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LA FRANCE ACHETEUSE ET VENDEUSE LES INTERETS RÉCIPROQUES

Pour ceux qui n'ont vraiment pas compris les vérités économiques, en pouvant peut-être avoir appris l'économie politique plutôt sous ses formes extérieures, ils considèrent et continueront sans doute de considérer volontiers comme un paradoxe que, en toute matière, et notamment pour les denrées alimentaires, un pays, la France en particulier, puisse être tout à la fois vendeur à l'étranger et acheteur de ces denrées.

C'est pourtant la vérité absolue, la réalité quotidienne, même là où des mesures douanières gênent le libre jeu des relations commerciales, qui sont toujours des relations personnelles. Ceci pourtant à condition que les produits exportés ne soient pas identiques aux produits importés, qu'il s'agisse simplement de matières, de denrées, d'objets portant le même nom générique ; mais normalement, de façon presque universelle, ressortant à des catégories, à

des qualités différentes, à des variétés d'origine et de nature. C'est ce qui fera par exemple qu'un vendeur de vins de Bordeaux aura tout naturellement intérêt à être acheteur de vins de Jerez, de Porto, du Gap ou d'ailleurs, d'ordinaire pour la vente à titre national plutôt que pour sa consommation personnelle ; mais la différence n'est vraiment pas appréciable quand on va au fond des choses et que Ton envisage la fin de tous ces échanges, c'est-à-dire la consommation. Nous avons en passant, par exemple pour les beurres produits ou consommés au Danemark, donné quelques exemples qui nous semblent être des preuves suffisantes. Rappelons d'un mot que le Danois vendeur de beurre en Angleterre est acheteur de beurre en Sibérie, eu Russie ou ailleurs, en vue d'assurer sa consommation, tout en se procurant des valeurs d'échauge par la vente de son beurre de qualité sur le marché britannique.

Les courants réciproques qui se formeront ou se sont formés déjà malgré tout, de façon avantageuse pour les deux groupes d'échangistes, présentent même cette particularité que, pour répondre aux circonstances les plus difficiles de la vie des nations, de la vie matérielle entendons-nous, il est essentiel que ces courants soient dûment, solidement établis sur une vaste échelle pendant les périodes de paix. C'est la condition nécessaire pour qu'ils soient sus-

ceptibles de rendre tous les services qu'on en attendra pendant les périodes de guerre. La guerre de 1914- 1916 précisément (et nous l'avons déjà laissé entendre à quelques reprises) est venue fournir une preuve de ce qui paraît être une affirmation un peu à la légère. Pour la Grande-Bretagne, et en matière de viandes étrangères notamment, l'alimentation de la population n'a continué de se faire largement, abondamment, en dépit des difficultés de toutes sortes qui se présentaient, que grâce à ce fait que, depuis vingt-cinq ans au moins, ces transports, par conséquent ces échanges de matière carnée avec l'Amérique du Sud, l'Australie, étaient établis sur d'énormes proportions; tout le matériel existait de même que toutes les installations au départ ou à l'arrivée. Il n'y a rien eu à improviser; la consommation pendant la guerre a bénéficié des admirables organismes qui avaient été créés pendant la paix, grâce aux échanges, au double mouvement dont nous parlions, la Grande-Bretagne payant à l'Australie ou à l'Amérique du Sud, par des produits de toutes sortes de son sol ou de son industrie, les viandes que ces pays lui envoyaient et ont continué de lui envoyer, en accentuant même l'importance du commerce dont il s'agit.

L'observation est d'autant plus intéressante et grave que beaucoup de gens qui peut-être en principe, par-

tageraient les opinions que nous avons essayé de soutenir, de l'avantage qu'il y a pour un pays comme la France à mettre largement à contribution au point de vue alimentaire les ressources de l'extérieur, s'épouvantent de ce qui peut arriver au cas d'une guerre. Ils affirment, et un peu gratuitement (les événements depuis plus de deux années l'ont largement prouvé), que l'état de guerre, les blocus, les batailles navales et le reste vont arrêter complètement les échanges; et que le pays qui comptait sur eux en partie pour satisfaire aux besoins de son alimentation nationale va se trouver très dépourvu, frappé de disette. Ce qui s'est passé pendant la guerre de 1914-1916 prouve qu'il n'en est nullement ainsi.

