Voir le numéro de mai
mieux et à bien meilleur marché finalement que la betterave, de fournir du sucre à la consommation : si bien entendu, comme cela se produit peu à peu depuis quelques années, le traitement de la canne se modifie scientifiquement, si Ton applique à la fabrication du sucre de canne et à toutes ses phases les progrès techniques si remarquables qui ont été imaginés successivement pour le traitement de la betterave, et précisément en partie parce que la teneur en sucre de cette racine est relativement faible.
Nous ne ferons pas ici l'histoire des transformations de l'industrie sucrière métropolitaine et européenne du sucre de betterave, opposée à l'industrie demeurée si longtemps primitive du sucre de canne ; nous rappellerons tout au plus les précieux résultats donnés par le recours aux cossettes, aux triples, aux quadruples, aux quintuples effets, permettant Fextraction rapide et presque complète par diffusion du sucre contenu dans ces cossettes grâce au phénomène d'endosmose. Mais ce qui est important à noter, au point de vue auquel nous nous plaçons ici de la supériorité finale possible de la fabrication du sucre extrait de la canne, c'est qu'on commence à la découper mécaniquement en petits segments dont le sucre pourra être extrait complètement, grâce aux mêmes procédés à peu près que ceux qui étaient avec tant de profit employés jusqu'ici uniquement dans le
traitement de la cossette de betterave. C'est donc dans un temps très prochain un abaissement énorme du prix de revient unitaire du sucre de canne, une augmentation considérable de la production, du seul fait que chaque tonne de canne sera susceptible de fournir une quantité formidablement plus élevée de sucre. Cette évolution sera due aussi à l'accélération des moyens de transport pour marchandises, à Fadoption de cargo-boats beaucoup plus rapides, et aussi à un large développement des plantations de canne, les planteurs et les fabricants étant assurés désormais de vendre des récoltes bien plus importantes, comme conséquence d'un développement de la consommation qui est lui-même, pour la plus grosse part, sous l'influence de l'abaissement du prix de revient.
Il y a déjà longtemps que le marché sucrier anglais, tout en profitant pourtant des sucres à bon marché que le jeu des primes à l'exportation lui avait valus de l'Allemagne, de l'Autriche, de la France et d'ailleurs, plus récemment en continuant d'acheter à très bon compte les sucres que l'Europe pouvait lui livrer parce qu'il était acheteur pour des quantités énormes, avait néanmoins l'habitude de se fournir pour une grosse part de sucres, nous ne dirons pas coloniaux (car l'importation des colonies britanniques ne jouait qu'un rôle assez secondaire), mais mettons exotiques, venant notamment de Java pour
180.000 tonnes et plus en 1912, de Cuba pour près de 90.000 tonnes durant la même année *. Dans Fensemble les sucres bruts de canne atteignant le marché anglais et y demeurant presque entièrement (du moins autant qu'on considérait uniquement le sucre en nature) représentaient à peu près 560.000 tonnes.
C'est grâce en très grande partie à cette mise à contribution si importante des sucres de canne que l'Anglais pouvait se livrer à une consommation raisonnée, rationnelle et bienfaisante d'une grande quantité de sucre. Il en était quelque peu fier du reste et avec raison, car cela prouvait le standard of life élevé de l'ensemble de sa population ; cela montrait les bienfaits que lui valait la liberté des échanges.
Il est facile de se rendre compte de cette importance de la consommation du sucre par tête d'habitant en Grande-Bretagne, en consultant les statistiques spéciales récemment publiées sur la matière. On y verra en même temps que la consommation unitaire en France était demeurée relativement faible, il est vrai en dépassant considérablement celle de maint pays européen où la faiblesse de la consommation d'une denrée si précieuse tenait naturellement au prix élevé où elle se maintenait; ce prix résultant
1. Voir l'étude surle marché sucrier anglais publiée par M. Georges Dureau dans le numéro de juin 1915 du Journal des Economistes .
D. Bellet. — L'alimentation. 14
à peu près uniquement des barrières douanières et du monopole créé sur le marché national au profit de l'industrie indigène vendant à prix élevé.
Si Ton se reportait aux statistiques sur les consommations domestiques publiées périodiquement parle Bulletin de la statistique générale de la France, on y verrait qu'entre 1901 et 1905 la consommation de sucre par habitant en France était de 13 kilogrammes ; elle s'est assez heureusement développée depuis lors grâce à la liberté relative et à l'abaissement des prix, atteignant 15 kg., 3 entre 1906 et 1910 comme moyenne, et 1 7 kg. , 5 en 1 91 1 d'après les chiffres de la Statistique de la France; elle aurait du reste baissé de plus d'un demi-kilogramme entre 1911 et 1912. C'était évidemment un progrès, mais un progrès inférieur à celui de l'Allemagne, où l'on était passé de 13 kg., 6 entre 1901 et 1905 à 19 kilogrammes en 1911 . Ilétait évidentquec'étaitétrangementplusqu'en Hongrie, en Italie, en Russie même, où l'abondance de la production intérieure n'empêchait pas le monopole privé de jouer sous l'influence des pratiques protectionnistes. En Hongrie la consommation par tète d'habitant, qui n'atteignait pas 5 kilogrammes entre 1901 et 1905, a pu péniblement atteindre 7 kg., 3 en 191 1 ; pour l'Italie, on est passé de 3 kilogrammes à moins de 4 ; pour la Russie, de 5 kg. , 3 à 9 kg. , 7 ce qui accuse sans doute un progrès, mais ce qui laisse encore
le Russe moyen strictement limité dans sa consommation sucrière.
