Voir le numéro d'août
numériques complètes sur la valeur et l'importance des productions de la pêche maritime dans le monde ; mais en se reportant seulement aux rapports anglais sur l'industrie des pêches dans la mer du Nord, on se trouve en présence de chiffres vraiment éloquents. On voit par exemple qu'il a été débarqué en Ecosse, durant 1912, 5.200.000 quintaux1 de harengs ; que le chiffre correspondant a été de près de 5.400.000 en Angleterre, de 3.300.000 environ en Norvège, de 1.400.000 en Suède, le chiffre pour la France ne dépassant guère ce dernier total. Il ne faut point oublier que la Grande-Bretagne, la Hollande et surtout les pays Scandinaves exportent chaque année la plus grosse partie de leurs prises en la matière, en l'offrant aux consommateurs étrangers. Il faut songer également que, rien qu'en Ecosse, la capture des poissons de choix, turbots, soles, etc.. représentait en 1911 quelque 1.900. 000 quintaux (anglais toujours), soit une valeur de près de 900.000 livres sterling, plus de 20 millions de francs pour ce seul chapitre. M. Hérubel, dans ses beaux travaux sur la matière2 a bien dit, comme nous le laissions entendre tout à l'heure, que certaines mers, certains parages s'appauvrissent par suite de la pratique continue de l'in-
4. Quintaux anglais d'un peu plus de 50 kilogrammes, il est vrai.
2. Voir son volume Pêches maritimes d'autrefois et d'aujourd'hui, Guilmoto-Challamel, éditeurs, Paris.
dustrie de la cueillette; mais par contre on met à contribution des terrains nouveaux dont le rendement augmente constamment, au moins pendant un certain temps, telles la côte d'Afrique, la mer Blanche, la côte Est de l'Ecosse, la côte Ouest d'Irlande et la mer d'Irlande, le canal de Bristol, etc..
Déjà grâce à la mise à contribution des conserves, de la classique boîte de conserves en fer-blanc qui a conquis le monde entier, il se fait, dans ce monde, un commerce remarquable des produits de la pêche, entre les pays grands producteurs à faible population ou amplement satisfaits au point de vue de cette consommation spéciale, et les pays moins bien dotés, dont la population réclame une portion de ce complément de l'alimentation qui lui est trop souvent strictement mesuré par les interventions législatives et douanières. Que l'on ne croie pas que c'est seulement le cas du Canada ou de la côte ouest des Etats-Unis, essayant d'envahir le Vieux Monde (suivant l'expression favorite des protectionnistes) de leurs conserves de saumons, de crabes ou de homards; que l'on songe qu'une seule petite région de pêche comme le district norvégien de Stavanger envoie, sur les Etats- Unis mêmes, dans le courant d'une année, quelque 8 à 10 millions de poissons en conserves diverses.
Pour ce qui est plus particulièrement de ce Canada dont nous prononcions le nom, son industrie des
pêches, tout particulièrement en Colombie, à Vancouver, sur sa côte Ouest, s'est industrialisée de la façon la plus typique, afin de traiter rapidement et à bon compte des quantités de poissons formidables, qui sont presque pêchées mécaniquement, qui sont à coup sûr nettoyées, découpées, mises en boîte à la machine. On arrive de la sorte à un bon marché qui assure la vente facile des produits des pêcheries canadiennes sur les marchés européens, en dépit même de droits de douane ; et ces procédés plus largement appliqués, avec plus de capitaux, permettraient d'accroître formidablement la préparation et l'exportation de ces produits de la mer, puisque jusqu'à présent le domaine marin se présente comme inépuisable dans ces parages du Canada, où aussi bien Ton songe depuis quelques années à pratiquer rationnellement la pisciculture, afin d'assurer l'avenir, avenir du producteur comme du consommateur.
Il est bien vrai qu'il y a un ou deux ans on s'inquiétait, dans le monde des spécialistes, d'une certaine diminution de la valeur des produits de la pêche au Canada : on faisait remarquer que cette valeur, pour l'année 1913, n'avait guère dépassé 170 à 175 millions de francs; et l'on craignait que le mouvement ne s'accentuât. Il ne faut pas perdre de vue que déjà ce chiffre est énorme, pour un déve-
loppement de côtes relativement assez faible sur lequel se produit cette industrie des pêches ; que d'ailleurs la population qui s'y livre ne représente guère que 65.000 hommes ; que d'autre part les variations dans leur valeur peuvent influencer considérablement les statistiques d'une année à l'autre, sans que les quantités prises soient réellement inférieures, tout au contraire. Le fait est qu'en 1913- 1914, pour la campagne de pêche correspondant à cette période, la capture du saumon a donné beaucoup plus de 1.500.000 quintaux anglais de poissons, alors que, pour la campagne 1912-1913, le chiffre correspondant n'était que de 1.250.000. On doit se rappeler également que c'est surtout la Colombie britannique qui se livre à cette industrie des pêches maritimes au Canada; la Nouvelle-Ecosse et le Nouveau-Brunswick ne fournissant que des valeurs très considérablement inférieures, et les autres provinces entrant dans les statistiques pour des chiffres extrêmement modestes.
