CHAPITRE VI
Nous sommes bien loin ici d'envisager seulement le pain. Bien que nous donnions tout à l'heure des indications qui montrent que la consommation du pain, même dans un pays de gros mangeurs de cette denrée comme la France, puisse encore se développer et en qualité et en quantité, beaucoup de nos lecteurs seraient peut-être tentés de nous dire que la question de l'accroissement de cette consommation s'impose assez peu.
Nous verrons tout à l'heure de plus près ce qu'il en est. Mais nous envisageons le blé, la reine des céréales à tous égards dans la confection de bien d'autres aliments que le pain ; et nous envisageons même, sans pouvoir malheureusement y insister, quelques céréales qu'il est d'un très gros intérêt d'introduire plus largement dans l'alimentation française : à la fois parce qu'elles peuvent élargir cette alimentation en abaissant son prix unitaire ; et aussi parce qu'elles sont susceptibles d'y apporter une
90 l'alimentation de la frange
variété dont l'heureuse influence a été indiquée par bien des hygiénistes.
Sans reprendre ce que nous avons dit, d'après des autorités en la matière, sur le rôle des diverses denrées alimentaires même en apparence similaires, en vue de la composition d'une alimentation rationnelle, apportant plus sûrement à l'organisme tout ce dont il a besoin, nous pouvons, à ce propos de la mise à contribution de céréales diverses, renvoyer à cette étude sur la Géographie de l'alimentation humaine de M. Woeikof que nous avons déjà mise à contribution. Le recours que la médecine moderne a volontiers aux farines d'orge, d'avoine, à des préparations alimentaires ayant ces céréales pour base, démontre bien que Ton a avantage, même dans l'alimentation normale, à les utiliser concurremment avec le blé.
Il ne faut pas oublier non plus que ces diverses céréales, auxquelles on peut ajouter utilement le seigle, ne réclament que des quantités de chaleur variables pour la maturation de leur grain ; on peut donc, les unes ou les autres, les cultiver plus ou moins dans tel ou tel pays. Et c'est pour cela même que l'importation de telle ou telle s'impose, parce que l'on aura plus d'avantage à la demander au pays qui est capable de la fournir dans les meilleures conditions agricoles et économiques. Le maïs et le riz
ne sauraient non plus être négligés ; et ce sont véritablement des céréales tropicales, que Ton est obligé, en France, de demander à l'extérieur, si on veut les consommer, ce qui ne peut qu'avoir une utilité réelle.
Lors même que nous nous en tiendrions au blé, et alors que, pour exagérer la chose, nous en arriverions à considérer presque exclusivement la consommation de pain, il ne faudrait pas croire, en dépit du chiffre moyen de consommation par tête très élevé que l'on trouve pour la France, qu'il n'y ait rien à faire, à améliorer en la matière ; que notre ration soit largement suffisante, pléthorique ; que nous n'ayons aucun avantage à rien demander à l'étranger. Cette question a du reste été traitée plus particulièrement par tous ceux qui se sont occupés de protectionnisme et de libre-échange ' ; tout simplement parce que les droits protecteurs ont porté très spécialement sur cette matière, que l'on considérait comme devant être un monopole exclusif de l'agriculteur français.
Il est assuré que la consommation de pain par tête d'habitant en France, consommation moyenne, est particulièrement élevée si l'on en juge par comparaison avec la plupart des pays étrangers. Si nous en
4. Voir notamment le volume de G. Schelle sur le Bilan du Protectionnisme en France, et les divers ouvrages d'Yves Guyot.
croyons la publication du Ministère de l'Agriculture des Etats-Unis, le Crop Reporter, la consommation du blé par habitant serait d'à peu près 2 hect, 87 par an pour la France, chiffre dépassé seulement par les 3 hectolitres de la Belgique et les 3 hect., 45 du Canada. Pour l'Espagne, nous trouverions 2 hect., 22; 2 hect., 18 pour le Royaume-Uni; le même chiffre pour la Suisse, tandis que l'on tomberait à 1 hect., 93 pour les Etats-Unis, où beaucoup d'autres céréales sont largement mises à contribution; à 1 hect., 52 pour les Pays-Bas, où la pomme de terre remplace en très grande partie le froment, au moins dans l'accompagnement des viandes aux repas; à 1 hect., 16 pour FÀllemagne ; à 0 hect., 98 pour la Russie, où le seigle tient en très grande partie la place que tient le blé dans notre pays ; à 0 hect., 65 pour un pays pauvre comme le Portugal. On voit du reste que ce sont là des données relatives à la consommation du blé, et non point à la consommation du pain : il est très difficile de dresser des statistiques1 à ce point de vue plus particulier, parce que Ton n'a jamais de données précises sur le rôle que va tenir la farine, ou dans la consommation familiale, ou même dans la consommation des acheteurs en gros, boulangers, souvent pâtissiers fabri-
1. Suivant le Dr Carton, elle serait de 287 kilogrammes au Danemark, de 274 en Belgique, de 234 en France, de 212 en Suisse, etc.
quant des biscuits et des préparations analogues.