A côté de cela on pouvait citer le chiffre de 33 kg., 2 comme consommation moyenne par habitant dans le Royaume de Grande-Bretagne entre 1901 et 1905; cette consommation moyenne s'est élevée à 35 kg., 5 entre 1906 et 1910, à 36 kg., 4 en 1911. Pour les États-Unis la consommation unitaire est encore plus élevée, puisqu'elle a été calculée à 85,4 livres anglaises de 453 grammes pour Tannée 1913. Nous sommes ici aux environs de 39 kilogrammes par tête. On pourrait nous dire que les Etats-Unis sont et surtout ont été un pays protectionniste, et que les barrières douanières ne les ont point empêchés d'accroître constamment leur consommation de sucre. Mais cette immense Confédération constitue un énorme territoire douanier où règne la liberté des échanges; du reste précisément en vue de la consommation spéciale du sucre dont ils sont si friands, les Américains ont eu bien soin d'accroître encore la surftce de leur territoire douanier, de se procurer en toute liberté ou à peu près du sucre venant de ce qu'on peut appeler Textérieur. Ils ont mis à leur disposition les « territoires extérieurs », de véritables colonies comme lesHawaï, Porto-Rico, Cuba également. Et ils reçoivent de la sorte ce que nous appellerions en France des sucres coloniaux en quantités formidables et à bon marché.
Gela explique que durant les trente dernières années, comme le disait M. Georges Dureau dans une étude sur le Marché sucrier américain1, l'accroissement moyen de la consommation américaine de sucre ait été de près de 4 p. 100. En 1895 la consommation par tête ne dépassait pas 51 livres anglaises.
Avec d'aussi rudes consommateurs de sucre que les Anglais et les Américains, on se demandera peutêtre si vraiment nous avons la possibilité matérielle d'introduire plus de sucre en France, afin de développer notre consommation individuelle. On peut se rassurer à cet égard. La production du sucre dans le monde est en train d'accuser depuis quelques années un accroissement constant et formidable, alors que pourtant déjà, pendant la campagne 1912-1913 par exemple, le chiffre total de cette production représentait un ensemble énorme de millions de tonnes. Ce total était en effet de 18.200.000 tonnes d'après les statistiques dressées par les spécialistes. Il est à remarquer au surplus que, par suite d'une évolution que nous laissions pressentir tout à l'heure et sur laquelle il est intéressant d'insister d'un mot, c'est la production du sucre de canne qui maintenant dépasse et très sensiblement la production du sucre de betterave, alors que pendant tant d'années il en
1. Voir le numéro de septembre 4915 du Journal des Economistes.
avait été tout autrement, la canne subissant encore la concurrence victorieuse de la betterave, dont le triomphe était assuré temporairement par l'utilisation des méthodes si perfectionnées dont nous avons dit un mot. Durant la campagne 1912-1913 la production de sucre de canne a été de 9.230.000 tonnes, ce qui ne laisse que beaucoup moins de la moitié du total pour le sucre de betterave. (Il va de soi que, dans notre affirmation du développement de la production sucrière dans le monde, nous laissons de côté le déficit tout anormal produit par l'état de guerre.)
Il suffirait de remonter de quelques années dans les statistiques pour constater l'expansion curieuse que la production du sucre a prise dans le monde. Gela est dû tout à la fois à une extension des plantations et aussi à l'application de procédés plus perfectionnés, surtout à l'introduction dans les fabriques de sucre de canne de ces méthodes inspirées de celles qui se pratiquent pour le sucre de betterave, de la diffusion, et de tout ce que nous indiquions plus haut. Nous ne saurions trop à ce propos conseiller la lecture du si précieux Journal des Fabricants de sucre dirigé par M. Georges Dureau. On y verrait notamment, dans des numéros récents, le développement pris chaque jour par cette fabrication du sucre et aux îles Hawaï et à Cuba, sous l'influence d'un appel de la consommation, comme conséquence aussi de
cette prescience souvent instinctive de l'industriel et du commerçant, qui savent le moment où l'on peut augmenter la production pour profiter des dispositions du marché. Il y a certains audacieux en Grande- Bretagne qui estiment que, dans le seul domaine britannique, on pourrait tout au moins quintupler, sinon sextupler, la récolte du sucre, notamment en Guyane anglaise. Il est certain que tels ou tels pays dont le climat est particulièrement favorable à la canne à sucre pourraient se lancer dans une industrie sucrière de premier ordre. C'est dans cet esprit que le Chili développe très sérieusement sa production sucrière, à l'imitation quelque peu du Pérou, car il possède, dans les provinces de Tacna et d'Arica par exemple, des terrains particulièrement appropriés à cette culture.
En tout cas nous avons l'exemple de Cuba pour nous prouver la rapidité et la facilité avec lesquelles la production du sucre, et par conséquent la culture de la canne, peuvent progresser dans un pays bien doté au point de vueclimatérique, quand les capitaux ' nécessaires veulent bien s'immobiliser dans cette industrie qui en réclame beaucoup. On escompte que la récolte du sucre à Cuba, pour la campagne 1916,
I. L'appel à des capitaux nouveaux sera naturellement indispensable pour répondre à l'expansion de toutes les industries alimentaires : ils trouveront aisément leur rémunération.
sera de 3.175.000 tonnes au moins, ce qui représente à peu près 22.200.000 sacs. Or la récolte de 1914 n'avait pas dépassé 17.860.000 sacs, alors que pourtant elle était en progression formidable elle-même par rapport au produit de l'industrie sucrière de Cuba il y a une dizaine d'années. Encore pour la campagne 1910-1911 elle n'avait pu dépasser 1.480.000 tonnes. On le voit donc, les inquiétudes seraient hors de propos chez ceux qui comprennent l'importance qu'il y a à augmenter la ration française de sucre, mais qui se figureraient volontiers que les producteurs manquent pour assurer cette augmentation.