Les événements infirment complètement cette façon de considérer les choses : la preuve en est d'abord que la Grande-Bretagne, dont l'exemple est si caractéristique à cet égard, a pu augmenter son alimentation carnée même pendant la période de guerre : la disette dont on la menaçait ne s'est point réalisée. On pourrait dire à cela il est vrai que la Grande-Bretagne possédait et possède, non pas seulement une marine marchande énorme, mais une marine de guerre dont la toute-puissance s'est accusée. Mais il faut songer d'abord que la France elle-même, pendant cette période de guerre, a pu, malgré les improvisations qui s'imposaient par suite des fautes D. Bellet. — L'alimentation. 16

antérieurement commises et de la non-existence de courants préalables, s'assurer l'arrivée, notamment pour son armée, d'une masse assez considérable de viandes venant de l'extérieur. On est arrivé à ce paradoxe que ces courants se sont établis dans les conditions les plus difficiles où l'on estimait, où l'on affirmait même que les courants existants seraient détruits. D'autre part on a l'exemple de l'Allemagne, dont le blocus a été si difficile, on peut dire impossible à assurer, et pour laquelle les courants existants se sont maintenus, en se dérivant sans doute, en prenant des voies détournées, mais en continuant de jouer le rôle le plus précieux.

Nous ne pouvons ici qu'indiquer ces quelques points généraux; mais ce qui est bien caractéristique, c'est que, en admettant que l'état de guerre puisse gêner ces échanges avec l'extérieur, ils sont d'autant moins troublés qu'ils sont établis auparavant plus solidement, sur des bases plus larges. Aussi bien l'état de guerre n'est heureusement qu'un état exceptionnel, temporaire ; et en dehors de ces circonstances très rares encore une fois, les pays faisant aussi largement que possible appel aux matières alimentaires que peuvent leur fournir les autres contrées, en abondance et à bon marché par conséquent, jouissent pendant des dizaines et des dizaines d'années d'avantages inappréciables. Ils contribuent

à leur enrichissement en leur permettant d'écouler une masse de leurs produits sur les marchés étrangers où ils achètent; ils contribuent également à les doter d'une population vigoureuse et saine, bien nourrie ou tout au moins beaucoup mieux nourrie, bénéficiant d'un état sanitaire et hygiénique de premier ordre.

En cette matière de l'alimentation, c'est-à-dire de l'alimentation large et à bon marché, la France a commis de lourdes fautes, surtout depuis cinquante ou soixante années, en n'imitant pas notamment l'exemple de cette Grande-Bretagne où le phénomène exactement inverse s'est produit, quoique, on ne saurait trop le redire, la population n'y jouisse pas de pléthore, mais de confort. Nous nous sommes refusés pendant des années à tirer parti de cette industrie de la frigorification largement entendue, qui a permis la conservation, l'arrivée en bon état et à bas prix sur le marché anglais des viandes comme des produits de laiterie, de la volaille comme des œufs ou du beurre. Pendant ce temps notre ignorance ou notre négligence nous ont fait perdre des marchés extérieurs de vente pour les produits de choix que nous aurions pu expédier en quantités grandissantes sur ces mêmes marchés extérieurs ou sur d'autres, en tirant parti des facilités nouvelles de conservation et de transport.

Nous ne voulons pas conclure longuement, car il semble que ces conclusions se tirent naturellement

des divers chapitres où nous n'avons pu que rapidement examiner les différentes faces du problème, en négligeant une foule de côtés secondaires. Cette conclusion pourrait être tirée d'une brochure que nous avons citée plusieurs fois, celle de M. Henri Sellier sur le problème de la viande : à la fois parce que nous y trouvons une phrase très caractéristique, et aussi, il ne faut point l'oublier, parce que cette brochure ne peut être accusée de subir les influences que Ton appelle théoriques des professeurs d'économie politique. L'auteur disait : « Il semble indispensable de recourir aux disponibilités quasi illimitées de la production exotique ». Ce qu'il affirmait plus particulièrement au point de vue de la viande, on peut le dire à tous les points de vue : non pas qu'il s'agisse de supprimer la production agricole de la France dans toutes les matières où nous ferions appel à la production extérieure : qu'on se rappelle ce qui s'est pass^ en Grande-Bretagne pour les beurres ou le bétail. Il s'agit tout uniment de demander à l'extérieur ce qu'il peut nous fournir en abondance et à bon marché, et ce qui manque véritablement à notre population, et de vendre à l'étranger, et aussi bien à l'étranger proprement dit qu'à nos colonies, une foule de produits même agricoles pour lesquels nous garderons la maîtrise, parce que nous savons les fabriquer de façon exceptionnelle.

