CHAPITRE YI
De la virulence du lait cru.
Sommaire. — Microbes agents actifs des transformations du lait. — Leur présence dans le lait. — Le lait est un excellent milieu de culture. — Développement extraordinaire des microbes dans le lait. — Innocuité du lait d'un animal sain au moment de la traite. — Origine des ditïérents microbes que l'on rencontre dans le lait. — Causes directes : état général de la femelle laitière, état local de la mamelle. — Les microbes saturant l'organisme passent dans le lait à la manière de certains aliments et de certains médicaments primitivement ingérés par la nourrice. — Preuves expérimentales. — Preuves cliniques. — Expérience de Chamberland. — Causes mdirectes et accidentelles : l'air, l'eau, les manipulations des laitiers, la préexistence des microbes dans les récipients, les biberons et la bouche de l'enfant, le voisinage de foyers infectieux, etc., — Classifications. — Microbes saprogènes et microbes pathogènes. — Réponse à quelques objections. — Danger du lait cru. — 72 épidémies, 5000 contaminés. — Nécessité de stériliser le lait. — L'Académie de Médecine et Béchamp. — Un fait de non-contagion ne prouve rien. — De quelques conditions qui favorisent l'infection par le lait.
Le lait, dès qu'il arrive au contact de l'air, entre dans une voie de mutation continue, et cela par le fait de l'oxygène et par le fait des microbes qu'il recèle dès l'origine ou qu'il reçoit par la suite accidentellement. Les microbes sont de beaucoup les agents les plus actifs de transformation. Une expérience très simple, due au
professeur Duclaux, révèle leur présence, lorsqu'ils sont encore en trop petit nombre pour qu'on puisse les apercevoir facilement au microscope.
On prend un lait quelconque, vieux seulement de quelques heures, on ajoute une ou deux gouttes de carmin d'indigo, de façon à le colorer en bleu-pâle, et on le met à l'étuve, après l'avoir renfermé dans un tube à essai qu'il remplit complètement. On voit, au bout d'un temps variable, ce lait reprendre sa teinte blanche, pour bleuir de Douveau, si on le transvase dans un verre avec assez de lenteur et en assez mince filet pour qu'il puisse s'aérer pendant l'opération. Le carmin d'indigo a été réduit et ramené à l'état incolore par les ferments du lait, qui ont besoin d'oxj^gène pour vivre. Il se réoxyde au contact de l'air, peut être décoloré de nouveau plus rapidement même que la première fois, à cause de la multiplication des microbes, survenue dans l'intervalle, et on peut ainsi produire cinq ou six fois cette décoloration et ce bleuissement de la masse, avant qu'aucun phénomène extérieur, tel que la coagulation, avant même qu'un examen microscopique superficiel avertisse de l'existence des ferments dans le liquide.
Un grand nombre de travaux, du reste, et tout particulièrement ceux de Heine, de Lœffler, de Raskino, de Kitasato, de Hesse, de Duclaux, de Ghamberland, etc., ont démontré que le lait, par sa composition chimique, est un excellent milieu de culture, et nous devons ajouter, pour le bactériologiste, un précieux miheu de culture : car il est probable qu'en systématisant les différentes réactions des microbes sur le lait, on arrivera à trouver de nombreux signes de diagnostic différentiel entre eux.
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Les microbes poussent et multiplient avec une telle facilité dans le lait que les plus grandes précautions doivent être prises dans les laboratoires pour avoir un lait parfaitement pur et exempt de toute souillure.
La moindre négligence apportée dans les manipulations peut être cause de son ensemencement, et c'est par myriades que, quelques heures après, on compte les microbes qui s'y sont développés. Pour s'en faire une idée, il suffit de citer quelques chiffres empruntés à un récent travail de M. Miquel.
Deux heures après la traite, le lait contenait par centimètre cube (Laboratoire de Montsouris) :
A l'arrivée au laboratoire 9.000 bactéries.
1 heure plus tard 31.750 —
2 heures plus tard 36.250 —
Dans une autre expérience, le chiffre des bactéries, qui était au début de 9,500, au bout de dix-huit heures de 230,000, s'éleva après vingt-cinq heures à 63,500,000.
