‹ L'alimentation de la France et les ressources coloniales ou étrangèresChapitre 39 sur 47 · Voir le numéro de mai · texte numérisé non relu

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D'après ces sources d'informations, on évalue la valeur des échanges internationaux de fruits, fruits frais ou fruits secs, à quelque chose comme 2 milliards de francs par an; mais, dans ce total pourtant surprenant, ne sont pas comptés quelques Etats du Nord de lEurope pas plus que la majeure partie de l'Asie, de l'Afrique et de l'Amérique du Sud, faute de données précises et complètes. Les importations de la seule Grande-Bretagne sont évaluées par les documents italiens à quelque 445 millions de francs; celles de l'Allemagne à environ 300 millions, les Allemands étant rapidement devenus grands consommateurs de fruits, parce qu'ils avaient constaté que leur appétit trouvait à se mieux satisfaire en introduisant cet élément dans leur nourriture. Comme indication très curieuse, signalons un tableau dans lequel l'enquête officielle italienne avait calculé la valeur moyenne par habitant de l'importation des fruits, en même temps que par kilomètre carré de superficie du pays. Le premier calcul donnait près de 10 francs pour la Grande-Bretagne, 4 fr., 50 pour l'Allemagne, 5 fr., 60 pour la Suisse, et seulement 16 centimes (on a bien lu) pour la France; le second coefficient était de 1.416 francs pour la Grande- Bretagne, de 513 pour l'Allemagne, à peu près identique pour la Suisse, de 183 francs pour la France.

Si intéressantes que soient ces données, nous, ne

pouvons qu'indiquer quelques chiffres rapides sur le détail de ce commerce. On évaluait à bien près de 400 millions le seul trafic des oranges, citrons, cédrats et de leurs dérivés, ce que Ton appelle en Italie les a agrumes ». Pour les pommes et les poires, il s'agit d'environ 330 millions paraît-il, de quelque 300 millions pour les bananes, de 80 millions pour les ananas, d'une centaine de millions de francs pour les raisins de table, dont l'exportation se fait pourtant encore, même en Espagne, sous une forme un peu primitive, par emballage dans des caisses ou des tonneaux au milieu de sciure de liège, alors que la frigorification réussirait bien mieux. Au reste cette frigorification sur laquelle nous paraissons peutêtre revenir trop au gré de notre lecteur, donnerait notamment à la France la faculté d'exporter très facilement, par application de la spécialisation et dans d'excellentes conditions de conservation et d'arrivée sur des marchés très lointains, les fruits de qualité exceptionnelle qu'elle peut et sait produire dans ses vergers.

Qu'on nous permette de donner quelques détails, plus éloquents certes que tous les autres, sur le commerce des bananes, le fruit essentiellement destiné aux bourses modestes, puisque l'ensemble des hygiénistes et des médecins le considèrent comme constituant un élément de première valeur ; puisque

maintenant la banane, même en France, se vend extrêmement bon marché, bien que son prix soit susceptible chez nous de s'abaisser encore très sensiblement, à Finstar de ce qui s'est réalisé en Angleterre, et grâce à l'application de transports plus méthodiques et plus importants.

Déjà à ce propos du commerce spécial, de la production et de la consommation des bananes, nous avons donné quelques indications qui nous semblent caractéristiques. Il est facile de les compléter, sans cependant traiter comme il le mérite en lui-même ce commerce, qui, en quelque trente années, a pris un développement extraordinaire. Au risque de paraître nous répéter inutilement, nous sommes bien obligés de remarquer que ce développement a été permis seulement par les admirables flottes spéciales que Ton a installées, et aux États-Unis et en Grande- Bretagne, pour le transport de ces bananes dans les meilleures conditions. Les installations dont il s'agit ont été étudiées par le menu dans un rapport présenté par un Anglais, M. Ward, au deuxième Congrès international du Froid tenu à Vienne en 1910. Nous n'en sommes plus, et fort heureusement pour les producteurs comme pour les consommateurs anglais, à l'époque où les bananes à destination de la Grande-Bretagne arrivaient seulement des Canaries comme « fret de pont » ; même la manutention des

régimes à rembarquement ou au débarquement est assurée mécaniquement, dans des conditions exceptionnelles de rapidité et de bon marché. Une seule des entreprises anglaises, des « flottes à bananes », comprend 13 grands steamers susceptibles d'emmagasiner dans leur ensemble 662.000 régimes dans des chambres réfrigérantes. Aux États-Unis il existe une compagnie, la United Fruits Company, qui possède 70 steamers du même genre. Nous devons dire que des installations presque aussi perfectionnées sont utilisées pour beaucoup d'autres fruits coloniaux ou étrangers arrivant notamment en Angleterre ; les expéditions, comme le disait M. Gouault, se faisant de façon presque aussi homogène que les expéditions de céréales. Ce qui est au surplus caractéristique, c'est que, depuis deux ou trois ans, un courant régulier de navires à bananes existait entre les Indes occidentales (les Antilles), le Centre Amérique, et Hambourg.

