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CHAPITRE X

Le lait et les troubles gastro-intestinaux.

Sommaire. — Gravité des troubles gastro-intestinaux chez les enfants. — Leur fréquence chez les enfants élevés artificiellement. — Causes multiples. — Feeding bottle's disease. — Siimîner^s disease. — Microbes divers. — Diarrhée et vomissement. — Choléra infantile. — Tyrotoxicon et spasmotoxine. — Milk disease. — Autres accidents observés en France. — Lait et matières septiques. — De l'emploi du lait stérilisé pour prévenir et guérir les troubles gastro-intestinaux.

Sous la dénomination de troubles gastro-intestinaux, nous étudierons différents états morbides abdominaux, tous dus à l'intoxication par le lait, mais pas assez précis et pas assez déterminés pour être compris chacun dans un chapitre spécial ou être décrits sous une rubrique scientifique particulière.

De toutes les affections qui atteignent la première enfance, celles du tube digestif sont certainement les plus fréquentes et les plus meurtrières : sur 100 décès d'enfants de 0 à un an, il faut en imputer le 50 0/0 aux maladies de l'appareil digestif. Bon an, mal an, la diarrhée tue à Paris près de 4000 enfants. Tout ce qui se rapporte à ce chapitre, nous paraît d'autant plus important que les troubles gastro-intestinaux se remarquent

plus particulièrement chez les enfants élevés artifîcielJement, et cela, comme nous l'avons démontré ailleurs, par suite surtout d'un manque de soins et d'un oubli complet des règles les plus élémentaires de l'hygiène infantile.

Nous savons que les troubles gastro-intestinaux sont une des conséquences les plus graves et les plus immédiates de la suralimentation. Or, tout enfant élevé artificiellement peut être considéré comme suralimenté si on le compare à l'enfant élevé au sein, et cela à cause de la quantité relativement considérable de lait de vache qu'il est obligé d'absorber et à cause aussi des propriétés particulières de la caséine de ce lait, propriétés qui font qu'elle se caille en forts grumeaux, ne se digère jamais complètement et laisse toujours dans l'intestin une certaine quantité de résidus. Bien plus, tout le lait introduit dans l'estomac de l'enfant, à cause du peu d'abondance du suc gastrique, ne se coagule pas, et, à côté du coagulum, se trouve la caséine non coagulée, laquelle est encore la plus abondante et se décompose par putréfaction en hypoxanthine, en leucine, en tyrosine, en glycocolle, et puis en indol, en scathol, en phénol, en ammoniaque, en acide carbonique, en hydrogène sulfuré. Ces différents produits de la putréfaction de la caséine non coagulée engendrent des auto-intoxications se manifestant par de la diarrhée, des vomissements, un état général grave. A degrés plus ou moins prononcés, ceci peut se passer chez tout enfant élevé artificiellement, alors même que son alimentation est bien dirigée. Quels sont donc les désordres auxquels nous ne devons pas nous attendre, lorsque l'allaitement artificiel est conduit sans soin, sans principe et contrairement à toutes les règles d'une saine hygiène?

Aussi, si nous consultons les auteurs spécialistes, tant en France qu'à l'étranger, nous les voyons tous admettre que les troubles digestifs surviennent le plus souvent chez les enfants du premier âge à la suite de l'ingestion d'un lait altéré par le séjour dans un biberon ou dans des vases non fermés et non stérilisés. On considérait autrefois le lait comme un aliment toujours sain, incapable de présenter un danger quelconque, et les troubles gastro-intestinaux que l'on observait à la suite de son absorption, étaient attribués à la présence de substances minérales introduites pendant la cuisson; le cuivre et l'antimoine des vases étaient les principaux accusés. On sait aujourd'hui que ces troubles sont dus aux seules altérations du lait. La doctrine des Américains sur ce sujet est même trop exclusive. D'après eux, le lait altéré provoque des troubles digestifs variables suivant l'intensité et la dose du poison absorbé : à un degré léger d'intoxication, l'enfant a des vomissements, de la diarrhée; à un degré plus intense, il présente le tableau symptomatique du choléra infantile. Pour eux, tous les troubles digestifs observés chez l'enfant nourri artificiellement relèvent d'une cause unique : le poison produit par la fermentation du lait. C'est pourquoi, en Amérique, toutes les maladies digestives de l'enfant sont comprises sous la dénomination de maladie du biberon, « feeding bottle's disease », ou bien encore sous le nom de maladie d'été, « summer's disease » . Ces deux dénominations nous paraissent admirablement €hoisies : elles sont du reste presque synonymes et se complètent l'une l'autre. Le lait, en effet, fermente plus vite en été qu'en hiver, et le biberon, par suite, devient plus meurtrier dans la saison chaude que dans la saison froide. Pendant les trois premiers mois de l'année 1890,

la diarrhée infantile a fait à Paris 584 victimes, elle en a fait 1310 pendant les trois mois d'été.

