‹ L'allaitement artificiel et le biberonChapitre 3 sur 20 · X INTRODUCTION · texte numérisé non relu

X INTRODUCTION

Nous laisserons-nous abattre par la difficulté ? Et, reprenant la désolante idée sous laquelle se courbaient les sociétés antiques, dirons-nous que la nature n'est ni bonne , ni mauvaise ; ni juste, ni injuste, qu'une aveugle et inexorable fatalité règle et gouverne toutes choses?

Dirons-nous que, ne pouvant rien changer au sort des nouveau-nés pour lesquels la nature se montre si marâtre, le mieux est de n'y point penser et de ne plus travailler à grossir le dossier d'une cause à jamais perdue ?

Non ! « La vraie science ne supprime rien, mais elle cherche toujours et regarde en face sans se troubler les choses qu'elle ne comprend pas. Nier ces choses ne serait pas les supprimer; ce serait fermer les yeux et croire que la lumière n'existe pas (1) » .

Pour moi, plus j'ai étudié de près la question de l'allaitement artificiel, plus je me suis convaincue qu'un pareil allaitement non-seulement n'est pas impraticable, mais pourrait même n'être pas préjudiciable à l'enfant dans bien des cas.

J'ai reconnu, en effet, qu'il y a allaitement et allaitement ; le succès ou- l'insuccès dépend ici de conditions nombreuses que j'ai cherché à déterminer et à étudier.

Je pense avoir réussi à en bien saisir quelques-unes.

(1) Claude Bernard, Introduction à Vétude de la médecine expérimentale.

INTRODUCTION ' xi

et l'objet de ce mémoire est d'exposer le résultat de mes premières recherches.

Je sais combien il reste à faire pour arriver à dire le dernier mot de la question. Mais un jour viendra, j'en ai le ferme espoir, où ces lacunes seront comblées et où ce qui est encore obscur, incompréhensible, deviendra lumineux jusqu'à l'évidence.

J'ai pensé, et l'on m'en saura peut-être quelque gré, que le problème de l'allaitement n'est pas de ceux qu'on peut résoudre au fond d'un cabinet de travail; une question de science expérimentale ne saurait être résolue que par des recherches expérimentales. Un fait bien observé a raison tôt ou tard des objections qu'on formule à priori contre les conséquences qui en découlent, le fait reste, et tous les efforts de la plus éloquente dialectique viennent se briser contre lui.

Des faits, et seulement des faits, voilà ce que j'ai cherché à recueiUir, voilà ce que, sans aucune idée théorique préconçue, j'offre aux lecteurs de cet essai.

Puisse la conviction qui s'est faite dans mon esprit se faire également dans le leur ! Mon but sera atteint.

ET

GÏÏAPITEE PREMIER

La première condition de développement de tout être vivant c'est qu'il soit placé dans un milieu capable de lui fournir les matériaux de son organisation, c'est qu'il soit en même temps pourvu d'appareils et d'organes destinés à lui permettre d'assimiler ces matériaux.

Emprunter au monde extérieur les éléments qu'il fixera bientôt dans ses tissus et qui, dès lors, participeront à la vie générale de l'individu pour retourner ensuite au monde inorganique d'où il les a tirés, voil'à la loi universelle, celle à laquelle aucun être vivant ne saurait se soustraire.

Gela est si vrai, cette nécessité est si impérieuse, que si nous jetons les yeux autour de nous, nous reconnaîtrons au premier coup d'œil que tout concourt à assurer la conservation et le développement de la vie, à multiplier partout les moyens propres à favoriser l'exercice des fonctions de nutrition.

Tous les êtres vivants se nourrissent, mais chacun d'eux, pour ainsi dire, se nourrit à sa manière.

Le végétal, au moyen de ses racines, puise dans la terre les sucs nourriciers; ses parties vertes animées comme d'un secret instinct se tournent d'elles-mêmes vers le rayon de soleil qui doit les aider à prendre dans l'air les éléments que le sol ne peut lui fournir; dès lors sa vie est assurée, car par un travail plus intime, transformant tous ces produits en sa propre substance, le végétal s'accroît, et son développement n'aurait pas de limites, si la condensation de ses tissus, si leur imperméabilité ne venaient mettre un terme à son existence.