La production et la consommation se sont tellement développées, que les îles Canaries, qui étaient autrefois le grand fournisseur de l'Europe, ne comptent plus maintenant qu'à titre tout à fait secondaire, même pour cette Europe dont la consommation de ce chef n'est guère comparable à celle des Etats-Unis. Les grands consommateurs en la matière sont en effet les Américains du Nord, qui, durant

une année moyenne, importent quelque 42 millions à 43 millions de régimes, arrivant surtout par la Nouvelle-Orléans, qui possède un outillage spécial dans ce but ; l'Europe ne recevait que le tiers environ de ce chiffre au moment où les consommateurs des États-Unis étaient arrivés à une semblable consommation. Et encore, d'après les données les plus récentes, notamment d'après celles qui ont été fournies dans une publication très autorisée en la matière, la Revista Economica du Honduras, ce serait plus de 46 millions de régimes qui s'introduiraient maintenant chaque année aux États-Unis ; cela représente à peu près 3.500 millions de bananes. Aussi bien ne doit-on pas oublier que, si la banane est généralement mangée à l'état cru non seulement en France, mais en Angleterre, aux États-Unis, elle est susceptible de fournir, sous la forme frite par exemple, une variété nouvelle à l'alimentation, d'autant qu'il existe des espèces très diverses de bananes répondant à des usages alimentaires très variés euxmêmes.

Et pour ce fruit si précieux moins que pour tout autre peut-être, on n'a point à craindre une insuffisance de production (qui infirmerait du reste les fameuses craintes de surproduction tant de fois manifestées chez les ignorants). Le bananier se cultive, se reproduit très facilement ; il est particulièrement

prodigue de ses fruits, et très rapidement il en fournit une grande quantité après la mise en terre de la jeune plante ; il continue à produire pendant des années sans renouvellement. D'autre part, sur le continent américain en particulier, le bananier pousse fort bien sur une immense surface s'étendant de 50° en latitude à peu près, entre Tampico au Mexique et l'Asuncion du Paraguay; il est vrai principalement dans la région côtière, parce que la plante réclame une très grande humidité. Les Américains du Nord, en apportant aux producteurs et agriculteurs indigènes les capitaux et aussi les véritables méthodes au moins autant de transport que de culture, ont donné à la production de la banane dans l'Amérique Centrale une impulsion extraordinaire. Le même phénomène peut se renouveler au fur et à mesure des besoins, ou plus exactement sous l'influence de la demande, et en prévenant ces besoins, sur une foule de territoires de l'Amérique , du Centre ou du Sud.

Et c'est ici encore que nos colonies peuvent être mises en valeur de la façon la plus profitable, en fournissant rapidement à la métropole — ce qu'elles ont du reste déjà commencé de faire — la banane à profusion, à bon marché, banane à laquelle le consommateur ouvrier est dès maintenant habitué, et qui pénètre même chez le consommateur paysan, en D. Bellbt. — L'alimentation. 13

faible quantité il est vrai, mais au fur et à mesure que les transports, se perfectionnant, abaissent le prix de revient et de vente de ce fruit. La Côte occidentale d'Afrique française s'est mise sur une échelle assez importante à cultiver le bananier et à exporter sur les marchés français, grâce à des transformations heureuses faites par une partie de nos compagnies de navigation; transformations qui ne rappellent pourtant que d'assez loin les immenses flottes spéciales à bananes dont nous parlions.

Si d'ailleurs nous voulons trouver des pays où la production, depuis vingt ou vingt-cinq ans, accuse un accroissement prodigieux vraiment, des pays qui soient en état, par des mises en culture nouvelles et relativement faciles, de répondre à toutes les demandes du Vieux Monde relié à ces pays producteurs par des lignes de navigation à cales réfrigérantes, nous n'avons par exemple qu'à jeter les yeux sur le Costa-Rica. En 1883 les [exportations de bananes n'y étaient encore que d'une centaine de mille de régimes. En 1890 elles dépassaient le million; en 1900 elles atteignaient 3.420.000 : on voit que la progression est extraordinaire. C'était bien autre chose au fur et à mesure que se développaient les appels du consommateur. On en était à 6.165.000 en 1904, enfin à 10.163.000 en 1914, même le chiffre de 11.160.000 ayant été atteint en 1913, où les

