CHAPITRE VII
Le lait et la tuberculose.
Sommaire. — Fréquence de la tuberculose humaine. — Identité de la pommelière ou tuberculose bovine et de la tuberculose humaine. — Présence du bacille de Koch dans le lait des vaches tuberculeuses avec manifestation et sans manifestation du côté du pis. — Comment se comporte le bacille tuberculeux dans le lait. — L'action du suc gastrique sur le bacille tuberculeux est nulle. — L'épithélium intestinal n'oppose aucune barrière à la pénétration du microbe. — Transmission de la tuberculose par le lait de vaches phtisiques. — Preuves expérimentales. — Preuves cliniques. — Tuberculose, cause majeure de la mortalité infantile. — Fréquence de la tuberculose chez les vaches. — Difficulté du diagnostic. — Emploi de la tuberculine. — Moyens prophylactiques. — Nécessité de faire bouillir ou de stériliser le lait.
Nous ne saurions trop nous mettre en garde contre cette terrible maladie, véritable fléau des temps modernes. Tout ce qui a trait à la prophylaxie ou à la guérison de la tuberculose, mérite de fixer notre attention : les plus indifférents aux misères de l'humanité en conviendront, lorsqu'ils apprendront que cette maladie représente à elle seule le quart de la mortalité totale dans les populations urbaines et le cinquième de la mortalité dans la population des campagnes. C'est ainsi qu'en 1884, année prise au hasard comme exemple,
sur 56 970 Parisiens décédés, environ 15 000, soit plus du quart, sont morts tuberculeux. Or, l'hérédité, en nous appu3^ant sur les statistiques données par le dernier Congrès international de la Tuberculose (Paris, 1893), ne s'observe que dans les 40 0/0 des cas, tandis que la contagion, qui est principal facteur, s'observe dans les 60 0/0 des cas. Chez les enfants, le rôle de l'hérédité serait encore moindre : on ne la trouverait que dans une proportion de 15 0/0.
Certains auteurs, et parmi eux, en France, Trasbot, ont contesté l'identité histologique de la tuberculose humaine et de la pommelière ou tuberculose bovine. Mais s'il est vrai que cette dernière transmette une maladie grave et mortelle, il importe peu, au point de vue qui nous occupe, que la maladie s'appelle tuberculose, pommelière ou lympho-sarcome.
La plupart des auteurs, du reste, admettent aujourd'hui l'identité parfaite des deux maladies. MM. Chauveau, Nocard, ont prouvé, par des expériences certaines, que la tuberculose humaine peut se transmettre au bœuf et que la tuberculose bovine, la tuberculose porcine et la tuberculose équine sont bien la même tuberculose que celle qui ravage l'espèce humaine. Des cas trop nombreux de tuberculoses locales et viscérales, contractés par des vétérinaires, qui s'étaient blessés en pratiquant des autopsies de vaches pommeHères, ne laissent aucun doute à ce sujet.
Virchow a démontré que les lésions histologiques, les granulations tuberculeuses, sont semblables chez la vache et chez l'homme, et Koch regarde le bacille de la tuberculose comme identique chez l'homme et dans l'espèce bovine.
LE LAIT ET LA TUBERCULOSE
Hirschberger, dans un cas de mammite tuberculeuse, a pu reconnaître les bacilles à l'examen direct. Grookshank est arrivé au même résultat, en laissant reposer le lait pendant un certain temps et en donnant ainsi aux bacilles le temps de tomber au fond du vase; il les découvrit alors, avec les méthodes ordinaires, et d'autant plus aisément qu'ils étaient innombrables.
Bang, professeur à l'école vétérinaire de Copenhague, a examiné, dans un court espace de temps, 27 mamelles tuberculeuses de vaches; dans tous les cas, il a trouvé le bacille de Koch et en quantité tellement considérable qu'il a pu montrer, au dernier Congrès de Copenhague, des préparations dans lesquelles il y avait plus de deux cents bacilles dans un champ de microscope. Contrairement à l'opinion de Koch, l'auteur croit que le lait de vache peut renfermer des bacilles tuberculeux, alors même que la mamelle est saine.
