CHAPITRE IX
Lait et affections diverses.
Sommaire. — § 1. La fièvre aphteuse humaine et la fièvre APHTEUSE bovine OU COCOTTE. — Identité des deux maladies. — Le microbe de Nosotti. — Sa puissante vitalité. — Contagion de la vache à l'enfant par le lait cru. — Faits nombreux de contagion. — Innocuité du lait bouilli. — § 2. La scarlatine.
— Mortalité infantile par la scarlatine. — Le microbe de la scarlatine. — Transmission de la scarlatine par le lait. — Expériences de Klein. — Contagion directe et contagion indirecte. — Innocuité du lait à 85°. — § 3. La diphthérie. — Le microbe de Lœffler. — Comment il pousse et se conserve dans le lait. — Intoxication par le lait cru. — Nombreuses épidémies.
— Nécessité de faire bouillir le lait. — La température qui tue le microbe de la diphthérie. — § 4 Le typhus. — Observations et conclusions de Husson. — Lait impropre à l'alimentation.
— § 5. Le charbon. — Virulence du lait des animaux charbonneux. — Expériences de Ghambrelent et Moussous. — Expériences de Koubassof. — Nécessité de rejeter de la consommation le lait provenant de bêtes charbonneuses. — § 6. La RAGE. — Ce que semblent démontrer l'expérimentation et l'observation clinique. — Preuves insuffisantes. — Faits pour et faits contre. — Possibilité de la transmission de la rage par le lait. — Une loi en Allemagne et en Italie. — § 7. La pneumonie. — La fièvre pneumonique. — La pneumonie humaine et la péripneumonie des vaches. — Les microbes de ces deux maladies. — Preuves de leur identité. — Contagion de la vache à l'enfant par le lait cru. — Observations. — § 8. Une affection innominée.
1. — La fièvre aphteuse. — La fièvre aphteuse ou cocotte^ en passant des animaux à l'homme, conserve à
peu près les mêmes manifestations symptomatiques et cliniques.
Sur l'adulte et l'enfant, on constate un état général et fébrile qui précède le plus souvent l'éruption aphteuse. Celle-ci se produit sur les muqueuses buccale et nasale, sur la peau des mains, des pieds, etc. Des ulcérations plus ou moins profondes succèdent parfois aux aphtes cutanés. Gravité plus grande chez les enfants, chez qui, dans les cas sérieux, se développent un état adynamique avec apparence typhoïde et quelques accidents locaux gangreneux. La maladie enfin affecte quelquefois la forme épidémique.
Tous ces caractères, on les retrouve chez les animaux : état général fébrile, éruptions vésieuleuses sur les muqueuses nasale, buccale, conjonctive, sur la peau et particulièrement sur les parties fines de la peau (mamelles, trayons, pourtour des orifices anal et vulvaire), complications externes (abcès), complications internes amenant un état redoutable que Zûndel a qualifié de catarrhal et de typhoïde. Gravité plus grande chez les jeunes animaux qui, dans certaines épizooties, sont véritablement décimés.
Dans les deux cas , chez l'homme comme chez l'animal, existent donc les mêmes phénomènes généraux, les mêmes localisations, des complications semblables ou analogues et la même prédisposition des jeunes sujets.
La démonstration acquiert plus de force par les exemples de transmission de la maladie de l'homme à l'animal. M. David en cite deux faits : 1° deux enfants atteints de stomatite aphteuse, en jouant avec un chevreau et en l'embrassant, lui communiquent la maladie, et celui-ci la donne à son tour à la chèvre sa mère;
2° la maladie se développe dans l'étable d'un cultivateur dont la femme était atteinte de stomatite aphteuse; une enquête démontra que les crachats de la femme malade avaient souillé le fourrage, qui servit ensuite à l'alimentation des bestiaux.
Ghevreul, Donné, Lassaigne ont constaté les altérations du lait des vaches atteintes de cocotte; mais c'est à Nosotti que revient Thonneur d'avoir découvert et isolé (1885) le vrai microbe de la maladie.
