LA PRÉTENDUE SURPRODUCTION ET LE DEVELOPPEMENT DES CONSOMMATIONS
Un des maîtres de l'économie politique moderne, M. Paul Leroy-Beaulieu, a insisté depuis bien longtemps sur ce que les besoins matériels de l'homme sont indéfiniment extensibles ; il y a vu avec raison un des motifs du progrès humain; progrès qui doit se traduire par des relations plus larges, plus continues, plus régulières entre les différentes portions du monde, échangeant les unes avec les autres ce qu'elles sont susceptibles de fournir. Cette extensibilité se manifeste particulièrementenmatièred'alimentation: à la fois parce que Thomme veut et doit diversifier ses consommations; et aussi parce que la plupart des êtres humains, même dans des milieux en apparence très civilisés, sont encore réduits à cet égard à une portion trop congrue.
Ce serait une occasion de plus de montrer combien est fausse cette idée de la surproduction, qui tourmente tant une multitude de protectionnistes», sur
laquelle également tant de socialistes ont basé des conceptions fausses, de pures illusions. Si chacun des pays producteurs d'un article alimentaire est mis à même d'écouler facilement ce produit sur les contrées étrangères, comme les consommations sont insuffisamment satisfaites, surtout quand il s'agit de matières alimentaires non obtenues sur place, la production du premier pays considéré peut se développer encore considérablement pendant des années et des années, par un accroissement continu. Elle n'en sera pas moins assurée de trouver constamment des acheteurs ; on peut même dire que le nombre de ces acheteurs se développera plus vite qu'ils ne pourront être satisfaits pendant bien longtemps. C'est ce que l'on a fréquemment signalé en employant ce terme tout à fait inexact de « besoins acquis », mais qui correspond au fond à quelque chose de réel : on manifeste des besoins nouveaux, parce qu'on voit une possibilité de les satisfaire plus ou moins largement.
Au contraire d'une surproduction générale ou locale, il faut tabler, parce que c'est la réalité facile à constater, sur une insuffisance générale de production, si l'on considère l'ensemble du monde, sur une insuffisance générale de la satisfaction des besoins individuels de la plupart des gens. Cette insuffisance, cette infraproduction constante et qui se prolongera encore durant bien longtemps, sinon toujours, a été
à plusieurs reprises mise en lumière par notre maître et ami Yves Guyot : il a répété avec raison que la science économique n'est point la science de l'ascétisme, mais de la satisfaction aussi large que possible, notamment en matière alimentaire. Il le rappelait encore quand, dans le Journal des Economistes l, traitant de la cherté et du protectionnisme et des quasiémeutes de marché qui s'étaient produites en France à la fin de Tannée 1911, il montrait que trop souvent le consommateur se trouve en présence de surprises désagréables : déficit dans les récoltes ou productions normales, venant encore brusquement accuser de façon temporaire l'insuffisance des satisfactions ordinaires que l'on peut se procurer dans un monde où rien ne s'obtient gratuitement, et où personne ne souffre de pléthore. Il montrait que le seul moyen de remédier partiellement à l'insuffisance alimentaire dans un milieu donné, c'est d'y laisser parvenir aussi facilement et largement que possible les produits qui pourraient se trouver en excédent, tout à fait relatif, dans un autre domaine.
Par ailleurs, dans une étude sur la production mondiale et les besoins de la population, qui se rapporte intimement au sujet que nous traitons, et qui avait été présentée au 1er Congrès international