University of London Press, Londres
taires, entrant effectivement dans le pays pour la consommation totale, correspondaient bien à la satisfaction des besoins.
Il y a toujours à cet égard des réserves à faire : à plus forte raison quand on est dans un pays protectionniste, où le relèvement du prix des produits alimentaires susceptibles d'être importés arrête, diminue, gêne cette importation. On tablait également en ces matières sur les rations établies par les hygiénistes ; soit à un point de vue général, sans application d'ordre pratique immédiat ; soit pour répondre aux besoins de l'intendance militaire, désireuse de trouver une base rationnelle à l'alimentation des troupes, ou en temps de paix, ou en temps de guerre, Intendance cherchant à savoir par conséquent ce qu'elle doit fournir quotidiennement au soldat pour répondre aux besoins essentiels de son organisme, d'après l'opinion des plus autorisés des spécialistes.
On doit du reste immédiatement faire quelques réserves au sujet de ces rations alimentaires : les considérer généralement comme un minimum. Et la preuve en est que, ainsi que nous le verrons dans le prochain chapitre, c'est toujours par insuffisance que pèche la ration du soldat ; alors que pourtant la nation doit en la matière faire largement les choses, pour entretenir en bon état de nutrition ceux de ses enfants qui, encore à l'âge de la croissance, se con-
sacrent à la défense du pays. Rappelons que la ration normale du soldat français en campagne, mais non exposé à de grandes fatigues, comprend 750 grammes de pain ordinaire (pouvant être remplacé par 700 grammes de pain bis ou 600 de pain de guerre), puis 400 grammes de viande fraîche ou 200 de conserves de viande ; on y ajoute 60 grammes de légumes secs ou de riz, 20 grammes de sel, 21 de sucre, 16 de café, 30 de lard, 50 de potage salé, et enfin 250 centilitres de vin ou 62 centilitres d'eau-de-vie. Gela donnerait 2.880 calories d'après M. Armand Gautier. Au surplus, ce qui montre bien que, dans ces calculs en apparence précis, on ne se trouve au contraire que dans l'approximatif, c'est qu'un intendant militaire, M. Nony, arrive à 3.472 calories pour cette ration normale, sans y comprendre les liquides. Dans la ration forte pour la période imposant aux troupes des fatigues exceptionnelles, on majore de 100 grammes la ration de viande fraîche ou de conserves de viande, de 40 celle de légumes secs ou de riz, de 11 celle de sucre; et l'on estime arriver de la sorte à 3.190 calories, qu'on peut augmenter de 450 à l'aide des « vivres d'ordinaire ». On estime d'autre part que la ration d'entretien d'un homme au repos pourrait se composer théoriquement de quelques 2.600 calories, fournies notamment par 104 grammes dalbuminoïdes, 70 de graisse, 417 d'hydrates de
carbone. Mais il ne faut point oublier que l'homme au repos est un être exceptionnel, qui ne doit pas être pris en considération dans la vie d'une nation.
Le Dr Laumonier, de son ctfté, a établi une ration alimentaire de 2.545 calories, dont 100 grammes d'albuminoïdes, 50 grammes de graisse, 400 d'hydrates de carbone, 25 de matières minérales, et enfin 1.500 à 2.000 grammes d'eau de boisson. Il n'hésite pas à reconnaître que cette ration est purement théorique ; et il la tient au reste pour un minimum. Par ailleurs, et dans son volume Y Hygiène de l'alimentation, il se contente de 2.040 calories pour la ration théorique quotidienne de l'adulte au repos relatif, dont 65 grammes d'albuminoïdes, 25 de matières minérales, 65 de graisse, 290 d'hydrates de carbone, 1.220 d'eau de boisson, 32 d'alcool.
Cette différence considérable entre ces divers chiffres nous entraîne encore à penser que, dans ce domaine, les indications des hygiénistes ne peuvent être que tout à fait approximatives ; et que, dans une très large limite, encore pour bien longtemps sans doute, on peut affirmer que l'être humain dans les différents pays, particulièrement en France, se trouve en présence d'une insuffisance alimentaire considérable ; qu'on doit l'aider à essayer de faire disparaître, en lui montrant, et en montrant à d'autres, les ressources qui s'offrent à l'extérieur, et qu'il suffit
D. Bellet. — L'alimentation. 2
généralement de vouloir mettre à contribution pour les utiliser effectivement.
La France, bien que sa population jouisse d'un bien-être étrangement développé à cet égard par rapport à ce qui se passait il y a encore une cinquantaine d'années, à plus forte raison au commencement du xixe siècle, ne s'alimente pas encore autant qu'elle le devrait. C'est une conclusion qui ressort de toutes les études de M. Armand Gautier sur l'alimentation carnée, de même que du rapport présenté au Ministre de l'Agriculture au nom de la Commission des viandes frigorifiées, rapport inspiré du reste (malheureusement fort tardivement) de toutes les conclusions des économistes et des hygiénistes, tenues pour inutiles avant la guerre.
Que l'on se rappelle le mot si heureux de l'admirable Lavoisier, précurseur en tant de choses, disant que « la vie est comme une flamme » : ce qui rappelle quelque peu le mot essentiellement économique de notre cher et regretté maître Gustave deMolinari. Cette flamme demande à être entretenue, largement entretenue, pour le bien de l'individu comme pour le bien de la société ; les deux intérêts étant étroitement solidaires. Et combien de maladies sont les maladies de la misère, c'est-à-dire de l'inanition, de l'alimentation insuffisante, de la misère alimentaire proprement dite, pour reprendre un mot de Brouardel et
Landouzy, visant plus spécialement cette terrible maladie sociale qu'est la tuberculose. « De tous temps, a écrit le professeur Armand Gautier, l'homme a tenté de se nourrir à sa faim et rationnellement ; la quantité et la bonne nature de ses aliments étant pour lui une source de plaisir et de force. » Pour se nourrir à sa faim, pour obtenir la variété et l'abondance que tous les hygiénistes ont reconnues nécessaires, il faut savoir, vouloir et pouvoir mettre à contribution, non pas seulement les ressources locales qui ne répondront pas toujours, même en quantité, aux besoins à satisfaire ; il faut largement étendre le champ des relations ; il faut que le commerce et l'échange, que les transports perfectionnés et rapides donnent le moyen de faire pratiquement appel aux ressources de l'extérieur entendues aussi largement que possible.