Plus complexes et plus délicates sont les fonctions nutritives des animaux. Pour eux la terre n'est plus un réservoir où ils trouvent, comme les plantes, leurs aliments tout préparés. Doués d'une faculté nouvelle, la faculté de sentir, ils ont une tâche nouvelle aussi. Leurs aliments, ils sont obligés de les chercher autour d'eux, de reconnaître ceux qui conviennent à leur organisation et de les faire pénétrer ensuiLe dans une cavité digestive où ils seront dissous , c'est-à-dire rendus capables d'être absorbés et entraînés dans le torrent circulatoire pour y subir les métamorphoses les plus diverses, jusqu'au jour où, devenus inutiles, ils seront rejetés au dehors sous forme de produits inertes.

Mais, pas plus que l'embryon végétal faisant effort pour sortir de sa graine, l'animal ne possède dès le moment de sa conception les organes de nutrition qui assurent la vie à l'adulte. Le végétal naissant n'a pas encore enfoncé dans la terre sa racine; il n'a pas élevé vers le ciel sa tige frêle et flexible , mais il trouve tout autour de lui, enfermés dans la même enveloppe, les éléments qui suffiront aux frais de sa nutrition jusqu'au jour où il pourra lui-même les emprunter au sol. De son côté, réduit pendant la première période de son existence à une vie toute végétative, l'animal et l'homme lui-même ne saurait chercher sa nourriture ni discerner celle qui lui convient. Ses sensations, si tant est qu'il en éprouve, sont trop obscures pour lui servir de guide, ses organes sont d'ailleurs à peine ébauchés. Et pourtant jamais ses besoins ne seront plus pressants, jamais son existence ne sera aussi fragile.

Mais la nature a tout prévu : elle ne te hvrera à la vie extérieure qu'autant que le développement de ses organes lui permettra de poursuivre seul l'évolution commencée dans le sein de sa mère ; jusque-là, c'^est-à-dire pendant toute la durée de la gestation, son aliment lui viendra tout formé, tout assimilé, ce sera le sang maternel lui-même qui, à travers les vaisseaux du placenta, communiquera incessamment avec le sien, lui enlèvera toutes ses parties inutiles et lui en rendra d'autres par lesquelles il sera revivifié.

Bientôt pourtant arrive pour lui le moment de voir le jour, mais il est encore trop faible pour être abandonné à ses propres forces ; il périrait infailliblement.

Ses organes digestifs ne sauraient pour un premier essai digérer les aliments qui conviennent à l'adulte. Ils

L'A.LLA.ITEMENT ARTIFICIEL

sont trop faibles pour recevoir rien de solide, et la nature qui sait mieux que personne les besoins du nouveau-né travaille depuis longtemps déjà à lui préparer un aliment admirable, le plus parfait de tous, qui est le lait.

L'organe préposé à la sécrétion du lait est la mamelle.

L'aspect, les dimensions de cette glande varient beaucoup suivant qu'on l'examine pendant la grossesse ou en dehors delà gestation.

C'est à la fm de la grossesse qu'elle arrive à son entier développement. En dehors de cette période et de celle de l'allaitement, son volume se réduit et son aspect subit de si profondes modifications qu'elle est à peine reconnaissable.

Je vais essayer de donner une idée de ce qu'elle est au moment de son développemenl le plus complet.

Nous verrons ensuite les modifications qu'elle présente lorsqu'elle s'atrophie.

La glande mammaire est une glande en grappe ; elle se divise en plusieurs lobes principaux, ceux-ci en lobes secondaires, lesquels comprennent à leur tour un certain nombre de lobes tertiaires qui se résolvent en lobules.

Chaque lobule lui-même est réductible en culs-de-sac glandulaires ou acini. Examinés au microscope ces acini représentent des vésicules ovoïdes dont la grosse extrémité est libre et arrondie, tandis que la petite se continue avec un canahcule. L'union des canahcules forme un conduit plus considérable. Ces conduits lobulaires s'abouchant à leur tour constituent le canal excréteur des lobes principaux. Enfin tous les canaux issus des divers

lobes de la glande convergent vers le mamelon et viennent s'ouvrir isolément sur son extrémité libre.

En dehors de la lactation le volume de la glande mammaire est beaucoup moins considérable, son aspect granuleux a disparu et sa couleur est d'un blanc bleuâtre.

Les culs-de-sac glandulaires n'existent plus ; c'est principalement sur eux que porte l'atrophie, atrophie caractérisée par le retrait de tous les conduits excréteurs ou canaux galactophores,

(( Tel conduit qui s'étendait jusqu'à la circonférence (( de la glande», dit M. le professeur Sappey (1), dans son Traité danatomie descriptive, « s'est tellement rétracté, (c que son origine correspond à la partie moyenne et « quelquefois se trouve plus rapprochée encore du ma- « melon » .