Les recherches d'Ernest Harold ont fait la lumière sur ce dernier point. L'auteur, à la requête de la Société pour l'avancement de l'agriculture de Massachusetts, a examiné 144 jattes de lait provenant de 36 vaches atteintes de tuberculose autre que celle du pis; 17 jattes contenaient des bacilles ; le lait et la crème en contenaient à peu près le même nombre. Ces 17 jattes provenaient de 10 vaches. Les essais d'inoculation réussirent dans 50 0/0 des cas. L'infection par voie alimentaire réussit aussi sur un certain nombre de veaux et de jeunes cochons. Les conclusions du travail d'Harold furent les suivantes :
1° Le lait de vaches atteintes de n'importe quelle localisation tuberculeuse peut contenir des bacilles;
2*^ Le bacille y est retrouvé, que le pis soit malade ou non;
HYGIÈÎs^E DE L'ALLAITEMENT ARTIFICIEL
3"^ Il n'est rien de fondé dans cette assertion qu'il faut une lésion du pis pour que le lait soit contaminé;
4° Le bacille existe dans un grand nombre de cas où il est absolument impossible de découvrir la moindre lésion tuberculeuse du pis.
Band, Bollinger, Ferdinand May, sont arrivés aux mêmes conclusions et ont réussi, tous les trois, à produire une tuberculose miliaire aiguë généralisée avec du lait de vache tuberculeuse, mais ne présentant aucune altération du pis.
La présence du microbe de Koch dans le lait des vaches phtisiques explique comment celui-ci peut transmettre la tuberculose, lorsqu'il sert à l'alimentation sans avoir été stérilisé. Une fois dans le lait, le microbe de la tuberculose conserve encore, au bout de dix jours, tout son pouvoir infectieux, puis graduellement il le perd, à mesure que le lait se modifie et entre en décomposition; dans le beurre, le bacille est encore infectieux même après plusieurs semaines; dans le fromage et le petit-lait après quinze jours.
Avant de donner les preuves de la possibiHté de la transmission de la tuberculose par le lait, il nous faut réfuter la théorie de certains auteurs prétendant que le suc gastrique tue le microbe de Koch, que l'épithélium intestinal oppose une barrière infranchissable à l'infection tuberculeuse et qu'en conséquence on peut impunément prendre du lait de vache malade sans aucune crainte de contagion.
Pour Gohnheim, Sormani, Imbach, Harms et Giinther, rinfection ne serait possible que s'il existe un catarrhe stomacal altérant les quahtés du suc gastrique et permettant au virus tuberculeux de passer dans l'in-
LE LAIT ET LA TUBERCULOSE
teslin, sans avoir subi de modifications sensibles dans Testomac.
Cette doctrine est erronée. Tout d'abord, il importe de faire observer que le catarrhe stomacal, h un degré plus ou moins marqué, offre une fréquence extrême chez les enfants allaités artificiellement. Si donc on admet que le lait tuberculeux n'est exempt de danger qu'à la condition que les parois et les fonctions stomacales offrent une intégrité absolue, on est bien près de reconnaître que, dans la pratique, la contagion par le lait est possible dans un nombre incalculable de cas.
Des expériences nombreuses dues à Cliauveau, Gornil, Villemin, Parrot, Saint-Gyr, Falk, Fischer, ont démontré que les sucs digestifs n'ont guère d'action nuisible, à plus forte raison destructive, sur le tissu tuberculeux.
MM. Strauss et Wiirtz ont voulu préciser cette action du suc gastrique sur le bacille, et, pour cela, ils instituèrent les expériences suivantes dont ils ont rendu compte dans la deuxième séance du Congrès de la tuberculose.
