Voir le numéro de mars 1916 des Annales de Géographie
des ressources ne leur permettait pas d'acheter, autant qu'ils l'auraient voulu, de la viande. Nous ne pouvons donc qu'approuver M. Quentin, quand il s'élève contre certains hygiénistes contestant l'utilité de l'ingestion des viandes pour le corps humain. Et l'on ne saurait trop répéter les affirmations si autorisées du professeur Armand Gautier, lui qui n'a point hésité à s'élever indirectement contre les pratiques limitatives de l'introduction des matières carnées en France, disant que « la viande réconforte, excite les fonctions, fournit l'énergie et la nourriture indispensables à la population »; que les è substances albuminoïdes contenues dans la viande sous un volume réduit peuvent seules compenser la déperdition naturelle des forces musculaires ».
La conséquence est donc déjà que, au point de vue de cette nature spéciale de denrées alimentaires, la mise à contribution de l'extérieur, étranger ou colonies, s'impose de la façon la plus urgente, dans l'intérêt de notre population.
Nous ne voudrions pas imiter le vieux Gaton, et répéter un « delenda Carthago » ; mais il ne faut pas oublier que les agriculteurs et en général les protectionnistes français considéraient la production nationale comme parfaitement suffisante, comme assurant l'abondance aux estomacs de nos compatriotes. Et pourtant la cherté qui se faisait depuis
1901 en particulier, et bien avant toute influence exceptionnelle, cherté relevée dans la brochure de M. Sellier sur le problème de la viande, et que depuis trente ans les économistes libéraux avaient mise en lumière, prouvait nettement, en raison de la loi économique de l'offre et de la demande, que des « candidats consommateurs » nombreux n'étaient point satisfaits, ou ne Tétaient que trop peu.
Nous avons vu plus haut, en mettant à contribution Yves Guyot, et surtout en renvoyant à ses belles études, indiqués quelques chiffres rapides sur ce qu'est la consommation de la viande dans le monde. On peut dire sans hésitation qu'elle est faible, notamment par rapport à ce que nous indiquions comme la ration normale, calculée même de façon modeste. Cette constatation d'ailleurs a été faite dans une publication officielle déjà citée1, et dans une étude sur les Marchés européens de la viande et l'importation argentine. L'auteur, à côté sans doute des chiffres relativement considérables qu'il trouvait pour la consommation annuelle de la viande par habitant en Argentine et en Australie (respectivement 128 et 1 li kilogrammes), montrait comment ce coefficient tombait rapidement dans les autres pays. Il était seulement de 64 kilogrammes, d'après lui, aux
4. Voir le Bulletin de l'office des Renseignements agricoles, août
États-Unis, de 47 en Angleterre, de 33 à 34 en France, de 31 en Belgique, de 29 en Allemagne, de 22 en Espagne, de 12 à peine en Italie. Au surplus les 111 ou les 128 kilogrammes relatifs à l'Argentine et à l'Australie, ne correspondaient guère qua cette ration normale à laquelle nous faisions encore une fois allusion.
Les chiffres donnés par la publication officielle ne différaient pas notablement de ceux d'Yves Guyot ; notre maître et ami arrivait même à une estimation plus large, de quelque 44 kilogrammes, qui ne représentaient qu'un progrès bien modeste en un siècle, depuis l'évaluation de Lagrange, donnant un chiffre de 80 livres par habitant. Le regretté Alfred de Foville avait étudié également la question en 1904 ', et sous l'influence des mêmes préoccupations qu'Yves Guyot ou nous, en regrettant de voir la population française mise à la diète relative par les barrières douanières. Or il arrivait à des chiffres encore plus attristants, en estimant la consommation moyenne de viande par tète, en France, à moins de 37 kilogrammes, ce qui peut paraître bizarre après le chiffre de Lagrange. Il insistait sur la différence considérable qui se présentait à cet égard entre la population urbaine et la population rurale, montrant que, vers