Ce microbe conserve au moins pendant 5 mois ses propriétés nuisibles; il se multiplie rapidement dans le lait, dont il ne change pas du reste l'apparence normale. D'après Klein, le microbe de Nosotti se trouve toujours dans le lait des vaches malades, et cela pendant toute la durée de la maladie. Mais il peut arriver encore par d'autres voies dans un lait non primitivement contaminé : dans ce cas, l'infection est accidentelle et secondaire.
Quel que soit du reste le mode de contamination, il importe de savoir que le lait des femelles atteintes de fièvre aphteuse est impropre à la nutrition, qu'il est virulent et peut transmettre la maladie à ceux qui en font usage.
Tous les vétérinaires ont remarqué que les veaux à qui on fait prendre, pendant quelques jours, du lait de vaches aphteuses mouraient presque à coup sûr. Ce même lait est également pernicieux à l'homme, et le D^ Précy rapporte que, dans le département de l'Yonne, où cette maladie de l'espèce bovine est très commune, les enfants auxquels on administre le lait aphteux, même en petite quantité, ne tardent pas à en ressentir les plus fâcheux effets.
Les faits de contagion de la fièvre aphteuse par le lait
ne sont plus à rechercher tellement ils sont nombreux; ils tendent à établir une vérité tellement évidente et si bien démontrée que nous n'en citerons aucun. Nous renvoyons le lecteur qui voudrait avoir une édification complète sur cette question, à divers traités de pathologie et de police sanitaire vétérinaires, aux publications périodiques vétérinaires : Recueils^ Archives^ Jou7maux des écoles de Toulouse^ de Lyon et d'Alfort, annales véiérinaires, etc., etc., à la thèse de Delert : Possibilité de la transmission de la fièvre aphteuse à Vhomme par V espèce bovine (Paris 1881), à l'important mémoire de M. David : La stomatite aphteuse et son origine (in Archives générales de Médecine, 1887), aux travaux de M. Proust : Cours d'hygiène et revue dliygiène et de police sanitaire (juillet 1888), et surtout aux très remarquables articles du professeur Labat (de Toulouse) sur V usage du lait des animaux atteints de fièvre aphteuse.
Dans quelques-uns des cas cités par les auteurs, il est spécifié que le lait était ingéré cru. Le plus souvent l'ingestion du lait est signalée sans aucune précision; mais tout laisse à présumer qu'il s'agissait du lait cru, car l'expérience démontre que le microbe de Nosotti ne résiste pas à la température de l'ébullition du lait. C'est pourquoi, dans tous les cas où le lait paraîtra suspect, on aura soin de le faire bouillir avant de le donner à l'enfant. Au cours d'une épizootie de fièvre aphteuse, dans la Loire-Inférieure, en 1880, le conseil central d'hygiène et de salubrité de Nantes se préoccupa des effets fâcheux que cette maladie entraîne chez les jeunes sujets par l'usage du lait des femelles atteintes. M. Abbadie rédigea une instruction qui fut répandue à profusion. L'auteur faisait ressortir « que le lait contient
toujours une notable quantité de liquide fourni par les vésicules qui se développent sur les trayons, et qu'il acquiert, par la présence de ce liquide, des propriétés malfaisantes détruites par Tébullition ». En outre, le conseil obtenait de M. le Préfet qu'il fît publier et afficher dans la ville et dans les communes rurales la recommandation « de n'employer le lait des vaches malades qu'après l'avoir fait bouillir ». Cette manière d'agir était très sage et devrait être imitée, le cas échéant, de tous ceux qui ont pour mission de veiller sur la santé publique.
2. — La scarlatine. — Le contingent fourni par la fièvre scarlatine à la mortalité infantile est considérable. La mortalité varie d'une façon insolite, suivant le génie de l'épidémie, depuis 2 et 3 0/0 des malades atteints jusqu'à 35 et 40 0/0; elle est en moyenne de 10 à 12 0/0 environ. En Angleterre, pour ne citer qu'une statistique, de 1868 à 1872 inclusivement, sont mortes de la fièvre scarlatine 112 412 personnes, parmi lesquelles 38 adultes seulement.