Ils ont opéré avec des cultures pures de bacille de Koch, sur lesquelles ils ont fait agir du suc gastrique naturel provenant d'un jeune chien vigoureux, porteur d'une fistule gastrique. Ce suc était très actif et digérait facilement le blanc d'œuf cuit. Dans les tubes contenant 2 centimètres cubes de ce suc fraîchement cueilli, ils ensemencèrent une anse de platine de culture, puis placèrent les tubes à l'étuve pendant un temps variant de une heure à quarante-huit heures. Au bout de ce temps, le contenu des divers tubes fut inoculé à la dose de un centimètre cube à des cobayes. Ces animaux furent sacrifiés au bout de trente à quarante jours. A l'autopsie, on trouva que tous ceux qui avaient reçu des cultures ayant séjourné six heures au moins dans le suc
gastrique, étaient tuberculeux. Ceux inoculés avec les cultures ayant séjourné vingt-quatre heures ou plus dans le suc gastrique restèrent absolument indemnes.
M. le professeur Strauss fait remarquer, à juste titre, qu'il s'agit là de l'action in vitro du suc gastrique pur sur des cultures pures; cette action doit être bien moins énergique dans l'estomac où le suc est dilué et n'agit que momentanément sur des bacilles protégés, du reste, par les substances tuberculeuses ingérées avec eux.
Quant à la barrière que l'épithélium intestinal apporterait à l'invasion des microbes, les recherches récentes de Dobroklonski ont démontré que l'intégrité de la couche épithéliale de l'intestin ne joue qu'un rôle des plus restreints et que cette barrière est purement illusoire et le résultat d'une hypothèse gratuite, u Pour que l'infection ait lieu, dit cet auteur, il n'est pas nécessaire qu'il y ait des lésions de la paroi intestinale, ni une desquamation épithéliale, ni une modiiication locale quelconque, ni un processus inflammatoire antérieur. Le virus tuberculeux (bacilles comme spores) peut traverser facilement la couche épithéliale parfaitement normale de l'intestin. Cette pénétration est particulièrement facile dans les endroits où le contact du virus tuberculeux avec la paroi est prolongé ; mais pour que la pénétration se fasse, il n'est pas nécessaire que le contact dure longtemps et dépasse de beaucoup la durée ordinaire. Certains auteurs semblent même avoir démontré que le simple contact de produits tuberculeux sur une muqueuse intacte suffît, notamment dans l'intestin, pour produire la tuberculose. »
Dans une question aussi importante que celle que nous traitons, des preuves tirées du microscope ne suffisent
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pas, il faut des preuves plus solides, des preuves irréfutables, des faits cliniques transformant en une vérité indéniable une doctrine que certains considèrent encore comme une simple hypothèse. C'est surtout en Allemiagne et en France, principalement dans ces dernières années, que nous voyons de nombreux savants, tous presque célèbres, se livrer à Tétude de la transmission de la tuberculose de la vache à Thomme par l'intermédiaire du lait.
Bang, un des premiers qui ait étudié la question, a fait récemment une nouvelle série de recherches qui sont encore plus concluantes que les premières. En faisant ingérer à un lapin et à un porc du lait provenant des parties saines d'une glande mammaire tuberculeuse^ il a provoqué le développement d'une tuberculose intestinale chez ces deux animaux.
