CHAPITRE IV
Des succédanés du lait dans l'allaitement artificiel et de l'alimentation prématurée.
Sommaire. — Le lait et ses succédanés. — Aliment naturel et produits de laboratoire. — Funeste confusion entre l'allaitement artificiel et l'alimentation prématurée. — Explication du grand nombre des succédanés du lait : erreur scientifique; intérêt pécuniaire; absence ou mauvaise qualité du lait. — Les difîérents succédanés du lait : le lait humanisé; le lait condensé ou concentré ; le lait de Liebig ; le lait de Cumming; le lait de Biedert; le lait de Ch. Marchand; le lait de Courlier; les mélanges crémeux; les farines lactées; les bouillies; les œufs et les bouillons. — Valeur alimentaire des principaux succédanés. — ■ Déplorables résultats obtenus. — Troubles gastro-intestinaux. — Rachitisme. — Athrepsie. — Grande mortalité des enfants élevés avec les succédanés du lait. — Nécessité d'un contrôle.
La cause la plus importante de l'injuste mais peutêtre utile discrédit dans lequel est tombé l'allaitement artificiel, vient de l'emploi des succédanés du lait dans l'alimentation des nourrissons.
Le lait est un aliment parfait, vivant, servi exprès et tout préparé par la nature pour Pestomac délicat de l'enfant. On a cru bien faire de le remplacer par des produits de laboratoire, et l'usage de ces produits a fait de Tallaitement artificiel une méthode déplorable plus meurtrière
mille fois à l'enfance que toutes les maladies réunies.
Aussi ne cesserons-nous d'insister sur la distinction capitale à établir entre l'allaitement artificiel et Valimentation prématurée, et nous répéterons avec J. Guérin dans son discours à l'Académie de médecine : Il ne faut pas que l'on confonde désormais l'alimentation artificielle avec l'alimentation prématurée, et que Ton continue à mettre sur le compte de l'une les méfaits de l'autre : on les a presque toujours associées, on a presque toujours donné, dès le début, aux enfants nourris avec le lait de vache, d'autres aliments, mais c'est à ces aliments et non au lait animal qu'il faut attribuer les fâcheux effets de cette alimentation vicieuse. »
L'existence des différents succédanés, qui ont été en vogue et qui se trouvent encore aujourd'hui très nombreux dans le commerce, s'explique par une des raisons suivantes : une erreur scientifique qui, au xvir siècle, faillit égarer tout le corps médical; l'esprit mercantile de certains industriels qui sont toujours à l'affût d'un nouveau moyen pour gagner de l'argent; l'absence, l'insuffisance ou la mauvaise qualité du lait dans certains pays et dans certains milieux.
Nous avons vu plus haut que, chez les anciens Grecs,, on donnait souvent aux jeunes enfants du miel délayé dans de l'eau ou du lait, et l'histoire de la médecine nous apprend que les Egyptiens mélangeaient le lait des animaux avec une décoction de farine de blé, nourriture qu'ils considéraient comme très saine pour les nourrissons. L'opinion formelle de l'immense majorité des médecins a été pourtant, à toute époque, que rien ne peut remplacer le lait dans l'alimentation des enfants à la mamelle, et il nous faut arriver vers le
commencement du xvii^ siècle pour assister à l'enseignement de ces dangereuses doctrines, qui eurent un moment leur règne et dont le temps et Texpérience n'ont pas tardé à faire bonne justice.
Van Helmont frappa le lait d'ostracisme et réussit pendant quelque temps à le faire oublier en faveur des bouillies.
Stalh, Hoffmann ne cessaient de répéter avec Van Helmont : Lac nutrimentum 7ion satis firmum^ et ils s'évertuaient à trouver des recettes, à donner des formules d'aliments supérieurs à celui que fournit l'infaillible nature. Ce fut l'époque des juscula hordacea, avenacea et des mélanges les plus hétérogènes composés de matières toutes plus indigestes les unes que les autres pour l'estomac de l'enfant.
Zimmermann chercha à déraciner cette fatale et funeste pratique de son temps, mais ses efforts demeurèrent stériles, et l'on continua à gorger les enfants de bouillies. H disait à ce sujet qu'il « serait plus aisé de transporter les Alpes dans les vastes plaines de l'Asie que de désabuser une femme écervelée ». H subit, du reste, lui-même l'influence de la mode et prescrivit, €omme ses confrères, des bouillies préparées avec de la farine d'orge et d'avoine.