Bien que l'étude microbiologique de cette maladie éruptive ne soit pas encore terminée, les données que nous possédons déjà, nous autorisent cependant à la considérer comme due à un micro-organisme parasite des régions superficielles de la peau et des muqueuses, ne pénétrant dans le sang que dans des circonstances très exceptionnelles, qui sont peut-être la cause des formes infectieuses graves de la scarlatine.
Power prétend avoir établi, de la manière la plus évidente, que la fièvre scarlatine est transmise par le lait des vaches atteintes d'une affection qui n'a pas encore été décrite, et dont les symptômes sont si légers qu'ils échappent le plus souvent à l'attention des fermiers.
Presque toute l'école anglaise, à la tête de laquelle se trouve Klein, accepte l'origine bovine de la scarlatine humaine. Klein a réussi à isoler des liquides virulents d'une vache malade, dont le lait avait été incriminé d'avoir donné la scarlatine, un microbe de forme déterminée. Après l'avoir cultivé dans de la gélatine, de l'agar-agar et du sérum du sang, il l'a inoculé à des veaux qui ont été atteints aussitôt d'une maladie présentant les lésions cutanées et viscérales rencontrées à l'autopsie de la vache et ressemblant à s'y méprendre à celles de la fièvre scarlatine. D'autre part, après avoir examiné le sang d'un certain nombre de scarlatineux, Klein a démontré à la Société royale de Londres qu'il existe dans le sang humain, pendant l'évolution de la scarlatine, un micrococcus, lequel, cultivé dans la gélatine, dans l'agar-agar et enfin dans le sérum du sang, est, à tous égards, identique à celui qu'il avait trouvé dans le sang et les liquides virulents de la vache qui, un an auparavant, avait été l'objet de ses études. L'inoculation, tentée sur des rats, donna les mêmes résultats, quelle que fût d'ailleurs la provenance, humaine ou bovine, du virus employé. La plupart de ces animaux succombèrent après sept ou vingt jours de maladie : l'autopsie révéla une congestion considérable des poumons et, dans quelques cas, l'hépatisation de l'organe, la tuméfaction de la rate, du foie, et un état maladif général de la portion corticale des reins. Klein prit du sang de ces animaux directement dans le cœur, et la culture mit encore en évidence les mêmes espèces de micrococcus avec tous les caractères distinctifs des micro-organismes de la vache malade et de la scarlatine humaine.
Pour contrôler ces expériences, Klein inocula deux veaux avec les microbes de la fièvre scarlatine et fît
ingérer à deux autres veaux les mêmes microbes : chez tous ces animaux, se développa en même temps la même maladie cutanée et viscérale qu'avaient éprouvée les veaux infectés avec les micrococcus extraits de la vache scarlatineuse. Enfin le sang recueilli dans le cœur de ces quatre veaux, cultivé dans la gélatine, offrit des caractères identiques à ceux présentés par les microorganismes provenant de la vache malade et cultivés de la même manière.
La doctrine de Klein, bien que paraissant étayée sur des preuves irréfutables, fut vivement attaquée par Grookshank. Celui-ci déclara non prouvée l'existence de la scarlatine chez la vache : la maladie transmise par celle-ci n'était, d'après lui, qu'un rash de vaccine; le lait ne pouvait transmettre la scarlatine à l'homme qu'en tant qu'il avait été contaminé par les éléments figurés de la scarlatine humaine.
Nous n'avons pas à entrer dans les détails de la question. Evidemment il serait intéressant et utile de savoir si l'homme tient la scarlatine de la vache ou s'il la tient de son voisin; mais, au point de vue pratique qui nous occupe, ce qu'il importe surtout que nous connaissions, c'est que tous les auteurs, ceux des deux camps, Klein aussi bien que Grookshank, reconnaissent comme une vérité absolument démontrée, à savoir : que le lait, nous entendons le lait non bouiUi, peut être l'intermédiaire, le canal, par lequel la scarlatine arrive de la vache à l'homme ou de l'homme à l'homme, suivant que l'on est partisan de la théorie bovine ou de la théorie humaine.
