‹ L'alimentation de la France et les ressources coloniales ou étrangèresChapitre 8 sur 47 · Voir le numéro de juin 4905 du Bulletin · texte numérisé non relu

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« la bonne soupe », nous ne saurions trop recommander la consultation de cette étude d'Yves Guyot. On y trouverait de nouvelles preuves de ce que nous avancions, et de ce qui est nécessaire à ne point perdre de vue, si l'on veut comprendre combien il est indispensable, pour améliorer l'alimentation de la France, de ne point ignorer les pays étrangers, ni notre domaine colonial, de savoir les ressources que nous offrent l'un et l'autre ; et celles qu'ils sont susceptibles de fournir encore plus largement, du jour où ils seront assurés de voir les consommateurs français faire bon accueil à ces produits. Echange qui ne peut être que double, et doit inévitablement se compléter par la vente à ces pays étrangers ou coloniaux des produits du sol ou de l'industrie française, qui serviront de monnaie de payement à nos achats.

Dans son étude, Yves Guyot arrivait à conclure qu'il y a en France un déficit de 20 p. 100 environ, du cinquième, pour la ration végétale alimentaire, blé, seigle, orge, pommes de terre. Au point de vue de la ration animale, il reprenait à peu près les chiffres de lui que nous indiquions tout à l'heure, montrait que nous n'avions en France que la moitié de la nourriture animale nécessaire ; que cette ration, depuis déjà bien des années, n'avait point augmenté, avait plutôt manifesté un recul sur certains points, en dépit de l'augmentation de consommation du porc.

du poisson. Et sans vouloir aucunement y trouver une consolation, mais tout au contraire pour montrer l'ampleur du problème, sa généralité, il reprenait les calculs faits par ailleurs sur la consommation de la viande et des matières alimentaires végétales dans l'ensemble du monde. Il montrait notamment T Américain du Nord ne mangeant guère que 43 kilogrammes de blé, alors qu'il en devrait consommer 100 kilogrammes pour répondre aux desiderata des hygiénistes, et se rejetant quelque peu sur le maïs, très notablement inférieur; pour la ration de viande, et même pour ces Anglais considérés comme de grands mangeurs en la matière, il ne constatait guère qu'une consommation de 69 kilogrammes par an, ce qui est formidablement inférieur à la ration du soldat à laquelle nous avons fait allusion à plusieurs reprises.

S'il était besoin d'autres preuves de cette infraproduction dans le monde et de cette insuffisante consommation générale ou particulière, nous pourrions également nous reporter à une des savantes chroniques agricoles faites par M. Achille Grégoire et portant sur la production de la viande1. Notre confrère montrait que, dans trop de régions, on se trouvait en présence de populations particulièrement mal nourries ; que sans doute la consommation carnée

\. Voir le numéro de mai 4906 de la Bévue Economique Interna- Uonale de Bruxelles.

allait constamment en se développant; mais qu'il existait encore une marge très considérable pour le progrès, même en faisant abstraction de ce qu'il appelait une consommation de luxe : chose bien difficile à préciser, à définir. Il envisageait, pour remédier à la situation, des échanges très larges de viande à travers le monde, en signalant les divers procédés de conservation de cette matière alimentaire. Et il conseillait à r agriculteur un développement très marqué de l'élevage des volailles, afin de répondre aux besoins non encore satisfaits, aux besoins qui devaient se multiplier demain.

Par suite d'un phénomène très curieux, qui a été pour beaucoup dans la décision que nous avons prise de publier ces pages, la terrible guerre européenne est venue donner plus d'actualité encore à la question, en surexcitant les consommations dans une partie de la population française, la population mobilisée ; en l'habituant, pour beaucoup d'articles alimentaires, à consommer bien plus largement qu'elle ne le faisait quand elle s'appartenait, et quand elle était obligée de satisfaire à ses frais à son alimentation, de payer les divers produits, les diverses denrées trop coûteuses, dont elle devait en conséquence ou réduire ou ne point augmenter l'absorption.

