‹ L'alimentation de la France et les ressources coloniales ou étrangèresChapitre 18 sur 47 · Voir le numéro de janvier 1913 du Bulletin · texte numérisé non relu

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Il est bon de rappeler d'un mot, ou plutôt de quelques chiffres, la consommation formidable de viande conservée par le froid qui se fait en Grande-Bretagne. Car ce sont là des indications éloquentes, qui expliquent comment on a pu améliorer l'alimentation à bon compte de toute la population, surtout de la population à ressources modestes. Cela montre également ce à quoi on peut arriver, si on le veut bien, en France, étant donné que, comme nous l'indiquerons tout à l'heure, le développement de la production peut se faire dans une foule de pays qui attendent, pour le réaliser, que des consommateurs veuillent bien faire appel à leurs ressources possibles.

En 1913 par exemple la consommation anglaise de viandes traitées par le froid a été de 2.617.000 quartiers de bœufs, dont 1.084.000 provenant d'Australie, un peu moins de l'Argentine, le reste de l'Uruguay, du Venezuela et de la Nouvelle-Zélande. Le chiffre correspondant pour les moutons a été de 7.377.000 dont 2.964.000 provenant d'Australie, 2.250.000 de Nouvelle-Zélande, 1.362.000 d'Argentine; le reste d'Uruguay et de Patagonie. Il est enfin arrivé 5.559.000 agneaux (viande qui ne paraissait pas susceptible de subir un long transport même à l'aide de la frigorification) ; l'Australie en a fourni 1.459.000, la Nouvelle-Zélande 3.324.000, l'Argentine 392.000, le reste venant de l'Uruguay et de la

Patagonie. Ces chiffres ont été très largement dépassés durant Tannée 1914, influencée par la guerre et par les fournitures qui ont pris la voie de l'Angle lerre pour arriver chez nous. Durant cette année, les 2.923.000 quartiers de bœufs, les 6.747.000 moutons et les 6.042.000 agneaux ont représenté un poids total de 694.000 tonnes, dont 442.000 pour le bœuf soit congelé, soit réfrigéré (c'est-à-dire porté à une température plus ou moins basse, la réfrigération suffisant généralement, même pour de longs voyages).

Si nous en avions le temps, nous pourrions montrer un progrès formidable dans la consommation et dans le commerce d'introduction de ces viandes étrangères ou plutôt extérieures, puisque beaucoup d'entre elles viennent de colonies anglaises. Il se fait une amélioration constante de l'alimentation carnée de l'Anglais.

Nous ne nous attarderons pas à rappeler la qualité de ces viandes réfrigérées, congelées, frigorifiées : c'est une démonstration sur laquelle on était obligé de revenir il y a quelques années, avant que la guerre eût fait l'éducation d'une partie des estomacs français. Mais on n'en est plus heureusement à cette époque de préjugés ridicules, sauf pourtant dans des milieux de petite bourgeoisie, ou dans beaucoup de milieux ouvriers, où l'on s'en tient étroitement aux traditions, et où l'on est effrayé de songer qu'il puisse

se manger des viandes qui ont deux ou trois mois de date. Il y a là tout simplement l'ignorance des vérités techniques sur lesquelles est basée la frigo rification. Mais on démontre le mouvement en marchant. Et la qualité de ces viandes frigorifiées a été démontrée pour tous ceux qui ont consenti à en consommer depuis bien des mois. Dès 1913 M. Bénard, dans sa communication à la Société Nationale d'agriculture, opposait l'excellente qualité des viandes introduites de l'extérieur en Angleterre, à celle des viandes d'origine nationale, mais souvent avariées par suite des conditions de transport, qui atteignent les halles centrales de Paris.

Nous disions d'un mot, — mais il faut y insister plus longuement, puisque c'est peut-être le côté le plus important du problème, — que le développement de la production dans les pays coloniaux ou étrangers pouvait se faire rapidement, presque instantanément, et répondre, pour la France, à des importations largement consenties des viandes de ces différents pays. Ce qui a déjà montré la plasticité des pays producteurs, c'est le développement même de la consommation à laquelle nous faisions allusion pour la Grande-Bretagne durant l'année 1914, et qui s'est accusé encore bien davantage en 1915 et dans la première partie de l'année 1916 dont nous ayons des statistiques. Il va de soi que si la consom-

mation s'est développée considérablement, c'est que les sources auxquelles on pouvait emprunter cette matière carnée étaient à même de débiter beaucoup plus largement qu'auparavant.