Les faits étabhssant la preuve de cette assertion sont très nombreux, on en trouve à chaque instant dans la littérature médicale anglaise, et ils ont d'autant plus de valeur qu'on peut les emprunter aux deux camps
ICARD. 11
M HYGIÈNE BE l'allaitement ARTIFICIEL
adversaires : Hart en a pu recueillir 800 observations.
Celte cause de contagion, dans ces derniers temps, a assez préocuppé l'opinion publique en Angleterre pour que l'attention de la chambre des communes ait e e attirée sur ce sujet d'importance capitale pour la san e publique. Certains auteurs ont réclamé l'interdiction de la vente du lait aux laitiers dans la famille desquels aurait éclaté la fièvre scarlatine, et cela jusqu'à ce que tout danger ait disparu. Ce serait là évidemment une bonne mesure, mais en dehors d'elle, le mal n'est pas sans remède. D'après Klein, en effet, il suffit de chauffer le lait a 83» pour lui enlever toute propriété nocive, de sorte que, bouiUi, ce liquide ne peut jamais être pernicieux et servir de véhicule à la scarlatine. On a vu, parmi les entants d'une même famille, les uns contracter la maladie, les autres y échapper, parce que ceux-ci buvaient le lait bouilli, tandis que ceux-là le buvaient toujours cru.
3. - La dlphtuérle. - Le microbe de Loeffler ou microbe de la diphlhérie possède une très grande vitalité. 11 peut rester des années attaché, pour ainsi dire, aux objets sans rien perdre de sa virulence. Il se multiplie abondamment dans le lait et peut y demeurer très longtemps sans éprouver aucune modification appréciable. Dans son étude sur l'histoire et la prophylaxie de la diphthérie, Ïhorne-Thorne attribue nettement au lait certains cas de contagion, et Loeffler est si bien convamcu de la possibilité de cette contagion, qu'il termine son célèbre mémoire sur le microbe de la diphthérie en réclamant << l'interdiction de la vente du lait provenant des fermes habitées par des diphthéritiques ».
Hart estime à 700 le nombre de personnes qui, seulement dans la Grande-Bretagne, auraient été contami-
nées par le lait. Les épidémies de York-Town, de Dover, de Barking, de Groydon, de Weybridge et d'Addlestone, figurent parmi les plus connues et parmi celles qui ont le plus vivement intéressé le monde scientifique. Dans deux de ces épidémies, on constata chez les vaches qui fournissaient le lait, une maladie appelée en anglais gorget; des cultures et des inoculations ont amené certains auteurs à conclure qu'il existe une connexion entre cette maladie et la diphthérie. Cette doctrine, qui compte de nombreux partisans en Angleterre, a trouvé peu de crédit en France; quoi qu'il en soit, du reste, que le lait soit primitivement infecté dans la mamelle ou qu'il le soit secondairement dans les récipients, il est absolument démontré que ce liquide peut être une cause de contagion et qu'en réalité un grand nombre d'épidémies de diphthérie ne reconnaissent pas d'autre origine.
Conclusion : ne boire et ne donner aux enfants que du lait bouilli ou stérilisé.
MM. Roux et Yersin ont en effet démontré dernièrement que le virus diphthéritique à l'état humide ne supporte pas une température de 58« maintenue pendant quelques minutes, c'est-à-dire une température bien inférieure à celle de l'ébullition.
4. — Le typhus Dans une note sur le typhus contagieux des vaches, lue à l'Académie des sciences, Husson a soutenu que le lait ne peut transmettre cette maladie à l'homme. Il est vrai que ses expériences n'ont porté que sur un jeune chat de deux mois à qui il fit boire 50 grammes de lait d'une vache atteinte de typhus, sans que fabsorption ait produit aucun accident; luimême pourtant en but une certaine quantité, et il constata simplement la saveur désagréable de ce lait.
