‹ L'alimentation de la France et les ressources coloniales ou étrangèresChapitre 43 sur 47 · Voir le numéro du 27 mai 1905 de cette Revue · texte numérisé non relu

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actuelle, lors même que Ton admettrait le vin, les vins et les boissons alcooliques dans la catégorie de ces préparations qui « permettent à l'homme de résister au travail sans surmenage et grâce à un minimum d'aliments », pour reprendre encore un mot de M. Armand Gautier ; il ne manquera vraiment pas de gens pour trouver que les vins n'ont point à être envisagés dans un volume qui prétend signaler seulement ce que le consommateur français a intérêt à demander à l'extérieur, colonies, pays étrangers, — pour compléter, élargir et améliorer son alimentation. Ils partent de ce qu'ils tiennent pour une vérité absolument indiscutable : la France produirait beaucoup plus de vin qu'elle n'en peut consommer, d'où il s'en suivrait que le consommateur français a de ce vin à foison, qu'il n'a point à rien réclamer à l'extérieur.

Il est bien vrai que, dans leur argumentation, ils peuvent s'appuyer, du moins en apparence, sur ce que nous avons dit de la spécialisation, la France paraissant tout indiquée pour se spécialiser dans la production du vin, parce que les vins qu'elle produit seraient supérieurs à ceux que l'on peut acquérir et produire à l'étranger. Il est vrai par contre que les producteurs français de vins démontrent eux-mêmes que certaines natures de leurs vins ont des similaires à l'étranger, puisqu'ils ont réclamé et fait maintenir

des droits de douane contre ces vins étrangers. Or il a été prouvé, et même reconnu par une foule de protectionnistes plus ou moins inconscients, que le protectionnisme a pour but et pour résultat de relever les prix : par conséquent le consommateur virtuel de vins en France est obligé de se soumettre à des prix élevés, et en conséquence de ne point développer sa ration de vin, ou de la réduire dans la limite de ses ressources pécuniaires.

Là où nous sommes certes impossibles à concurrencer en matière de vins, c'est quand il s'agit de vins de qualité ; nous ne parlons même pas uniquement des Château-Lafite et des Château-Margaux, mais même des bons vins de Bordeaux moyens, même de certains vins appréciés surtout jadis à l'étranger, et que nous obtenions par des coupages de vins étrangers et de vins français offrant eux-mêmes des qualités dues au terroir. Mais pour les gros vins que Ton consomme dans les milieux les plus modestes, Tltalie, l'Espagne et bien d'autres pays peuvent nous fournir de quoi satisfaire les gosiers peu délicats, et pour lesquels pourtant ces vins joueraient le rôle d'aliments nervins, pour reprendre le terme spécial et très caractéristique employé par M. Armand Gautier.

Une bonne partie certainement de nos lecteurs vont trouver notre opinion bien subversive, car nous

allons contre une tradition. Qu'on ne perde pas de vue pourtant l'exemple que l'Intendance militaire a donné durant la campagne 1914-1916 : elle a compris, ou plutôt constaté que, pour alimenter suffisamment en vin les troupes qu'elle doit nourrir de façon confortable, en leur fournissant sans doute beaucoup plus que ces civils d'hier ne consommaient chez eux, il était à peu près indispensable de recourir à des importations de vins étrangers. Et pourtant il ne s'agit là au maximum que de 5 millions d'individus, moins sans doute. Le fait même de ce recours à des vins étrangers montre que l'on peut trouver à cet égard des ressources extérieures auxquelles faire appel.

Et sans insister sur cette question, qui est peutêtre un peu secondaire dans l'énorme domaine que nous avons prétendu traiter, sans rappeler les pays de l'Amérique du Nord ou de l'Amérique du Sud, les régions d'Australie ou autres qui ont imité beaucoup de vieux pays européens ; sans nous occuper davantage du vignoble espagnol, dont le développement s'est fait avec une telle intensité depuis quelques années que les viticulteurs delà Péninsule se trouvent maintenant en présence d'une crise, se demandent où écouler leurs vins; nous pouvons du moins signaler l'exemple caractéristique de la République Argentine.