Sans doute cette expansion de la consommation s'est-elle faite en très grande partie sous l'influence de la guerre, sous les appels des intendances des différents pays alliés à des nations étrangères, en faveur de l'estomac de nos soldats ; mais le phénomène n'en demeure pas moins, avec les conséquences que nous venons de tirer. Sans doute aussi l'augmentation des prix a-t-elle été une puissante incitation à l'augmentation de la production, et de l'envoi de ces viandes frigorifiées sur les marchés européens; mais il est inévitable que ce soit sous l'appât du bénéfice commercial et industriel que se fassent les progrès; et ils peuvent s'accuser bien davantage quand il ne s'agit plus seulement d'un coup de fouet brusque donné à la consommation par des circonstances anormales, mais d'un progrès rationnel résultant d'un appel continu et méthodique du consommateur.

Toujours est-il que, durant l'année 1915, les différents pays exportateurs de viande frigorifiée dans lesquels il faut comprendre, pour des chiffres relativement modestes il est vrai, l'Amérique du Nord, le Canada, Madagascar, le Brésil, en dehors des pays

que nous mentionnions tout à l'heure, ont exporté 883.000 tonnes de ces viandes, au lieu de 800.000 tonnes seulement en 1914, et de 767.000 en 1913. Si nous considérions seulement l'importation en Grande- Bretagne en 194 5, nous verrions que par exemple il a été introduit 4.113.000 quartiers de bœufs, au lieu de 2.923.000 seulement en 1914 ; ce qui indique un progrès qu'on peut bien qualifier sans exagération de formidable. D'après la Revue annuelle du commerce de la viande congelée publiée par la maison spéciale Weddel de Londres, on aurait même introduit sur les marchés européens autres que le Royaume-Uni, durant 1915, quelque 220.000 tonnes de viande conservée par le froid : c'est là une véritable révolution.

Pour répondre à ce développement de l'exportation, du commerce, de la consommation, il faut tout à la fois que les producteurs ordinaires développent leur production, et que de nouveaux pays producteurs entrent dans la lice commerciale. Pour que ces pays puissent ainsi répondre à la consommation accrue, pour la France notamment, d'une série de produits alimentaires, il faut absolument qu'on applique chez eux ce principe, prééminent en économie politique, de la spécialisation, auquel nous avons dû logiquement faire allusion en commençant ce livre. C'est en somme ce phénomène rationnel, économique de

la spécialisation, qui a entraîné el entraîne de plus en plus ce que M. Grégoire, dans son étude déjà citée sur la production de la viande, appelait le mouvement rétrograde du mouton en France, en Allemagne, en Belgique, cette espèce de bétail se retirant peu à peu vers des régions à culture extensive ; cette spécialisation et ce déplacement doivent entraîner logiquement une forte importation de ces contrées vers les pays à culture intensive.

Les pays qui peuvent ainsi se faire fournisseurs de viandes pour la France sont particulièrement nombreux. Et sans prétendre en quelques pages les passer tous en revue, et dresser pour ainsi dire le programme général des ressources que Ton doit mettre à contribution, il est facile d'indiquer les principaux, de montrer comment, dès maintenant, un mouvement se fait dans cette voie de la production des matières carnées pour ceux qui voudront en profiter dans le Vieux Monde; comment rapidement des progrès se sont accusés chez les producteurs actuels ; comment l'avenir paraît assuré sans peine dans la direction d'une augmentation très notable de la ration de viande dans notre pays en particulier.

Il est tout naturel de songer aux grands producteurs actuels que sont notamment les contrées de l'Amérique du Sud. Et pour ce qui est de la Repu-

blique Argentine, on doit se rappeler qu'un passé très récent a prouvé que ce pays peut donner, dans un temps très court, un développement inouï à son élevage et à sa production de viande. Les pâturages artificiels, les luzernières ont été multipliées déjà de la façon la plus typique ; mais le même mouvement peut se continuer encore bien facilement. Les Argentins affirment avec raison qu'ils sauraient produire de la viande congelée autant qu'on le leur en demandera ; que ce qui leur manque c'est simplement le débouché. Il faut naturellement que les usines de frigorification se mettent elles-mêmes à la hauteur des ressources en bétail; mais il n'y a là qu'une question de capitaux et d'organisation technique. C'est pour cela que la Revue de Weddel que nous citions tout à l'heure, a pu dire en toute vérité que l'Argentine est capable de répondre à d'énormes majorations d'exportations de la viande, sans diminuer irrationnellement son stock de bétail.