S'il n'est pas démontré que le lait des vaches atteintes de typhus puisse transmettre la maladie, il est reconnu néanmoins que ce liquide est impropre à l'alimentation et ne doit jamais être donné aux enfants, même dan^^ la première période de la maladie, alors que le rendement est encore normal.
Husson, à la suite de nombreuses analyses chimiques, est arrivé aux conclusions suivantes :
l*" Dans la dernière période de la maladie, le lait ne peut servir d'aliment même aux adultes, il renferme du pus et du sang.
2° Dans la première période, alors que le lait est encore à peu près normal, il peut être pris impunément par les adultes. Cependant la vente doit en être interdite, parce que cet aliment pourrait être nuisible aux enfants en bas âge par suite des quantités considérables d'albumine et de caséine qu'il renferme, alors que les éléments comburants, sucre et beurre, sont diminués en proportion notable.
3° Dès que le typhus s'est déclaré dans une écurie, toutes les bêtes à cornes sont sous l'iafluence de l'épidémie, comme le prouve l'analyse chimique du lait, et ce qui, du reste, fut malheureusement confirmé quelques jours après par la mort de toutes les bêtes soumises à l'observation de Husson.
5. — Le charbon. — La bactéridie charbonneuse a la propriété de déterminer la coagulation du lait dans lequel on la sème, et le milieu, au lieu de s'acidifier, comme cela a lieu avec le bacterium coli, devient fortement alcalin.
Feser (1879), Emler(1880), Garreau (188.3) étudièrent la virulence du lait des animaux charbonneux; mais l'insuffisance des moyens d'expérimentation mis en
œuvre conduisit ces différents auteurs à des résultats variables et peu concluants.
Ce ne fut qu'en 1884 que MM. Chambrelent et Moussous démontrèrent d'une manière certaine, par les expériences suivantes, la virulence du lait provenant d'animaux malades du charbon.
I. — Dans une première expérience, ils ensemencèrent des ballons Pasteur contenant du bouillon de culture avec du lait recueilli d'une façon absolument aseptique sur une cobaye morte du charbon. Sur quatre bouillons ainsi ensemencés, un présenta l'aspect floconneux d'une culture charbonneuse, et l'examen microscopique montra qu'il contenait des bactéridies et des filaments. Cette expérience prouva d'une façon positive que les germes avaient passé dans le lait.
II. — Dans cette première expérience, le lait ayant été pris quelques minutes après la mort de l'animal, il pouvait de ce fait exister des causes d'erreur provenant d'une lésion cadavérique. MM. Chambrelent et Moussous jugèrent donc utile de procéder à une seconde expérience. Dans ce but, ils ensemencèrent quatre ballons Pasteur contenant du bouillon de bœuf, avec du lait pris sur une cobaye vivante, inoculée la veille avec du virus charbonneux. Le résultat fut aussi décisif que la première fois; deux jours après, deux des cultures prenaient l'aspect des cultures de charbon, et l'examen microscopique y faisait découvrir un grand nombre de filaments ne pouvant laisser aucun doute sur leur nature.
Nous ferons remarquer que, dans ces expériences, les mamelles sur lesquelles on recueillit le lait, ne présentaient aucune altération pathologique, au moins macroscopiquement.
Nous ne pouvons mieux faire que de citer les conclusions que ces habiles expérimentateurs ont tirées de leurs recherches :
« Gomme conséquence de ces expériences, disent-ils, il nous semble donc établi que les bactéridies se trouvent dans le lait des animaux atteints de fièvre charbonneuse, et qu'elles s'y trouvent du vivant même de ces animaux. »
Koubassof (1885) a répété avec un égal succès les expériences de Chambrelent et Moussons. Il est donc nettement étabh que le lait des animaux charbonneux est virulent et renferme des bactéridies.
Koubassof déclare qu'une fois apparus dans le lait, les microbes du charbon y restent jusqu'à la fin de la lactation ou jusqu'à la mort de la femelle. Fait étrange et que l'on doit accepter seulement avec la plus grande réserve, cet expérimentateur regarde un pareil lait comme inoffensif pour les nourrissons; ses expériences ont porté sur de jeunes cobayes.