J.-P. Frank, en dépit de sa science et des belles pages qu'il a écrites sur l'hygiène infantile, ne prétendit pas défendre la bouillie sur laquelle il donne beaucoup de détails dans ses ouvrages; il en restreignit pourtant l'usage et ne la permit qu'aux enfants ayant déjàdépassé la quatrième ou la cinquième semaine, et il nous dit qu'il est très dangereux d'en donner une trop grande quantité.
Liebig inventa le lait artificiel qu'il servit à l'enfant
comme préférable au lait de la mère, et Alphonse Leroy ne craignit pas de soutenir que l'allaitement « prédispose aux gourmes, aux scrofules, au rachitisme ».
En 1822, la Société des médecins des hôpitaux de Paris nomma une commission chargée d'étudier la question de l'alimentation prématurée. Tous ses membres furent unanimes à la proscrire et à reconnaître ses funestes effets, et ils furent appuyés dans leurs conclusions par tous les médecins expérimentés et réputés les plus experts en la matière. En dépit de cette solennelle condamnation, la question de l'alimentation prématurée est reprise de temps en temps dans de doctes assemblées. Elle a été agitée de nouveau, il y a quelques années, au sein même de l'Académie de médecine dont un des membres les plus distingués, à la grande stupéfaction de ses collègues et du public médical, est venu proposer, comme étant avantageuse dans un grand nombre de cas, la substitution d'un aliment artificiel au lait maternel; il tirait ses arguments de certaines recherches qu'il avait faites sur l'alimentation des jeunes animaux. « Voyez ce qui se passe pour les jeunes animaux domestiques, semblait-il nous dire, les éleveurs ne se font pas faute d'ajouter, dès le début, au lait de la mère des aliments dont l'effet paraît être très bon. Pourquoi n'en serait-il pas de même pour l'enfant? Pourquoi incriminer et proscrire si absolument les bouillies et autres aliments spéciaux, que tant de monde a, malgré tout, l'habitude d'ajouter tout de suite au régime lacté? » Pourquoi? Mais parce que la méthode que vous prônez, conduit fatalement l'enfant à l'athrepsie, au rachitisme, parce qu'elle engendre sûrement des troubles gastro-intestinaux qui peuvent être fort graves et aller depuis la simple diarrhée jus-
qu'au choléra infantile presque toujours mortel. Et que l'on ne vienne pas, en pareille matière, quand il s'agit de la vie de nos enfants, se prévaloir de certaines expériences faites sur les animaux. L'animal qui n'est pas soumis à l'influence de l'homme et qui peut obéir en toute liberté aux lois de la nature, se contente du lait que lui donne sa mère et ne recherche une autre nourriture que lorsque celle-ci lui est devenue nécessaire et qu'il en est averti par l'instinct.
Les succédanés du lait ne sont pas toujours le résultat d'une méprise scientifique : ils doivent quelquefois leur existence et leur vogue à un intérêt pécuniaire. Certains marchands avides, s'autorisant du nom d'un illustre savant qu'ils ont trompé ou acheté, ont réussi à lancer dans le commerce, sous l'égide de ce dernier et avec le concours d'une immense publicité, des produits dont le mérite est non de protéger la santé des enfants, mais de faire réaliser de gros bénéfices à ceux qui les vendent.
Bien rarement les succédanés du lait sont une nécessité et s'expliquent par l'absence, l'insuffisance ou la mauvaise qualité du lait. Dans ce cas, ils sont appelés à rendre de grands services, et peuvent permettre, par exemple, d'entreprendre un long voyage auquel il faudrait renoncer sans une certaine provision de lait concentré ou autre produit analogue.
Nous allons rapidement passer en revue les principaux produits qui ont cours dans le commerce et qui sont vendus, comme possédant des qualités identiques, supérieures même, d'après les prospectus, à celles du lait; et nous dirons ensuite ce que nous en pensons au point de vue de l'hygiène aUmentaire infantile.
Lait humanisé. — C'est un produit d'origine anglaise
(humanized milk) et qui depuis quelques années seulement est connu en France. Cet aliment est du lait de vache de bonne qualité dont on a enlevé, par les procédés ordinaires de la fabrication du fromage, la proportion de caséine excédant celle du lait de femme. Après quelques essais, on obtient les proportions de caséine correspondant exactement à celle du lait de femme, et l'on stérilise le produit à l'étuve à 118"; au-dessous le lait risque de s'altérer, au-dessus il se colore et prend un goût plus prononcé.