Comme l'indiquait un rapport tout récent de la Direction d'Économie Rurale et de Statistique sur la production vinicole de la République en 1915, les différentes provinces produisent maintenant en une année 4.830.000 hectolitres au moins, dont d'ailleurs 3.800.000 dans la seule province de Mendoza, et 800.000 environ dans celle de San-Juan. Les autres n'ont qu'une production assez faible, mais il est certain qu'elle pourrait se développer beaucoup, en gros vins bien entendu, non pas en vins de choix ni en vins de crus, si le marché de vente était plus large. Depuis 1906 par exemple la surface plantée en vignes dans la République Argentine n'a fait que s'étendre, de même que la production du vin, qui n'était encore que de moins de 1.700.000 hectolitres en 4907. On voit combien le progrès a été rapide. Tout naturellement les vins argentins s'exportent en très grande quantité, ce qui n'empêche pas au surplus l'Argentine d'importer également des vins italiens ou des vins français appartenant à des crus appréciés. Cette exportation des vins de l'Argentine, vers 4906, était extraordinairement faible, 3.000 à 4.000 litres ; en 4945, elle atteignait déjà860.000 litres et plus ; nous devons reconnaître que la presque totalité de cette exportation, jusqu'ici, a été absorbée par les pays sud-américains, par l'Uruguay, le Paraguay, le Brésil, où les vins argentins viennent faire

concurrence aux vins européens. On se plaint bien dans l'Argentine d'une certaine surproduction en matière de viticulture, mais c'est précisément parce que les débouchés manquent, et si ceux-ci s'élargissaient, la production pourrait se développer sans crainte d'un manque d'écoulement de ses produits. En cette matière des vins nous n'arriverons peutêtre pas à convaincre le lecteur : il nous faudrait pour cela de longs développements. C'est dans ce domaine que se sont engagées les luttes les plus violentes du protectionnisme contre la liberté, que les traditions, les erreurs, la routine, les mécompréhensions abondent. Et c'est pour cela que nous renverrons les sceptiques aux publications que nous avons déjà eu l'occasion de citer sur la grave question de la liberté des échanges. Au surplus, au moment où l'on prétend lutter contre l'alcoolisme, contre ses méfaits, contre les exagérations de la consommation de cet alcool que M. A. Gautier considère expressément comme constituant avec les autres aliments nervins un agent efficace contre l'usure inutile de la machine animale, dont il semblerait faciliter le fonctionnement et améliorer le rendement; n'est-il pas naturel de songer à augmenter les quantités de vins mises à la disposition du consommateur national, puisque même la législation férocement interventionniste et autoritaire qui s'est introduite récemment en France

comprend bien le vin et les vins parmi les boissons dites hygiéniques, et leur fait un sort exceptionnel à côté de l'alcool et de certaines liqueurs ou boissons à base d'alcool ?

En tous cas, et comme nous le disions, pour ne point nous attarder, il ne nous manque pas d'autres aliments nervins, d'autres boissons alimentaires dites toniques, en faveur desquelles il faut réclamer un développement de consommation en France, à cause des services qu'elles sont susceptibles de rendre, et dont on peut préjuger déjà par ceux qu'elles rendent effectivement, — en dépit des conditions de cherté dans lesquelles elles se vendent, et par conséquent des quantités relativement faibles que l'on en peut consommer.

Nous envisageons plus particulièrement tout à la fois le café, le thé, le cacao, en même temps bien entendu que le chocolat, qui est dérivé du cacao.

Pour ce qui est du café, on pourrait être tenté, suivant cette habitude que l'on a, surtout quand il s'agit des facilités d'alimentation d'autrui, de considérer que vraiment le café se consomme en quantité considérable en France, que nos compatriotes ne peuvent pas être considérés comme mis à la portion congrue à cet égard, au contraire de ce que nous avons constaté pour d'autres produits alimentaires. Il est certain que beaucoup de gens consomment du

café en France ; mais il est certain aussi que l'ensemble du pays pourrait en consommer bien davantage, la part de chacun augmentant dans des proportions extrêmement élevées. Et la preuve en est la consommation si supérieure que l'on constate dans bien des pays au bénéfice réel de l'alimentation, soit sous forme de café noir, soit sous forme de café au lait ou de quelques autres préparations à base de café ; cette denrée ayant des qualités reconnues par tous les hygiénistes, qualités qui s'accusent de ce fait que les savants les plus autorisés la placent précisément dans les premiers des aliments nervins.