Tout au plus faudra-t-il introduire dans le pays des reproducteurs appropriés à la nature de la viande que réclame le consommateur français, tout comme cela s'est fait pour le consommateur anglais, dont les exigences sont nettement différentes. La vente de ces reproducteurs correspondra à une spécialisation dans l'industrie de l'élevage en France, en que nous avons laissé entendre dans un chapitre

antérieur. Gomme exemple concluant du passé, on peut rappeler qu'en 1885 le commerce total d'exportation de la viande et des produits annexes ne représentait pas beaucoup plus de 3 millions en Argentine, tandis que le chiffre correspondant pour 1912 était de beaucoup plus de 700 millions de francs. La République Argentine possède une admirable floraison de grandes compagnies se livrant à cette industrie de la viande frigorifiée. Sans doute les Américains du Nord essayent-ils d'attirer à eux une partie de ce commerce, par suite de l'insuffisance croissante de la viande aux Etats-Unis ; mais le champ est suffisamment vaste dans cette portion de l'Amérique du Sud pour répondre à tous les besoins. Et Ton peut se rappeler la comparaison pittoresque que faisait le Journal des Halles, en février 1912, disant que la France ne peut pas nourrir un troupeau de bœufs, car la France est par définition un jardin et un potager; et qu'il est au contraire tout naturel que, tandis que nos paysans se livreront à la sélection des beaux reproducteurs, la viande de boucherie soit fournie par toute la région de La Plata.

Nous pourrions, pour l'Uruguay faire, toutes proportions gardées, les mêmes observations que pour la République Argentine : ici encore on se trouve en présence d'un troupeau qui peut se développer formidablement, et au bénéfice de nos estomacs. Parmi

les pays un peu plus neufs à cet égard, dans l'Amérique du Sud même, nous devons songer au Chili, au Brésil, tout comme à la Colombie, en nous rappelant que c'est depuis peu de temps seulement que le Venezuela s'est mis à expédier, et fructueusement à tous égards, des viandes frigorifiées sur la Grande- Bretagne. Nous pourrions sans peine ajouter le Paraguay à la liste.

A l'égard du Chili, il ne faut pas oublier que, depuis déjà bien des années, la Terre de Feu, autrefois considérée comme sans valeur, s'est mise à élever un troupeau énorme de moutons ; et que dans le Territoire de Magellan il y a au moins 2 millions de ces animaux qui pâturent à l'heure actuelle. Le Chili dans son ensemble, si Ton pourvoit aux sécheresses possibles, est particulièrement favorable à l'élevage du mouton et même d'autre bétail ; et l'on peut le compter comme un des producteurs désignés du Vieux Monde, dans un avenir très prochain, si les initiatives se font jour. Dès maintenant, en dehors des prairies naturelles abondantes, les prairies artificielles couvrent des centaines de mille hectares, et l'élevage du bœuf peut se poursuivre tout aussi bien que celui du mouton. En Colombie, on affirmait récemment que des contrats assez importants avaient été déjà signés pour l'exportation du bétail, tout au moins de la viande, puisque l'exportation à Fétat

vivant se fait de moins en moins, et avec raison. Au Brésil le mouvement est déclanché, et fort puissamment, bien que l'appel du Vieux Monde aux producteurs possibles de viande ne se fasse que depuis bien peu de temps, et que l'évolution en cette matière ait dû se réaliser très rapidement, que ce nouveau commerce se soit quelque peu improvisé. Les premières statistiques officielles relatives à ce commerce des viandes frigorifiées brésiliennes ont été publiées vers la fin de 1915 ; et elles ont montré que des efforts considérables déjà se poursuivent dans les régions du pays desservies par les ports de Rio et de Santos. Rien que pendant les neuf premiers mois de 191o, plus de 4.300.000 kilogrammes de bœuf réfrigéré étaient partis de ce dernier port. Le mouvement était suivi rapidement dans l'Etat de Sao-Paulo, où un premier frigorifique se construisait, avec une capacité quotidienne de 1.000 bœufs, de 2.000 moutons et aussi de 4.000 porcs : cette viande ne devant pas être négligée dans les ressources à mettre à la disposition du consommateur européen. Et c'est avec raison que Y Information Universelle considérait l'exploitation du troupeau brésilien, amélioré, croisé avec les bonnes races européennes, comme se rattachant à l'avenir immédiat du pays : celui-ci paraît susceptible d'exporter tout de suite plusieurs centaines de milliers de D. Bellet. — L'alimentation. o