G. Gerlach, alors professeur à l'Institut vétérinaire de Hanovre, commença ses recherches en 1866, dès l'apparition des premières publications de Villemin, il les termina en 1869. Dans son mémoire où il étudia la transmission de la pommeUère par inoculation et par ingestion dans les voies digestives, il consacre une part très importante à des recherches sur les effets de l'alimentation avec le lait de vache tuberculeuse. Ses expériences portèrent sur deux veaux, deux porcs, un mouton. Ces animaux prirent pendant un temps variable (de 21 à 50 jours) une certaine quantité de ce lait cru, non bouilli. Chez tous, excepté chez l'un des veaux qui mourut accidentellement et trop tôt de la fièvre aphteuse, alors épidémique, chez tous, on trouva, à l'autopsie, des granulations tuberculeuses sous les plèvres et dans le parenchyme pulmonaire, des masses caséeuses dans le mésentère, dans les ganglions bronchiques, etc. Gerlach
eut soin de garder, comme témoins, des animaux de même espèce et souvent de même provenance, nourris avec du lait de source pure, et, chez eux, il ne trouva pas de tubercules. Il lui parut donc impossible d'attribuer à une simple coïncidence l'existence de pareilles lésions sur cinq animaux d'espèce différente, d'autant plus que la tuberculisation spontanée est très rare chez le mouton et à peine connue chez le porc.
Gerlach, poussant plus loin ses investigations, a essayé de déterminer le heu et les voies de l'infection. Il a trouvé que les glandes mésentériques étaient constamment malades, remplies de foyers caséeux et calcaires, et il a été amené à conclure que c'est par la surface digestive que pénètre le principe virulent, pour, de là, contaminer progressivement tout l'organisme.
Appelé en 1873 à BerHn pour diriger l'Ecole vétérinaire, Gerlach répéta ses expériences et ne réussit pas à produire la tuberculose par le lait infecté. Or, il reconnut plus tard, à l'autopsie, que la vache qui] avait fourni le lait pour les expériences, n'était pas tuberculeuse. Cet échec devenait ainsi une contre-épreuve qui ne faisait que confirmer le succès de ses premières expériences.
Nous n'insisterons pas sur les expériences de Klebs, de Bolhnger, de Flemming, de Hirschberger, de Sommer, de Stein ; toutes ces expériences sont les mêmes, elles sont toutes aussi concluantes, toutes démontrent les propriétés infectieuses du lait provenant d'une vache tuberculeuse.
Le mémoire de Klebs renferme une observation fort curieuse et qui mérite, croyons-nous, d'être signalée avec quelques détails. Le chien de la directrice d'une maison de santé, dans le voisinage de Berne, était l'objet de toute la sollicitude de sa maîtresse, et buvait chaque
LE LAIT ET LA TUBERCULOSE
jour une grande quantité de lait dans la vacherie de l'établissement. Ce lait provenait d'une vache qui plus tard fut abattue et trouvée tuberculeuse à un haut degré. Après avoir bu pendant assez longtemps de ce lait, le chien perdit l'appétit, devint malade, et, à la demande du fils de la maison, qui était l'un des auditeurs de Klebs, l'animal fut placé en observation à l'Institut vétérinaire de Berne. Là, il mourut, et, à l'autopsie, il présenta les signes les plus nets de la tuberculose intestinale. Pour s'assurer que ce chien avait bien contracté sa maladie par l'ingestion du lait de la vache phtisique, Klebs se fit envoyer de ce lait et en nourrit une très jeune chèvre. Au bout de deux mois, la chèvre fut tuée et ne présenta qu'un nombre insignifiant de noyaux douteux. Klebs ne s'expliquait pas cette différence dans les résultats; il fit une enquête et il apprit que, par suite d'un malentendu, on lui avait envoyé le lait d'une autre vache qui toussait un peu, avait maigri, mais était en voie de rétablissement et recommençait à donner beaucoup de lait. La vache, dont le lait avait infecté le chien, avait été abattue avant le commencement de cette dernière expérience.
En France, la question a été étudiée plus spécialement par Vallin, Peuch, Toussaint, Ghauveau, Nocard, Martin, etc., etc. Les expériences de Peuch surtout sont très intéressantes : elles ont porté sur des porcelets et des lapins qu'il réussit à rendre tuberculeux en leur faisant boire du lait d'une vache phtisique.
M. Thiéry, ayant observé chez de jeunes veaux de boucherie une épizootie tuberculeuse, constata que le lait de la traite qui leur servait de nourriture, venait de plusieurs vaches et que, parmi celles-ci, il s'en trouvait une tuberculeuse. Il fit cesser l'épidémie en abattant la
vache et en faisant brûler les baquets qui avaient contenu le lait.