La boisson parfumée et servie généralement chaude qu'est le café répond à la satisfaction de ce besoin général que M. A. Gautier, dans la conférence déjà citée, signalait un peu chez les hommes de tous les pays, Chinois ou Japonais, Anglais ou Russes, Espagnols ou Américains. Comme les autres boissons analogues, mais de façon particulièrement marquée, le café contient de la caféine, substance propre à augmenter l'énergie musculaire, à tonifier le cœur, à exciter l'activité cérébrale, contribuant à débarrasser rapidement de leurs déchets les organes en activité, et à diminuer très sensiblement la fatigue des muscles et du cerveau, suivant la formule du savant hygiéniste.

Si nous recherchons les chiffres de consommation

individuelle, qui vont justement nous révéler les pays où Ton fait très largement appel au café et ceux qui le mettent moins, beaucoup moins à contribution, en renonçant par conséquent à utiliser un élément précieux pour leur nutrition quotidienne ; nous pourrons certes remarquer que la consommation du café en France s'est développée considérablement depuis une cinquantaine d'années, et même qu'elle continue de se développer de jour en jour. Elle est aidée en cela par rabaissement du prix du sucre, car il est bien difficile de prendre une infusion aromatisée chaude quelconque, et spécialement du café même additionné de lait, sans y jeter quelques morceaux de sucre.

Entre 1906 et 1910 la consommation moyenne de café par tête d'habitant en France était de 2 kg., 66. C'était énorme par rapport à ce qu'elle était vers 1850 ou 1860, mais depuis ce moment elle a augmenté sensiblement, atteignant 2 kg,, 81 toujours par tète d'habitant et par an dans la période 1911- 1912. Si l'on comparait ce chiffre à celui de la consommation individuelle dans le Royaume-Uni de Grande-Bretagne, il est évident que Ton pourrait en inférer, un peu superficiellement, que nous sommes parmi les plus gros consommateurs de café du monde : les sujets du Royaume-Uni individuellement ne consomment guère que 300 grammes de

D. Bellet. — L'alimentation. 15

café par an. Mais il ne faut pas oublier la consommation intense du thé à laquelle ils se livrent, le thé pouvant suppléer, remplacer le café par les qualités tout analogues qu'il présente. En Italie la consommation est également faible, elle n'a pu, entre 1906 et 1912, que passer de 0 kg., 67 à 0 kg., 77, mais l'Italie est encore un pays très pauvrement alimenté, pour ne pas dire pauvre, un pays où le sucre coûte terriblement cher, et où l'habitant, l'habitant moyen, à plus forte raison l'habitant à ressources modestes, ne jouit que d'une ration alimentaire sous toutes ses formes fort restreinte. Par contre dans les États- Unis de l'Amérique du Nord, où pourtant Ton consomme beaucoup de thé, sous l'influence des habitudes anglaises, la consommation moyenne de café par tête tourne autour de 4 kg., 20. Mais si l'on veut voir un pays où le café est consommé sur une très grande échelle, où l'habitant, jouissant d'un confort générai remarquable, tire avantageusement parti de toutes les qualités de cette espèce particulière d'aliment, nous n'avons qu'à jeter un coup d'œil sur les Pays-Bas : la consommation par tête et par an y dépasse très sensiblement 7 kilogrammes. Elle est du reste accompagnée d'une forte consommation de sucre, dune consommation également très élevée de beurre, et de nombreuses consommations abondantes, parce que le pays, libéral vraiment dans ses pratiques

et dans ses tarifs douaniers, se laisse volontiers vendre à bon marché par l'étranger tous les produits alimentaires qui peuvent lui rendre service, en les payant par des produits propres de son sol, de son industrie.

Il y aurait toutes sortes d'avantages secondaires à ce que la consommation du café se développât en France. Tout d'abord nous avons le plus grand intérêt à maintenir, à développer, à améliorer les relations d'échanges que nous avons avec FAmérique du Sud, nous visons particulièrement le Brésil1. Ce dernier produit des quantités formidables de café, il s'est même trouvé souvent en présence d'une surproduction qui est peut-être influencée par la monoculture à laquelle on s'est volontiers livré dans cette portion de l'Amérique du Sud, et qui est directement sous le coup des tarifs de douane que beaucoup de pays, et spécialement la France, opposent à l'introduction des cafés sur leur sol. A la vérité il ne s'agit pas de tarifs douaniers protecteurs, mais bien de tarifs fiscaux. Cette distinction est le plus souvent ignorée, même de la plupart des parlementaires chargés de voter nos lois en matière douanière. Les tarifs fiscaux sont destinés à assurer de gros encaissements