Certaines gens à la vérité admettent cette solution, cette large mise à contribution de l'étranger, non pas seulement pour la période de guerre où elle s'impose de façon inévitable, mais encore pour une période qui durerait, d'après eux, un « certain temps après la guerre ». Nous ne voyons pas bien comment les avantages que nous recueillerions pendant un an, deux ans ou davantage après la guerre, se transformeraient en inconvénients parce que nous serions plus éloignés de cette terrible période. Et quant à distinguer ce que l'alimentation de la France en temps de paix réclame et ce qu'elle demande pour le temps de guerre, à admettre fort péniblement que nos compatriotes doivent être nourris très largement quand cela est aux frais du budget et qu'on doive au contraire les en empêcher, limiter les ressources auxquelles ils peuvent faire appel, ressources à bon marché bien entendu, quand la guerre ne sévit plus : c'est une conception tout au moins étrange, que nous serions presque tenté de qualifier de monstrueuse.

Il est curieux de remarquer que cette conception a été appliquée par l'Etat depuis déjà bien des années où le protectionnisme est devenu une véritable doctrine d'Etat effectivement. 11 ne suffit pas de songer que c'est au Parlement faisant triompher les doctrines égoïstes, particularistes, d'intérêts spéciaux, individuels, au reste très mal compris, que l'on doit le

régime qui arrêtait ou essayait d'arrêter aux frontières les matières alimentaires que nous aurions pu faire venir de l'étranger ou même de nos colonies. Il faut se rappeler que l'Administration des douanes, renforçant autant qu'elle le pouvait, avec son esprit étroit et formaliste, les décisions prises par le Parlement même sous la forme d'un tarif douanier protecteur, par des mesures dites hygiéniques mais pleines de subtilités, empêchait les courants de s'établir en matière notamment de viandes réfrigérées : cela grâce à la fameuse disposition trop peu connue du profane relative aux viscères, à la fressure adhérant aux animaux qu'on essayait d'introduire sur notre sol et de fournir au consommateur français, maintenu en état de disette relative. C'est d'ailleurs ce même Etat, nous voulons dire que ce sont les fonctionnaires qui ont fait ensuite du zèle, telle la mouche du coche, quand des nécessités absolues se sont imposées; et ils ont essayé de faire croire (ils l'essayent encore à l'heure actuelle dans les rapports les plus officiels) que ce sont eux, que c'est l'administration, que c'est l'Etat éclairant les particuliers, qui a découvert cette source de matières alimentaires que sont les pays largement protecteurs de viandes, désireux de nous l'expédier à bon compte. C'est encore le fonctionnaire, c'est l'Etat sous une de ses manifestations, qui a prétendu accomplir une révolution pro-

fonde en mettant, au bout de bien des années, en circulation sur son réseau spécial de chemins de fer 33 wagons frigorifiques dont parlait M. Bougault dans une étude sur l'état actuel des transports frigorifiques en France1, alors que depuis tant d'années, aux Etats- Unis, au Canada et ailleurs, en Angleterre, comme prolongement des lignes de navigation à cales réfrigérées, les wagons frigorifiques abondaient, qui avaient été construits, mis en service uniquement par l'initiative privée, échappant à la routine fonctionnariste ou protectionniste.

Nous n'en sommes pas à l'époque peut-être bien heureuse mais encore très lointaine, non seulement de la fameuse surproduction, mais encore du moment où nous nous nourririons avec des tablettes ou des pilules fabriquées dans des usines, à l'aide de matières chimiques empruntées directement à la terre ou à l'air atmosphérique. Théoriquement ce n'est peut-être pas impossible, puisque l'azote de l'air, azote qui est à la base de tant de nos matières alimentaires indispensables, est déjà recueilli et utilisé pour nous fournir des engrais qu'auparavant nous étions obligés de demander aux animaux sous la forme de fumier, ou de récolter dans des gisements très spéciaux comme les nitrates de soude de l'Amérique du Sud. Ainsi que le disait M. Woeikof, longtemps encore la

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