Nous croyons qu'il est prudent de rejeter de la consommation le lait provenant des bêtes malades. En Italie, la vente du lait de mammifères atteints de charbon est prohibée par la loi de surveillance des aliments (3 août 1890). Quant au lait des bêtes suspectes, on ne doit en tolérer la vente qu'autant qu'il aura été préalablement soumis à l'ébullition, attendu que les expériences précitées, en établissant péremptoirement la présence des bactéridies dans le lait des bêtes malades, sont de nature à faire craindre que ces mêmes microbes puissent se trouver dans le lait des bêtes suspectes.
6. — La rage. — L'expérimentation et l'observation clinique semblent démontrer que le lait des bêtes atteintes de rage ne possède aucun caractère virulent. On trouve
dans la littérature médicale de nombreux faits prouvant que ce lait n'est pas susceptible de transmettre la maladie.
Baudot, Delafond, Gellé, Baumgarten et Yalentin, Renault citent plusieurs cas où l'absorption du lait de femelles enragées n'a entraîné aucune suite pour l'espèce humaine et les animaux. s
On peut opposer, il est vrai, les faits suivants :
Balthazar Timoeus rapporte qu'un paysan, sa femme, ses enfants et plusieurs autres personnes furent atteints •de la rage pour avoir bu du lait d'une vache enragée. Le mari seul fut sauvé, grâce aux remèdes énergiques qu'on lui administra : la femme, deux de ses fils et deux de ses filles périrent de la maladie. Trois ou quatre mois après, la servante, une voisine et quatre enfants, ayant bu du lait de la même vache, périrent tous misérablement après avoir présenté tous les symptômes de la rage.
Une négresse de l'Algérie fut mordue par un chien enragé qui lui communiqua la maladie; son enfant, allaité par elle, mourut avec les symptômes de la rage avant qu'elle y succombât elle-même.
H. Bouley considère, non sans raison, la première de ces deux observations comme une erreur de diagnostic ; on n'aurait pas eu affaire à un cas de rage, mais à un cas d'empoisonnement occasionné par des plantes vénéneuses (très probablement de la belladone) qu'aurait broutées la vache. Pour ce qui est du second cas, la contagion a pu très bien se faire par les baisers de la mère à l'enfant. Le même auteur estime qu'il faut également tenir pour suspects, au point de vue de leur signification réelle, les cas peu nombreux, que l'on a rapportés, de la transmission de la rage par les chiennes nourrices aux petits qu'elles allaitent.
Les expériences de Perroncito et Carita (1887) n'ont
apporté aucun nouvel argument décisif en faveur de la contagion par le lait. De petits cobayes ont succombé le huitième jour après leur naissance et le dixième après l'inoculation de la rage à leurs mères qui moururent en même temps. Reste à savoir si l'infection s'est faite pendant la vie intra-utérine ou par le lait après la naissance.
Des expériences, faites par J. Bardach, Nocard et Pasteur, semblent démontrer que le lait, quoique pauvre en virus rabique, n'enestpourtant pas toujours dépourvu. Par l'ingestion, Pasteur n'a jamais produit d'accidents; même par inoculation, ces derniers ne sont pas toujours constants. Nocard, sur quatre tentatives, obtint un cas de transmission par l'inoculation du lait recueilli avec pureté chez une chienne; Roux réussit une seule fois à transmettre la rage par inoculation sur une lapine de la matière obtenue en broyant dans le lait recueilli des fragments de la mamelle. M. Ghamberland admet la possibihté de la transmission de la rage par l'usage d'un lait provenant d'une femelle enragée.
Bien que notre conviction sur cette question ne soit pas encore nettement établie, il convient, en présence des faits que nous venons de citer, de nous tenir en garde et de rejeter de l'alimentation des enfants du lait provenant d'une bête enragée. La vente d'un pareil lait est interdite en Allemagne par une circulaire du 28 janvier 1884, et en Italie par la loi du 5 août 1890.