Ce qui est un fait indiscutable bien mis en lumière par Yves Guyot, c'est que les disponibilités de froment pour la France, de par sa récolte moyenne, ne donnent que 7.800.000 tonnes environ, ce qui ne correspond guère qu'à 285 kilogrammes de pain par an et par tête ; alors que, si nous nous reportons à la fameuse ration militaire, que, encore une fois, on peut prendre comme une saine base d'appréciation, point exagérée du tout, il faudrait que chaque Français eût à sa disposition par an 360 kilogrammes de pain.
Ainsi, au simple point de vue du pain, nous entendons du pain blanc, pain de blé qui s'est accusé depuis si longtemps comme supérieur au pain de seigle et au pain d'orge, il y a insuffisance réelle, besoin d'importation : ce qui ne veut pas dire qu'il y. ait importation effective, puisque les droits de douane généralement empêchent ou gênent cette importation, la limitent à un chiffre relativement minime, par le renchérissement qu'ils causent. Il n'y a que dans les années de disette véritable que l'on permettait aux blés étrangers de s'introduire pour combler une insuffisance trop marquée. C'est très gratuitement que Ton affirme que notre population a assez de pain ou, si l'on veut, assez de blé.
Et cela d'autant plus, encore une fois, que ce blé
peut et doit s'introduire davantage dans l'alimentation sous la forme d'une multitude de ces préparations dont usent les Anglais, dont ils usent même si bien que, quoique n'étant en fait que d'assez médiocres consommateurs de pain, ils viennent à peu près au même plan que les Français comme consommateurs de blé. Ce sont certains des puddings auxquels la cuisine anglaise a tant recours ; ce sont les innombrables biscuits que Ton consomme à table, mais surtout accompagnant la tasse de thé, qui font que les Anglais accroissent avantageusement une ration alimentaire comportant déjà beaucoup de viande, à l'aide d'une quantité notable de farine de blé s'introduisant dans cette ration sous une autre forme que le pain. Ce serait là un exemple à suivre fort avantageusement par la France : c'est même un exemple qu'elle a commencé de suivre, comme le prouve l'heureuse fortune des très nombreuses biscuiteries qui se sont fondées sur notre sol, à l'instar des biscuiteries anglaises, et qui trouvent facilement à vendre toute leur production. Elles la vendraient encore bien mieux si elle était moins coûteuse, de par le prix de la matière première.
Nous pourrions ajouter que la consommation du blé dans l'alimentation des animaux améliore considérablement la qualité de la chair de ceux-ci, et que c'est encore une manière d'introduire, indirectement
du moins, le froment dans l'alimentation humaine de façon plus large.
Les gens qui voudraient voir la France étroitement se suffire, comme si cela était possible, tel M. Edmond Théry accumulant les statistiques devant la Société nationale d'Agriculture, affirment sans doute que c'est une « libération » pour la France que de ne plus recourir aux pays producteurs étrangers en matière de blé. Il nous semble que la vraie libération de notre estomac, ce serait de pouvoir recevoir autant qu'il en voudra pain ou biscuits, bouillies ou puddings, à des prix qui lui permettraient précisément de se procurer avec abondance ces matières alimentaires, d'en varier davantage son ordinaire. M. Théry reconnaît que c'est « seulement une grande partie de la population rurale » qui consomme du pain de froment chez nous, au lieu de pain d'autres céréales : il y a donc une insuffisance à remplir de ce fait. Il invoque la consommation du café au lait et du chocolat à la place de la soupe du matin chez les classes laborieuses, pour affirmer encore que nous avons moins besoin de blé qu'on ne pense ; mais il oublie que le café au lait et le chocolat réclament du pain dans la tasse.
La restriction de la consommation, ou du moins son développement insuffisant comme conséquence de prix relativement élevés, est chose trop évidente
96 ï/ ALIMENTATION DE LA FRANCE
pour quiconque n'ignore pas complètement les lois de l'économie politique. Cependant on peut la constater une fois de plus en se reportant aux chiffres de consommation successifs du froment en France et du prix moyen du quintal. C'était en somme ce qu'admettait tacitement M. H. Sagnier, qui connaît si bien ces questions bien qu'il se soit fait généralement le porte-parole du protectionnisme ; dans le Journal d'agriculture pratique, il remarque que, si un déficit sensible se produit dans les récoltes de la France, ce déficit jette immédiatement la perturbation dans le commerce général, que la France devient une concurrente pour les autres nations importatrices, et que cela donne le signal d'une hausse générale.