Les produits des pêcheries canadiennes se sont exportés jusqu'ici surtout sous la forme de poissons en conserve, en boîtes métalliques, dont beaucoup de gens ne veulent point consommer, et qui d'ailleurs reviennent relativement cher, à cause même des frais de mise en boîte, des dépenses de fer-blanc, etc. Un progrès considérable se fera, ou plutôt
s'accentuera, du jour où les importations de poissons frigorifiés, dans des bateaux ou des cales spécialisées, pourront atteindre rapidement les marchés de consommation européens, le marché français en particulier, et s'y vendre à l'état véritablement frais. D'ailleurs, durant la guerre de 1914-1916, qui, à quelques points de vue, a fait transformer si rapidement certaines pratiques, on a vu arriver du poisson canadien en très grande quantité sur l'Angleterre, saumon, halibut, sole, hareng ; tout cela expédié d'abord dans des wagons frigorifiques, puis dans des cales frigorifiques, et parvenant dans d'excellentes conditions pour l'alimentation des troupes surtout canadiennes, auxquelles un supplément d'aliments était ainsi assuré de façon fort originale.
Le Portugal et l'Espagne, que l'on a voulu jusqu'à notre époque considérer comme des concurrents redoutables parce qu'ils peuvent vendre à bon marché les produits de leurs pêcheries, sont bel et bien susceptibles d'augmenter dans des proportions considérables la ration carnée de notre population française, en envoyant une partie des produits de leurs pêcheries, qu'ils pourront et sauront développe] encore du jour où un marché nouveau s'ouvrira un peu largement à eux. La population portugaise n'est certainement pas une population extrêmement industriouse, mais elle est à même d'étondre étrange-
ment son activité ; et ce développement est tout indiqué en fait de pêches maritimes, puisque déjà cette population a en la matière une éducation très avancée, que le développement des côtes du pays, la nature du littoral et des fonds rendent tout indiquée une expansion de l'industrie des pêches. Dans ce tout petit pays, celle-ci donne emploi à quelque 70.000 personnes ; et le marché du poisson de Lisbonne est un des plus remarquables du monde pour son importance même, et pour la variété des produits qu'on y rencontre. La videur de ces produits des pêcheries est d'au moins 40 millions de francs ; et c'est énorme pour un pays aussi en retard au point de vue industriel. Les sardines portugaises ont une réputation exceptionnelle, et il en est de même des homards, dont la capture peut se développer étrangement, dont d'ailleurs une partie se dirige déjà sur la France.
L'Espagne peut également se faire assez largement notre fournisseuse de matières alimentaires, poissons, mollusques, crustacés. Il suffirait de se rappeler les mesures de toutes sortes que le Parlement français a prises contre son industrie de la sardine en conserve, les craintes exprimées si souvent à son égard par les populations maritimes françaises et par leurs représentants parlementaires, pour se dire que ces gens que l'on redoute tant sont aptes à fournir à D. Bf.llet. — L'alimentation. 6
bon compte et en abondance au consommateur français une très grande quantité de produits de la mer capturés par eux. Dans ce pays d'Espagne, où l'activité industrielle n'est pas non plus très marquée, il y a au moins 150.000 hommes employés directement aux pêches maritimes, dont le rendement dépasserait très notablement 100 millions de pesetas ; on compte environ 8.000 usines se livrant à la conserve du poisson sous ses diverses formes, et l'industrie particulière de la conserve en boîtes de ferblanc représente annuellement quelque 3 millions et demi de caisses, contre un million environ pour la France. Cette industrie s'est du reste améliorée prodigieusement au point de vue de la qualité des huiles employées, de la préparation du poisson. Et le bon marché de ces sardines en conserves, uni à une qualité très satisfaisante, fait que l'Espagne introduisait déjà beaucoup de conserves de poissons en France, en dépit de toutes les barrières artificielles qu'on leur imposait.
Au surplus, en cette matière comme dans les autres, nous pouvons faire appel largement à notre domaine colonial ou à une partie de ce domaine, en même temps qu'à des producteurs absolument étrangers comme nationalité. Depuis déjà plusieurs années des études, des recherches des plus intéressantes se sont poursuivies sur toute la côte ouest de
l'Afrique Française ; on a constaté l'existence de poissons en abondance ; et actuellement même une partie de ces poissons, des crustacés également, parviennent sur le marché fi^giçais, particulièrement parisien. Le consommateur s'est accoutumé à leur apparence, de prime abord un peu bizarre ; il a apprécié leurs qualités alimentaires, et il se porte facilement acheteur pour toutes les quantités de ces produits maritimes coloniaux qui arrivent dans nos ports et peuvent se conserver facilement pendant le trajet, soit qu'on les maintienne à l'état vivant comme les homards et les langoustes, soit qu'on les dépose dans des cales réfrigérées.
M. Gruvel1 s'est fait une spécialité de l'étude de ces pêcheries de la côte de Mauritanie. Il a donné à leur sujet les indications les plus précises et les plus précieuses ; il a montré la pullulation du poisson sur tout le littoral ; et c'est un peu à la suite de ces indications que des armateurs, par exemple de Boulogne, n'ont point hésité à aller chercher sur cette côte la dorade, la fausse morue du Sénégal, le thon, la sole et les anchois, même des sardines. La langouste royale est devenue un article d'exportation de la baie du Lévrier pour les langoustiers bretons se rendant à Port-Êtienne, et rapportant de 6.000 à