tonnes de viande réfrigérée chaque année ; et quelques échantillons de ces viandes brésiliennes sont rapidement arrivés avec succès sur le marché du Havre. Le bétail du Brésil est au moins aussi bon qu'était le bétail de l'Argentine avant les transformations tout à fait scientifiques apportées dans Télevage, dans le choix des reproducteurs, dans les pâturages; et dès maintenant le Brésil possède un troupeau de plus de 30 millions de bœufs. Aussi bien les frigorifiques se multiplient-ils dans le pays, pour des usages variés il est vrai, mais en partie pour répondre au développement de l'exportation de la viande. Nous n'insisterons pas sur la multiplication possible du troupeau des Iles Falkland, qui alimentent déjà partiellement le marché britannique. Nous rappellerons d'un mot les quantités formidables de matières alimentaires carnées que le Danemark fournit à l'Angleterre, dont il peut augmenter encore la pro; duction, par suite l'exportation, en la dirigeant notamment sur la France, si on veut bien la laisser entrer. Rien qu'au point de vue de la viande de porc, qui, ainsi que les autres, s'accuse comme tout à fait insuffisante au point de vue des besoins français, le prix du kilogramme montant constamment, les abattoirs coopératifs du Danemark * fournissent

i. Voirie numéro de mai 1916 du Bulletin de l'Institut International <T Agriculture de Rome.

chaque année des quantités formidables de viande au marché anglais, le nombre des porcs élevés atteignant 2.500.000 environ, au lieu de 1.500.000 à peine en 1909. C'est pour 170 millions de francs qu'il s'exporte chaque année de cette viande de porc hors du Danemark.

Avant l'odieuse agression austro-allemande, la Serbie commençait de se livrer à ce même commerce, de façon fructueuse pour sa clientèle, avantageuse pour elle. Des abattoirs très importants avaient été créés à Belgrade, à Velika Plana, à Mladodenovaz. On y mettait surtout à mort des porcs, mais aussi du gros bétail. On doit prévoir pour le lendemain de la victoire une reprise triomphante, qui trouvera logiquement, nous l'espérons, un large marché en France. Parmi les fournisseurs encore tout indiqués de la France voulant bien recevoir des viandes à bon marché, nous aurions à citer la Russie, y compris bien entendu l'immense Sibérie, dont l'élevage et la production agricole augmentent constamment : on y va tendre naturellement non plus seulement à produire de la laine, mais encore de la viande, si Ton voit des chances s'ouvrir d'un écoulement facile de cette viande.

Sans parler de l'Afrique du Sud, dont l'élevage se développe puissamment, dont les expéditions de viande se font déjà couramment sur la Grande-Bre-

tagne, est-ce que nous ne devons pas songer logiquement à tout le domaine colonial de la France, où, sur tant de points, l'élevage du gros bétail en particulier peut se faire très avantageusement? Sans doute ne s'agit-il point de tomber dans les illusions où Ton se complaisait souvent ces années dernières dans les milieux coloniaux; de se figurer que l'exportation de la viande s'improvise avant qu'un troupeau abondant ait été constitué, Mais il faut par contre considérer comme parfaitement possible, dans un avenir relativement prochain, l'exportation de Madagascar, et du fameux zébu indigène, auquel les estomacs français peuvent s'habituer, et des bœufs ordinaires, que l'on élèvera de plus en plus. C'est pour cela que logiquement, dans le Bulletin de la Société d E ne engagement à l'industrie nationale et dans la Revue Le Froid, on s'est, à plusieurs reprises, préoccupé de cette exportation du bétail de Madagascar, exportation qui doit se faire à l'aide de transports frigorifiques. Le troupeau malgache est déjà important, il dépasse certainement 4 millions et demi de têtes, sans parler des bœufs sauvages des régions de l'ouest ; cela correspond à un effectif des plus denses. On estime que chaque année on peut compter sur 500.000 animaux bons pour'la boucherie, dont la consommation locale absorberait tout au plus 300.000 têtes. Et ici aussi on doit escompter une surexcitation très rapide de

l'élevage et de la production spéciale, du moment où le consommateur français fait appel à cette denrée alimentaire précieuse. La question a été étudiée devant la Société Nationale d'Agriculture1 par M. Moussu et aussi par réminent savant qu'est M. Tisserand, qui, depuis longtemps, réclame la liberté des échanges en ces matières agricoles.

On y a montré que, parmi nos colonies. l'Ouest Africain presque dans son entier possède des ressources variées très importantes ; que d'ailleurs l'exportation du bétail sénégalais se faisait déjà vers les Canaries et certaines parties du Sud de l'Afrique ; et que, avec une organisation rationnelle et appropriée, cet Ouest Africain pourrait nous fournir en quantité très notable des viandes de bonne qualité. On se préoccupe beaucoup et avec raison de cette question du bétail colonial au point de vue de notre alimentation ; et l'on a signalé que le Cambodge par exemple, le Laos, peuvent puissamment aider à cette alimentation, tout comme l'Algérie, tout comme la Tunisie ; si, encore une fois, la porte est largement ouverte à ces importations à leur entrée en France.

Au surplus le nombre et la variété de ces fournisseurs de matières carnées pour le consommateur français sont autrement grands qu'on ne le pense

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