'ï. — La pneumonie. — Les recherches de Billroth, de Klebs, de Friediander, de Talamon, de Leyden, ont démontré la nature infectieuse de la pneumonie dans l'espèce humaine. Les microbes ont parfaitement pu être isolés, cultivés, et ont reproduit, après une série de générations, les lésions caractéristiques de la pneumonie.
Ces microbes, nous l'avons dit ailleurs, dans tous les cas d'infection pneumonique, se trouvent dans le lait, et nous avons signalé plusieurs cas de contagion de pneumonie de la mère à l'enfant par l'intermédiaire du liquide nourricier.
Or, dans l'espèce bovine, nous voyons une affection qui, tout en présentant des caractères cliniques dissemblables de ceux de la pneumonie humaine et en rapport précisément avec la structure spéciale du poumon du bœuf, n'en a pas moins quelques points communs avec la maladie qui nous occupe. Cette affection, c'est la péripneumonie contagieuse que l'art vétérinaire définit ainsi : « Maladie générale caractérisée anatomiquement par une inflammation pulmonaire et pleurale qui est l'expression locale d'un agent spécial, d'un germe dont l'organisme des bêtes malades est infecté ». La péripneumonie emprunte son caractère de contagiosité à la présence d'un microbe que Hûbner déclare avoir observé, dès 1873, dans le sang des bêtes à cornes atteintes de cette affection.
Le microbe de Hûbner présente une ressemblance frappante avec ceux de Friedlander et de Leyden. Dans ces dernières années, Bel, vétérinaire, et Nolen, médecin à Rotterdam, ont également décrit dans la péripneumonie du bœuf un micrococcus semblable à celui de Friedlander dans la pneumonie. Lécuyer et Dupré ont lu, sur ce sujet, à la Société de médecine publique et d'hygiène professionnelle (séance du 23 mai 1885), un mémoire très important auquel nous empruntons le fait suivant.
Un cultivateur de Moussy (Aisne) eut en quelques jours trois vaches atteintes de péripneumonie : deux moururent. Un de ses enfants, âgé de quatre ans, qui avait bu du lait de ces vaches, fut atteint de pneumonie à forme insolite et succomba trois jours après le début de la
maladie. Le jour même du décès de cet enfant, sa sœur, âgée de cinq ans, laquelle avait bu du lait des vaches contaminées, tomba malade et mourut 8 jours après, présentant les mêmes symptômes d'intoxication pneumonique que son frère. Ce qui semble bien indiquer que c'est le lait qui, en cette circonstance, doive être incriminé, c'est que la plus jeune des enfants de la famille, quoique atteinte de bronchite, n'eut aucun des symptômes adynamiques, comateux, si graves qu'eurent les deux autres; or, cette enfant avait toujours refusé de boire du lait des vaches malades.
Lécuyer et Dupré, après avoir longuement discuté et analysé ces observations, terminent leur travail en conseillant de ne jamais donner aux enfants du lait qui n'ait été bouilli préalablement. Nous nous rangeons d'autant plus volontiers à cette conclusion que le microorganisme de la pneumonie, en dehors de sa préexistence possible dans les mamelles de la vache, peut encore se trouver dans le lait où il se dépose accidentellement par l'intermédiaire de l'air. Les expériences dePawlowsky ont démontré, en effet, dans l'atmosphère l'existence de microcoques de la pneumonie.
8. — Une affection înnoniînée. — Sous ce titre, nOUS signalons une épidémie toute spéciale, observée dans une école à Edimbourg, et relatée par Klein au Congrès international d'hygiène et de démographie de Londres en 1891. La maladie présentait des symptômes particuliers avec inflammation de la gorge, mais sans que l'on pût admettre la scarlatine ou la diphthérie. On reconnut que le lait distribué à l'école provenait d'une vache ayant les trayons malades, et il suffit de supprimer lelait contaminé pour voir disparaître l'épidémie.