Dans une autre expérience encore, où le lait, trait le soir, avait été abandonné la nuit à diverses températures, le nombre des bactéries s'éleva aux chiffres suivants :
Après 15 heures.... 1.000.000 72.185.600 165.500.000 Après 21 heures.. .. 6.063.000 200.000,000 180.000.000
Ritter, dans le lait pris au hasard pour ses expériences, a constaté la présence de 2,500 à 250,000 germes par millimètre cube.
Au moment 011 il sort du pis d'un animal sain, le lait ne contient aucun germe. Ghamberland, dans son étude sur l'origine et le développement des micro-organismes,
nous assure avoir pu conserver, dans toute son intégrité, du lait qu'il maintint pendant très longtemps dans une étuve à une température constante de 25° : « Même après plusieurs mois, dit-il, le lait restait tout à fait intact et fluide, comme lorsqu'il venait d'être trait, légèrement alcalin au tournesol, bon au goût, et à l'examen microscopique ne présentant aucun organisme ».
Mais d'où viennent alors ces microbes que l'on trouve en si grand nombre dans le lait? Gomment le lait se trouve-t-il contaminé?
Origines des microbes rencontrés dans le lait. — A.
Causes directes. — Le lait peut être contaminé dès l'origine ou ne l'être qu'ultérieurement, c'est-à-dire que les microbes peuvent venir directement du pis de la vache ou n'arriver au lait qu'accidentellement et par des voies indirectes. Les maladies chroniques et aiguës modifient la composition chimique du lait chez la femme comme chez les femelles laitières, et lorsque ces maladies sont occasionnées par un microbe qui infecte et sature l'organisme tout entier, nous ne devons pas être surpris à pnori de voir ce microbe passer par la sécrétion lactée et se trouver dans le milieu nourricier.
Le Chambrelent (de Bordeaux), dans une série d'études entreprises de concert avec M. Sabrazès, a donné la preuve du passage des microbes à travers le placenta; ses expériences ont porté sur le streptocoque, le staphylocoque doré et le bacillus coli, et ont été faites sur des lapines pleines qu'il infecta par la voie intraveineuse et par la voie sous-cutanée. Les microbes ont toujours traversé le placenta et se sont toujours retrouvés dans l'embryon et le fœtus.
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Mais si les membranes du placenta n'arrêtent pas les microbes, pourquoi admettre qu'ils soient arrêtés par les tissus de la glande mammaire, et qu'ils trouvent dans ces tissus une barrière infranchissable à leur émigration? Pourquoi, d'autre part, le lait ne se chargerait-il pas des miasmes qui produisent les maladies infectieuses, alors qu'il s'imprègne si facilement et si fortement des odeurs et des médicaments qui saturent l'organisme maternel?
On retrouve dans le lait tous les principes et toutes les propriétés des plantes ingérées; si bien que, si la plante est purgative, le lait est purgatif; si la plante est amère, le lait est amer; si la plante est odorante, le lait est odorant; si la plante est toxique, le lait est toxique. L'iode, l'iodoforme, le fer, le zinc, l'arseniCy l'antimoine, le plomb, le cuivre, le bismuth, le mercure, l'acide salicylique, le salicylate de soude, le borax, le carbonate et le bicarbonate de soude, le sulfate de soude, le chlorate de potasse, le bromure de potassium, l'acétate de potasse, le bicarbonate de potasse, le carbonate d'ammoniaque, le phosphate de chaux basique ^ le chloral, l'antipyrine, etc., etc., absorbés par la mère se retrouvent dans le lait, et par son intermédiaire passent dans l'organisme de l'enfant; on a même constaté plusieurs cas d'empoisonnement. Les faits énoncés cidessus sont si bien démontrés qu'une loi, en date du 3 août 1890, interdit, en Italie, la vente du lait des mammifères traités avec des substances toxiques à action générale.
