Numéros des 11-18 septembre
article intitulé : « Peut-on se nourrir de fruits ? » ; et, par un enthousiasme qui était d'ailleurs précisément Fopposé de la variété que tant de gens ont recommandée dans l'alimentation, de cette alimentation mixte à laquelle nous faisions allusion avec le Dr Laumonier, il se laissait aller à un exclusivisme analogue à celui des végétariens. Il voulait amener l'humanité à pratiquer une alimentation uniquement composée de fruits crus accompagnés de pain ; et il prétendait démontrer l'excellence de sa méthode, sa supériorité sur les régimes que nous appellerons normaux, par le fait que, pendant trente mois, il avait pu se contenter de manger des fruits crus en même temps que du pain ; en supprimant du reste les œufs et le fromage, auxquels il avait eu recours d'abord simultanément, et en prenant comme boisson soit du café, soit même de l'eau. L'auteur entrevoit dans le fruitarisme un moyen de perfectionnement humain, perfectionnement physique, moral et intellectuel.
Nous n'allons pas jusque-là ; et nous estimons, au risque peut-être de le froisser, que son expérience n'a guère d'intérêt, quelle que soit la vérité de l'observation qu'il avait faite un jour à la Société de Sociologie en affirmant que la science de l'alimentation est la plus imparfaite de toutes. Au surplus, à l'occasion, il avait fait une observation qui ne manque point de nous intéresser, en notant que l'alimenta-
tion par les fruits est relativement chère en France. Il accusait à ce propos une exportation excessive, alors que nous, nous nous plaignons d'une importation insuffisante.
Quoi qu'il en soit, les observations de M. Lourbet sont venues confirmer ce qui a été écrit par bien des hygiénistes, ce que rappelait fort à propos M. Henri Labbé quand il considérait les fruits crus comme devant s'ajouter au régime carné. Et si nous reprenions les divers ouvrages que nous avons consultés, et surtout auxquels nous avons renvoyé le lecteur au début de ce livre, nous y verrions que tous les hygiénistes ont recommandé de varier l'alimentation en recourant aux fruits, parce qu'ils considèrent ceux-ci comme apportant à l'organisme des matériaux essentiellement utiles, à titre de complément de l'alimentation au moins.
C'est ainsi que, dans son Hygiène de l'alimentation, le Dr Laumonier consacre bien des pages aux fruits, en en distinguant du reste quatre sortes principales. Il montre notamment que les fruits acidulés, qui contiennent parfois une proportion importante de sucre, — ce qui n'est pas pour diminuer leur valeur alimentaire — renferment surtout abondance de sels à acide organique, malique, citrique, tartrique et à base alcaline, en même temps que des parfums qui les rendent notamment diurétiques, qui
leur permettent d'alcaliniser les humeurs. C'est pour cela qu'il estime que ces fruits rendent de très grands services contre les dyspepsies, la pléthore, l'arthritisme, la présclérose. A la vérité les graisses sont bien rares dans ces fruits, à l'exception peut-être de la groseille, de l'orange, de la grenade, de l'ananas, où d'ailleurs la proportion en est faible ; mais on y trouve des matières azotées, et surtout des sels, des sucres et des acides organiques souvent en proportion très élevée, comme par exemple dans l'ananas, dans l'orange, dans le raisin, qui font essentiellement partie des fruits ou frais ou secs que nous pouvons demander en très grande quantité à l'étranger et à nos colonies. En dehors de certains des fruits dont nous venons de parler, et qui à l'état sec ont parfois une teneur en sucre de 70 p. 100, il y a grand profit à utiliser la figue, soit fraîche, soit sèche, la fameuse datte, la banane, dont nous reparlerons tout à l'heure longuement ; d'autant que, dans quelques-uns de ces fruits les matières azotées ou les graisses sont en proportion vraiment notable. On connaît les qualités nutritives précieuses de la châtaigne ; et quoi qu'on en puisse penser, nous pouvons et devons faire appel largement à la châtaigne étrangère ; nous le faisons déjà en présence de l'insuffisance de notre production.
Nous aurions bien d'autres fruits à mentionner,
qui doivent également nous venir de 'l'extérieur si nous voulons les consommer en plus grande quantité et à meilleur marché ; aussi bien l'amande, dont le prix a monté dans des proportions extraordinaires depuis quelques années, que l'olive, dont la production en France est très insuffisante pour des besoins très élargis, que les noix, les noisettes, etc.
C'est ce rôle précieux des fruits dans l'alimentation qui faisait que l'auteur allemand dont nous avons parlé, et qui a consacré un livre à la ration alimentaire de la nation allemande, n'a point manqué de mentionner les fruits dans la constitution de cette ration, et dans la fourniture au consommateur allemand des matières hydrocarbonées, des calories dont il a besoin.
