiche, ne fasse l'objet d'un avis spécial.
Nous aimons à croire que ces dispositions nouvelles rencontreront l'approbation générale.
Le système nouveau fut bien accueilli et il aurait donné toute satisfaction si les arrivages avaient été assez réguliers pour permettre aux Comités provinciaux de se conformer au rationnement arrêté pour chaque quinzaine par le Comité exécutif. Mais, trop souvent, ils devaient ajourner la distribution annoncée par l'affiche qui leur était remise, ou, tout au moins, réduire les quantités prévues. Par une instruction du 22 novembre 1917, le Comité exécutif leur prescrivit de reporter à la distribution de la quinzaine suivante les marchandises dont, par suite d'im cas de force majeure, ils n'avaient pu opérer la distribution au cours de la quinzaine prévue par les avis de rationnement. Mais cette atténuation apportée à la rigueur du principe du rationnement uniforme fut bientôt insuffisante. Au mois de juillet, certaines provinces étaient en retard de plusieurs quinzaines sur le rationnement normal (i). Les affiches imprimées par le Comité exécutif induisaient, dans ce cas, le public en erreur. A la réunion des chefs de service du 17 juillet 1918, leur suppression fut décidée. Le rationnement cependant resta uniforme. Dans toutes les provinces chaque habitant reçut la même quantité de vivres, mais la remise de ceux-ci ne se fit pas simultanément partout.
Pour certains articles qu'il dépendait des Comités provinciaux d'acheter en plus ou moins grande abondance, tels que le vinaigre, la torréaline, la mayonnaise, chaque Comité continua naturelle-
(i) Après la grève de Rotterdam (août 191 8), l'arriéré de la distribution fut parfois tel que le Comité exécutif invita les Comités provinciaux à le répartir sur une ou plusieurs quinzaines, de manière à permettre aux clients pauvres de payer leur ration et d'éviter en même temps par des distributions trop abondantes de favoriser le trafic des denrées, surtout celui de la graisse.