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CHAPITRE II

Le lait sécrété par la mamelle, au moment où l'enfant tette, progresse d'une manière continue vers l'extrémité périphérique des conduits galactophores ; arrivé à cette extrémité, c'est-à-dire à l'orifice de chacun d'eux, il s'échappe en fines gouttelettes ; de là, la comparaison ingénieuse du mamelon avec une pomme d'arrosoir.

Ces goutteletes dispersées en tout sens dans la bouche de l'enfant s'imprègnent de sa salive et le lait ainsi préparé pénètre dans l'estomac.

Il y arrive avec une température à peu près égale à celle de cet organe, car le lait a quitté le sein de la mère, à un moment où le mamelon était profondément engagé dans la bouche de l'enfant.

Une précieuse économie se trouve ainsi réalisée. La perte de chaleur nécessaire pour élever à 37" ou 38" la

température des aliments d'un adulte est pour lui assez indifférente; il lui est facile de la réparer. Mais le nouveau-né, cet être frêle, encore incapable de lutter contre l'influence des agents extérieurs, doit être protégé autant que possible contre toutes les causes de déperdition.

Le passage direct du lait, du sein de la mère dans la bouche de l'enfant, présente d'ailleurs d'autres avantages non moins importants.

Abandonné à lui-même pendant un temps variable, suivant la saison, l'état de l'atmosphère et d'autres causes nombreuses, le lait qui présente toujours une réaction alcahne, au moment où il sort des conduits galactophores, devient acide par suite de l'action des ferments sur le sucre, action qui a pour conséquence la formation d'acide lactique.

Réagissant à son tour sur la matière azotée ou caséine, cet acide lactique la coagule, c'est-à-dire la transforme en un produit insoluble, et par contre, une partie des phosphates de chaux, de magnésie, qui primitivement étaient combinés à cette caséine sous formes de phosphates tribasiques, passant à l'état de phosphates acides et se séparant de la caséine coagulée, se retrouvent dans le petit-lait.

Abandonné à lui-même, au dehors de la mamelle, le lait subit donc de profondes transformations, des transformations qui bientôt le rendent impropre à l'usage auquel il était destiné. L'expérience de chaque jour le démontre.

Si cette considération mérite par son importance capitale d'être présentée en première Hgne, en voici une dont l'intérêt n'échappera non plus à personne.

Le mamelon, avons-nous dit, est une véritable pomme

d'arrosoir, et, en vertu de cette disposition, le lait s'échappe en fines gouttelettes qui se mêlent à la salive de l'enfant, qui s'en imprègnent, qui s'en pénètrent.

La première condition d'une bonne digestion n'estelle pas la division, aussi parfaite que possible, des aliments, leur pénétration par la salive?

Cette division, cette pénétration se font ici d'ellesmêmes, sans le moindre effort, sans que l'enfant y prenne garde.

Si le mamelon laissait échapper le lait en abondance et avec une rapidité plus grande, l'enfant désireux de satisfaire sa faim se placerait infailliblement dans les conditions où se trouvent les personnes qui avalent leurs aliments sans les mâcher et qui ensuite ne les digèrent qu'avec peine.

Il prendrait, en moins de quelques minutes, plus de lait que son estomac n'en peut contenir, et cet organe, gêné dans ses mouvements par la prise en masse de la caséine, la rejetterait en entier; l'enfant aurait une indigestion. . .

Mais si le lait ne s'introduit dans son estomac que peu à peu , il s'y coagulera également peu à peu, et la sensation de plénitude pourra être appréciée à temps pour ne pas surcharger l'organe.

Le mélange intime du lait avec la salive empêchera d'ailleurs le coagulum d'être aussi compacte et le rendra plus facilement attaquable par les sucs digestifs.

Nous venons de passer en revue les principaux avantages que présente la tetée naturelle, celle qui se fait au sein de la mère ; tâchons de préciser maintenant la mesure dans laquelle nous pourrons y suppléer au moyen du biberon.

Nous avons trois indications principales à remplir :

1° Ne placer dans le biberon que du lait parfaitement frais et n'ayant subi la moindre altération ;

2° Maintenir la température de ce lait aux environs de 37° centigrades, pendant toute la durée de la tetée artificielle;

3° Donner issue au lait par une série d'orifices rappelant, autant que possible, la pomme d'arrosoir du mamelon.

La première de ces indications méritant en raison de son importance d'être étudiée à part sera l'objet du chapitre suivant.

La deuxième sera remplie si on a soin, quelques instants avant la tetée, de placer le biberon dans un bainmarie chauffé jusqu'à 40° centigrades environ.

Pour ce qui est de la troisième, aucun des biberons construits jusqu'à présent n'y répond.

Tous se terminent par des mamelons artificiels, de forme, de nature, et de volume différents, percés les uns comme les autres à leur extrémité d'une ouverture relativement considérable qui donne passage à de grosses gouttes de lait.

Persuadée que l'ingestion directe de ces gouttes volumineuses non mélangées de salive jouait un rôle considérable dans la production des indigestions si fréquentes chez les enfants élevés au biberon, j'ai imaginé une disposition nouvelle qui me paraît se rapprocher autant que possible de celle du mamelon.

Le type du mamelon bien conformé et examiné dans son complet développement présente la forme et les dimensions d'un dé à coudre de moyenne grandeur.

J'ai pris cette forme type comme modèle du mamelon artificiel. J'ai fait domier en outre, à ses parois une épaisseur suffisante pour lui permettre d'offrir à la bouche de l'enfant un degré de résistance comparable à celui que présenterait le mamelon maternel.

