‹ L'alimentation de la France et les ressources coloniales ou étrangèresChapitre 34 sur 47 · Voir numéros de mars et de juin · texte numérisé non relu

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suivant un phénomène économique de spécialisation sur lequel nous sommes revenus mais sur lequel on ne saurait trop revenir, fabriquer en bien plus grande quantité des beurres de qualité susceptibles d'être vendus chèrement sur certains marchés extérieurs où les consommateurs de luxe ne manquent point, tout en laissant s'introduire en France les beurres ordinaires, qui eux trouveraient une clientèle parmi les gens incapables d'acheter les beurres français relativement chers. Que Ton se rappelle toujours cet exemple anglais si caractéristique : la Grande-Bretagne n'a pas vu son agriculture, son élevage, son industrie laitière disparaître, nous en avons donné quelques preuves, et il serait facile de les développer. Elle consomme chaque année plus de 300 millions de kilogrammes de beurre, et sur ce total 200 millions environ proviennent de l'étranger. Rappelons, à propos de ce que nous disions du marché extérieur partiellement perdu par nous, que, jusque vers 1889, la Grande-Bretagne achetait en France à peu près le tiers des beurres qu'elle importait. Si nous voulons, nous pouvons reconquérir en partie le marché, lui fournir des beurres supérieurs, en bénéficiant de ce que la consommation du marché britannique est toujours susceptible de prendre plus d'ampleur ; vendre encore une fois les beurres chers à l'extérieur, acheter à l'extérieur, pour ainsi dire

par un phénomène d'échange, les beurres à bon marché.

Les fournisseurs possibles de beurre ne sauraient nous manquer, bien que l'Anglais soit un rude consommateur, qui fait appel pour la plus grosse partie à tout le beurre disponible sur les marchés étrangers de production tels que l'Australie, la Russie, la Sibérie, le Danemark, l'Afrique du Sud, le Canada.

Mais l'exemple de ce qui s'est passé pendant la guerre 1914-1916 pour les viandes réfrigérées, démontre bien que les producteurs, dès que la consommation fait mine de se développer, dès que le consommateur fait appel à leurs talents, c'est-à-dire à leurs facilités productrices, se hâtent de prendre des mesures en conséquence, et arrivent toujours à accroître rapidement la production, à satisfaire presque tout de suite, au moins partiellement, à ces réclamations de consommateurs nouveaux.

Pour ce qui est de la Russie, le beurre y occupe une place de plus en plus importante dans son exportation, et le phénomène a été accusé à plusieurs reprises dans le Bulletin de l'Office d'information pour le commerce extérieur de Saint-Pétersbourg. En 1901 par exemple, il ne s'exportait guère hors de Russie que 1.700 pouds (d'un peu plus de 16 kilogrammes) de beurre sur l'étranger ; dès 1908 on dépassait largement 3.100.000 pouds; en 1911 on

était à près de 4.700.000 pouds ; ce sont des chiffres totaux qui comprennent du reste les beurres venant de Sibérie. Ces beurres n'étaient pas très chers, même à la fin de la période que nous considérons, puisque, sur le marché de Saint-Pétersbourg ou de Riga, ils étaient évalués en moyenne, pour toutes les qualités, à un peu plus de 10 roubles le poud. Mais entre ]es débuts et la fin de la période considérée les prix avaient augmenté de façon très caractéristique, de 12 roubles 1/2 à plus de 15 roubles îe poud, surtout parce que la qualité s'était améliorée, sous l'influence de la concurrence, des réclamations du consommateur étranger, d'une organisation plus parfaite, de l'amélioration des conditions de transport, etc.. La moitié de ces beurres environ venait de Sibérie; les principaux centres de production étaient Omsk, Kourgan. Un grand centre d'exportation était le nord de la Russie d'Europe, dans les gouvernements de Vologda, de Jaroslaw; nous rappelons d'un mot que les principaux acheteurs étrangers étaient la Grande-Bretagne ; le Danemark, qui alimentait ainsi ses besoins propres, tout en vendant ses beurres chers en Grande-Bretagne; l'Allemagne.