« Dans un degré plus avancé, les conduits excréteurs « se rétractent jusqu'au centre de la glande et viennent « se grouper au-dessous du mamelon. Si l'on examine ce l'un de ces conduits, on constate que la rétraction ne « porte pas seulement sur le conduit principal, mais « sur tous les affluents devenus si courts, que beauce coup d'entre eux s'appliquent immédiatement sur ses ce parois ;

ce A leur extrémité libre, il existe encore des lobules ce sur quelques canalicules; sur d'autres il n'en existe ce plus.

ce Chez les jeunes femmes, dès le début de la grosce sesse des phénomènes inverses à ceux qui viennent ce d'être décrits commencent à se produire.

(1) Sappey. Trailô d'Ana'omic Descriptive, lomc IV, Q'' édit. 1876.

18 L'iVLLAITEMENT ARTIFICIEL

« Les conduits s'allongent, leurs branches apparais- « sent, des rameaux naissent de celles-ci ; il semble en « un mot, que chaque conduit lactifère pousse des raci- « nés déplus en plus profondes, et, pendant qu'ils s'é- « tendent du centre à la circonférence, des lobes et des a lobules se forment à leur extrémité libre, et se multi- « plient de plus en plus à mesure que la glande se « développe » .

Aussitôt après l'accouchement, les mamelles préparées par ce travail antérieur commencent à produire le lait en abondance, elles deviennent dures et douloureuses, par le fait de la réplétion des conduits galactophores.

D'un autre côté, l'enfant obéissant à un admirable instinct cherche tout autour de lui le sein maternel, s'y attache dès qu'il l'a trouvé ; il vide ce réservoir du fluide nourricier. Une nouvelle fonction commence alors pour la femme, la fonction de l'allaitement, et le lait sécrété à chaque instant par ses mamelles constituera l'unique aliment de son enfant pendant toute la première année de sa vie.

Sans aborder ici l'étude complexe de la composition chimique du lait, je me bornerai à faire voir combien ce liquide est préférable à tous les aUments par lesquels nous pourrions tenter de le remplacer, combien il répond à tous les besoins de l'organisme du nouveau-né.

L'adulte à chaque repas ingère à la fois des solides et des liquides.

Le lait renferme les uns et les autres.

Parmi les solides que l'estomac a pour fonction de liquéfier et qui sont déjà tout dissous dans le lait, les uns servent à réparer les pertes incessantes de nos

tissus OU à nous permettre d'en former de nouveaux, d'autres sont des sources de chaleur et de force.

Les premiers sont les aliments plastiques ou azotés, les seconds sont les aliments sucrés et les aliments gras, c'est-à-dire des corps éminemment combustibles, des hydrates de carbone. Eh bien , le lait renferme des graisses, renferme du sucre, renferme des matières azotées.

Ce n'est pas tout. Notre corps n'est pas exclusivement composé d'éléments organiques, il renferme des sels, c'est-à-dire des principes minéraux. Aussi bien, tout aUment complet doit-il renfermer des sels, et ce besoin est surtout pressant chez le nouveau-né, car son système osseux est bien incomplet au moment de la naissance. Or, ses os ne sont-ils pas en majeure partie formés de phosphate de chaux?... Ses globules sanguins sont peu nombreux, vu la faible quantité de sang qu'il possède, mais chaque jour cette quantité ne va-t-elle pas s'accroître avec les dimensions de son corps?... Où l'enfant trouvera-t-il le fer qui est un élément indispensable des globules du sang?... Où trouvera-t-il les phosphates et les autres sels de ses os? Sans compter les matières minérales de tous ses tissus?...

Il les trouvera dans le lait et il les y trouvera sous la seule forme dont on puisse dire qu'elle soit vraiment assimilable; il les trouvera à l'état de combinaison organique, car les sels du lait, à l'exception d'un nombre fort restreint, sont combinés à la matière azotée et n'abandonnent celle-ci que sous l'effort des plus puissants réactifs.

Que conclure de tout cela? — Sinon que la nature a préparé à l'enfant une nourriture que nous ne par-

viendrons jamais à remplacer, parce que la délicatesse de ses synthèses et la perfection de ses procédés échappent à la science du plus habile chimiste.

Nous poserons donc en principe que Tallaitement maternel est et sera toujours supérieur à tout autre mode d'alimentation et que, s'il devient impraticable dans certaines conditions, le seul moyen d'assurer l'existence du nouveau-né sera de bien observer ce que fait la nature et de l'imiter le plus possible en lui empruntant le plus possible.

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