Or, il était permis d'admettre que les microbes ou tout au moires le poison qu'ils sécrètent, pussent passer dans le lait à la manière des médicaments et des aliments primitivement ingérés par la mère. La physiologie de
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la sécrétion lactée autorisait une pareille hypothèse, et celle-ci, certes, n'avait rien de gratuit. Elle s'appuyait sur ce fait, que dans les maladies infectieuses les diverses sécrétions des malades peuvent communiquer la maladie. La salive de l'animal enragé donne la rage. F. Home (1758), Speranza (1822), Michaël de Kotoma (1843), ont montré que l'on pouvait reproduire la scarlatine ou la rougeole par inoculation des diverses sécrétions des malades : ils ont expérimenté avec la salive, les larmes, le mucus nasal, etc. Ne serait-il pas étonnant que le lait fît exception à cette règle et que seul il ne s'imbibât pas des principes de la maladie, alors qu'il s'imbibe de toutes substances saturant l'organisme? Mais l'hésitation n'a pas duré longtemps, et, depuis bien des années déjà, l'hypothèse de la possibilité de la contagion par le lait est devenue une vérité éclatante, indéniable, admise de tous les savants : elle tire sa preuve de nombreux faits cliniques et expérimentaux.
Les microbes de la suppuration, de l'infection puerpérale, de la tuberculose, du charbon, de la scarlatine bovine, de la péripneumonie, de la pneumonie, de la fièvre aphteuse et d'autres encore, passent de l'organisme de la mère dans le lait par l'intermédiaire de la mamelle.
En parcourant ce livre on se convaincra du fait; nous nous contentons pour le moment de parler de quelques micro-organismes seulement.
Escherich a recherché dans la sécrétion lactée de malades puerpérales l'existence de micro-organismes. Chez 13 puerpérales présentant des accidents d'infection générale plus ou moins graves, il trouva, dans tous les cas, dans la sécrétion lactée de l'une et l'autre
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mamelle , des colonies de staphylococcus albus ou aureus et quelquefois ces deux espèces réunies. Gomme contrôle, le lait de 25 puerpérales ne présentant pas d'accidents fébriles fut examiné dans les mêmes conditions et à des périodes variables après l'accouchement, sans qu'on pût y constater la présence de micro-organismes.
Wisokowitsch et Langar ont trouvé des staphylocoques aureus et albus dans le lait des malades atteintes de fièvre puerpérale. La constatation directe de ces micro-organismes nous fournit l'explication de certaines observations cliniques faites déjà depuis longtemps. Dans les relations d'épidémies de fièvre puerpérale, les symptômes présentés par l'enfant ont une incontestable analogie avec ceux présentés par la mère. Les faits sont nombreux d'enfants qui ont contracté une péritonite] mortelle pour avoir pris le sein de leur mère|atteinte de puerpéralité. Le fait suivant que nous empruntons à Karlinski est un des plus curieux et des plus probants.
Un nouveau-né, élevé au sein par sa mère atteinte de fièvre puerpérale, mourut de septicémie le dizième jour après sa naissance. L'anneau ombilical et les vaisseaux ombilicaux étaient absolument normaux; en outre il n'existait sur la peau aucune excoriation ayant pu servir de porte d'entrée aux éléments pathogènes; du reste, l'enfant avait été soumis à une antisepsie rigoureuse. En examinant, avec toutes les précautions usitées, le lait de la mère, Karlinski y découvrit les mêmes micro-organismes (staphylocoques) qu'il avait trouvés à l'autopsie dans le sang et dans l'intestin du nouveau-né.
. Les expériences de Bozzolo sur le passage du microbe
de la pneumonie de l'organisme de la mère dans celui de l'enfant, par l'intermédiaire du lait, sont absolument concluantes : le microbe a été constaté directement à l'aide du microscope. Nous savons, d'autre part, que d'après certains auteurs, et l'expérimentation semble le démontrer, le lait peut servir de véhicule à l'agent infectieux de la diathèse paludéenne. Il est vrai qu'on n'a pu trouver dans le lait, à notre connaissance du moins, l'hématozoaire de Laveran, pas plus que le microbe de la syphilis que l'on ne connaît pas encore du reste; mais les faits, prouvant la transmission de l'impaludisme de la mère à l'enfant par l'intermédiaire du lait, sont si nombreux, qu'il est permis de supposer la présence de l'agent infectieux dans le liquide nourricier. La thèse inaugurale duB"" Aymard (Paris, 1891) en renferme six cas, tous plus probants les uns que les autres. Ceux rapportés par Boudin sont également tous concluants.