L'Angleterre s'était décidée à faire venir de plus en plus de ces beurres russes directement chez elle, en créant un courant d'affaires qui lui permettrait de

les acheter à meilleur compte. Des maisons de commerce s'étaient mises en relations avec des unions de fabricants de beurre, notamment en Sibérie ; d'autres étaient représentées par des comptoirs ou des agents spéciaux d'achat. Là où les installations réfrigérantes n'existaient point encore, on expédiait le beurre en tonneaux sous la forme de beurre salé, excellent aliment que le marché français est prêt à accepter, nous entendons le consommateur, car jusqu'à présent les importations de beurre russe en France ne représentaient pas plus de 200 quintaux chaque année. A ce propos la Chambre de Commerce russo-française de Saint-Pétersbourg faisait remarquer avec raison qu'une clientèle française des plus étendues achèterait ces beurres étrangers, en les préférant certes à tous les beurres végétaux, et tout simplement parce qu'elle n'a pas les moyens d'acheter des beurres indigènes, inévitablement chers et par leurs qualités et aussi par l'incidence des droits protecteurs. Au surplus le Gouvernement et les administrations de chemins de fer en Russie avaient pris des mesures pour faciliter l'exportation, sous la forme de mise en circulation de wagons réfrigérés, d'établissement d'entrepôts frigorifiques dans les principales gares, de dépôts de glace, de création de trains spéciaux, d'ententes avec les compagnies de navigation ; car très souvent les beurres venaient par mer

la* L ALIMENTATION DE LA FRANCE

bien que le gros des expéditions se fît et se fasse encore par chemin de fer.

En ce qui est particulièrement de la Sibérie, le commerce du beurre, en même temps naturellement que sa production, accuse un développement des plus curieux sur lequel le Bulletin de la Chambre de Commerce russe de Paris 1 attirait avec raison l'attention. Dans un congrès d'exportateurs tenus à Omsk, on a fourni des chiffres bien typiques sur cette exportation du beurre en 1915, rien que des régions situées sur la ligne ferrée d'Omsk vers la Russie d'Europe et la Russie d'Asie. Les expéditions ont représenté 5.200.000 pouds environ, dont 5 millions à peu près vers la direction de l'Ouest, grande consommatrice comme de juste ; et cependant combien la production et le commerce de celte denrée ne sont-ils pas gênés par l'état de guerre, par la réquisition des chemins de fer, etc.. Au moment où nous écrivons, on a dû mettre en circulation sur les chemins de fer sibériens un millier de wagons frigorifiques destinés spécialement au transport des beurres sibériens. Gela laisse augurer d'un bel avenir, surtout si l'on songe à ce que nous disions plus haut du développement possible et inévitable du troupeau de bêtes à cornes en Sibérie, dans un

1 Voir son numéro d'avril 1916.

LE BEURRE. LES GRAISSES ALIMENTAIRES luo

pays où cette industrie agricole est tout indiquée. Le marché producteur danois ne présente pas, au point de vue des beurres, le même intérêt que le marché russe ou le marché sibérien, marchés neufs, d'extensibilité pour ainsi dire indéfinie, au moins pendant un bien grand nombre d'années. Néanmoins ce marché danois peut servir à nous procurer des beurres de qualité intermédiaire, même des beurres de belle qualité, dont la production est certainement insuffisante en France, au fur et à mesure que le bien-être augmente. Et quoique les producteurs danois aient étendu déjà dans des proportions formidables leur industrie beurrière, ils peuvent continuer certainement dans la même voie ; il peut y avoir « part à deux » sur leur marché d'exportation ; une partie de leurs expéditions, surtout si la production se développe, sont à même de se diriger sur la France sans que le marché britannique en souffre. Que Ton songe que, en 1906 par exemple, le commerce d'exportation du beurre danois ne dépassait pas 159 millions de livres (livres anglaises de 453 grammes) ; en 1911, dans une étude sur le commerce des denrées périssables du Danemark, M. Sandrier, vice-consul de France à Copenhague, accusait une exportation de près de 90 millions de kilogrammes sur lesquels du reste plus de 81 millions se dirigeaient suri' Angleterre. Il s'agissait exclusivement de

beurres de qualité conservés dans des chambres frigorifiques, soumis à un contrôle très rigoureux. Ce commerce s'était déjà puissamment développé ; cependant le Danemark exportait plus de 10 millions 1/2 de kilogrammes de lait, près de 20 millions de kilogrammes de crème, productions et commerce qui se font forcément un peu aux dépens de la fabrication et du commerce d'exportation du beurre. Depuis lors ce mouvement d'exportation, en même temps que celui du lait ou de la crème, qui se développe parallèlement, a pris une importance nouvelle, comme on s'en rend compte notamment en se reportant à une étude extrêmement intéressante sur les laiteries coopératives danoises qui a paru dans le Bulletin International d'Agriculture de Rome1. Ce beurre danois continue de s'exporter en quantités énormes sur l'Angleterre, en représentant à peu près les 2/5 de l'importation totale de beurre sur le sol britannique, et le double de la quantité importée de l'Australie, qui occupe pourtant la seconde place comme pays importateur sur le marché anglais. Il faut dire que les beurres danois possèdent une uniformité, une homogénéité et des qualités exceptionnelles.

Au point de vue de la fourniture du beurre de qua-

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