Des besoins plus intenses ont été acquis, dirionsnous, si nous adoptions la terminologie habituelle ;

l'Intendance s'est montrée, et avec raison, généreuse, ainsi que nous le faisions remarquer devant l'Académie des Sciences morales et politiques, qui nous avait admis à traiter ce sujet. Et les soldats bien nourris, beaucoup mieux nourris et plus largement alimentés que les civils, se sont accoutumés à des consommations plus importantes. Nous verrons que c'est spécialement vrai de la viande, puisque l'on est arrivé à leur fournir quotidiennement, au moins pendant un certain temps, 500 grammes de cette précieuse denrée alimentaire, au lieu de la ration moyenne si maigre à laquelle la population française devait se limiter, comme conséquence de la cherté et de l'insuffisance de ce produit sur les marchés français. Il est naturel de prévoir que, au retour chez eux, ces soldats redevenus de simples citoyens, de simples consommateurs, ne se contenteront plus de la portion congrue de jadis ; et qu'ils seront tout prêts à faire remarquer à ceux qui seront restés au logis que leur ration alimentaire à eux est beaucoup trop faible.

Cette idée se rencontre dans une récente petite brochure intitulée : « La crise alimentaire. Le problème de la viande », publiée par un conseiller général de la Seine, M. Henri Sellier1; dans cette publication,

1. Editée par la Fédération nationale des Coopératives de consommation.

où du reste l'auteur reprenait fort à propos, sans les imaginer, une foule de considérations et de vérités qui, antérieurement, avaient été mises en lumière depuis bien des années par les économistes, et notamment par les libre-échangistes, M. Sellier faisait remarquer que la guerre allait accentuer notablement l'évolution qui, depuis déjà des années, introduisait plus largement les viandes dans l'alimentation des campagnes, c'est-à-dire le gros de la population française. Il notait que la viande aurait été pendant des mois et des mois la base de l'alimentation de millions d'hommes qui, antérieurement, n'en consommaient qu'accidentellement; et que l'adaptation de leurs fonctions organiques, comme il disait, à la nourriture carnée, devait créer chez eux rapidement un besoin physiologique qu'ils auraient à satisfaire, sous peine de graves conséquences physiques.

M. Sellier s'élevait au surplus contre la restriction de la consommation de viande; pour justifier son opinion, il invoquait celle de M. Edouard Vaillant (en même temps du reste que celle de M. Armand Gautier) ; mais nous aurions voulu le voir moins oublieux des efforts que, depuis trente ans environ, une série d'économistes ont faits1 pour montrer le bien-être et

1. Voir également la campagne poursuivie par la Ligue du Libre- Echange, et ses publications, éditées par la Librairie Alcan.

les conséquences heureuses que donnait la libre introduction des viandes étrangères à nos amis d'Angleterre. M. Sellier reprenait aussi une idée soutenue depuis bien longtemps par nous, que la sous-alimen tation carnée se traduit forcément par une recrudescence de l'alcoolisme, frayant la voie à une série de maladies.

Lors même que Ton n'aurait pas fait les choses aussi largement qu'on y est arrivé effectivement, pendant une très grande période de la guerre, pour Falimentation de nos troupes, la ration de campagne du soldat, dès 1873, avait été prévue à 400 grammes de viande fraîche brute, comme le rappelle fort à propos M. Laumonier : et il y avait de quoi surprendre et satisfaire l'estomac de la plupart des hommes appelés brusquement au service militaire, et accoutumés chez eux à une ration autrement plus faible. Sans doute faut-il compter sur un déchet considérable de la viande introduite ainsi dans l'alimentation du soldat ; le Dr Laumonier rapporte le chiffre de 50 à 54 p. 100 de déchet, d'après les calculs de Drouineau. Gela prouve ce que nous disions tout à l'heure, qu'il faut largement évaluer les choses, quand on prétend affirmer qu'une population a de quoi suffisamment se nourrir ; en tout cas ce déchet se présentait tout aussi bien sur la ration réduite de l'habitant non militarisé de la France, que sur celle de cet habitant

LA. PRÉTENDUE SURPRODUCTION 3i

devenu soldai pour les nécessités de la défense nationale.