En 1884, Martin inocula dans le péritoine de 9 cobayes du lait vendu à Paris sous les portes cochères; 3 cobayes devinrent tuberculeux, ce qui prouve que du lait, pris au hasard, à la source où s'alimente la majorité de la population parisienne, semble provenir, une fois sur trois, de vaches atteintes de tuberculose.
Dans une discussion récente à l'Académie de Médecine , M. Nocard a signalé le fait curieux et très rare de transmission de la tuberculose à un chat nourri exclusivement avec des aliments cuits, mais qui buvait tous les matins du lait cru provenant d'une vacherie. Il est bon de remarquer que le chat est un des animaux les plus réfractaires à la tuberculose.
Ce ne sont là que des expériences faites sur des animaux, et, aux yeux de certains lecteurs, elles n'auraient pas toute l'importance que nous leur accordons, si nous ne démontrions qu'elles sont corroborées par de nombreux faits cliniques très nettement établis.
MM. Landouzy et Napias ont déclaré au Congrès d'hygiène (Paris, 1889) qu'ils pourraient citer aisément des crèches responsables de certains cas de tuberculose, par suite de l'habitude de donner du lait non bouilli et de couper le lait avec de l'eau non filtrée et non bouilHe.
M. Demme, de Berlin, a vu quatre enfants, exempts de toute prédisposition héréditaire, succomber à la tuberculose intestinale et mésentérique pour avoir absorbé le lait de vaches infectées qui présentaient des bacilles dans la glande mammaire.
Lydtin a cité le fait d'un enfant âgé de 5 ans, bien constitué, jusque-là bien portant, né de parents sains, et qui succomba en quelques semaines à une tuberculose
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miliaire des poumons. Or, cet enfant était alimenté par une vache qui, à l'abattoir, fut reconnue atteinte de phtisie.
Le professeur Brouardel a cité l'histoire d'un couvent où 5 pensionnaires de quatorze à dix-sept ans, sans antécédents tuberculeux, sont mortes de tuberculose acquise en un an : la vache qui fournissait le lait, était tuberculeuse et avait une mammite tuberculeuse. Legay a observé un fait clinique du même genre. La victime est un jeune homme de quinze ans, fds de paysans vigoureux, sans antécédents morbides, vivant aux champs et paraissant éloigné de toute contagion tuberculeuse. Pensant à une transmission possible par le lait que le jeune homme aimait à boire non bouilli, Legay visita plusieurs vacheries du voisinage, et l'inspection sommaire qu'il fit, les questions qu'il posa, ne purent rien éclaircir. Les fermiers étaient certains de la santé parfaite de leurs bestiaux. L'un d'eux, trois mois plus tard, se voyait refuser deux vaches sur trois qu'il faisait conduire à l'abattoir de Tournai : elles étaient tuberculeuses.
Le Creighton, de l'Université de Cambridge, a constaté, chez l'homme, douze cas de phtisie qu'il déclare dus à l'usage du lait de vaches tuberculeuses.
Le vétérinaire bâlois Segmund a communiqué à Léonhardt l'observation suivante : Plusieurs enfants bien portants d'un forestier thurgovien restèrent florissants tant qu'ils furent allaités par leur mère. Une fois sevrés, ils furent nourris avec le lait d'une vache qui, à l'abatage, fut reconnue tuberculeuse. Tous succombèrent à une tuberculose aiguë. Un frère né ultérieurement demeura sain.
Bang a raconté que, dans une ferme où l'on servait du lait d'une vache tuberculeuse, non seulement le veau
fut contaminé, mais aussi une femme et un enfant de six mois.