Certes la constatation d'un fait ou d'un phénomène n'est pas toujours la justification de ce fait. Néanmoins il semble bien légitime de tirer argument en faveur de la large introduction du fruit dans l'alimentation française, du rôle qu'il joue déjà dans l'alimentation de la Grande-Bretagne en particulier, et de l'importance extraordinaire que le commerce des fruits a prise dans le monde ; bien que, à cet égard, on soit fort en retard pour les applications frigorifiques, et que le transport de la plupart des fruits se fasse encore quelque peu suivant des méthodes arriérées,
Pour ce qui est particulièrement du commerce et de la consommation des fruits en Grande-Bretagne, les chiffres les plus curieux peuvent être relevés. Il y a déjà fort longtemps que cette alimentation s'est introduite dans le menu des Anglais à leur grand bénéfice, en complétant, en équilibrant si Ton veut la consommation très importante de viande à laquelle ils se livrent normalement. Nous nous rappelons l'étonnement que nous ressentions, il n'y a guère plus de vingt-cinq ans, quand, jeune homme, nous arrivions pour la première fois dans les milieux anglais, où nous voyions la banane par exemple courir les rues au sens presque strict du mot, en se vendant un prix invraisemblable par sa modicité, alors que la banane était un fruit pratiquement inconnu dans les rues de Paris, considéré justement comme un luxe, parce que son prix était extrêmement élevé. Si Ton consulte les statistiques douanières du Royaume-Uni, on est vraiment stupéfait (comme on a pu l'être en se livrant à des constatations analogues pour la viande), de constater les quantités, les poids énormes de fruits de toutes sortes qui s'introduisent sur le marché britannique.
Dans le cours d'une année moyenne, il est importé par exemple 3.260.000 quintaux de pommes (il s'agit du quintal anglais dépassant quelque peu 50 kilogrammes). L'introduction des raisins dépasse quelque
600.000 kilogrammes; celle du raisin sec, dit volontiers raisin de Gorinthe, et qui, lui, est consommé plutôt dans la pâtisserie qu'en nature, dépasse 110.000 quintaux. Il s'importe de même quelque 700.000 quintaux de citrons, 160.000 à 170.000 quintaux d'amandes, et plus de 700.000 quintaux de noix, de noisettes. Le poids des oranges introduites est également énorme; il approche de 5.800.000 quintaux, quand il ne le dépasse pas. Il faudrait encore parler de quelque 700.000 ou 720.000 quintaux de poires, de plus de 400.000 quintaux de prunes, ces derniers fruits servant principalement à la préparation de confitures, en môme temps que les cerises, en partie les fraises, etc.
On ne saurait passer sous silence l'importation des fruits auxquels nous faisions allusion tout à l'heure, les fameuses bananes, dont le commerce est vraiment formidable à l'heure présente, le mot n'est pas de trop. L'importation des bananes durant les dernières années est arrivée à représenter beaucoup plus de 7 millions 1/2 de régimes, et Ton doit savoir que chaque régime représente lui-même toute une série de ces fruits. On avouera que ce sont des chiffres étrangement éloquents. Gela n'empêche que la Grande- Bretagne, de par son industrie agricole, alimente en partie en fruits ses fabriques de confitures et l'estomac de ses consommateurs. Ge sont souvent des
fruits de qualité qu'elle produit de la sorte ; en tout cas son exemple montre bien que la concurrence n'est pas ce que les protectionnistes affirment.
La France, pour son compte, qui est l'immense jardin dont nous parlions dans les premières pages de ce livre, peut encore bien mieux que la Grande- Bretagne produire des fruits exquis, de choix et deprix, et soit les vendre à ses consommateurs riches ou au moins à ressources plus larges, soit les expédier sur l'étranger. Le marché anglais est là pour accepter avec due reconnaissance cette exportation de fruits de qualité, qui se faisait du reste jadis beaucoup plus qu'elle ne se fait maintenant entre la France et l'Angleterre. Et en partie sous l'influence de cette exportation rationnelle d'une industrie horticole spécialisée, la France devra de son côté faire appel bien plus qu'actuellement aux fruits de l'extérieur. Elle pourra tout aussi bien introduire des fruits de même nature que ceux qu'elle cultive, mais de qualité inférieure, se vendant à des prix plus modérés ; elle pourra également introduire, dans des proportions bien plus importantes qu'actuellement, des fruits qui ne poussent point sur son territoire métropolitain, mais que ses colonies, comme les pays étrangers plus ou moins lointains, offrent de lui fournir en quantité croissante. Nous pouvons viser tout aussi bien la précieuse banane que la datte^ non
moins précieuse par sa valeur alimentaire, et même beaucoup d'autres fruits exotiques qui ne parviennent guère sur notre marché, parce que les courants d'échanges à l'aide de navires à cales réfrigérées n'existent encore que bien peu à destination de notre marché, trop rigoureusement fermé.
Ainsi que nous le disions, ce qui peut se faire demain se déduit facilement de ce qui se fait déjà dans l'ensemble du monde pour ce commerce des fruits, qui, en dépit des difficultés douanières que trop souvent il rencontre sur sa route, représente un mouvement d'échanges formidable et une valeur extraordinairement élevée dont on ne se doute généralement pas. Pour s'en rendre compte, il suffirait de lire une étude bien faite, et dont pourtant les chiffres sont certainement inférieurs de beaucoup à la réalité, publiée par M. E.-O. Fenzi dans le Bulletin général de la Direction de V Agriculture de Tunisie*. Il s'est placé plus particulièrement au point de vue de la part de l'Italie dans le commerce international des fruits, mais il a donné des renseignements d'ensemble, qui, si approximatifs et au-dessous de la vérité qu'ils puissent être, sont eux aussi bien éloquents (c'est en Italie et officiellement que Ton a réuni les données qu'il n'a guère fait que résumer).