transports maritimes n'étaient point troublés (d'ailleurs les Etats-Unis pour leur compte prenaient 8.355.000 régimes). On comprend que le mouvement d'exportation peut étrangement se développer, précédé bien entendu d'une expansion suffisante des plantations et de la production. Au Nicaragua, un des pays où la culture du bananier et le commerce de la banane se sont développés en premier lieu comme au Gosta-Ricar les chiffres sont à peu près aussi éloquents. On se rappelle du reste la faible surface de ce pays : néanmoins il y a déjà 100.000 hectares consacrés à la production de la banane; et en 1914, en dépit du trouble des relations avec l'extérieur, il a été exporté, du moins par la côte de l'Atlantique, deux millions de régimes à peu près. Il s'en faut de beaucoup que l'industrie de la banane soit implantée à Saint-Domingue depuis aussi longtemps que dans les deux régions dont nous venons de parler ; au surplus jusqu'à présent trop souvent les capitaux et surtout les initiatives ont manqué. Et pourtant l'exportation des bananes hors de la République a rapidement atteint 600.000 régimes. Tout va sur les Etats-Unis ; si l'on étend cette culture, si l'on développe rationnellement ce commerce, il y aurait là une belle occasion de lier des rapports plus intimes entre la France et Saint-Domingue, où tant de sympathies vont vers nous (où il est vrai le protec-

torat américain est aujourd'hui un fait presque accompli). Nous pourrions citer également la Jamaïque, qui exporte chaque année de 8 à 9 millions de bananes. Quand le marché français s'ouvrira plus largement, il ne manquera pas d'initiatives et de capitalistes pour se lancer dans des plantations nouvelles, dans la création de services spéciaux. Que l'on se rappelle cette United Fruit Company dont nous parlions, et dont le capital a été rapidement porté de 25 à 35 millions de dollars, grâce aux beaux bénéfices que donne une industrie qui pourtant vend à bon marché ses produits.

Nous avons insisté sur la banane, mais il est bien d'autres fruits étrangers au sol métropolitain que nous pourrions mettre à contribution. Une foule de pays s'offrent ou s'offriraient à satisfaire à cet égard nos désirs. Ce serait par exemple la Belgique, une fois reconstituée, relevée des ruines causées par la barbarie allemande, et où la culture des fruits forcés tout au moins a pris un étonnant développement au fur et à mesure que s'ouvraient devant elle de nouveaux marchés. C'est bien entendu l'Algérie, que nous devons bien considérer comme faisant partie de notre domaine colonial, et où la production des fruits s'est déjà formidablement développée, où l'étendue des terrains cultivés s'accroît régulièrement, comme le faisait remarquer notre confrère M. Paw-

lowski '. Ce sont tout à la fois les oranges, les mandarines, les raisins de table, les amandes, qui peuvent nous venir en abondance croissante de cette possession, et contribuer à cet enrichissement alimentaire qui est vraiment un but à poursuivre.

Quelle amélioration générale de nos relations ne pouvons-nous pas tirer à l'égard de l'Espagne, en acceptant de lui acheter une partie de ces fruits qu'elle cultive de jour en jour en plus grande abondance, qu'elle peut vendre bon marché, et qui sont susceptibles de varier notre ordinaire, d'y apporter un élément précieux ! Dès maintenant l'Espagne possède plus de 76 à 77 millions d'arbres fruitiers de toutes sortes, dont 28 environ dans le seul district de Valence; sur l'ensemble, 48 millions 1/2 de fruitiers se trouvent régulièrement cultivés dans les vergers. Certes nous n'ignorons pas les quantités extrêmement élevées d'oranges que chaque année l'Espagne vend à la France; si l'on voulait trouver à ce sujet comme sur l'ensemble de la question une documentation tout à fait complète, nous recommanderions de lire, dans le Bulletin de la Chambre de Commerce de la Province de Madrid2, des études qui ont été présentées à un Congrès d'expansion commerciale tenu à Barcelone, et dont d'ailleurs nous avons extrait

i. Voir le numéro de juillet 1944 du Journal des Economistes, 2. Voir notamment le numéro de septembre 1915.