Nous passerons sous silence les observations de Grancher et Hutinel ainsi que celles de Legroux (1888). Nous croyons avoir démontré de la manière la plus péremptoire que le lait provenant d'une vache tuberculeuse peut transmettre la tuberculose à ceux qui en font usage à l'état cru, et nous trouvons dans cette vérité, admise de toutes les sommités médicales et vétérinaires, l'explication de la fréquence de la tuberculose en général et plus spécialement de la tuberbulose intestinale chez les enfants soumis à Tallaitement artificiel.
Et de fait, la tuberculose infantile est plus commune qu'on ne le croit généralement. Il y a peu d'années encore les spécialistes les plus éminents considéraient comme une exception les cas de tuberculose observés dans le jeune âge. Hervieux ne trouvait que 1 0/0 d'enfants tuberculeux au-dessous d'un an, Demme 5 0/0, Biedert 6, 8 0/0. L'erreur venait de ce que, chez les enfants, la tuberculose est loin d'offrir les mêmes symptômes que chez les adultes; mais depuis la découverte du bacille de Koch, il est facile, par l'examen microscopique, de constater la tuberculose là où autrefois on voyait toute autre maladie.
Il est reconnu aujourd'hui qu'il meurt annuellement à Paris plus de 2000 tuberculeux âgés de moins de deux ans, et que la tuberculose est la cause majeure de la mortahté du premier âge.
A la crèche de l'hôpital Tenon, MM. Landouzy et Queyrat ont trouvé la tuberculose H fois sur 35 autopsies, soit 31,4 0/0, chez les enfants de deux à vingttrois mois.
Le péril de la contagion par le lait est pour ainsi dire permanent si l'on songe, d'une part, au grand nombre
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des enfants élevés artificiellement et, d'autre part, au grand nombre de vaches tuberculeuses que l'on rencontre surtout dans les grandes villes. La stabulation prolongée, l'exiguïté de l'espace, l'insuffisance de la ventilation, le confinement, l'exagération de la sécrétion lactée et aussi la contagion engendrent et propagent la phtisie pulmonaire parmi les vaches que l'on garde trop longtemps dans les centres populeux.
Gerlach, chargé d'inspecter les vacheries situées dans la banlieue de Hanovre, a trouvé parfois plus de la moitié des vaches laitières atteintes de phtisie. Dans certaines contrées de l'Allemagne, d'après Sonnemberger, le nombre des vaches perlières s'élève au chiffre de 60 0/0. Spillman (de Nancy) estime de 30 à 40 0/0 la mortalité par phtisie des vaches dans les Hautes- Yosges. A Dombresson (Val-de-Ruz), le boucher a trouvé des tubercules chez toutes les vaches qu'il a abattues, et il a été constaté que, dans ce pays, les phtisiques augmentent chaque année de nombre. Bang nous dit avoir examiné, dans un court espace de temps, 27 mamelles tuberculeuses de vaches. Le D"^ Bell, sur onze vaches provenant des laiteries de New- York, en a trouvé dix dont les poumons étaient remplis de tubercules ramollis.
Il y a quelque temps, un grand éleveur voyait mourir presque subitement un magnifique veau de quatre mois sur lequel il fondait de grandes espérances pour les concours agricoles. Le professeur Nocard, appelé à examiner les viscères, trouva que le veau avait des ganglions farcis de tubercules; il émit l'avis, sachant qu'il n'avait jamais eu d'autre lait que celui de sa mère, que celle-ci devait être malade. Or, cette vache était une bête magnifique^ prbnée à plusieurs concours;
on avait peine à croire qu'elle pût être incriminée, et cependant, par la suite, l'exactitude de la supposition de Nocard fut démontrée; car les poumons, les ganglions, ainsi que les pis de cette vache étaient farcis de tubercules (Académie de Médecine, séance du 21 février .1891). Des animaux superbes, vendus 1700 et même 1800 francs, ont été trouvés tuberculeux. A l'abattoir de Troyes, dans l'espace de six ans, il y a eu 423 bovidés tuberculeux abattus. Sur ce nombre, 184 étaient qualifiés de première qualité, 125 de deuxième qualité, 57 de troisième qualité. Les autres étaient de qualité inférieure, mais 17 seulement étaient cachectiques. Dans la majorité des cas de tuberculose constatés aux abattoirs, les animaux atteints n'ont pas été suspectés à l'examen sommaire qui a pu être fait sur pied.