M. Chamberland, dans le but de démontrer que le passage dans le lait des éléments figurés, accidentellement contenus dans le sang, est une loi de pathologie générale, a entrepris toute une série d'études sur le microbe du choléra des poules. La similitude de cet agent infectieux avec ceux qui ont été rencontrés dans les différentes affections virulentes atteignant l'homme, désignait naturellement ce micro-organisme comme moyen d'expérimentation pour le sujet qui nous occupe.
l"* Une lapine en lactation, nourrissant huit petits, est inoculée avec du virus du choléra des poules. Le lendemain, la lapine est trouvée morte à sept heures du matin, et les petits continuent à téter jusqu'à quatre heures du soir. Aussitôt après la mort de la mère, on recueille du lait avec les précautions aseptiques voulues.
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Avec ce lait, on ensemence quatre ballons Pasteur contenant du bouillon, et on les place à l'étuve. Le lendemain ces quatre ballons contenaient des cultures, et l'examen microscopique démontra l'existence dans ces cultures d'une grande quantité de microbes en 8 de chiffre caractéristiques. Ce bouillon de culture, inoculé à des poules, les tua en vingt-quatre heures. Aucun des petits qui avaient tété la mère, ne mourut. On en sacrifia deux et l'ensemencement de leur sang ne donna pas des cultures du germe qui avait été trouvé dans le lait.
2^ Une lapine en lactation est inoculée avec du virus du choléra des poules. Elle meurt vingt-quatre heures après. L'ensemencement de son lait, pris pendant sa vie, donne un bouillon qui tue les poules en vingt-quatre heures, celui du sang des petits ne donne rien.
Koubassof, dans une note présentée à l'Académie des sciences par M. Pasteur, rapporte quelques expériences qu'il a faites sur le passage des microbes pathogènes de la mère dans le lait. Nous ne rappellerons pour le moment que celles qui ont trait au microbe du rouget; nous citerons les autres en leurs temps et lieu.
Le 21 mai, au matin, on injecte à une cobaye, qui avait des petits récemment nés, deux divisions d'une culture de rouget; dix jours après, on constate la présence du microbe dans le lait.
Le 3 juin, on injecte à une cobaye qui allaitait cinq petits, deux divisions d'une culture de rouget. Le 8, pour la première fois on constate dans le lait quelques bacilles, qui furent en augmentant, et persistèrent jusqu'au 6 juillet, époque de la mort de la mère.
Ces expériences et quelques autres semblables, dont nous croyons inutile de donner ici tous les détails, confirment absolument les faits déjà démontrés par d'autres
expériences sur la bactéridie charbonneuse, le microbe de la tuberculose, le microbe de la pneumonie, expériences probantes dont nous aurons occasion de parler plus loin, dans d'autres chapitres. Toutes, du reste, établissent d'une façon positive que le lait d'une femelle infectée par un germe pathogètie est virulent, et peut, à son tour, transmettre la maladie dont il renferme T agent spécifique.
Le microbe infectant ne provient pas toujours d'un état général ; les affections locales, et plus spécialement celles de la mamelle, le fournissent quelquefois. Le fait s'observe surtout dans les affections suppuréesdu pis et dans la mammite tuberculeuse; le microbe, entraîné par le courant, se trouve dans le lait, s'y développe et s'y multiplie à son aise.
Chez six femmes atteintes d'inflammation superficielle de la mamelle ou du mamelon (rhagades, excoriations, abcès superficiels), Escherich trouva cinq fois dans le lait de l'organe malade des colonies de staphylococcus albus.
B. Causes indirectes. — Bien que l'infection primitive du lait soit fréquente, le plus souvent, pourtant, celle-ci se fait secondairement en dehors de la mamelle. Les microbes arrivés accidentellement dans le lait proviennent des sources les plus diverses. Ils peuvent venir par l'intermédiaire de l'air, de l'eau ou des manipulations des laitiers dans la traite; leur présence dans le lait peut encore s'expliquer par leur préexistence dans les récipients et dans la bouche de l'enfant.
Le fait suivant, raconté par Vaughan (Etats-Unis) au Congrès luternatioîial dliygiène et de démographie (Londres, 1891), est un exemple très net de la possibi-
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lité de l'infection accidentelle du lait par des microorganismes pathogènes existant en dehors de l'animal. On avait fait avec du lait de même provenance, deux gâteaux, l'un au citron, l'autre à la vanille. Le gâteau au citron fut mangé sans inconvénient, tandis qu'une seule bouchée du gâteau à la vanille détermina des vomissements et de la diarrhée. La vanille fut facilement mise hors de cause, mais l'enquête démontra que le gâteau toxique avait été laissé plusieurs heures dans une pièce où l'air était pollué et chargé de germes, alors que le gâteau au citron n'avait pas été dans les mêmes conditions. L'air, en effet, est un des véhicules les plus communs des microbes que l'on rencontre dans le lait.