Tout lait fermenté doit être proscrit de Talimentation des enfants, et ce n'est pas sans raison que les auteurs attribuent à l'action des micro-organismes une influence majeure dans l'étiologie de la diarrhée estivale.

Un médecin russe, Yon Puteren, a fait des observations fort intéressantes sur les germes qui se trouvent dans l'estomac des nourrissons, et il a montré les différences qui existent, au point de vue de leur nombre et de leur nature, selon l'espèce d'alimentation à laquelle sont soumis les enfants. Ses recherches ont porté sur 40 sujets, âgés de trois à trente-sept jours. Au moyen de la sonde de Nélaton, il a retiré de l'estomac de nombreux échantillons du liquide qui y était contenu, et il a fait de cette façon 120 cultures. Les enfants qui étaient aUmentés avec du lait de vache, avaient 20 0/0 de micro-organismes en plus dans l'estomac que ceux qui étaient ahmentés par leur mère. Au point de vue de la nature de ces germes, un tableau très intéressant, dressé par l'auteur, montre que c'est dans l'allaitement artificiel que prédominent les germes liquéfiant la gélatine, ce qui est généralement une condition sinon pathogène, du moins fâcheuse, en raison de l'action possible de ces microbes sur les albuminoïdes.

On s'étonnera peut-être que des germes puissent vivre en si grande abondance dans le liquide stomacal qui est un milieu acide. Mais il ne faut pas oublier que cette acidité, comme nous avons eu déjà occasion de le faire remarquer, est très faible durant les premiers mois de la vie. D'après Miller, pour que l'acide chlorhy- ,drique pût empêcher les fermentations, il devrait être

dans la proportion de 1,6 0/0; or, dans huit analyses, Von Puteren a vu que cette proportion ne s'élève qu'à 0,6 et 0,8 0/0 chez les très jeunes enfants. C'est vraisemblablement à cette facilité pour les germes de vivre et de se développer dans l'organe digestif qu'il faut attribuer la gravité et la fréquence des entérites chez les nourrissons.

On a trouvé dans l'estomac de l'enfant 23 espèces de microbes différents. Aucun pourtant n'a été réellement reconnu comme spécifique, si ce n'est le bacille chromogène signalé par Damaschino et Glado comme étant le spécifique de la diarrhée verte. La pénétration de ce microbe dans le tube digestif se ferait par l'intermédiaire du lait cru, la voie de l'air serait excessivement rare. Baginsky, à la suite de certaines expériences, a été amené à considérer le bacterium lactis aerogenes comme étant le microbe du choléra infantile. D'après Hueppe, dans cette maladie, on trouve aussi en très grande quantité le bacillus coli communis. Ce n'est pas seulement par la fermentation qu'ils engendrent, mais aussi par les ptomaïnes qu'ils sécrètent que les microbes sont dangereux. Deux de ces ptomaïnes seraient le tyrotoxicon et la spasmotoxine, occasionnant l'un et l'autre des troubles intestinaux fort graves.

Le tyrotoxicon, découvert par Yaughan, se présente sous forme de longues aiguilles cristallisées solubles dans l'eau, l'éther, le chloroforme et l'alcool; il est produit par l'action sur la caséine d'une grande quantité d'acide butyrique développé par une putréfaction légère ou une fermentation excessive. Un petit fragment de ces cristaux, déposé sur la langue, détermine une sensation de brûlure et de la constriction de la gorge;

un fragment plus gros provoque des nausées , des vomissements. Le poison est volatil à la température de Teau bouillante. Il a une odeur forte, pénétrante, mais qui est masquée dans le fromage par l'odeur spéciale de ce produit.

Yingt-trois cas d'empoisonnement par le tyrotoxicon sont rapportés par Gammam dans le New-York med. journal (23 novembre 1889). De nombreux cas sont aussi rapportés par Martin dans le Med. News (16 septembre 1889). C'est surtout en Allemagne et dans les États-Unis que ces cas d'empoisonnement se rencontrent. L'intensité, la durée et la gravité des symptômes de l'empoisonnement par le tyrotoxicon varient suivant la quantité de poison absorbé; les symptômes sont très analogues à ceux qui caractérisent le choléra des enfants. On ignore encore la nature des germes qui sécrètent le tyrotoxicon.