Toutes ces vérités économiques relatives à l'infraconsommation ont été reconnues, un peu tardivement encore ici, par M. Maurice Quentin, présentant au Ministre de l'Agriculture un rapport au nom de la Commission des viandes frigorifiées, et se préoccupant de ce que sera la consommation de viande en France demain, pour rechercher les modalités grâce auxquelles on pourra y suffire. Reprenant, sans le dire du reste et sans s'en rendre compte, les vérités soutenues par ceux qui essayent d'obtenir l'entrée des viandes frigorifiées en France depuis 1889 notamment, il a fait remarquer combien la portion quotidienne du soldat au front excédait sa consommation habituelle , quand il était à son domicile civil ; et il escomptait que, du fait de cette éducation alimentaire, le dépassement de la consommation de viande dans le pays tout entier devait être estimé annuellement à quelque 325.000 tonnes. 11 n'hésitait pas même à admettre que l'on pouvait aller un peu plus loin dans cette évaluation, et qu'on arriverait à 400.000 tonnes, si l'on faisait porter le calcul sur toutes les viandes, et non plus seulement sur les viandes de bovidés.

Ce sont là des conclusions pour réjouir ceux qui

& i/aLIMENTATION DE LA FRANCE

défendent Ja vérité depuis si longtemps; ils pourraient toutefois regretter que, à cette occasion, on ne leur ait pas rendu quelque justice.

Il ne manque pas d'un certain pittoresque de voir reproduire, par une Commission dont toutes les attaches auraient dû continuer de faire un ensemble étroitement protectionniste, cette affirmation du savant professeur M. Armand Gautier que : « la viande réconforte, excite les fonctions et fournit à l'énergie, et, dans l'ensemble, est la nourriture indispensable de la population ». La Commission a conclu qu'il fallait, non pas prohiber l'usage, mais au contraire envisager le développement de la consommation de la viande, et par conséquent de la viande étrangère, — puisque la viande nationale est absolument insuffisante, et le sera sans doute longtemps, — pour assurer les 400.000 tonnes de consommation supplémentaire auxquelles le rapporteur de la Commission a fait allusion. (Il est vrai que ce rapporteur, tout en constatant un déficit à combler, estime d'une plume légère que notre habitant des campagnes n'a point besoin de la ration carnée de l'Anglais, ration que nous avons vue pourtant correspondre à un déficit alimentaire réel, si l'on prend comme base les rations alimentaires assez modestes arrêtées par les hygiénistes des administrations militaires.)

Dans un article de la Reçue Scientifique1, le professeur Armand Gautier affirmait, et avec raison, qu'un des moyens de vaincre, c'est de soutenir l'énergie physique des combattants par une alimentation suffisante. Il semble que pour les victoires pacifiques de demain, c'est-à-dire plus exactement pour les succès industriels et commerciaux qui doivent suivre notre victoire militaire, il est non moins indispensable qu'une alimentation adéquate soit assurée à chacun des travailleurs, des producteurs de la France appauvrie de bras. Il faut se rappeler que la haute productivité de l'ouvrier anglais est due en très grande partie à son régime alimentaire. Il est bon de parcourir une étude sur la condition des ouvriers aux Etats-Unis de l'Amérique du Nord, publiée par le Dl" Heitz dans la Reçue Economique Internationale2, et d'y constater également le standard of life de cet ouvrier, s'alimentant en abondance et produisant en conséquence.

Aussi bien, pour augmenter les satisfactions matérielles, l'alimentation de chacun des Français, le *ecours aux ressources extérieures s'imposera d'autant dus que, au lendemain de la guerre, on souffrira ['un manque de bras qui diminuera très probable-

lent la production nationale de denrées alimen-

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