les renseignements principaux pour les publier dans la Revue d'économie politique. On y verrait notamment que la France, dans le courant d'une année, reçoit par la frontière de terre 1.325.000 caisses d'oranges, chacune contenant de 400 à 500 fruits. Mais il n'en faut pas conclure que notre marché, nos estomacs sont incapables d'en absorber davantage : le consommateur consomme d'autant plus, par suite même de l'indéfinie extensibilité des besoins, que le prix des choses est moins élevé, et que beaucoup de gens chaque année sont arrêtés dans leur désir d'acheter des oranges par le prix auquel atteint ou se maintient ce fruit. Aussi bien ne faut-il pas omettre le raisin de table que peut vendre en quantité l'Espagne, qu'elle vend effectivement à bien des pays, non plus que le raisin sec, l'excellent raisin de Malaga, dont la valeur alimentaire n'est pas à discuter, et dont la Grande-Bretagne prend pour près de 80 millions de francs chaque année. Quand on pense à la Grèce et à sa fameuse Société des raisins de Gorinthe, on peut être tenté de croire qu'il y a surproduction pour les raisins secs : mais cela tient tout simplement à ce qu'on les empêche de pénétrer ou à ce qu'on gêne leur pénétration par des droits de douane élevés.

Nous voudrions pouvoir montrer également comment l'Italie, déjà productrice formidable de frtuits.

ne demande qu'une chose : en produire davantage pour les exporter sur l'étranger notamment sur la France. La même observation pourrait se faire pour l'Australie, à cela près que sa production est encore modeste, mais elle estsusceptible d'un développement énorme, bien que la seule province de Victoria, au cours de la campagne de 1914, ait envoyé sur l'Europe quelque 360.000 caisses de fruits. On cultive un peu tous les fruits dans cette région de l'Australie, aussi bien les agrumes que les fruits ordinaires, et l'on ne demande pas mieux que de multiplier les vergers, si l'on est à peu près sûr d'un écoulement facile de la production nouvelle.

Parmi les producteurs de fruits qui s'offrent au consommateur français, nous ne devons pas oublier l'Asie Mineure, dont la mise en valeur va se faire sans doute rapidement après l'écrasement complet de la tyrannie turque ; et nous envisageons spécialement la région de Bagdad, que l'achèvement du fameux chemin de fer permettra de mettre si aisément à contribution, région de Bagdad où déjà l'oranger, le citronnier, le mandarinier se trouvent en abondance, au voisinage de ces dattiers qui eux aussi sont susceptibles de fournir à l'alimentation une denrée de première valeur, en abondance beaucoup plus grande que celle dont nous jouissons actuellement, en ne mettant guère à contribution que les dattes de Tunisie

et d'Algérie. Il y a longtemps que les Américains du Nord savent se faire expédier des dattes de la région de Bagdad et du golfe Persique en général, au grand bénéfice de leurs estomacs et de leur organisme.

Nous sommes obligés de nous arrêter. Mais nous verrions également dans le Canada un verger du plus bel avenir pour le consommateur français éclairé de son intérêt. Et il faudrait songer aussi aux fruits secs, dont nous n'avons dit qu'un mot tout à l'heure, non pas seulement les raisins, mais les amandes et les noix, fruits dont la valeur alimentaire n'est plus à démontrer. Pour ce qui est des noix, la France en produit et de qualité supérieure ; mais elles demeurent chères à cause même de leur qualité, et par suite aussi de ce que la production nationale est parfaitement insuffisante, si Ton veut largement introduire ou maintenir cette denrée alimentaire dans le menu de la plus grande partie des habitants de la France. Le Brésil pour son compte produit en quantité de bonnes noix qui peuvent nous être expédiées dans d'excellentes conditions et à de bons prix. Le commerce international des fruits secs, d'après les documents italiens, représente dans l'ensemble un milliard de francs et plus, dont quelque 260 millions pour le raisin sec, 180 millions pour les amandes (dont la production est limitée à des régions très particulières, dont le prix s'est formidablement ^levé

depuis quelques années à cause de leur rareté relative). Citons les 100 millions de noisettes, les 120 millions de noix qui se vendent dans l'ensemble du monde. Et il faut se dire que si on le veut, ce commerce est capable de prendre une expansion nouvelle, à condition d'un développement des cultures, surexcité comme toujours par les désirs du consommateur et permis par l'état des relations douanières internationales.

Et comme preuve de l'avenir de la production et du commerce des fruits dans des pays neufs qui jusqu'à présent n'avaient point songé à expédier leurs fruits sur le Vieux Monde, parce qu'il leur manquait notamment des moyens de transport, signalons ce fait inconnu de presque tout le monde, que le Belouchistan commence à se livrer de façon intense à la culture des fruits, que les fruits sont le plus important article d'exportation de ce pays essentiellement neuf. Il en est de même de l'Afghanistan.

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