La ptomaïne désignée par Brieger sous le nom de spasmotoxine serait de même nature que le tyrotoxicon de Vaughan, et causerait les mêmes accidents gastrointestinaux et de plus des accidents nerveux.

Au dernier Congrès international des sciences médicales tenu à Berlin (août 1890), M. J.-A. Kimmel a fait une communication très intéressante sur une maladie observée surtout dans la partie centrale des États-Unis et à laquelle on a donné le nom de maladie lactée {milk disease), de maladie nauséeuse, tremblante, etc., etc., suivant les symptômes prédominants dans les différents cas. Les femelles sont exemptes des symptômes de la maladie aussi longtemps qu'elles donnent du lait; l'agent infectieux, en effet, est éliminé par la voie mammaire, et c'est le lait qui répand la maladie parmi

les hommes et les animaux. Chez l'homme, les symptômes de la maladie sont très caractéristiques. C'est d'abord une sensation invincible de fatigue, de langueur; viennent ensuite l'anorexie, le pyrosis, des nausées, des vomissements avec une constipation opiniâtre; la soif est très vive, le pouls demeure normal et le malade ne présente pas de température fébrile, souvent même la température est un peu abaissée. La peau est sèche, la respiration haletante, angoissée; la langue, humide au début, se couvre de fuliginosités. Le patient demande à boire et vomit constamment l'eau qu'il vient de boire, l'abdomen est très rétracté sans être douloureux à la pression, la constipation est très opiniâtre, le déhre est rare; peu à peu la prostration devient telle que le malade ne peut mouvoir ses membres, les paupières demeurent sans mouvements et le malheureux s'éteint dans le coma. Les cas graves, mortels, durent de quinze à vingt jours. D'autres cas légers évoluent en cinq ou dix jours. La convalescence est toujours longue et difficile. On pense qu'il s'agit d'une maladie bactéridienne spéciale, d'un agent infectieux ressemblant à celui des maladies paludéennes.

De nombreux cas d'intoxication par le lait ont été également observés en France.

A Aurillac, seize personnes furent prises de vomissements violents après avoir bu du lait d'une chèvre. Celle-ci devint malade deux jours après et mourut en huit jours en présentant les symptômes d'une irritation des intestins.

Les matières septiques, mélangées fortu^itement au lait, en rendent l'usage très dangereux. Trois enfants, dans une même famille , furent atteints d'accidents

typhiques à la suite d'ingestion de lait provenant de vaches traites malproprement. Gameron constata que le lait avait été contaminé par le fumier. La crème de coloration brunâtre contenait des vibrions et des bactéries. Nous avons cité plus haut une épidémie de fièvre typhoïde occasionnée par l'usage d'un lait renfermant des matières septiques. Oglesby a rapporté l'histoire d'une famille dont tous les membres furent empoisonnés par le lait provenant d'une vache qui, elle-même, s'était contaminée en buvant l'eau d'un ruisseau souillé par des latrines.

Dans les abcès mammaires, dans le cow-pox, en un mot dans toutes les affections suppurées du trayon, on trouve dans le lait des globules de pus reconnaissables à leur contour frangé, des streptococcus pyogenes ordinairement associés à des staphylococcus pyogenes aureus.

Le fait rapporté par Brown au dernier Congrès international d'hygiène de Londres donne une idée de la façon, quelquefois singulière, dont le lait peut être contaminé par la traite. Un fermier possédait une vache dont le pis ne donnait que du pus; il fut très surpris quand on le força à ne plus la traire : il regardait, en effet, la couleur jaune foncée comme une preuve de la richesse de son lait, lequel mélangé avec d'autres améliorait, d'après lui, la quantité totale.

L'action du lait septique sur les enfants est des plus funestes. 11 provoque des troubles gastro-intestinaux et souvent des phénomènes morbides plus graves, tels que des érysipèles et des abcès gangreneux, particulièrement au scrotum, affections capables d'amener rapidement la mort.

D'après Crookshank , les différentes épidémies de scarlatine occasionnées par le lait, rapportées par

Klein et attribuées par lui à un microbe spécial (le microbe de la scarlatine), ne doivent être attribuées qu'au cow-pox et au microbe de la suppuration.

Dans les quelques cas que nous avons cités plus haut il s'agit évidemment d'une intoxication. Celle-ci auraitelle été évitée si le lait, avant d'être ingéré, avait été bouilli ou stérilisé? Nous n'osons pas l'affirmer d'une manière certaine, mais par analogie et étant donnée la nature infectieuse des accidents dus très probablement à la présence d'un ou de plusieurs microbes, nous sommes porté à le croire.