Ce mode de transmission est assez fréquent pour la fièvre typhoïde, la tuberculose, le charbon, la rougeole, la scarlatine et la diphtérie.
Powlowsky, Uffelmann sont parvenus à isoler de l'air le pneumococcus de Friedlander. Eiselsberg a retrouvé les micrococcus de l'érysipèle dans l'air des salles d'hôpital. Héricourt a signalé la présence dans l'atmosphère de bacilles virgules, qui ont peut-être des relations avec certains microbes de formes semblables rencontrés dans l'entérite cholériforme. Il est évident que tous ces microbes et bien d'autres encore, qui se trouvent dans l'air, peuvent accidentellement venir s'ensemencer dans le lait.
L'infection est aussi possible par l'eau employée à laver les ustensiles de la ferme. L'eau, que l'on ajoute par fraude ou pour le coupage dans l'allaitement artificiel, est aussi une des causes fréquentes de la contamination du lait, surtout en ce qui regarde le microbe de la fièvre typhoïde.
Les laitiers se soucient fort peu de la pureté de l'eau
dont ils se servent pour allonger leur lait. Bien souvent celle-ci renferme, en suspension, un grand nombre de germes. Ce sont ces germes qui font tourner le lait à la cuisson. On a vu à Paris, dit Ch. Girard, des laitières, établies sous des portes cochères, verser dans leurs bidons l'eau recueillie dans le ruisseau. Ces eaux infectées de matières putrides, de germes de toutes sortes, constituent un véritable poison. La diarrhée, les vomissements, les coliques, la fièvre typhoïde, etc., sont les suites inévitables de l'ingestion du lait coupé à l'aide de pareille eau. Nous avons vu que souvent on n'hésitait pas dans les fermes, pour les besoins de la laiterie, à se servir des eaux croupissantes des mares; or, nous savons combien sont nombreux les microbes pathogènes qui trouvent dans l'eau un excellent milieu de culture. Nous citerons parmi les principaux microbes que l'on trouve le plus souvent dans l'eau, le bacille typhique,Ie pneumocoque de Friedlander,le microcoque de l'érysipèle, le bacillus coli commiinis , le vibrion pyogène (Pasteur), le bacillus ?7^^^mep^^c^^s (Gruffky), le spirille du choléra, le bacille du charbon, etc., etc.
Une autre cause de contamination est le manque d'hygiène et de soins de propreté dans les laiteries et dans les différentes manipulatians de la traite. Les vaches se couchent sur le foin altéré ou sur le fumier où pullulent les microbes de la putréfaction ; elles y traînent leur pis, et si les personnes qui viennent les traire, ont le soin de laver exactement les traj^ons avant d'opérer, ce qui encore n'arrive pas toujours, elles ne vont certes pas jusqu'à pratiquer une antisepsie complète. Trop souvent, au contraire, elles apportent de nouveaux germes.
L'eau dont on se sert pour le lavage des ustensiles et des récipients de la laiterie, loin d'être aseptique, est
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quelquefois un véritable bouillon de culture. A Nancy, les laitiers de la campagne ont, d'après Vallin, la mauvaise habitude, lorsqu'ils ont vendu leur lait, de remplir leurs bidons vides d'eaux grasses achetées en ville et destinées aux animaux de leur basse-cour et de leur porcherie. C'est là une pratique éminemment dangereuse.
L'action si énergique de certains microbes, entre autres de celui de la présure, explique comment les vases poreux de terre cuite, ou même les vases en bois, utilisés une fois pour la coagulation du lait, peuvent servir constamment au même usage, sans qu'on ait besoin de rien ajouter. Pendant les premières coagulations, les pcrss s'imprègnent de ferments que les lavages sont impuissants à faire disparaître.