1. Que l'on remarque que ce sera surtout, sinon uniquement, à des pays alliés ou tout au moins symphatiques à notre cause que nous aurons à recourir en vue de l'amélioration de notre alimentation.

au Trésor, puisque le produit frappé n'est point obtenu sur le sol métropolitain ; il ne s'agit pas de l'empêcher d'entrer, mais de lui demander le versement d'une taxe rentrant, elle, dans les caisses du Trésor. Ces tarifs fiscaux peuvent être néanmoins trop élevés : ils ont le double inconvénient de gêner les relations commerciales avec un pays sur lequel nous aurions avantage à faire beaucoup d'exportations, et d'autre part ils limitent l'introduction dans notre pays d'une denrée dont la consommation n'est pas ce qu'elle pourrait être, simplement parce que son prix est trop relevé par l'application de ce tarif fiscal.

A plusieurs reprises on en a demandé un abaissement sensible, on a parfois obtenu une diminution. Non pas seulement les Brésiliens que l'on peut suspecter de trop « prêcher pour leurs saints », mais encore une série d'économistes, de commerçants, d'hygiénistes français, déplorent qu'on ferme partiellement la porte à un produit alimentaire de qualité, susceptible de supplanter en très grande partie l'usage exagéré de l'alcool que l'on fait dans les classes populaires, l'abaissement des tarifs devant du reste inévitablement profiter au Trésor par une augmentation considérable de l'importation du produit.

Le Brésil à lui seul peut déjà fournir à une consommation énorme de café ; sa production du-

rant la campagne 1894-1895 n'était guère que de 11.200.000 sacs, elle a pu s'élever en 1913-1914 par exemple à quelque 18 millions et demi de sacs. Ce sont il est vrai surtout des cafés communs que le Brésil produit ; mais la grosse consommation est toujours faite par « le million », ainsi que disent les Anglais, par la masse des consommateurs à ressources peu développées. Au reste il ne manque pas de pays qui seraient en état de produire en quantité aussi grande des cafés supérieurs, puisque telle contrée comme Porto-Rico a restreint considérablement la surface consacrée à ses caféiers dont les produits étaient de toute première valeur, à cause des difficultés d'écoulement.

Que Ton songe également que le développement sensible de la consommation du café en France répondrait à un desideratum de nos coloniaux : ouvrir des débouchés beaucoup plus larges à notre production coloniale. Plusieurs de nos colonies se sont lancées dans la culture du café, à laquelle convenaient parfaitement leur climat et leur sol, et le plus souvent, si elles n'ont guère réussi, c'est que les quantités de café demandées par la France étaient trop faibles. La législation douanière coloniale àtendances protectionnistes même contre nos compatriotes des colonies, malgré des atténuations aux rigueurs douanières pour les cafés coloniaux, gêne néanmoins leur

introduction sur notre sol métropolitain. Si Ton se reportait au Bulletin de l'office Colonial1, on y trouverait une étude développée due à M. Berteau sur la production du café dans les colonies françaises et son importance dans la consommation de la Métropole. On y constaterait que l'exportation des cafés coloniaux sur la France a sans doute progressé depuis 1900, mais que cette progression est bien lente, qu'elle ne répond pas aux efforts dépensés dans nos diverses colonies, aux capitaux immobilisés à bien des reprises sous la forme de plantations caféières.

Que la consommation du café s'étende en France, et comme néanmoins les cafés coloniaux jouissent d'une situation de faveur par rapport aux cafés étrangers, les colonies françaises tireront un précieux avantage de ce qui sera un avantage général même pour tous les consommateurs français. Il ne faudra plus alors parler de surproduction, la surproduction, comme Ta si bien dit notre maître et ami Yves Guyot, n'est jamais qu'un résultat de l'infraconsommation, de l'impuissance où est le consommateur à se procurer autant qu'il le voudrait des matières, des produits dont le prix est trop élevé pour ses ressources pécuniaires, les valeurs d'échange dont il peut disposer.

Nous n'insisterons pas davantage sur cette ques-

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