Les enfants, paraît-il, acceptent très bien ce lait, et, depuis plus de trois ans, nombre d'observations ont prouvé qu'il ne donne ni diarrhée verte ni indigestion. Dans l'estomac des jeunes enfants, il laisse précipiter sa caséine en caillots beaucoup plus fins que le lait ordinaire, presque semblables à ceux que donne le lait de femme. C'est du moins ce qu'a affirmé Vigier à la Société de thérapeutique en 1893.
Lait condensé ou concentré. — Le lait dit condensé ou concentré est du lait qui a été réduit par évaporation au quart ou au cinquième de son volume primitif, et a été additionné ensuite d'une certaine quantité de sucre pour en assurer la conservation. La concentration s'opère dans des chaudières à vide, à la température de 52° sous une pression de 10 centimètres de mercure environ. Dans ces conditions, le lait entrerait en ébullition sans que ses éléments constituants, beurre, caséine, etc., subissent la moindre altération. Le volume, à la fin de l'opération, se trouve réduit, comme nous l'avons dit, dans la proportion de 5 à 1 : sa consistance est celle du miel. On le conserve dans des boîtes de fer-blanc hermétiquement closes; il ne subit ainsi aucune altéra-
tion et peut être transporté. La composition moyenne du lait condensé est la suivante :
Eau. Protéine. Graisse. Sucre. Sels.
Quand on veut employer le lait condensé pour la nourriture de l'enfant, il faut l'étendre considérablement. Toute la question est de savoir dans quelles proportions, ce qui n'est pas facile même avec les prospectus qui accompagnent le produit et sur lesquels les calculs ne sont pas toujours très justes.
Lait de Liebig. — Cette préparation n'a pas grande vogue en France, et nous ne le regrettons pas. C'est de l'autre côté du Rhin, chez les Allemands, qu'elle a surtout exercé ses ravages. Liebig, ayant remarqué que la composition du lait de la femme n'est pas toujours la même, a voulu rendre cette composition stable et la corriger en remplaçant le lait par une préparation de son invention et dans laquelle il a fait entrer du lait écrémé, de la farine de froment, de l'orge germée et du bicarbonate de soude. Il a eu soin de donner à sa préparation une consistance telle qu'on puisse l'administrer à l'enfant par le moyen d'un biberon.
D'après Liebig, ce lait est non seulement l'égal du lait de femme, mais lui est même supérieur, car il présente l'insigne avantage de ne jamais varier dans sa composition. Le célèbre fournisseur des épiciers avait malheureusement une trop grande confiance en sa cornue, et il aurait certainement raisonné autrement si, au lieu de travailler dans un laboratoire, il eût poursuivi ses études dans une clinique, auprès du berceau d'un enfant.
Lait de Gumming, de Biedert, de Ch. Marchand. — La préparation de Liebig n'a pas été du goût de Gumming, un autre Allemand, lequel déclare à son tour son lait supérieur à tous les autres. Voici comment il se prépare : on laisse reposer du lait de vache pendant quatre ou cinq heures, on en retire le tiers supérieur; les deux autres tiers contiennent, sur 1000 parties, 54 parties de beurre, 38 de caséine, 53 de sucre, 855 d'eau; par l'addition de 142 parties de sucre, 1458 d'eau, on obtient un lait artificiel comparable, dit l'inventeur, au lait naturel de femme.
Biedert recommande une autre formule beaucoup plus simple : 1/4 de litre de bon lait non écrémé, 3/4 de litre d'eau et 15 grammes de sucre de lait, représentant 10/0 de caséine, 2,6 de beurre et 3,8 de sucre de lait.
Ch. Marchand propose le mélange de 0 litre 750 de lait de vache normal, non bouilli, chargé de toute la matière grasse contenue habituellement dans le volume d'un litre, avec 0 litre 250 d'eau fraîche, non bouillie, tenant en dissolution 35 grammes de sucre. Pour les très jeunes enfants, l'eau et le lait seraient mis en parties égales, et la quantité de sucre portée à 50 grammes.
Nous préférons ces préparations à celles de Liebig, mais nous aimerions encore mieux une bonne vache laitière.
Lait de Courlier. — L'étude comparative des analyses du lait de femme et du lait de vache a amené Courlier à adopter la préparation suivante, comme se rapprochant le plus du lait de la femme. La préparation varie suivant que le lait est pris en province ou à Paris, c'està-dire suivant que le lait renferme plus ou moins de crème, plus ou moins d'eau.
En province.
A Paris.