Un mamelon de caoutchouc à parois trop minces se dérobe, en vertu de son élasticité, aux efforts de succion de l'enfant, qui semblables à tous les autres effortS; ne sont efficaces qu'à la condition de trouver un point d'appui.

Il présente en outre le grave inconvénient de se déformer au bout de peu de temps et de prendre une forme globuleuse dont les proportions en rendent l'accès difficile dans la bouche de l'enfant.

Au heu de percer le mamelon d'un orifice central unique pouvant donner issue à de grosses gouttes de lait, j'ai fait pratiquer à son extrémité libre une série d'ouvertures capillaires qui lui donnent l'aspect de la pomme d'arrosoir et complètent ainsi son analogie avec le mamelon maternel.

Une partie importante de la mamelle trop négligée dans la plupart des biberons et qui néanmoins joue un rôle considérable dans la fonction de l'allaitement, est l'aréole. Grâce à l'aréole sur laquelle les lèvres de l'enfant viennent s'appliquer, sa bouche au moment où il tette, peut être assimilée à une ventouse.

Le bout de sein qui vient d'être décrit correspond à cette indication naturelle; l'aréole par laquelle il se termine présente le degré d'élasticité le plus convenable pour favoriser l'adaptation exacte de la bouche de l'enfant contre sa surface et pour assurer ainsi l'efficacité de l'aspiration qu'il exerce.

Le canal qui traverse le mamelon est cylindrique dans toute son étendue, il ne se continue pas directement avec le tube de sortie du lait, mais se relie à lui au moyen d'un petit ajutage en bois que l'on peut séparer aussi souvent qu'on juge opportun de le faire et donne la plus grande facilité pour nettoyer les diverses pièces du mamelon artificiel, en assurer ainsi la propreté, condition essentielle du succès de l'allaitement, condition négligée dans les mamelons ordinaires dont la partie interne de forme ovoïde devient vite un véritable réservoir de globules butyreux, d'acide lactique, de caséine coagulée et de végétations de toutes sortes.

La forme que j'ai adoptée du biberon lui-même permet de le poser commodément au fond d'un bain-marie pour faire tiédir le lait. Présentant un faible volume sous une grande surface ce vase se met d'ailleurs rapidement en équilibre de température avec l'eau qui l'entoure.

Afin de régulariser la pression intérieure , ou plutôt de la rendre constante pendant toute la durée de l'aspiration produite par la succion de l'enfant, j'emploie un tube de verre qui plonge dans le lait.

De cette manière, chaque goutte de lait absorbée détermine l'entrée d'une bulle d'air, et la succession plus ou moins rapide de ces bulles permet à la nourrice de voir si l'enfant tette, s'il tette régulièrement, s'il tette vite ou lentement, en un mot, d'assister à son repas, et d'en suivre les diverses phases, ce qui constitue un autre avantage dont l'importance ne saurait être méconnue.

Au bouchon de liège habituellement employé pour fermer le biberon, j'ai substitué un bouchon de caoutchouc, qui me paraît présenter les avantages suivants :

1° Sa surface lisse permet de le nettoyer plus aisément que le liège , dans les pores duquel les produits d'altération du lait finissent par s'accumuler au bout de quelque temps;

2° Les bouchons de caoutchouc ne se déforment pas comme les bouchons de liège, et, conservant leur élasticité, ferment toujours hermétiquement l'orifice du biberon.

Le volume qu'il convient de donner au biberon a été également l'objet de toute mon attention.

Il est nécessaire que l'enfant tette souvent et peu à la fois, surtout dans les premiers temps de la vie. Rien ne compromet davantage le succès de l'allaitement artificiel que l'oubli de cette vérité.

L'enfant nourri par sa mère exige son sein 10, 12, et jusqu'à 15 et 18 fois par jour; pourquoi voudrait-on obliger l'enfant nourri par un lait étranger, c'est-à-dire précisément celui auquel on doit plus de soins, à se contenter de quelques tetées dont l'abondance ne saurait en aucune façon compenser le nombre insuffisant.

« Il est des enfants qui passent des nuits entières sans boire, et si des cris incessants lassent la patience et exigent qu'on les apaise , un biberon contenant 160 gr., et plus encore, si cela est nécessaire, est vidé en un instant. Ses cris cessent, mais le petit estomac, par trop surchargé , se révolte. Des vomissements apparaissent, et la diarrhée ne tarde pas à se montrer (1) ».

Dans les premiers mois, chaque tetée ne doit guère dépasser 50 gr., comme le prouve la moyenne d'un trèsgrand nombre de déterminations de tetées naturelles.

(1) BouGHAUD, thèse, p. 89-90, 1864,

Plus tard, elle peut s'élever à 100 et même 120 gr. C'est pourquoi j'ai fait construire deux biberons différents. Le premier, ou biberon du premier âge, ne donne issue qu'à 50 gr. de lait ; le deuxième, à 120 gr. En se servant de ces biberons, on aura la certitude que l'enfant ne chargera pas son estomac d'une quantité de lait qu'il serait incapable de digérer. Il vaut mieux ensuite, nous le répétons encore, s'exposer à voir la faim revenir plus tôt, que d'exposer l'enfant à avoir une indigestion.

Le biberon n° 1 devra être exclusivement employé pendant toute la durée du premier mois. On pourra ensuite commencer à faire usage du biberon de 120 gr., en alternant d'abord avec le premier.

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