C'est tout simplement que les besoins français, déjà si étroitement alimentés par la production nationale, ne se voient plus satisfaits que dans des conditions déplorables si le déficit de notre récolte s'accuse; la hausse se produit, l'alimentation en souffre terriblement, et le consommateur aussi. Il est au surplus facile de constater que le rendement du froment dans l'ensemble de la France, comme chiffre moyen, est particulièrement faible ; que par conséquent le prix de revient de cette denrée s'en élève d'autant, alors qu'on peut se la procurer à des prix beaucoup plus abordables en la faisant venir de l'étranger, parce que le rendement dans ces pays
étrangers est relativement fort élevé. Il s'agit du rendement par hectare, et non point de la production par tête d'habitant, qui ne nous fournit point un élément d'appréciation en la matière. Les documents officiels, comme le rapport fait par le Ministère de l'Agriculture en 1912 sur la Culture, la production et le commerce du blé dans le monde, ou l'Annuaire international de Statistique agricole de Rome, nous donnent des chiffres concluants à cet égard. La France n'a qu'un rendement à l'hectare de 13 quintaux 1/2; tandis que le chiffre est de près de 20 pour l'Allemagne, de 21 1/2 pour l'Angleterre (où cependant on prétend que l'agriculture a été tuée par la liberté des échanges) ; de 22 1/2 pour les Pays- Bas, de 23 1/2 pour la Belgique, de près de 28 pour Je Danemark. Sans doute les chiffres sont assez modestes pour le Canada, la Roumanie, encore davantage pour la Russie et la République Argentine, qui sont cependant de très grands producteurs ; mais il faut se rappeler dans quelles conditions s'y fait la culture du froment, tirant parti des avantages naturels et d'ailleurs tout temporaires du sol.
La France peut ne pas être inquiète sur la possibilité de trouver de quoi alimenter en blé, en farine de blé et en produits préparés avec cette farine la consommation grandissante de ses habitants. Le fait est que, en dépit des prévisions un peu hasardées D. Bellet. — Lalimentation. 7
d'un illustre savant comme Grooke, on est arrivé déjà, depuis quinze ou vingt ans, à développer considérablement la production du froment dans le monde. Notamment en mettant à contribution des engrais nouveaux, ces nitrates empruntés à Fair atmosphérique, qui ont été découverts si à point : parce que les inventeurs, la technique et la science sont toujours à l'affût des besoins à satisfaire, et arrivent effectivement à développer la production de façon constante, en y trouvant leur récompense.
Les intéressantes notes d'agriculture publiées périodiquement par M. Hitier dans le Bulletin de la Société d'Encouragement pour l'industrie nationale, les études très savantes de M. Sagnier, ont bien accusé cette augmentation de la surface cultivée et de la production, non pas seulement en France, mais dans tous les pays. Encore entre 1881 et 1890 la surface cultivée en blé dans le monde ne représentait guère que 71 millions d'hectares ; on arrivait à près de 80 millions entre 1891 et 1900, à plus de 95 millions entre 1901 et 1910 ; ce qui amenait la production à 880 millions de quintaux au lien de 62b, d'autant que le rendement moyen par hectare était passé de 8,10 à 9,2d environ.
La production du bJé dans le monde ne cesse donc de s'accroître, il n'y a pas à escompter une pénurie éventuelle, une disette qui menacerait véritable-
ment l'humanité ; et, dans ces conditions, il est tout naturel de songer à tirer parti au mieux de cette abondance, abondance il est vrai surtout extérieure à la France, et des bas prix que, en temps normal du moins, elle permet, pour relever la ration alimentaire de froment dans l'alimentation française. Tout peut nous tranquilliser à cet égard, et en particulier Fexamen des chiffres publiés dans le Bulletin de la Société Nationale oV Agriculture i, où nous constatons une augmentation énorme de la production, comme dans des pays qui dépendent de notre domaine colonial ou qui peuvent y être assimilés, et où nous avons intérêt à puiser tout comme à l'étranger. L'augmentation de la population du monde se fait plus lentement que cet accroissement de la production du blé, puisque Tune était évaluée à 24,5 p. 100 entre 1885 et 1905 par exemple, tandis que l'autre correspondait à près de 38 p. 100 durant la même période.
C'était à la même préoccupation que nous que cédait notre regretté collègue Pierre Leroy-Beaulieu quand, dans YEconomiste Français, en 1913 2, il établissait que, depuis une vingtaine d'années, la production du blé dans le monde avait augmenté de moitié environ, bien que les surfaces emblavées