Il est notoire, du reste, que chez les enfants noums avec du lait bouilli ou stérilisé les diarrhées d'été sont moins fréquentes et moins intenses que chez les enfants alimentés avec du lait ordinaire, cru ou simplement tiédi.

Drouet, ancien interne de la Maternité de l'hôpital Beaujon, nous dit avoir toujours prescrit de ne donner aux jeunes enfants que du lait bouilli , et avoir remarqué que les affections gastro-intestinales ne se montraient alors que d'une façon exceptionnelle, quand la pratique de l'allaitement ne laissait rien à désirer d'ailleurs. M. Beluze (Paris) a observé 30 enfants nourris au lait stérilisé, et reconnaît que son usage exclusif préserve l'enfant des accidents gastro-entériques.

Nombreux sont les médecins qui ont employé le lait stérilisé dans le traitement des diarrhées infantiles, et tous nous disent avoir obtenu d'excellents résultats. Aux faits déjà assez probants que nous avons cités dans notre Chapitre V : « Ze lait cru, le lait bouilli et le lait stérilisé », nous ajouterons les observations de Gomby et nous terminerons par un résumé de la remarquable communication que cet auteur a faite à la Société des

hôpitaux de Paris (séance du 16 octobre 1890) sur le traitement de la diarrhée infantile far le lait stérilisé.

Aux prises, depuis huit ans, avec la diarrliée saisonnière qui sévissait cruellement sur les petits clients de son dispensaire (la Yillette) , Comby eut souvent à regretter Fimpuissance du traitement pharmaceutique, il employa successivement, avec des fortunes diverses, l'opium, le bismuth, le calomel, le naphtol, les acides, les alcalins, etc. Le remède arrêtait bien d'ordinaire la diarrhée; mais la cause de la maladie, la mauvaise nourriture, restant permanente, les rechutes ne se faisaient pas attendre.

Persuadé que la plupart des diarrhées infantiles étaient dues à l'usage d'un lait naturellement ou artificiellement mauvais, il saisit avec empressement l'occasion qui lui fut offerte de substituer une alimentation rationnelle à cette alimentation défectueuse.

Il traita systématiquement toutes les diarrhées saisonni*ères qui se présentèrent au dispensaire, par un lait qu'il crut pur, irréprochable et en même temps aseptique, par du lait stérilisé.

Sur les quarcnte-quatre enfants ainsi traités et qui consommèrent environ quatre cents bouteilles (200 litres) de lait stérilisé, trente furent complètement guéris, la diarrhée ayant cédé après un, deux, trois, quatre ou cinq jours; chez six de ces malades, il y eut rechute au bout de quelques jours, et la guérisori fut moins rapide.

Chez quatorze enfants, la guérison fut incomplète, mais l'adjonction de quelques grammes de bismuth au lait stérilisé décida la guérison chez cinq de ces derniers.

De même que le flux diarrhéique subissait des alternatives en rapport avec l'alimentation, les vomissements obéissaient à la même influence.

Tant que l'enfant avait du lait stérilisé, il ne vomissait pas; avait-on recours à un autre aliment, les vomissements reparaissaient.

En présence de pareils résultats, Gomby se déclare partisan du lait stérilisé; voici du reste ses conclusions auxquelles nous nous associons pleinement.

La diarrhée saisonnière, qui décime la population infantile de nos grandes villes , frappe surtout les enfants privés du sein maternel, nourris au biberon, avec du lait trop souvent falsifié ou altéré par la chaleur.

Cette diarrhée est donc généralement d'origine alimentaire.

Avant d'avoir recours aux remèdes pharmaceutiques ^ il est tout indiqué de redresser les écarts hygiéniques qui lui ont donné naissance.

Le seul régime alimentaire qui convienne aux enfants du premier âge est le régime lacté.

A Paris, surtout pendant l'été et dans les milieux pauvres, il est très difficile de se procurer un lait de ! bonne qualité et aseptique.

^ La stérilisation préalable du lait, surtout pour l'alimentation des enfants, est de rigueur aujourd'hui.

D'ailleurs le lait pur stérilisé, tel qu'il se trouve dans le commerce, est un aliment de premier choix, parfaitement bien digéré par les enfants sains ou malades, et parfaitement aseptique.

Il en résulte qu'on peut fonder sur son usage de grandes espérances pour l'alimentation artificielle des jeunes enfants. Si le lait stérilisé guérit la diarrhée, il peut aussi la prévenir.

A ce double titre, il permettra peut-être d'obtenir de l'allaitement artificiel, dans les grandes villes, des résultats moins défavorables que par le passé.

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