Il est juste pourtant de reconnaître que la tuberculose des vaches à Paris est beaucoup plus rare qu'autrefois. La cause de cet heureux résultat est due uniquement à ce que les conditions de l'industrie laitière se sont perfectionnées depuis plusieurs années et s'inspirent mieux des lois de l'hygiène. Le danger est néanmoins toujours grave, si l'on songe surtout aux difficultés qui entourent le diagnostic de la tuberculose bovine.
Des expériences récentes, faites avec la lymphe de Koch, à l'abattoir de Munich, et répétées en France par Nocard, permettraient, paraît-il, de diagnostiquer avec certitude là présence de la tuberculose chez les animaux de l'espèce bovine. Nocard a rendu compte de ses recherches à l'Académie de Médecine (séance du 24 novembre 1891) et termine son rapport en demandant que l'on rende obligatoire l'inoculation de toutes les vaches laitières, afin que l'on puisse abattre celles qui seraient reconnues tuberculeuses.
LE LAIT ET LA TUBERCULOSE
Au dernier Congrès de la tuberculose, Nocard est revenu encore sur cette même question, et, devant la marche sans cesse envahissante de la tuberculose chez les bovidés, il a proposé le vœu suivant :
« 1» Il y a lieu de reviser les dispositions de l'article du 28 juillet 1888 qui concerne la tuberculose des bovidés, pour les mettre en harmonie avec les progrès récemment accomplis.
2° Il y a heu d'exiger que tout animal présenté aux concours de reproduction organisés ou subventionnés par l'État ait été préalablement soumis à l'épreuve de la tuberculine. »
C'est grâce à l'emploi de la tuberculine que Nocard est arrivé à constater que, dans certaines étables, le nombre des contaminés dépasse souvent les deux tiers et les trois quarts de l'effectif total. Dans un cas, sur 62 bovidés, il trouva par la tuberculine 41 tuberculeux; dans un autre cas, il en trouva également 41 sur 55.
En attendant que les vœux de Nocard, qui sont aussi ceux des médecins et des vétérinaires les plus éminents, soient écoutés des autorités, nous continuerons à boire du lait tuberculeux, et l'on conçoit ainsi la fréquence des manifestations tuberculeuses, phtisie, carreau, coxalgie, tumeurs blanches, adénites, caries vertébrales, etc., etc., dont l'origine parait inexplicable chez certains enfants, sans antécédents, issus de parents robustes.
Et que faire contre un pareil danger? Sans doute faire abattre les vaches phtisiques et interdire la vente de leur lait. C'est le seul remède, mais on hésite à l'employer de crainte de ne pas sauvegarder les lois de l'économie sociale. On objecte que le lait est déjà assez
cher, et cesserait certainement d'être à la portée des pauvres gens, le jour où tout lait soupçonné de virulence serait retiré de la consommation. Puisqu'on ne veut pas avoir recours à ce moyen que l'on considère comme trop radical, qu'on n'oublie au moins jamais d'avoir recours à cet autre moyen si simple et si facile, lequel consiste à souinettre le lait à une ébuUition complète et prolongée avant de le faire servir à Valimentation des enfants. « Faites bouillir le lait », c'est le conseil que donnent presque tous les auteurs qui se sont sérieusement occupés de la question.