Le lait peut arriver pur jusqu'à la bouche de l'enfant, et là se charger des microbes qui normalement se trouvent dans cette cavité en très grand nombre, n'attendant qu'une occasion favorable pour se développer. Vignal, Netter, Biondi, Miller, etc., ont signalé l'existence dans la bouche des microbes suivants, microbes agissant tous sur le lait : Staphylococcus pyogenes aureus et albus, Leptothrix buccalis^ Bacillus mesetite7'icus vulgatus, Bacillus subtilis, Bacterium termo^ Vibrio vh'gula.
Dans l'allaitement artificiel, l'acte de la succion favorise l'introduction des micro-organismes dans le récipient (verre ou biberon) qui renferme le lait. Le biberon est le milieu de contagion par excellence, surtout le biberon à long tube qui est malheureusement d'un usage si fréquent. Sur 31 biberons examinés par Fauvel, dans dix crèches de Paris, 28 contenaient des colonies incalculables de micro-organismes; plusieurs de ces appareils, lavés avec soin et prêts par conséquent à être mis en service, en contenaient encore de grandes quan-
tités. Dans deux cas, Fauvel trouva, dans les tubes de biberons en très mauvais état, du pus et des globules sanguins; il examina les enfants à qui les biberons appartenaient, et il constata dans la cavité buccale de petites érosions. Ceci prouve que la salive pénètre dans le biberon, et qu'elle vient ajouter ses propres ferments à ceux déjà assez nombreux du lait.
Nous donnerons, dans le cours de ce travail, des observations de contamination se rapportant à chacun des modes de transmission que nous venons d'étudier.
ClassiRcation des microbes du lait. — Les microbes que l'on rencontre dans le lait peuvent se diviser en deux catégories, les microbes saprogènes ou saprophytes et les microbes pathogènes. Les premiers se bornent généralement à dégager une odeur spéciale, presque toujours désagréable, résultant des différentes putréfactions qu'ils engendrent, lorsqu'ils sont en très grand nombre et que leur contact avec le lait a été prolongé. On admet en hygiène qu'un lait ne contenant pas plus de 100,000 germes par centimètre cube, peut être considéré comme potable et utilisable dans l'alimentation. Ce n'est pas à dire pour cela que leur apparition dans le lait soit insigniflante, et que la composition et la valeur de celui-ci n'en subissent aucune atteinte; mais leur rôle pourtant, au point de vue pathologique, se trouve fort restreint, et ce sont les microbes de la seconde catégorie, les microbes pathogènes, qui doivent surtout nous occuper.
Les faits tendant à incriminer le lait de servir de véhicule aux microbes pathogènes sont très nombreux, et ils se multiplient tous les jours, depuis surtout que l'attention des hygiénistes, sous l'influence des progrès de la bactériologie, s'est dirigée de ce côté. Bien que tous ces
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faits ne soient pas probants et n'aient pas tous subi le contrôle rigoureux qu'exige la science médicale, ils doivent néanmoins nous mettre en garde contre la possibilité de la contagion par le lait.
Certains auteurs, ils sont peu nombreux il est vrai, prétendent que la muqueuse intestinale, si elle est saine, constitue une barrière infranchissable aux micro-organismes. Cette opinion peut être intéressante au point de vue scientifique, mais elle est négligeable dans la pratique : il est impossible, en effet, d'affirmer à friori l'intégrité constante et absolue du tube digestif, et, dans le doute, il est ordonné d'éviter toute chance d'infection.
Reste à savoir encore si le suc gastrique, les fermentations intestinales, en modifiant les données du problème, ne vont pas changer ses résultats, et si, par l'entrée en scène de ces nouveaux facteurs, l'ingestion d'un lait contaminé ne peut pas être rendue inoffensive. Il est certain que les conditions favorisant ou empêchant le passage des microbes à travers le tube digestif sont encore mal connues. Strauss et Wurtz ont démontré pourtant par des expériences, dont nous parlerons dans le chapitre de la tuberculose, que Faction du suc gastrique sur le microbe de Koch est nulle, et les constatations des lésions intestinales et des ganglions mésentériques permettent de saisir, pour ainsi dire, le germe à son passage.
S'il est, du reste, des faits de contagion peu probants, il en est d'autres qui sont de nature à porter la conviction dans l'esprit des plus sceptiques. Au dernier congrès international d'hygiène tenu à Londres en 1891, il a été longuement question des intoxications alimentaires, et les faits reprochés au lait ont été si nombreux et cités
par des auteurs si dignes de foi, que la possibilité de la contagion par ce liquide n'est plus une hypothèse, mais une vérité scientifique rigoureusement démontrée.
Le rôle du lait, comme agent de contagion, a été trop négligé en France. En Angleterre et en Amérique, au contraire, on semble l'avoir exagéré. Dans ces pays, en effet, plus que dans le nôtre, on a l'habitude de consommer le lait sans l'avoir fait bouillir au préalable, et on a eu souvent occasion de constater des épidémies dont la cause était de toute évidence dans l'usage du lait cru.
Des travaux très importants et nombreux ont été écrits sur ce sujet. Hart a pu recueillir, dans les journaux médicaux de [la Grande-Bretagne, l'histoire de 72 épidémies imputables au lait contaminé par un agent infectieux. Sur ces 72 épidémies, 58 se rapportent à la fièvre typhoïde, 15 à la scarlatine, et 7 à la diphtérie. Le lait aurait ainsi infecté 3500 individus de la fièvre typhoïde, 800 de la scarlatine et 700 de la diphtérie.
Mais c'est surtout pour la tuberculose que le péril est à redouter. Aussi l'Académie de Médecine, éclairée par les nouvelles théories microbiennes, n'a pas craint d'encourir le reproche de se déjuger elle-même, et, par l'organe de M. Villemin, rapporteur de la commission, a formulé des prescriptions qui vont àl'encontre de celles qu'elle avait édictées jusqu'à ce jour. Nous lisons, en effet, dans l'article 4 de la dernière édition des Conseils élémentaires aux mères et aux nourrices pour V élevage des jeunes enfants : « Si l'allaitement au sein est impossible et qu'on le remplace par l'alimentation au lait de vache, ce lait, donné au biberon, au petit pot ou à la cuillère, doit toujours être bouilli ». Béchamp, luimême, après avoir dit, sous toutes les formes, qu'il faut
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se servir exclusivement du lait cru, ne peut s'empêcher d'écrire dans une de ses conclusions : « Il peut être utile de faire bouillir le lait de vache pour l'allaitement des enfants ». Pareil aveu dans la bouche d'un tel auteur, ennemi déclaré de l'ébuUition du lait, ne laisse pas que d'avoir une grande valeur pour nous.
Aux faits de contagion par le lait, il est vrai, on peut opposer des faits de non-contagion. « Mais ces faits de non-contagion, si nombreux soient-ils, dit le professeur Lebat, n'infirment pas ceux où la contagion s'est montrée. Ils indiquent qu'il est des conditions dans lesquelles la contagion n'est pas exercée. Rien de plus. » La contagion de la rage, par exemple, ne saurait faire l'ombre d'un doute pour personne, et cependant la morsure d'un chien enragé ne donne pas toujours la rage. Il en est de même pour les maladies dont les éléments figurés peuvent trouver un véhicule dans le lait. Le virus est-il très dilué? Il aura une activité moindre, ses efforts pourront même être nuls ou ne devenir appréciables qu'à la longue, après une consommation répétée de quantités assez considérables de liquide. Le virus, au contraire, est-il concentré? L'influence fâcheuse du lait sur les jeunes animaux, sur l'homme et sur le jeune enfant, est alors sûrement et promptement constatée, c'est ce qu'on a observé maintes fois dans une foule d'épizooties où i'aff'ection avait revêtu un caractère de gravité extrême et avait accru, par suite, la virulence du lait.
En dehors du degré de la virulence du lait, il est d'autres facteurs dont il faut que nous tenions grand -compte dans l'appréciation des cas de contagion. Tels
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sont, par exemple, le degré de résistance du sujet, ses prédispositions naturelles ou acquises, et bien d'autres circonstances qui nous échappent, qui varient avec les individus et dont le concours est nécessaire pour créer la contagion.
Il ne suffît donc pas que le lait recèle le microbe, il faut que le consommateur soit prédisposé et présente un terrain favorable à i'éclosion de la maladie. Quoi qu'il en soit, un seul fait de contagion nettement établi et présenté par un auteur sérieux et digne de foi, conserve toute son importance et son autorité en face même de nombreux faits de non-contagion : il doit nous mettre en garde et nous engager à nous prémunir contre la possibilité d'une nouvelle contagion.