Au Congrès d'hygiène qui se tint en juiri-juillet 1876 à Dusseldorf, la quatrième question du programme était ainsi conçue : « Sur l'utilité et la réglementation du contrôle du lait dans les villes ». Le Heuzner (de Barnen), chargé du rapport sur la question, le termina par ces paroles : « On sait qu'il pèse sur la pommelière ce grave soupçon qu'elle peut se transmettre à l'homme, sous forme de tuberculose, par l'intermédiaire du lait : l'interdiction de la vente de ce lait n'est pas possible, et ne pourrait avoir aucune sanction pratique, puisque cette affection est extrêmement fréquente et que son diagnostic au début est à peine possible, même pour les vétérinaires. Je ne m'étendrai pas sur les mesures à prendre à ce sujet. Je me contenterai de faire remarquer qu'en général il faut recommander de faire bouillir le lait de vache, en particulier celui qu'on destine aux nourrissons. » La onzième thèse ou proposition, soumise au Congrès sur cette question, était ainsi formulée : « Le lait cru pouvant être le véhicule de germes morbides, et spécialement de la pommelière, doit toujours être bouilli avant d'être livré à la consommation ». Cette proposition fut votée sans discussion.
LE LAIT ET LA TUBERCULOSE
L'article 13 de la loi du 28 juillet 1888 sur les maladies contagieuses du bétail porte que « la vente et l'usage du lait provenant de vaches tuberculeuses sont interdits. Toutefois le lait pourra être utilisé pour l'alimentation des animaux après avoir été bouilli. »
L'Académie de Médecine, en janvier 1890, dans une de ses séances consacrées à la prophylaxie de la tuberculose, a conclu, presque à l'unanimité de tous ses membres, que le lait destiné à l'allaitement artificiel devait être toujours bouiUi.
Le professeur Nocard, dont la compétence en pareille matière est indiscutable, après avoir dit que l'on devait toujours faire bouillir le lait des vaches que l'on ne connaissait pas, à la suite d'une communication du D'' Ollivier sur la transmission de la tuberculose par le lait de vache, s'écria au sein de l'Académie de Médecine, séance du 24 février 1891 : « Aujourd'hui j'irai plus loin et je dirai qu'il faut faire bouillir le lait, même lorsqu'on connaît la vache qui l'a fourni, et quelle que soit la bonne santé apparente de cette vache ».
Dans les Instructions au public jjour quil sache et puisse se défendre de la tuberculose^ instructions publiées par le Congrès international d'hygiène et de démographie de Paris (1889), nous lisons : « Si l'allaitement au sein est impossible et qu'on le remplace par Tahmentation au lait de vache, ce lait, donné au biberon, au petit pot ou à la cuillère, doit toujours être bouilli ».
L'ébulUtion suffit-elle pour tuer le bacille de Koch? Oui, si nous en croyons les auteurs. D'après H. Bitter, le lait chauffé à 70» centig, n'exposerait pas à contracter la tuberculose. Cette température de 70° nous paraît insuffisante : elle affaiblit le microbe, mais ne le
détruit pas. Il faut, pour rendre le lait absolument inoffensif, porter sa température à 85° centig. et plus sûrement à 100« centig. Porté à cette dernière température, le tubercule, alors même qu'il aurait été pris sur un animal qui aurait succombé, devient une matière morte qui, introduite dans l'organisme, est rapidement résorbée et ne laisse plus aucune trace. Un auteur allemand, cité par Bollinger, faisant deux lots de 14 lapins, qu'il nourrit avec le même lait d'une vache tuberculeuse, à 8 donna le lait cru, à 6 le lait bouilli : ces derniers seuls survécurent, les autres moururent tuberculeux.
Il ne faut employer dans V allaitement artificiel que du lait bouilli ou stérilisé : IqWq sera la conclusion de ce chapitre, et ce n'est point là un conseil formulé au hasard de la plume, il est basé sur des recherches bactériologiques, sur l'expérimentation, sur l'observation de nombreux faits cliniques, sur l'autorité des auteurs les plus éminents, et nous devons le prendre en considération et nous y conformer, si nous voulons un jour voir diminuer la tuberculose et sauver la vie à ces milliers d'enfants qui meurent tous les ans emportés par cette terrible maladie.